Part 6
Mâadith-Cécile allait souvent à la cathédrale. Elle appréhendait, puis elle redouta, la double impression qui s’en dégageait, les comparaisons qui s’y imposaient à son esprit ne sachant plus où se fixer et dont les réflexes violents la poussaient vers l’excès des conclusions. Les premiers temps, elle suivait les offices par pieuse fidélité à son devoir religieux. Elle y conduisait les deux enfants dont elle était la gouvernante. Lorsqu’elle devint la commensale du logis de Kralouk et de Louinissa, elle fréquenta l’église davantage encore. C’était pour échapper à l’influence dissolvante du logis, hospitalier, mais bizarre, où Louinissa régnait comme une figure de la Tradition, dans l’heureux et inconscient esclavage, la perpétuation du rite primitif. C’était pour s’arracher à l’ambiance et se purifier des parfums de la cité arabe où l’Homme au djaouak s’offrait tel un prêtre de la Volupté, du seul plaisir humain, qu’il chantait et exaltait sous toutes ses formes. C’était aussi par orgueil, pour s’affirmer et témoigner à autrui qu’elle ne cessait pas de posséder la vérité, pour défier l’hostilité de Lella Rouhoum et de ses pareilles. Alors, sous les gestes de l’officiant, prosternée sur les carreaux de faïence, sœur Cécile s’écrasait repentante, s’humiliait frénétiquement, croyait raffermir ainsi ce qui vacillait en elle au souffle de l’Islam charnel.
Brusquement, elle renonça à la confession, dont elle avait usé de plus en plus rarement. Elle ressentit la fatigue et l’impuissance de s’analyser pour pouvoir décharger toute sa conscience; et ses demi-aveux, ses confidences sans sincérité, où le confesseur discernait les réticences, ne lui valaient pas l’allègement de l’absolution. Son éloignement du confessionnal devint une sorte de répulsion.
Aujourd’hui, Mâadith-Cécile s’est précipitée dans la cathédrale, comme se jette dans un port une barque lassée de tempêtes. Elle ne prie point; elle se repose et elle échappe à Kralouk qui la hante à la manière d’un mauvais génie. Elle se sent une proie qu’il guette avec une redoutable patience, et elle dépend de lui matériellement. Où irait-elle pour trouver le pain quotidien? Chez des Européens? Elle sait déjà qu’elle fut obligée de s’en séparer. Elle sait qu’elle inspirait aux uns de la méfiance parce que religieuse laïcisée, aux autres un peu de mépris à cause de son origine. Que croiraient-ils et que penseraient-ils maintenant de ce qu’elle pourrait leur livrer concernant son étrange et complexe histoire depuis l’abandon du couvent? Implorerait-elle le pardon de Mère Augusta et tenterait-elle de la rejoindre? Il déplaisait à sa fierté de jouer ce rôle d’enfant prodigue. En réalité, il lui semblait que la supérieure avait disparu de ce monde et elle n’en éprouvait pas de regret. Ce qu’elle a essayé d’un vague apostolat et comme moyen de salut a épuisé la tolérance des foyers arabes qui l’accueillaient. Et voici qu’aujourd’hui, ayant frappé selon sa coutume à la porte de Bouhadad, la négresse portière lui a dit qu’il était inutile d’entrer, que les femmes se trouvaient au hammam. Elle insistait, surprise, lorsque la voix de l’aïeule cria, du fond de la cour inviolable:--«Empoisonneuse et folle, cache ta face! La mouche qui harcelait les brebis ne rencontrera plus le troupeau et les oreilles seront à l’abri de la langue dangereuse!»--Dans un autre logis, son élève implora: «--Par Allah! ne reviens plus. Je ne sais quelles choses ont rendu mon mari fou à cause de toi; il ne peut même supporter d’entendre ton nom et s’il te savait encore ici, il me frapperait jusqu’à la mort.»--Enfin, tout à l’heure, le visage sombre, la voix confuse, Louinissa a balbutié:--«O Mâadith, les filles de Lafsi ne veulent plus broder avec toi. Pour les femmes des Smadja, leurs pères et leurs maris ont fait des échanges de blé et d’argent avec les gens du Sud: ils deviennent riches, les femmes ne doivent pas travailler.»--«Est-ce toute la raison?» interrogeait la missionnaire. Louinissa hésitait, puis, bravement:--«Tu parles trop, ma fille, tu parles trop sur des choses inutiles ou défendues!»
Il a suffi d’une seule famille musulmane, décidée à la bannir, pour que l’exemple soit immédiatement suivi, sans aucune exception, dans la ville indigène: cela d’autant mieux que Mâadith-Cécile représente un élément d’inquiétude contre lequel l’inimitié va grandissant. On la châtie, par cette sorte d’excommunication, d’avoir _troublé l’eau où s’abreuve le cœur islamique_. Dans la citerne des maisons fermées, elle essaya de projeter un rayon de lumière qui surprenait fâcheusement la somnolence satisfaite de l’inertie, et, jaloux de leur repos, les maîtres de la citerne disent:--«Assez. Nous ne permettrons point que tu changes le goût de notre breuvage.»
Sœur Cécile s’enfonçait dans la déception: mais elle oublia de se signer quand Kralouk, mystérieusement joyeux, prononça:
--Vraiment, il est bon que Mâadith devienne enfin une femme, maîtresse de la paresse comme de la beauté. Puisse bientôt l’amour mettre des colliers autour de son cou!
Que fera-t-elle maintenant? Elle peut être garde-malade encore, passer des nuits au chevet de gens difficiles ou moribonds: mais pour cela aussi, on se fie moins à elle qu’à une infirmière européenne ou à quelque religieuse de saint Vincent de Paul. On hésite à aller la chercher au fond de la cité indigène. On lui demande si rarement ses services, la rémunération est si minime, et sa jeunesse, et la séduction de son visage lui créent tant de difficultés et d’ennuis, de suspicion ou d’offenses, que ce dévouement-là ne lui permettra pas de vivre.
--Je suis à la merci de Kralouk et de Louinissa, murmure-t-elle. S’ils me chassaient de leur maison ou si je les quittais, je devrais mourir.
Mais elle sait qu’elle n’aura ni le courage ni le désir de se donner la mort.
Mâadith-Cécile se rappelle qu’elle est dans le temple du Dieu de toutes les miséricordes, de tous les secours et de toutes les pitiés. Dans une silhouette inclinée devant l’autel de la Vierge, elle retrouve une ressemblance de sœur Bénigne. Mais un sortilège est dans son esprit qui transpose sa vision; la ressemblance de la religieuse semble se préciser soudain avec les contours de Louinissa priant sur la haute terrasse de sa petite maison, au tintement barbare de ses lourds bijoux.
Sœur Cécile veut se défendre. Elle fixe la statue sainte; elle l’adjure de la délivrer d’un envoûtement maudit. Elle formule les mots touchants et sacrés des litanies à l’Immaculée, et, dans sa tête, ce sont les litanies de Kralouk à la beauté qui chantent:
Les roses s’épanouissent sur ses joues, ses lèvres sourient. Salut, bonheur des bonheurs! que ta joie soit éternelle!
Nulle splendeur ne t’égale, ô âme des âmes, toi dont le nom est illustre, étoile du matin! Ton visage est semblable à la pleine lune resplendissante. Je n’ai pas vu ton égale dans la création, ô rameau tendre! Salut, bonheur des bonheurs! que ta joie soit éternelle!
Un grain de beauté est sur ta joue, Tes cils sont comme la nuit ourdissant ses ténèbres. Tu fais rompre le jeûne et la trêve du plaisir. Salut, bonheur des bonheurs! que ta joie soit éternelle!
Sœur Cécile sortit de l’église aussi hâtivement qu’elle y était entrée. Elle ne réagissait plus. Elle allait sans réfléchir, puisque ses misérables réflexions ne résolvaient rien, vers des lendemains dont elle ne prévoyait ni la valeur des maux ni la qualité des bienfaits. Si elle avait pu se dispenser d’accepter l’hospitalité de ses hôtes, peut-être se serait-elle exorcisée de Kralouk et de l’obsédante tentation de goûter la vie, comme les autres. Mais, échappée à la communauté, elle se sentait incapable d’exister seule; la petite chèvre, créée pour le troupeau, redoutait la solitude à l’égal de la mort.
Elle suivit une rue encombrée, traversa le Rhumel sur la passerelle de Sidi-Rached et s’assit sous les pins du Mansourah. Une lassitude sans amertume, étrangement langoureuse, l’envahissait. Elle s’abandonnait. Qu’elle était donc différente de cette sœur Cécile qui, il y avait peu de mois encore, s’asseyait à cette même place avec deux enfants français auxquels elle faisait réciter leur catéchisme. Pourquoi restait-elle si jolie dans sa rigide robe brune, sous son chapeau de pensionnaire?...
Entre les pins, elle apercevait une grille où croulaient des cascades de roses et les murs blancs de la villa qu’elle avait habitée. Elle y arriva un soir, ahurie du long voyage, apeurée par l’inconnu, troublée de souvenirs et d’appréhensions, gênée par ce costume inaccoutumé que la prévoyante Madame S... lui avait fait endosser. L’ordonnance l’introduisait dans le salon, une pièce charmante et familière où les enfants s’ébattaient autour des parents, la mère, gracieuse et fragile devant le piano, dont ses doigts caressaient le clavier, le père fumant une cigarette, étendu sur un divan. Il prenait une pose correcte et saluait l’arrivante, tandis que la jeune femme, déconcertée par la jeunesse et la tenue de la novice, disait d’un peu loin:
--C’est vous, ma sœ..., Mademoiselle?
Il avait été convenu qu’on l’appellerait mademoiselle Cécile. Et, dès le premier instant, elle fut offensée par le regard de suspicion et de déception que la femme attacha sur elle et par le regard de surprise séduite dont l’homme la suivait. Les enfants étaient câlins et doux, mais espiègles. Ils répétaient des mots surpris entre leurs parents ou exprimaient des idées personnelles. Le tatouage de leur gouvernante les déconcertait.
--Si vous vous laviez bien fort, est-ce que cela ne partirait pas, mademoiselle?
--Les Arabes ne sont jamais chrétiens; si vous êtes arabe pourquoi venez-vous à l’église?
--Mademoiselle, puisque vous étiez religieuse, c’est pour pouvoir vous marier que vous ne l’êtes plus? On a dit que vous finiriez avec un Bédouin? Qu’est-ce que c’est, «finir avec un Bédouin?»
Propos d’enfant qui avaient d’abord indigné plus que peiné sœur Cécile, qu’elle s’efforçait d’expliquer pour en combattre sinon en détruire les tendances, puis qui l’obsédèrent et épuisèrent sa bonne volonté. Elle le sentait trop; elle était en marge et resterait en marge, paria de deux races, la sienne à cause de son reniement, et celle de l’adoption à cause de son origine. Ses gestes inspiraient l’étonnement et la défiance. Kralouk l’avait prophétisé; elle _marchait au côté gauche_, dans le malheur et dans l’isolement. Alors, elle éprouva un ressentiment profond contre Mère Augusta, sœur Bénigne et toutes les religieuses; puis elle les effaça de sa mémoire, mieux que sœur Cécile ne l’avait fait de Mâadith. Elle se rendait compte qu’on était bon et correct vis-à-vis d’elle; mais qu’on ne l’adoptait pas parce qu’elle n’appartenait pas à la même espèce humaine. On la blessait constamment. Devant les expressions de ferveur et de piété qu’elle conservait, on ne raillait pas, mais on souriait avec indulgence, trouvant la chose jolie sans lui faire crédit de gravité ni de profondeur. Pourquoi était-elle une si particulière exception? Pourquoi était-elle une indigène marquée d’un tatouage au front, dont on ne prenait guère la conversion au sérieux, dont on supputait toutes les chances de retour aux sentiments héréditaires? Et c’est de tout cela que provenait l’attitude presque involontaire, irréfléchie plus que coupable, de l’homme qui, père et mari parfait selon la morale mondaine, se permettait d’exprimer des yeux et de la voix le désir que provoquait en lui la beauté de Mâadith-Cécile.
Kralouk s’en était aperçu quand elle-même éprouvait déjà une révolte sauvage, suivie d’une impression de malaise et de faiblesse désespérée. Le reproche de Kralouk l’atteignit comme un avertissement. Elle ne put que s’enfuir dans la nuit, sans savoir où, possédée d’épouvante. Kralouk était encore là... Elle voulait le fuir lui aussi et, tout à coup, elle comprenait qu’elle était perdue sur la vaste terre, qu’il n’y avait point de salut possible puisque son couvent n’existait plus pour elle, puisque les situations honorables qu’on lui procurerait de nouveau ressembleraient à celle dont elle se sauvait...
Le torrent roulait en sanglotant sur les rochers au fond des abîmes du Rhumel... Elle s’élança pour arracher sœur Cécile à la perdition terrestre en la précipitant dans l’anéantissement...
Soudain, Mâadith-Cécile s’attendrissait. C’étaient la voix et la main de Kralouk qui l’empêchèrent de commettre l’impardonnable faute. Alors, elle l’avait suivi, se laissant emporter plutôt, la tête vide et les jambes fauchées, accrochée comme à une épave à cette figure de sa destinée. Louinissa accueillait tendrement la naufragée... Et Mâadith découvre qu’elle doit à ce couple plus de gratitude qu’à nul autre en ce monde, sauf, peut-être aux Sœurs Blanches qui la délivrèrent du servage et de l’aveugle Amar.
Des gens passent, des Arabes. Ils regardent cette créature solitaire au vêtement trop modeste, au visage d’amour. Ils échangent des paroles hardies, des réflexions audacieuses, dans une langue qu’elle comprend. Une flamme court sur sa face, ses paupières se ferment. Elle ne répond pas: elle reste immobile, mais son cœur palpite et ce n’est pas que de crainte ou d’indignation. Les passants s’éloignent indécis.
Des gamins vagabonds se sont approchés. Parce qu’elle ne les chasse point, ils se couchent à ses pieds. Ils la contemplent, car les enfants d’Allah sont les plus sensibles à la beauté des femmes. Ils distinguent le signe tatoué sur le front lisse et étroit. Ils s’exclament, joyeux, l’appelant leur sœur. Et elle leur sourit, et elle bavarde comme le fit autrefois Mâadith, l’enfant kabyle. Avec des joncs cueillis près des eaux du torrent, ils tressent une ceinture et exigent que leur nouvelle amie en ceigne sa taille dont la raideur gauche les amuse.
--Pourquoi portes-tu le corset des Françaises? demandent-ils. Cela n’est bon que pour les grosses Juives; mais toi, tu serais comme les roseaux de M’cid si tu enlevais cette chose. Et mets un foulard en soie sur tes cheveux. En te voyant, les gens diront: «Voici la lune qui marche sur la terre.»
Mâadith songe que son frère Ouali dut être comme ces gamins dont quelques-uns, fils de Kabyles pauvres et industrieux, portent la boîte à cirer et guettent les chaussures ayant besoin de leurs brosses. Qu’est devenu Ouali? Est-il riche, marié, dans la montagne, dans le Tell ou près des côtes? Mais nul ne l’a revu de ceux qui le connurent. Sans doute s’est-il engagé comme tant d’autres dans la troupe des tirailleurs presque anonymes...
Les paroles des enfants sont comme un présage; Mâadith entrevoit la couleur du foulard de soie qu’elle mettra sur ses cheveux. Tout à coup son cœur crève de douleur, un frisson d’angoisse la secoue encore: les larmes jaillissent de ses yeux terrifiés. Elle regarde droit devant elle, hallucinée, et elle voit un fantôme, sœur Cécile, qui, du haut de la passerelle de Sidi-Rached, se précipite dans l’abîme. Elle voit nettement ce double d’elle-même, cette forme qui lui est si familière et qui tournoie lamentablement avant de disparaître. Elle n’a pas un geste pour la retenir. Cela aussi, ce soir, est une chose écrite parmi les décrets du destin. Sœur Cécile ne reparaîtra plus jamais.
Et Mâadith pleure parce que sœur Cécile vient de mourir...
Ses larmes cessent. Un grand apaisement et un vivifiant orgueil leur succèdent, épanouis telles des fleurs à la faveur d’un orage.
Mâadith regarde la ville avec un cœur paisible et la tête libre. Elle se sent comme libérée d’une présence réprobatrice, qui était l’ombre même de son corps et l’éternel écho de sa pensée. Elle monte allègrement l’escalier de la maison de Kralouk.
Sur l’étroite terrasse où il pleut déjà des étoiles, où, tout à l’heure, l’Homme au djaouak étendra sa natte pour dormir la nuit d’été sous le ciel libre, on attend le retour de Mâadith. Le kanoun d’argile, plein de braises, réchauffe la marmite pansue où la plus savante alchimie culinaire confond pour des fins savoureuses les verts poivrons et le rouge piment, la viande de mouton, les communs légumes et les abricots secs. Louinissa, la pacifique et l’heureuse, surveille le mets substantiel du repas. La galette, patiemment pétrie par les mains adroites de la bonne hôtesse et cuite à la flamme, reste fumante aux plis d’un châle de laine rouge, sur le large plat creusé dans un tronc d’olivier. Nerveusement, sifflotant un refrain favori ou le fredonnant d’une voix de tête qui traîne en plainte éloignée et douce, le musicien guette le rythme des pas et l’apparition de l’attendue. La voici.
--Bienvenue, ô lune tardive, dit Kralouk. Tu as tort d’être dehors à cette heure. Allah permet aux djenoun de la mauvaise aventure d’errer dans les rues et dans les chemins dès le coucher du soleil.
Il l’observe, le front plissé, le regard glissant.
--Tu as raison, mon cousin, répond-elle; mais j’ai voulu promener loin ma tristesse et mon tourment afin de les perdre et de ne pas les ramener dans ta maison.
Il tressaille imperceptiblement; ses yeux verdâtres luisent aigus entre les paupières mi-closes.
--As-tu réussi, ô fille de bonne volonté? Et qu’en as-tu fait pour être certaine de ne pas les retrouver?
--Je les ai jetés dans le Rhumel!
Elle crie cela d’un accent de délivrance. Ses narines frémissent, les boucles de ses cheveux tremblent au souffle du soir et son visage est resplendissant.
Les traits de Kralouk s’altèrent. Il exhale un soupir profond. Il enveloppe Mâadith d’un regard infini, puis ferme les yeux. Et la chèvre kabyle assise tout contre Louinissa se laisse bercer par les tendres bras et caresser par les doigts bagués d’argent...
Cette nuit-là le djaouak de Kralouk ne dormit point dans sa gaine de cuir filali. Il tint les pigeons sauvages réveillés aux creux des roches. Il enchanta les rudes échos du gouffre, qui gardait l’ombre de sœur Cécile sacrifiée pour délivrer Mâadith des tristes pensers. Les gens qui l’entendirent affirmèrent qu’il était possédé d’un esprit divin.
Kralouk ne s’endormit qu’après la prière de l’aube et s’éveilla pour saluer le soleil matinal en même temps qu’une autre merveille. Le voile de la porte soulevé laissait apercevoir Mâadith debout, les lèvres entr’ouvertes d’un sourire à la fois timide et hardi.
Elle avait quitté sa robe de bure baleinée et sombre, qui lui faisait un corps de poupée rigide. Elle était vêtue d’une seule gandourah, couleur de safran, empruntée à sa cousine. Un foulard de soie rose lamé d’argent retenait ses cheveux floconnant autour de son visage avec des reflets d’acajou. La gandourah de couleur brûlante, une couleur qui appartenait au soleil et au feu, exaltait la beauté de Mâadith, révélait ses seins jeunes et durs de fille berbère, suivait la ligne de la taille ferme, des hanches étroites et des jambes minces, s’arrêtait à la perfection des pieds nus.
Mâadith semblait avoir profité de cette nuit pour dépouiller sa chrysalide. Elle apparaissait telle une nouvelle créature n’ayant rien conservé des pensées ni des expressions de celle de la veille. Ses yeux s’emplissaient mystérieusement de réminiscences profondes, resurgies du fond des temps et de longues hérédités. Sur le front ambré bleuissait le tatouage de la croix sarrasine. En revêtant la robe de flamme et de soleil, Mâadith retrouvait l’âme et les traits de ses aïeules.
Sur la terrasse, Kralouk frémissait dans sa chair et dans son esprit. La beauté de Mâadith dépassait les prévisions de son imagination ardente et de sa prédilection d’artiste. Dans l’humble chambre, où les nattes et les coussins posaient sur le sol leur note archaïque, elle s’érigeait avec la splendeur d’une idole. Et Louinissa, sanglotante de plaisir, comme prosternée, lubrifiait d’essence de rose les pieds nus de la Kabyle reconquise.
La robe brune gisait dans un angle, ployée, pareille à un linceul jeté sur le seuil d’un tombeau.
--Et maintenant, il faut que les autres, toutes les autres, te reconnaissent, décréta Louinissa.
Elle n’avait jamais apporté tant de soins précieux à parer une fiancée qu’elle en mit à embaumer et à vêtir Mâadith. Elle l’enveloppa jalousement dans une large pièce de haïk de soie blanche, qui devint la ferachia de la nouvelle voilée, et elle l’emmena doucement au dédale des ruelles.
Mâadith respirait la tiédeur et les parfums de ses tuniques. Elle se laissait conduire comme un enfant, se réjouissant de passer inviolable à travers la foule, forme anonyme, visage inconnu.
La maison de Bouhadad s’est ouverte toute grande. Bienvenue à celle qui en fut bannie hier; bienvenue à celle qui revient après le temps de la folie et de l’erreur; bienvenue pour la paix et pour la joie! Cela frissonne dans le clapotis du jet d’eau, l’odeur des jasmins, le reflet des faïences et des marbres, les radieux sourires des femmes. Lella Rouhoum baisa Mâadith sur la bouche, trois fois, sans aucune réflexion indiscrète, mais en prononçant seulement:
--Sois reçue avec un cœur clair dans la demeure des vrais croyants, ô fille selon ma tête et selon mon âme.
Les servantes poussaient des hululements d’allégresse et Louinissa exultait.
Mâadith défit lentement sa ferachia et dénoua le voile de lin blanc qui dérobait son visage. Elle reparut dans sa jaune et lumineuse tunique à laquelle s’ajoutaient les larges manches en tulle brodé de ses vêtements de dessous.
--Oh! tu es belle! proclama l’aréopage féminin avec ce sentiment, survivance d’un rite antique et d’un culte immortel, qui émeut de sensuelle extase et d’admiration absolue toutes les femmes musulmanes devant la beauté de l’une des leurs; car cette beauté qu’elles discernent, leur assure la seule domination possible sur ceux qui sont les seigneurs suivant la nature et la loi: c’est la certitude du pouvoir de l’esclave sur le maître, ambition d’orgueil que la perfection du corps réalise autant que l’habileté de l’esprit.
Les jeunes filles accablaient leur visiteuse de caresses:
--Tu n’es pas une Kabyle, s’écriaient-elles. Tu es la maîtresse de la beauté! Quelles chansons Kralouk fera-t-il sur toi? Nous demanderons à notre père de le payer cher pour qu’il vienne les chanter ici devant le rideau qui nous cachera. Tu seras avec nous; il n’en saura rien; tu jugeras alors de sa sincérité. O Mâadith, deviendras-tu la seconde épouse du goual? On dit que c’est un grand amoureux et il est généreux aussi puisque tu as déjà tant de bijoux. Mais plusieurs te désireront et garde-toi plutôt pour un agha. Demain, de Constantine à la mer et du Tell au Sahara, tous les gens parleront de ta beauté.
Tu n’es pas une Kabyle!... Ce cri des vaniteuses citadines déterminait le prestige de cette beauté, qui plaçait Mâadith au-dessus d’elles et l’égalait aux filles des nobles et des princes.
Sous le petit cône de velours et de broderies dorées, coiffure des Constantinoises, Mâadith incline sa fine tête de statuette aux yeux éblouissants... Elle revoit Kralouk, quelques heures après l’événement de sa réincarnation, surgissant sur la terrasse, haletant avec un soupir de triomphe. D’un petit coffre enluminé, dont la serrure faisait entendre une sonnerie argentine à chaque tour de clef, il tirait une paire d’anneaux de chevilles, non les «khelkhal» berbères hauts et lourds, mais deux cercles en forme de serpents tels que les portent les filles nobles des Nomades et qui tintent divinement sur leurs talons. Il y joignait deux paires de «m’saïs» d’or pur, ciselés par les Juifs orfèvres, et qui sont légers aux bras délicats. Il les répandait sur les genoux de Mâadith avec quelques bagues, deux larges boucles d’oreilles, un collier de sultanis, une double chaîne pour maintenir la coiffure.
--Mon cousin, mon cousin, quel trésor de sultan as-tu pillé!
--Le coffre des marchands est toujours ouvert pour l’Homme au djaouak. O Mâadith, si tu sortais avec Louinissa sans que le bruit de tes parures accompagnât ta marche, ce serait en vérité comme si tu n’étais point vêtue.