Mâadith

Part 7

Chapter 73,793 wordsPublic domain

A se parer ainsi pour la première fois de sa vie, elle avait éprouvé le plaisir puéril de toutes les femmes de sa race, comme elle avait spontanément retrouvé les gestes eurythmiques et les nonchalantes attitudes de ses grand’mères au temps de la jeunesse. Et quand elle disparut sous son voile et les plis de la ferachia, le regard inquiet de Kralouk s’éclaircit, puisqu’il était impossible aux yeux étrangers de distinguer sa silhouette. Dehors, au long de ces voies étroites et populeuses où elle avait dû si souvent passer en rasant les murs, le cou dans les épaules, la sueur aux tempes, offensée par les sourires et les paroles équivoques, se défilant semblable à une bête traquée, elle sentit son cœur se dilater, son corps s’épanouir dans la sécurité sous le voile parfumé de jasmin et de girofle, qui la défendait contre toutes les curiosités et devant lequel le respect des convenances musulmanes faisait s’écarter tous les hommes, de l’ânier au cadi.

Quand Louinissa, sachant quelle considération en rejaillirait sur elle, lui proposa de renouer avec les riches familles en allant simplement visiter, dans son nouveau costume, ses anciennes élèves, Mâadith ne fit point d’objection. Elle embrassa calmement celle qui lui était une mère adoptive:

--Conduis-moi selon ta sagesse et ta volonté.

Elle abdiquait toute initiative personnelle.

Elle confiait à Kralouk et à Louinissa le soin de penser désormais pour elle et d’inspirer ses actions. Elle commençait à savourer le suprême repos de l’inertie volontaire. Elle éprouvait la béatitude de la plus facile soumission telle qu’elle ne l’avait plus ressentie depuis son départ du couvent. Fataliste maintenant et superstitieuse comme toujours, il ne lui déplaisait pas d’affronter le nouvel accueil de ces maisons de sévère tradition qui, si férocement, s’étaient fermées pour sœur Cécile, la disparue, et pour l’indépendante missionnaire dont le règne et la personnalité se trouvèrent abolis du même coup.

--Si quelqu’un osait t’offenser, dis-le-moi, conseilla Kralouk, retroussant des lèvres de félin sur ses dents blanches.

Louinissa sourit. Elle ne redoutait pas d’incident, car, en femme avisée, sachant que la rentrée en grâce ne s’accomplirait que par une grande victoire de Mâadith, elle avait préparé le terrain en faisant annoncer, dès le matin, que sa cousine était délivrée des djenoun. Cependant elle ignorait si Mâadith cesserait d’invoquer le Dieu des chrétiens pour revenir aux cinq prières rituelles d’Allah: mais le miracle était déjà si éclatant qu’il ne pourrait rester incomplet.

Au moment où les deux cousines vont quitter la maison de Bouhadad, Lella Rouhoum retient Mâadith. Elle a donné un ordre à une petite servante qui revient portant un coffret de santal.

--Tu connais la coutume, dit-elle. Quiconque entre pour la première fois dans une maison musulmane, ne doit pas en sortir sans avoir reçu un cadeau. Nous considérons que _c’est vraiment la première fois_ que tu entres ici, ô Mâadith.

Elle ouvre le coffret dans lequel reposent, enveloppés de soie, un précieux chapelet de grains d’ambre et un collier de perles. Un instant, elle hésite entre les deux objets: ses doigts effleurent d’abord le chapelet, puis elle secoue la tête, sourit d’un sourire discret plein de finesse, tel que Cécile n’en vit jamais passer sur ces lèvres grondeuses, et elle choisit le collier qu’elle agrafe au cou de Mâadith.

C’est le même accueil chez Lafsi, chez les Smadja, dédaigneux et enrichis, et dans tous les autres logis. Nul ne se soucie de discuter la sincérité ou les mobiles de ce retour de la petite chèvre au bercail; il suffit de savoir que, non seulement elle a cessé d’être un danger moral, mais qu’elle est redevenue semblable aux autres femmes, ses sœurs de race ou de cité. Et le charme et la séduction de cette montagnarde sont tels que nul ne songe à la considérer comme étant d’une essence inférieure, puisque ses avantages physiques lui confèrent l’unique supériorité et que, demain, si le choix d’un homme en décide ainsi, elle deviendra reine d’un harem arabe.

--Ah! gazouillent les femmes des Smadja, écrasées sous le poids de bijoux innombrables, aveugle celui qui ne te choisira pas!

Elles chuchotent déjà les noms de certains membres masculins de leur famille.

--Il faut te hâter, insistent-elles, mi-graves, mi-rieuses; car maintenant, chaque heure de ta vie qui passe est une heure de perdue pour l’amour.

Mâadith se défend un peu et se trouble. Elle réplique aux femmes joyeuses; elle réplique, en vérité, comme si jamais elle n’avait vécu d’une autre vie que celle de la brousse ou du harem. Et Louinissa s’abandonne à un rêve ambitieux: Mâadith mariée dans une abondante et riche demeure, Kralouk vagabondant à son ordinaire et elle, Louinissa, jouant un rôle d’aïeule, veillant sur les fils de sa fille d’adoption et commandant aux servantes. Sans doute, Kralouk désire Mâadith et depuis longtemps; mais comment ne lui a-t-il pas encore exprimé ce désir? Attendait-il qu’elle redevînt musulmane? Sait-on ce qui naît et disparaît dans la pensée active du _goual_! Mais Mâadith se donnera-t-elle à lui?... Louinissa poursuit son rêve.

--Je voudrais la voiture et aller avec Mâadith jusqu’au djebel Ouach, dit soudain l’une des Smadja, avec un clignement d’yeux à ses sœurs et belles-sœurs.

Elles chuchotent entre elles: elles rient en caressant leur ancien petit professeur devenu spontanément l’amie favorite. Et les voici allant demander l’autorisation et l’escorte de la vieille mère, du chef de la famille, tandis que les servantes courent, affairées, à la recherche des serviteurs chargés de l’équipage.

Les deux chevaux traînent lentement le vaste break, aux rideaux baissés, où les femmes s’entassent échangeant des rires et des plaisanteries. La voiture roule vers le sommet du djebel Ouach,--la montagne sauvage. La route domine le paysage, les larges ondulations des coteaux se succédant jusqu’aux horizons. Sur leurs flancs de terre noire et grasse, d’argile rouge ou ocreuse, les labours mettent des traînées de velours sombre ou des égratignures sanglantes,--labours profonds de colons aux charrues luisantes, labours effleurant le sol des fellahin à l’araire primitive et émoussée. On distingue l’effort des attelages de bœufs, qui comptent plusieurs couples, et celui des mules maigres, les muscles tendus à rompre pour remonter les pentes. La route s’élève et le paysage livre un plus vaste espace aux couleurs chaudes et nettes. Les sommets chevauchent vers d’autres sommets jusqu’aux limites où la vue peut atteindre dans une sensation de vertige.

A la cime du djebel Ouach, sous des frênes et des bouleaux légers, des étangs étalent leurs eaux douces et mates. Dans la solitude du lieu, les femmes s’ébattent un moment.

Mâadith souhaiterait là le djaouak de Kralouk, être ensorcelée à la fois de son roucoulement et des parfums qui imprègnent la blanche ferachia. Elle se sent un peu ivre, la tête pleine de fumée odorante. Elle rit, d’un rire aussi naïf, avec un esprit aussi enfantin que celui de ses compagnes. Elle jouit infiniment de cette idolâtrie féminine qui environne sa beauté. Elle songe à l’amour: seule préoccupation de ces femmes. Le sentiment charnel, qui fut la joie de ses grand’mères, prend possession de son être délivré. Elle se sent une puissance de plaisir et de domination; elle règne, elle dont l’orgueil souhaitait de régner, elle règne en dehors de tout renoncement douloureux, de toute énergie vainement dépensée. Elle se laisse aller dans les bras de la tradition avec un grand soupir heureux...

--Mâadith, tes petits pieds nus sont deux pigeons au nid de tes babouches! Mets-les un instant dans l’eau de l’étang, ma petite beauté; les djenoun viendront chercher leur trace cette nuit.

Mâadith obéit à la fantaisie de la coquette. Ses pieds sont charmants et leurs ongles teints de henné brillent comme des pierres polies.

--Qui prendra ces deux oiseaux dans ses mains, contre son cœur, contre sa bouche? Qui donnera sa tente et son troupeau, sa paix et sa maison, pour posséder ces deux oiseaux de l’amour? rythment les femmes joyeuses, au battement cadencé de leurs mains.

Tendrement, en des gestes qui sont des caresses admiratives, Louinissa essuie les pieds de la petite beauté. Et celle-ci sourit, abandonnée, l’esprit et le corps flottant au sein d’une voluptueuse béatitude...

La voiture rentrait en ville et suivait au pas l’une des grandes rues montantes. Les jeunes femmes, écartant d’un doigt les rideaux après avoir plus étroitement serré les voiles de leur visage, guettaient la foule mêlée cherchant à y reconnaître les silhouettes des hommes de leur maison. Tout à coup, Mâadith fut prévenue par sa voisine:

--Regarde, vite, vite, ce café, devant la porte, l’homme qui est assis à côté de mon mari!

Mâadith vit un _djïied_ du Sud, un Nomade noble, d’un port hautain et de figure nostalgique, drapé aux plis de triples burnous. Son turban élevé, ses mains de race et son menton sans graisse, ses traits secs et bronzés, la majesté de son attitude et la fierté de son regard le signalaient parmi les citadins qui l’entouraient. Et les femmes gazouillèrent, tandis que leur duègne grondait avec indulgence et berçait Mâadith sur son épaule.

--Tu l’as vu, tu l’as vu! Louange à Dieu! C’est tout ce que nous désirions. Nous ne sommes sorties que pour cela. Écoute. Cet homme, beau comme un émir, c’est El Mensi, le magnifique et le favorisé. Il est riche et noble; il est à Constantine pour vendre sa récolte d’orge et de dattes à notre père; il a dit qu’il voulait mettre dans son harem une fille du Tell. O Mâadith, ô Mâadith, qui choisiras-tu, de Kralouk, de l’un de nos frères ou de celui-ci?

Louinissa riait comme les autres et Mâadith s’enivrait du bruit des voix, des mots et des choses qu’ils évoquaient.

Le djaouak et la voix de Kralouk effilaient leur chant dans le soir verdâtre et doré, au bord de la terrasse haute. C’était une chanson de berger bédouin:

Où poserai-je le nid du bonheur?...

Suivant le jeu du roseau et l’inspiration du chanteur, la mélopée au rythme dolent s’alanguissait encore. A la dernière strophe, elle se précipita, ailée, gonflée de certitude:

Je laisserai la mer aux marins insolents, et l’oasis au nègre stupide, et la montagne à l’homme rude et grossier! Je poserai le nid du bonheur sous la tente nomade.

La chanson s’éteignit dans un long soupir heureux.

--Ah! Mâadith!

Elle est venue s’accouder sur la terrasse. Ses bras souples sont nus sous les manches de mousseline relevées et sa gandourah est taillée dans une étrange robe fleurie de corolles argentées sur un fond pourpre.

--Ah! Mâadith.

La voix flexible et nuancée de Kralouk est la seule à savoir prononcer ce nom.

Mâadith, voilà le nid du bonheur! Considérez la montagne élevée, ô les hommes chétifs! Elle est fière de la forêt verte et de l’arbouse rouge; Il est une autre chevelure et un autre fruit.

Mâadith, voilà le nid du bonheur! Louez la route aride et l’eau des puits, ô les gens nobles! Certes! l’oasis est pareille au baiser après la privation, mais vous ignorez celle à cause de qui la pleine lune refuse l’espace du ciel.

Mâadith, voilà le nid du bonheur! Parce qu’elle a marché, les chemins ont fleuri, parce qu’elle a parlé, nous avons entendu couler les sources. Si l’amour frappe la vierge au visage ensoleillé, alors, nous saurons ce que vaut l’amour...

Veux-tu la beauté, voici Mâadith, et voilà le nid du bonheur!

Tendre d’abord, le djaouak de Kralouk s’exaspérait. Il se tut et le musicien contempla silencieusement Mâadith qui ne répondait pas à sa chanson.

Il remit le djaouak dans sa gaine de cuir. Mâadith cessa de considérer l’abîme, palpitant d’ailes de ramiers et de corbeaux rentrant au gîte, et dit lentement:

--O mon cousin, je désirerais travailler un peu comme autrefois, ne pas rester chez toi tel un enfant incapable duquel ne vient aucun profit. Je voudrais gagner au moins le miel de la maison. Je suis redevenue l’amie des logis; je retrouverai mes élèves.

Le sourire de Kralouk s’accentua:

--Tu veux recommencer un labeur inutile; car les femmes ne travailleront pas et passeront leur temps à te raconter ta beauté et les hommes ne sortiront plus à cause de toi. O semeuse de trouble, désires-tu ce désordre?

Mâadith demeurait songeuse sentant que Kralouk pouvait avoir raison. Cependant, elle insistait. Mais il reprit:

--Il y aura toujours du miel dans la maison de l’Homme au djaouak. Quant à toi, tu ne dois apporter que la félicité de ta présence. Et Mâadith ne peut pas travailler. _Je le lui défends._

Mâadith se redressa, cabrée:

--Je suis libre et je ne veux pas devoir toutes choses à ta pitié ou à ta générosité trop grande. J’agirai donc selon ma pensée, avec sagesse et prudence, mais j’agirai.

--Je le défends, répéta doucement Kralouk.

--De quel droit?

--Du droit de l’homme sur la femme.

--Cela est bon pour Louinissa, peut-être, mais moi, je suis libre, te dis-je!

--Non, car tu es dans ma maison, fit-il plus doucement encore.

Mâadith recula sans réplique. Son orgueil ne s’insurgea pas devant cette affirmation de possession dominatrice. Elle baissa des yeux soumis sous le regard aigu du musicien. Déjà lasse de cette velléité d’initiative née de son désœuvrement inaccoutumé, elle consentait, satisfaite de consentir et de ne plus avoir à se poser la question qui l’avait rendue perplexe.

Louinissa rentra du dehors, ôta ses voiles et, s’adressant à son mari:

--O mon seigneur, veux-tu gagner beaucoup d’argent?

--Si c’est avec mon djaouak, je le veux.

--Va donc demain chez Smadja, le riche. Il fête El Mensi, le djïied, et te promet d’être généreux.

Kralouk vit tressaillir légèrement Mâadith au nom d’El Mensi:

--J’irai, certes, et le Saharien se souviendra de moi.

Le lendemain soir, la cour de marbre noir et blanc, la colonnade aux arcades découpées en dentelle dans le stuc et qui était l’un des luxes de la maison opulente des Smadja, s’illuminaient de flambeaux. Les tapis somptueux, épais de plusieurs toisons, les étroits matelas, à la fois sièges et lits et qu’on recouvre de couvertures de brocart ouaté, jonchaient le sol. Sur la galerie du premier étage, un rideau de soie rouge frissonnait incessamment des gestes des femmes qu’il dérobait aux regards. Mais, elles, à travers la trame distinguaient tous les visages, suivaient tous les mouvements, entendaient tous les propos des nombreux invités masculins qui se pressaient dans la cour. De la poussière de benjoin fumait dans les larges braseros de cuivre où rougeoyaient les braises. L’arome et la vapeur chaude et parfumée du café turc se mêlaient aux fumées odorantes, aux scintillements des lumières. Et les serviteurs qui circulaient y ajoutaient la senteur subtile et pénétrante des bouquets de jasmin qu’ils portaient à l’oreille.

Mâadith et Louinissa arrivèrent avant la foule.

--Tu vois, s’écriaient les femmes, nous obtenons de nos seigneurs ce que nous voulons! Ainsi tu seras. El Mensi va venir; Kralouk viendra, et tu verras deux de nos frères. Petite beauté, petite beauté, voici bientôt pour toi l’heure de l’amour!

--Taisez-vous, les tapageuses, taisez-vous! je suis sous vos paroles comme l’herbe sous le vent. Vraiment je ne sais si elles doivent m’offenser ou me faire sourire.

--Ah! louange à Dieu! tu n’es plus celle qui nous jurait que l’enfer et les supplices s’achètent au prix d’un baiser et qui se courrouçait quand nous répliquions que l’amour seul vaut le paradis. Regarde! voici notre frère Messaoud.

Mâadith regardait le jeune homme qui traversait nonchalamment la cour, s’assurant que tout était comme il convenait, puis, adossé à une colonne roulait une cigarette entre ses doigts lents et lourds. Mâadith observait le fils des Smadja, l’œil sagace du commerçant avisé, la figure replète du bon vivant. Ce citadin n’était pas fait pour émouvoir ses sens ni enchanter son esprit.

--Le choisis-tu pour ton «frère du démon»? questionna l’une de ses amies.

Elle se taisait, mécontente, et discernant mal la valeur de ses sentiments.

--Messaoud est trop gras pour cette gazelle, plaisanta la sœur du jeune homme.

Les autres femmes se mirent à rire et échangèrent des propos licencieux.

--Voici l’antilope qui lui convient mieux, reprit la première.

El Mensi, le Nomade, entrait entouré d’un groupe. Il entrait d’une allure mesurée, sans hésitation ni paresse, imprégnée d’aisance hautaine, accoutumée à trouver le chemin libre. La face bronzée et dure avait des lignes pleines de noblesse. Les yeux nostalgiques et dominateurs regardaient droit et au-dessus des têtes des autres hommes. On le sentait chef de race et de tradition. Mâadith le contempla avec un incoercible et voluptueux plaisir. Elle le comparait à un aigle égaré parmi les pesants corbeaux. Elle eut un visage à ce point ébloui de flamme intérieure que les femmes se réjouirent frénétiquement.

--O fiancée, ô la promise pour la joie! Dès ce soir une vieille ira raconter ta beauté au Nomade et, demain, Kralouk et Louinissa recevront la dot et les présents. Il y aura tous les trésors du Sahara dans le coffre que t’enverra ce seigneur des tentes.

L’impulsive et passionnée nature de Mâadith se laissa griser par les mots et par les caresses dont on l’enveloppait. Cela ressemblait aux contes du goual; mais cela allait advenir. La destinée ferait Mâadith reine d’un peuple nomade. C’était écrit, puisqu’elle avait toujours éprouvé cet ardent désir d’une souveraineté entre ses crises mystiques de soumission.

Dans la cour, des Soudanais avaient exécuté la danse du sabre et la chasse de la panthère, en contorsions féroces, en bondissements démoniaques, en souplesses de grands félins. Soudain, une clameur se propageait en saluts de bienvenue.

--L’Homme au djaouak! Et sur lui le profit, et la reconnaissance, et la bénédiction!

Kralouk parut, leste et vif.

Derrière le rideau de soie rouge, les invisibles hululèrent pour l’applaudir. L’œil du musicien, actif sans répit sous la paupière mi-fermée, inventoriait la foule. Il découvrit le haut turban rigide d’El Mensi. Les deux Sahariens se dévisagèrent. Le Nomade lança une pièce d’or aux pieds de Kralouk, qui ne la ramassa pas. Il s’installait sur un tapis, face au rideau mouvant dont la soie semblait briller de l’éclat de toutes les prunelles cachées. Et le djaouak roucoula les nombreuses chansons, depuis celle de Salah-bey jusqu’à celle composée en l’honneur du fauconnier Ali, et celle des Henancha qui dit les vertus d’Euldjïa la blanche, celle des Oulad-Soltan, et celle qui commémora la grande bataille du Hodna entre les Français et les Oulad-Amer. La voix du musicien alternait les chants avec une ardeur singulière, une force concentrée, qui ne les avaient jamais aussi bien soulignés et fait pénétrer dans l’âme de son auditoire. C’étaient des strophes mélancoliques, tendres ou violentes, entremêlées comme les grains d’ambre et de corail d’un chapelet:

O cavalier, il faut près de moi t’arrêter; Ton cheval vient de loin. Combien mémorable fut la journée des Oulad-Amer. Ils sellèrent leurs chevaux et même les maigres juments. Ils présentèrent au choc leurs poitrines.

Il scandait ces vers gravement, puis son accent plaintif psalmodiait ceux-ci:

J’ai voulu dormir, mais j’ai perdu le sommeil et la tristesse est descendue en moi. Les réflexions égarent la tête et troublent le cœur.

Il martelait les autres comme d’un battement du puissant tambour de guerre:

O montagne de l’indépendance, Contre toi s’élancent les assaillants. L’Islam est affligé. Montagnes de la révolte, qu’êtes-vous devenues? O mes frères, nos belles journées sont effacées.

Il mettait des larmes aux yeux de l’assistance, en sanglotant ces mots:

O mon troupeau, mon troupeau, mes pleurs et les tiens vont faire fondre et trembler la terre.

Il faisait passer dans le chant suivant toute la nostalgie d’un désert médiéval et somptueux:

Les faucons que j’aime s’appellent bourni. Au galop de ma jument, je leur dis des chants mélancoliques. La veille de la chasse, je ne les laissai pas dormir; Leur colère est retombée sur le gibier. O Dieu, fais-moi savoir qui je suis: Il n’est pas de cavalier semblable à moi!

Les pièces d’or et d’argent pleuvaient dans la gandourah de Kralouk, car le maître de la maison donnait l’exemple de la satisfaction et de la générosité. Mais les femmes s’impatientèrent:

--Il doit maintenant chanter pour l’amour et pour Mâadith.

Et elles dépêchèrent une vieille servante afin de transmettre leur désir. L’Homme au djaouak reçut le message, regarda discrètement le rideau rouge qui frémissait et modula quelques strophes de la chanson de Ben Abdallah:

Oiseau de race aux ailes bleues, reviens avec une réponse. O mon pigeon, sent-on encore dans le Sahara Souffler le vent de l’amour? Y sont-elles encore ces jeunes filles qui laissent flotter leurs ceintures, qui se gardent le secret entre elles, le secret dont un jeune homme a sa part? Elles sont des minarets sur une ville, des minarets de marbre blanc. Le plus distrait, venu de loin, les regarde avec des yeux humides.

Soudain, Kralouk, le goual, fixait impérieusement El Mensi, le seigneur. Son chant se modifia. On sentit qu’il s’abandonnait à son inspiration personnelle:

Tu es venu de loin pour labourer ma terre. Ton domaine est-il à ce point stérile? Laboureur du sable! Tu es venu de loin.

Tu es venu la nuit pour vendanger ma vigne. Tes treilles ne portent donc point de raisin? O voleur de grappes! Tu es venu de loin.

Tu es venu pour prendre la maîtresse du harem. Le tien ne compte-t-il que des esclaves? Retourne d’où tu viens!

Tu es venu comme un aigle s’abat, mais tu rencontreras le faucon, le faucon qui sait le mieux chasser la _chrétienne_[1].

[1] Dans le parler des Sahariens, l’outarde est souvent nommée _chrétienne_ et c’était le gibier favori des fauconniers.

Et, sans saluer ni l’hôte ni les conviés, surpris de cette boutade dont ils saisissaient mal les allusions, l’Homme au djaouak s’en alla.

Au seuil de la chambre étroite, à l’ombre du mur, Louinissa est savamment affairée.

Dans un mortier de cuivre, sous le poids d’un lourd pilon de cuivre aussi, elle broie un mélange d’antimoine, d’alun et de girofle. Elle y ajoute le noir de fumée précieusement recueilli contre un vase d’argile n’ayant pas encore servi. Elle y mêle une poudre plus précieuse faite de corail et de perles pulvérisées, parfumées de benjoin. Cela compose le kehoul dont s’avivera le regard de Mâadith et dont s’alanguiront ses paupières bistrées. Elle ouvre par son extrémité supérieure un superbe citron mûr et odorant; elle l’emplit de sucre et l’expose un moment à la chaleur des braises d’un kanoun; quand l’intérieur du fruit est en ébullition, elle en exprime le jus tamisé à travers un morceau de mousseline. Cela sera le fard qui doit donner à l’épiderme de Mâadith la finesse et l’aspect lustré du satin. Dans un vase de terre vernissée, elle pétrit légèrement des feuilles de henné pilées avec un peu de vinaigre et de l’essence de jasmin. Cela remettra aux cheveux de Mâadith des reflets d’acajou plus vifs et rendra ses ongles, la paume de ses mains et les talons de ses pieds charmants, couleur d’orange sanguine.

Pour la bonne matrone, comme pour toute femme indigène que gagne la vieillesse, il y a une volupté secrète et profonde à faire revivre la coquetterie de sa jeunesse dans le soin tendre, et sensuel un peu, qu’elle prend de la coquetterie d’une autre femme jeune. Près d’elle, Mâadith, le visage fermé, le geste lent et distrait, sème de paillettes d’argent le tissu velouté d’une serviette de hammam.