Madame Thérèse

Part 10

Chapter 103,969 wordsPublic domain

«Le lendemain donc, l’attaque commença sur la gauche; les Républicains, conduits par le général Ambert, se mirent à grimper le ravin au pas de charge en criant: «Landau ou la mort!» Dans ce moment même, Hoche devait attaquer le centre; mais il était couvert de bois et de hauteurs, il lui fut impossible d’arriver à temps; le général Ambert dut reculer sous le feu des Prussiens; il avait toute l’armée de Brunswick contre lui. Le jour suivant, 29 novembre, c’est Hoche qui attaqua par le centre; le général Ambert devait tourner la droite, mais il s’égara dans les montagnes, de sorte que Hoche fut accablé à son tour. Malgré cela, l’attaque devait recommencer le lendemain 30 novembre. Ce jour-là, Brunswick fit un mouvement en avant, et les Républicains, de crainte d’être coupés, se mirent en retraite.

«Voilà ce que je sais de positif, et de la bouche même d’un commandant républicain, blessé d’un coup de feu à la hanche, le second jour de la bataille. Le docteur Feuerbach, un de mes vieux amis d’Université, m’a conduit près de cet homme; sans cela je n’aurais rien appris au juste, car des Prussiens on ne peut tirer que des vanteries.

«Toute la ville parle de ces événements, mais chacun à sa manière; une grande agitation règne encore là-bas; des convois de blessés partent sans cesse pour Mayence; l’hôpital de la ville est encombré de malades, et les bourgeois sont forcés de recevoir des blessés chez eux, en attendant qu’il soit possible de les évacuer...»

On pense avec quelle attention madame Thérèse écoutait ce récit.

--Je vois... je vois... disait-elle tristement la main appuyée contre la tempe, nous avons manqué d’ensemble.

--Justement, vous avez manqué d’ensemble, voilà ce que tout le monde dit à Kaiserslautern; mais cela n’empêche pas que l’on reconnaisse le courage et même l’audace extraordinaire de vos Républicains. Quand ils criaient: «Landau ou la mort!» au milieu du roulement de la fusillade et du grondement des canons, toute la ville les entendait, il y avait de quoi vous faire frémir. Maintenant ils sont en retraite, mais Brunswick n’a pas osé les poursuivre.»

Il y eut un instant de silence, et madame Thérèse demanda:

«Et comment savez-vous que notre bataillon n’a pas donné, monsieur le docteur?

--Ah! c’est par le commandant républicain; il m’a dit que le premier bataillon de la deuxième brigade avait éprouvé de grandes pertes dans un village de la montagne quelques jours auparavant, en poussant une reconnaissance du côté de Landau, et que, pour cette raison, on l’avait mis à la réserve. C’est alors que j’ai vu qu’il savait exactement les choses.

--Comment s’appelle ce commandant?

--Pierre Ronsart; c’est un homme grand, brun, les cheveux noirs.

--Ah! je le connais bien, je le connais dit madame Thérèse, il était capitaine dans notre bataillon l’année dernière; comment! ce pauvre Ronsart est prisonnier? Est-ce que sa blessure est dangereuse?

--Non, Feuerbach m’a dit qu’il en reviendra; mais il faudra quelque temps», répondit l’oncle.

Puis, souriant, d’un air fin, les yeux plissés:

«Oui, oui, fit-il, voilà ce que le commandant m’a raconté. Mais il m’a dit bien d’autres choses encore, des choses... des choses intéressantes... extraordinaires... et dont je ne me serais jamais douté...

--Et quoi donc, monsieur le docteur?

--Ah! cela m’a bien étonné, fit l’oncle en serrant le tabac dans sa pipe du bout de son doigt et tirant une grosse bouffée les yeux en l’air, bien étonné...! et pourtant pas trop... non, pas trop... car des idées pareilles m’étaient venues quelquefois.

--Mais quoi donc, monsieur Jacob? fit madame Thérèse d’un air surpris.

--Ah! il m’a parlé d’une certaine citoyenne Thérèse, d’une espèce de Cornélia, connue de toute l’armée de la Moselle, et que les soldats appellent tout bonnement la Citoyenne! Hé! hé! hé! il paraît que cette citoyenne-là ne manque pas d’un certain courage!»

Et se tournant vers Lisbeth et moi:

«Figurez-vous qu’un jour, comme le chef de leur bataillon venait d’être tué, en essayant d’entraîner ses hommes, et qu’il fallait traverser un pont défendu par une batterie et deux régiments prussiens, et que tous les plus vieux Républicains, les plus terribles d’entre ces hommes courageux reculaient, figurez-vous que cette citoyenne Thérèse prit le drapeau, et qu’elle marcha toute seule sur le pont, en disant à son petit frère Jean de battre la charge devant elle comme devant une armée; ce qui produisit un tel effet sur les Républicains, qu’ils s’élancèrent tous à sa suite, et s’emparèrent des canons! Comprenez-vous ça, vous autres?--C’est le commandant Ronsart qui m’a raconté la chose.»

Et comme nous regardions madame Thérèse, tout stupéfaits, moi surtout, les yeux tout grands ouverts, nous vîmes qu’elle devenait toute rouge.

«Ah! fit l’oncle, on apprend tous les jours de nouvelles choses; ça, c’est grand, ça c’est beau! Oui... oui... quoique je sois partisan de la paix, ça m’a tout à fait touché...

--Mais, monsieur le docteur, répondit enfin madame Thérèse, comment pouvez-vous croire?...

--Oh! interrompit l’oncle en étendant la main, ce n’est pas ce commandant tout seul qui m’a dit cela; deux autres capitaines blessés, qui se trouvaient là, en entendant dire que la citoyenne Thérèse vivait encore, se sont bien réjouis. Son histoire du drapeau est connue du dernier soldat. Voyons... oui ou non, est-ce qu’elle a fait ça?» dit l’oncle en fronçant les sourcils et regardant madame Thérèse en face.

Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant:

«Le chef de bataillon qui venait d’être tué était notre père... nous voulions mourir, le petit Jean et moi... nous étions désespérés.»

En songeant à cela, elle sanglotait. L’oncle, la regardant alors, devint très grave et dit:

«Madame Thérèse, écoutez, je suis fier d’avoir sauvé la vie d’une femme telle que vous. Que ce soit parce que votre père était mort, ou pour toute autre raison que vous ayez agi de la sorte, c’était toujours grand, noble et courageux; c’était même extraordinaire, car des milliers d’autres femmes se seraient contentées de gémir; elles seraient tombées là sans force, et l’on n’aurait pu leur faire de reproches. Mais vous êtes une femme courageuse, et longtemps après avoir rempli de grands devoirs, vous pleurez lorsque d’autres commencent à oublier; vous n’êtes pas seulement la femme qui lève le drapeau d’entre les morts, vous êtes encore la femme qui pleure, et voilà pourquoi je vous estime.--Et je dis que le toit de cette maison, habitée autrefois par mon père et mon grand-père, est honoré de votre présence, oui, honoré!»

Ainsi parla l’oncle, gravement, en appuyant sur les mots, et déposant sa pipe sur la table, parce qu’il était vraiment ému.

Et madame Thérèse finit par dire:

«Monsieur le docteur, ne parlez pas ainsi, ou je serai forcée de m’en aller. Je vous en prie, ne parlez plus de tout cela.

--Je vous ai dit ce que je pense, répondit l’oncle en se levant, et maintenant je n’en parlerai plus, puisque telle est votre volonté; mais cela ne m’empêchera pas d’honorer en vous une douce et noble créature, et d’être fier de vous avoir donné mes soins. Et le commandant m’a dit aussi quel était votre père et quels étaient vos frères: des gens simples, naïfs, partis tous ensemble pour défendre ce qu’ils croyaient être la justice. Quand tant de milliers d’hommes orgueilleux ne pensent qu’à leurs intérêts, et, je le dis à regret, quand ils se croient nobles en ne songeant qu’aux choses de la matière, on aime à voir que la vraie noblesse, celle qui vient du désintéressement et de l’héroïsme, se réfugie dans le peuple. Qu’ils soient Républicains ou non, qu’importe! je pense, en âme et conscience, que les vrais nobles à la face de l’Éternel sont ceux qui remplissent leur devoir.»

L’oncle, dans son exaltation, allait et venait dans la salle, se parlant à lui-même. Madame Thérèse, ayant essuyé ses larmes, le regardait en souriant et lui dit:

«Monsieur le docteur, vous nous avez apporté de bonnes nouvelles, merci, merci! Maintenant je vais aller mieux.

--Oui, répondit l’oncle en s’arrêtant, vous irez de mieux en mieux. Mais voici l’heure du repos; la fatigue a été longue, et je crois que ce soir nous dormirons tous bien. Allons, Fritzel, allons, Lisbeth, en route! Bonsoir, madame Thérèse.

--Bonne nuit, monsieur le docteur.»

Il prit la chandelle, et le front penché, tout rêveur, il monta derrière nous.

CHAPITRE XII

Le lendemain fut un jour de bonheur pour la maison de l’oncle Jacob.

Il était bien tard lorsque je m’éveillai de mon profond sommeil; j’avais dormi douze heures de suite comme une seconde, et la première chose que je vis, ce furent mes petites vitres rondes couvertes de ces fleurs d’argent, de ces toiles transparentes et de ces mille ornements de givre, tels que la main de nul ciseleur ne pourrait en dessiner. Ce n’est pourtant qu’une simple pensée de Dieu, qui nous rappelle le printemps au milieu de l’hiver; mais c’est aussi le signe d’un grand froid, d’un froid sec et vif qui succède à la neige; alors toutes les rivières sont prises et même les fontaines, les sentiers humides sont durcis et les petites flaques d’eau couvertes de cette glace blanche et friable qui craque sous les pieds comme des coquilles d’œufs.

En regardant cela, le nez à peine hors de ma couverture et le bonnet de coton tiré jusqu’au bas de la nuque, je revoyais tous les hivers passés et je me disais: «Fritzel, tu n’oseras jamais te lever, pas même pour aller déjeuner, non, tu n’oseras pas!»

Cependant une bonne odeur de soupe à la crème montait de la cuisine et m’inspirait un terrible courage.

J’étais là dans mes réflexions depuis une demi-heure, et j’avais arrêté d’avance que je sauterais du lit, que je prendrais mes habits sous le bras, et que je courrais dans la cuisine m’habiller près de l’âtre, lorsque j’entendis l’oncle Jacob se lever dans la chambre à côté de la mienne, ce qui me fit juger que les grandes fatigues de la veille l’avaient rendu tout aussi dormeur que moi. Quelques instants après, je le vis entrer dans ma chambre, riant et grelottant, en culotte et manches de chemise.

«Allons, allons, Fritzel, s’écria-t-il, hop! hop! du courage... Tu ne sens donc pas l’odeur de la soupe!»

Il agissait ainsi tous les hivers, quand il faisait bien froid, et s’amusait de me voir dans une grande incertitude.

«Si l’on pouvait m’apporter la soupe ici, lui dis-je, je la sentirais encore bien mieux.

--Oh! le poltron, le poltron! dit l’oncle, il aurait le cœur de manger au lit, voilà de la paresse!»

Alors, pour me montrer le bon exemple, il versa l’eau froide de ma cruche dans la grande écuelle, et se lava la figure des deux mains devant moi, en disant:

«C’est ça qui fait du bien, Fritzel, c’est ça qui vous ragaillardit et vous ouvre les idées. Allons, lève-toi... Arrive!»

Moi, voyant qu’il voulait me laver, je sautai de mon lit, et d’un seul bond je pris mes habits et je descendis quatre à quatre. Les éclats de rire de l’oncle remplissaient toute la maison.

«Ah! tu ferais un fameux Républicain, toi! s’écriait-il; le petit Jean aurait besoin de te battre joliment la charge pour te donner du courage.»

Mais une fois dans la cuisine, je me moquais bien de ses railleries! Je m’habillai auprès d’un bon feu, je me lavai avec de l’eau tiède que me versa Lisbeth; cela me parut bien meilleur que d’avoir tant de courage, et je commençais à contempler la soupière d’un œil attendri, lorsque l’oncle descendit à son tour; il me pinça l’oreille et dit à Lisbeth:

«Eh bien! eh bien! comment va madame Thérèse, ce matin? La nuit s’est bien passée, j’espère?

--Entrez, répondit la vieille servante d’un accent de bonne humeur, entrez, monsieur le docteur, quelqu’un veut vous parler.»

L’oncle entra, je le suivis, et d’abord nous fûmes très étonnés de ne voir personne dans la salle, et les rideaux de l’alcôve tirés. Mais notre étonnement fut encore bien plus grand lorsque, nous étant retournés, nous vîmes madame Thérèse dans son habit de cantinière,--la petite veste à boutons de cuivre fermée jusqu’au menton, et la grosse écharpe rouge autour du cou,--assise derrière le fourneau; elle était comme nous l’avions vue la première fois, seulement un peu plus pâle, et son chapeau sur la table, de sorte que ses beaux cheveux noirs, partagés au milieu du front, lui retombaient sur les épaules et qu’on aurait dit un jeune homme. Elle souriait à notre étonnement, et tenait la main posée sur la tête de Scipio assis auprès d’elle.

«Seigneur Dieu! fit l’oncle. Comment, c’est vous, madame Thérèse...! Vous êtes levée!»

Puis il ajouta d’un air d’inquiétude:

«Quelle imprudence!»

Mais elle, continuant de sourire, lui tendit la main d’un air de reconnaissance, en le regardant de ses grands yeux noirs avec expression, et lui répondit:

«Ne craignez rien, monsieur le docteur, je suis bien, très bien; vos bonnes nouvelles d’hier m’ont rendu la santé. Voyez vous-même?...»

Il lui prit la main en silence et compta le pouls d’un air rêveur; puis son front s’éclaircit, et d’un ton joyeux il s’écria:

«Plus de fièvre! Ah! maintenant, maintenant tout va bien! Mais il faut encore de la prudence, encore de la prudence.»

Et se reculant, il se mit à rire comme un enfant, regardant sa malade qui lui souriait aussi:

«Telle je vous ai vue la première fois, dit-il lentement, telle je vous revois, madame Thérèse. Ah! nous avons eu du bonheur, bien du bonheur!

--C’est vous qui m’avez sauvé la vie, monsieur Jacob», dit-elle, les yeux pleins de larmes.

Mais hochant la tête et levant la main:

«Non, fit-il, non, c’est celui qui conserve tout et qui anime tout, c’est celui-là seul qui vous a sauvée; car il ne veut pas que les grandes et belles natures périssent toutes; il veut qu’il en reste pour donner l’exemple aux autres. Allons, allons, qu’il en soit remercié!»

Puis changeant de voix et de figure, il s’écria:

«Réjouissons-nous!... réjouissons-nous!... Voilà ce que j’appelle un beau jour!»

En même temps il courut à la cuisine, et comme il ne revenait pas tout de suite, madame Thérèse me fit signe d’approcher; elle me prit la tête entre ses mains et m’embrassa, écartant mes cheveux.

«Tu es un bon enfant, Fritzel, me dit-elle; tu ressembles à petit Jean.»

J’étais tout fier de ressembler à petit Jean.

Alors l’oncle rentra, clignant des yeux d’un air de satisfaction intérieure.

«Aujourd’hui, dit-il, je ne bouge pas de chez nous; il faut aussi de temps en temps que l’homme se repose. Je vais seulement faire un petit tour au village, pour avoir la conscience nette, et puis je rentre passer toute la journée en famille, comme au bon temps où la grand-mère Lehnel vivait encore. On a beau dire, ce sont les femmes qui font l’intérieur d’une maison!»

Tout en parlant de la sorte, il se coiffait de son gros bonnet et se jetait la houppelande sur l’épaule. Puis il sortit en nous souriant.

Madame Thérèse était devenue toute rêveuse; elle se leva, poussa le fauteuil près d’une fenêtre, et se mit à regarder la place de la fontaine d’un air grave. Moi, je sortis déjeuner dans la cuisine avec Scipio.

Environ une demi-heure après, j’entendis l’oncle qui rentrait en disant:

«Eh bien! me voilà libre jusqu’au soir, madame Thérèse; j’ai fait ma tournée, tout est en ordre, et rien ne m’oblige plus de sortir.»

Depuis un instant, Scipio grattait à la porte, je lui ouvris et nous entrâmes ensemble dans la salle. L’oncle venait de suspendre sa houppelande au mur, et regardait madame Thérèse encore à la même place et toute mélancolique.

«A quoi pensez-vous donc, madame Thérèse? lui dit-il, vous avez l’air plus triste que tout à l’heure.

--Je pense, monsieur le docteur, que, malgré les plus grandes souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre pour quelque temps, dit-elle d’une voix émue.

--Pour quelque temps? s’écria l’oncle, dites donc pour bien des années; car, Dieu merci, vous êtes d’une bonne constitution, et d’ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu’autrefois.

--Oui, monsieur Jacob, oui, je le crois, fit-elle; mais quand un homme bon, un homme de cœur vous a relevée d’entre les morts à la dernière minute, c’est un bien grand bonheur de se sentir renaître, de se dire: «Sans lui, je ne serais plus là!»

L’oncle alors comprit qu’elle contemplait le théâtre du terrible combat soutenu par son bataillon contre la division autrichienne; que cette vieille fontaine, ces vieux murs décrépits, ces pignons, ces lucarnes, enfin toute la place étroite et sombre lui rappelaient les incidents de la lutte, et qu’elle savait aussi le sort qui l’attendait, si par bonheur il n’était survenu quand Joseph Spick allait la jeter dans le tombereau. Il resta comme étourdi de cette découverte, et seulement au bout d’un instant il demanda:

«Qui donc vous a raconté ces choses, madame Thérèse?

--Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m’a dit ce que je vous dois de reconnaissance.

--Lisbeth vous a dit cela! s’écria l’oncle désolé; j’avais pourtant bien défendu...

--Ah! ne lui faites pas de reproches, monsieur le docteur, dit-elle, je l’ai bien aidée un peu... Elle aime tant à causer!

--Allons, allons, j’aurais dû prévoir cela, n’en parlons plus. Mais écoutez-moi bien, madame Thérèse, il faut chasser ces idées de votre esprit; il faut au contraire tâcher de voir les choses en beau, c’est nécessaire au rétablissement de votre santé. Tout va bien maintenant, mais aidons encore la nature par des pensées agréables, selon le précepte judicieux du père de la médecine, le sage Hippocratès: «Une âme vigoureuse, dit-il, sauve un corps affaibli!» La vigueur de l’âme vient des pensées douces et non des idées sombres. Je voudrais que cette fontaine fût à l’autre bout du village; mais puisqu’elle est là, et que nous ne pouvons l’ôter, allons nous asseoir au coin du fourneau pour ne plus la voir, cela vaudra beaucoup mieux.

--Je veux bien», répondit madame Thérèse en se levant.

Elle s’appuya sur le bras de l’oncle, qui semblait heureux de la soutenir. Moi, je roulai le fauteuil dans son coin, et nous reprîmes tous notre place autour du fourneau, dont le pétillement nous réjouissait.

Quelquefois, au loin dehors, on entendait un chien aboyer au village, et cette voix claire, qui s’étend sur la campagne silencieuse au temps des grands froids, éveillait Scipio, qui se relevait, faisait quatre pas vers la porte en grondant, les moustaches ébouriffées, puis revenait s’étendre près de ma chaise, se disant sans doute qu’un bon feu vaut mieux que le plaisir de faire du bruit.

Madame Thérèse, dans sa pâleur, ses grands cheveux noirs tombant avec des reflets bleuâtres autour de ses épaules, semblait heureuse et calme. Nous causions là tranquillement, l’oncle fumait sa grosse pipe de faïence avec une gravité pleine de satisfaction.

«Mais, dites-moi donc, madame Thérèse, je croyais avoir découpé votre veste, fit-il au bout de quelques instants, et je la vois comme neuve.

--Nous l’avons recousue hier, Lisbeth et moi, monsieur Jacob, répondit-elle.

--Ah! bon, bon... Alors vous savez coudre!... Cette idée ne m’était pas encore venue... Je vous voyais toujours à la tête d’un pont, ou quelque part ailleurs, le long d’une rivière, éclairée par les coups de fusil.»

Madame Thérèse sourit.

«Je suis la fille d’un pauvre maître d’école, dit-elle, et la première chose à faire en ce monde, quand on est pauvre, c’est d’apprendre à gagner sa vie. Mon père le savait, tous ses enfants connaissaient un état. Il n’y a qu’un an que nous sommes partis, et non seulement notre famille, mais tous les jeunes gens de la ville et des villages d’alentour, avec des fusils, des haches, des fourches et des faux, tout ce qu’on avait, pour aller à la rencontre des Prussiens. La proclamation de Brunswick avait soulevé tous les pays frontières; on apprenait l’exercice en route.

«Alors mon père, un homme instruit, fut nommé d’abord capitaine à l’élection populaire, et plus tard, après quelques rencontres, il devint chef de bataillon. Jusqu’à notre départ je l’avais aidé dans ses classes, je faisais l’école des jeunes filles; je les instruisais en tout ce que de bonnes ménagères doivent savoir.

«Ah! monsieur Jacob, si l’on m’avait dit dans ce temps-là qu’un jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval par la bride au milieu de la nuit, que je ferais passer ma charrette sur des tas de morts, et que souvent, durant des heures entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu’à la lueur des coups de feu, je n’aurais pu le croire, car je n’aimais que les simples devoirs de la famille; j’étais même très timide, un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de l’obscurité, quand la patrie en danger appelle ses enfants! Alors le cœur s’élève, on n’est plus le même, on marche, la peur s’oublie, et longtemps après, on est étonné d’être si changé, d’avoir fait tant de choses que l’on aurait crues tout à fait impossibles!

--Oui, oui, faisait l’oncle en inclinant la tête, maintenant je vous connais... je vois les choses clairement... Ah! c’est ainsi qu’on s’est levé... c’est ainsi que les gens ont marché tous en masse. Voyez donc ce que peut faire une idée!»

Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi; alors Lisbeth vint dresser la table et servir le dîner; nous la regardions aller et venir, étendre la nappe et placer les couverts, avec un vrai plaisir, et quand enfin elle apporta la soupière fumante:

«Allons, madame Thérèse, s’écria l’oncle tout joyeux, en se levant et l’aidant à marcher, mettons-nous à table. Vous êtes maintenant notre bonne grand-mère Lehnel, la gardienne du foyer domestique, comme disait mon vieux professeur Eberhardt, de Heidelberg.»

Elle souriait aussi, et quand nous fûmes assis les uns en face des autres, il nous sembla que tout rentrait dans l’ordre, que tout devait être ainsi depuis les anciens temps, et que jusqu’à ce jour il nous avait manqué quelqu’un de la famille dont la présence nous rendait plus heureux. Lisbeth elle-même en apportant le bouilli, les légumes et le rôti, s’arrêtait chaque fois à nous contempler d’un air de satisfaction profonde, et Scipio se tenait aussi souvent près de moi qu’auprès de sa maîtresse, ne faisant plus de différence entre nous.

L’oncle servait madame Thérèse, et comme elle était encore faible, il découpait lui-même les viandes sur son assiette, disant:

«Encore ce petit morceau! ce qu’il vous faut maintenant, ce sont des forces; mangez encore cela, mais ensuite nous en resterons là, car tout doit arriver avec ordre et mesure.»

Vers la fin du repas il sortit un instant, et comme je me demandais ce qu’il était allé faire, il reparut avec une vieille bouteille au gros cachet rouge toute couverte de poussière.

«Ça, madame Thérèse, dit-il en déposant la bouteille sur la table, c’est un de vos compatriotes qui vient vous souhaiter la bonne santé; nous ne pouvons lui refuser cette satisfaction, car il arrive de Bourgogne et on le dit d’humeur joyeuse.

--Est-ce ainsi que vous traitez tous vos malades, monsieur Jacob? demanda madame Thérèse d’une voix émue.

--Oui, tous, je leur ordonne tout ce qui peut leur faire plaisir.

--Eh bien, vous possédez la vraie science, celle qui vient du cœur et qui guérit.»

L’oncle allait verser; mais, s’arrêtant tout à coup, il regarda la malade d’un air grave et dit avec expression: «Je vois que nous sommes de plus en plus d’accord, et que vous finirez par vous convertir aux doctrines de la paix.»

Ayant dit cela, il versa quelques gouttes dans mon verre, et remplit le sien et celui de madame Thérèse jusqu’au bord, en s’écriant:

«A votre santé, madame Thérèse!

--A la vôtre et à celle de Fritzel!» dit-elle.

Et nous bûmes ce vieux vin couleur pelure d’oignon, qui me parut très bon.

Nous devenions tous gais, les joues de madame Thérèse prenaient une légère teinte rose, annonçant le retour de la santé; elle souriait et disait:

«Ce vin me ranime.»

Puis elle se mit à parler de se rendre utile à la maison.