Mâadith

Part 8

Chapter 83,841 wordsPublic domain

Louinissa s’inquiète de son silence prolongé. Elle voudrait la voir souriante, car son sourire est tel le lever du soleil sur les montagnes. Elle plaisante, non sans souhaiter que sa plaisanterie prophétise:

--O Mâadith, ô Mâadith, voici toutes ces choses préparées pour ta beauté, pour la beauté de la fiancée d’El Mensi peut-être!

--Il y manque le souak, dit Kralouk surgissant à l’improviste.

Sur les genoux de la brodeuse, il jette le petit paquet de brins d’écorce de noyer, que les femmes mâchonnent jusqu’à ce que leurs gencives soient brunes et leurs dents éclatantes. Mâadith a sursauté; ses yeux rencontrent le défi de ceux du musicien. Elle détache un brin d’écorce et le glisse doucement entre ses lèvres.

--Attends! fait vivement Kralouk. Chacun de tes gestes ne vaut-il pas une chanson? Je te chante celle-ci, plus vieille que toutes les autres:

Sois la bien accueillie, branche de souak, dans sa bouche, Mais n’as-tu pas peur, branche de souak, que je te voie, Un autre que toi, branche de souak, je l’aurais tué; Et nul autre que toi ne pourra se flatter d’avoir fui ce destin.

--O mes sœurs, reprend-il, soyez muettes le temps de tresser une chevelure, car ma matinée fut laborieuse et je cherche le sommeil.

Il pénétra dans la petite pièce dont le rideau retomba dernière lui.

Les deux femmes se turent un long moment. Mâadith était troublée. Des sanglots lui montaient à la gorge, qu’elle refoulait avec autant de dépit que de fierté. En reniant inconsciemment la foi de ses pères musulmans, elle avait trouvé du bonheur et de la sérénité dans la foi catholique du couvent. A présent elle était encore tourmentée. Sœur Cécile avait eu beau mourir du second reniement, conscient et volontaire, elle revenait parfois comme un fantôme lugubre et doux. Elle revenait plaintive et ravissante, avec son visage d’extase et d’adoration, le front pur sous le pur bandeau de la coiffe blanche serrée,--un front lisse et brillant jusqu’à rendre imperceptible, effacée presque, la marque tatouée de la croix sarrasine. Sœur Cécile ne reprochait rien à la parjure, mais elle était un regret,--ce mal que connaissent les civilisés, sentiment cruel, le seul peut-être dont restent imprégnés ceux que l’on civilise et qui finissent par échapper à la civilisation. Sœur Cécile ne désirait pas ressusciter; elle oubliait son passé sur lequel avait soufflé le vent des modifications profondes; mais Mâadith ne se sentait pas heureuse.

Louinissa guettait sur ses traits l’expression de son souci. Son affection maternelle voulait en deviner et en détruire les causes.

--Mon petit chevreau de Kabylie, je te prie d’être à l’abri de la tristesse. Quelle chose pourrait t’affliger, en vérité? Allah t’a mise là où tu dois demeurer et pour que ce soit dans la satisfaction. C’est comme si tu étais née, hier, sur mes genoux. Te voici grandie par le soleil d’une seule journée et le matin de l’amour va déjà se lever pour toi. Cependant, si tu songes encore à quelque péché avec un esprit chrétien, je te dirai une histoire véritable pour te rassurer et pour que tu trouves le repos.--«Yaya Amsili était pauvre dans la montagne et ses parents morts ne protégeaient plus sa vie. Il se réfugia dans un village chrétien et ce fut pour lui presque comme ce fut pour toi. Un prêtre français le recueillit et l’adopta. Même il l’emmena dans une grande cité de France et le fit devenir savant. Il devait être prêtre comme cet homme de bien qui l’avait secouru; mais celui-ci lui conseilla de revoir son pays et les gens de son village auparavant, car c’était un vieillard plein de sagesse. Yaya Amsili consentit et revint parmi les Kabyles. Je l’ai vu. Il revint et ne retourna jamais près de son père le prêtre. Yaya Amsili s’est marié avec une fille de Guenzet. Il est toujours pauvre. Il travaille chez des colons. Il a oublié toute sa science. J’ignore quelles sont ses prières et quelle est la religion de son cœur, mais il est heureux. Quand les Français l’interrogent avec étonnement, il répond:--«Vous ne pouvez pas comprendre; votre sang est trop froid et votre tête étroite.»--Ainsi tous ceux qui quittèrent l’Islam et la montagne reviennent quand ils veulent retrouver le bonheur.

Parce que Mâadith n’aspirait qu’à être convaincue, un esprit de contradiction lui fit objecter:

--Tous ne reviennent pas. Regarde ces autres Kabyles baptisés, qui habitent près des maisons des Pères blancs, orphelins mariés avec des orphelines baptisées aussi; sont-ils malheureux?

Louinissa eut une moue sceptique.

--Il y a tout dans le monde et qu’est-ce que cela prouve? Quel est le nombre de ces gens dont tu parles? Et j’ai entendu dire qu’ils pouvaient frapper leurs épouses et que celles-ci pouvaient être infidèles aussi bien que les gens des villages musulmans. Où est la vertu de la vie, je te prie, sinon dans la magnificence de ton cœur et dans la beauté?

--C’est Kralouk qui t’apprit cela?

--Kralouk, et le nombre de mes jours, et l’exemple des hommes et des femmes que j’ai vus, puisque, quant à moi, je n’ai ni esprit ni savoir. Ma petite sultane, connais le plaisir d’être épouse et ta sérénité sera bonne et savoureuse comme un fruit mûr.

Elle parlait à voix basse, mais se rapprocha de Mâadith pour dire plus bas encore, afin de ne pas éveiller son seigneur:

--Je t’apprendrai tout ce que je sais. Ce matin, je suis allée chez les Smadja tandis que tu dormais. C’est Hadjira, la nourrice, Hadjira qui a cent ans d’expérience dans les choses de l’amour, c’est elle qui a parlé au Nomade. Elle a si bien parlé que celui-ci croyait te voir devant lui, dit-elle; son visage était celui d’un lion et ses yeux luisaient comme un feu sous la tente. Et il a récompensé Hadjira. Il l’a priée de se hâter, de demander à Kralouk de fixer la somme qu’il doit verser pour ta dot. (Je suppose que Kralouk exigera beaucoup, car tu es la perle sans prix, et cet argent te servira pour de nouvelles parures.) Puis le djïied a dit qu’il enverrait la somme avec le coffre de ses présents. Il va retourner au désert. Il faut que les fiançailles soient convenues pour que nous partions avec lui. O petite sultane, petite sultane, les belles noces qui te fêteront là-bas! Kralouk a promis de voir El Mensi aujourd’hui; mais il convient que tu paraisses l’ignorer.

Louinissa se tut tout à coup. L’Homme au djaouak se tenait au seuil de la porte, écoutant. Sa physionomie très pâle revêtait une expression sauvage et ses yeux verdâtres étaient tels que Mâadith frissonna sous leur regard. Il ne fit aucune réflexion et redescendit dans les rues.

--Louinissa, Louinissa, cria Mâadith d’un accent de détresse, nous ne partirons pas pour le désert! Je ne serai pas la femme d’El Mensi et ce bonheur ne sera pas pour moi, parce que Kralouk ne _le veut pas_.

La bonne matrone parut frappée comme d’une révélation.

--Crois-tu vraiment cela? murmura-t-elle.

Elle se mit à réfléchir.

Parmi les paillettes de son ouvrage, Mâadith sanglotait éperdûment. Il lui semblait n’avoir jamais connu pareil désespoir, que toute lumière finissait pour ses yeux et toute espérance pour son esprit. Au moment de participer à ce qui lui était resté la vie défendue, secrètement enviée et désirée de toute son hérédité et de toute sa ferveur imaginative, un obstacle pire que toutes les règles et toutes les lois, la volonté de Kralouk, lui interdisait de cueillir cette grande fleur de volupté épanouie pour elle et plus belle d’être plus nouvelle et plus inattendue. La volonté de Kralouk... Maintenant elle saisissait mieux la signification menaçante et provocatrice de la chanson de l’Homme au djaouak, cette chanson jetée comme un défi à la face du seigneur saharien. Lui, ignorant des choses, n’avait point compris et les serviteurs s’approprièrent les pièces d’or dédaignées par le chanteur. Maintenant, elle savait pourquoi celui-ci ne voulut pas les prendre et cela révélait la haine et le mépris de Kralouk pour le Nomade. Et Mâadith traduisait, comme une indication plus tragique, la strophe scandée tout à l’heure par Kralouk, tandis qu’elle glissait entre ses lèvres un des brins du souak.

--Crois-tu vraiment cela, répétait machinalement Louinissa.--Mais déjà l’évidence se précisait. Elle se souvenait des gestes de son mari et les interprétait comme Mâadith.--Oui, reprit-elle, tu as raison, Kralouk ne voudra pas. Elle ajouta en enveloppant la désolée d’un regard mélancolique où fluaient un peu de déception et très peu d’envie:--Il ne voudra pas parce qu’il est jaloux de toi, ô la petite beauté. Nous devions le savoir avant cette heure.

Mais Mâadith se rebellait:

--Je ne suis ni la fille, ni la nièce, ni la sœur de Kralouk et il n’a point de droits sur moi. Je quitterai cette maison et je suivrai El Mensi!

Elle disait cela, et dans son âme, elle savait qu’elle ne l’accomplirait pas. Louinissa secouait la tête, incrédule:

--Il n’existe aucune femme ayant résisté à un désir ou à une volonté de Kralouk. Serais-tu la première? Alors, parle-lui, dès qu’il rentrera. Peut-être te répondra-t-il, peut-être te regardera-t-il seulement et votre destin sait ce que cela voudra dire.

Elle poussa un soupir, puis se rapprocha encore de Mâadith et la prit dans ses bras. Elles redevinrent silencieuses et demeurèrent ainsi, tristes et douces, déjà résignées et veules, quoi qu’il advînt. Les velléités de résistance de Mâadith se fondaient dans la tiédeur des bras de Louinissa. Son désespoir s’abolissait peu à peu dans l’amollissement de l’immobilité et la torpeur enivrée des parfums imprégnant leurs vêtements et s’exhalant des vases et des mortiers de cuivre. Interroger Kralouk et lui tenir tête, Mâadith n’y songeait plus. Depuis trop longtemps un sortilège était entre eux; depuis trop longtemps l’Homme au djaouak était le plus fort. Incarnait-il le puissant génie de la race ou de la religion? Devait-il son pouvoir à son audacieuse pensée ou à l’influence occulte de quelque plan patiemment élaboré, invariablement poursuivi, certain de son aboutissement comme d’une prédestination?...

Quand Kralouk revint, très avant dans la nuit, il trouva les deux femmes endormies. La tête de Mâadith reposait sur le sein de Louinissa; dans le sommeil, elle avait le visage d’un enfant.

A la clarté du ciel nocturne, Kralouk la contemplait longuement et il pleurait.

C’est un jour de Ramadan, le mois du jeûne annuel. Mâadith s’y soumet machinalement, dormant durant les longues heures de la journée et partageant les veillées et les repas nocturnes de ses hôtes, puisque la loi de Mahomet prescrit de s’abstenir de toute nourriture, boisson ou aliment, de l’aube au coucher du soleil.

En revenant de visiter une amie de Louinissa, malade, Mâadith éprouve une grande épouvante. Les deux femmes sont au détour d’une ruelle proche d’un carrefour. Le vacarme d’une bagarre et d’une foule qui vocifère et insulte vient à elles. Elles avancent et se trouvent prises dans un attroupement furieux. Des indigènes, portefaix, muletiers, moutchous m’zabites et Kabyles cireurs, lapident un musulman citadin. Le visage de la victime est souillé d’un peu de sang mêlé à des larmes de honte et de rage impuissante. Ses bourreaux ne lui épargnent pas plus les coups que les épithètes, apprenant à ceux qui surviennent que cet homme hypocrite a transgressé la loi du jeûne alors qu’il croyait ne pas être vu. Certes, aucun de ces justiciers n’est exempt de quelque péché plus ou moins semblable; mais ils affirmeraient n’avoir point failli aussi ostensiblement et s’être rachetés par aumônes et jours d’abstinence supplémentaires. Et ils sifflent ou rugissent:

--O le mécréant.

--O le condamné!

--L’honorable serviteur du démon!

--Le favori de l’iniquité!

--Que sa bouche soit rassasiée de pourriture!

Pourquoi Mâadith frémit-elle à ce point? Elle croit soudain que des mains hardies vont lui arracher son voile. Ces gens vont la reconnaître et faire justice d’elle comme de l’autre; car elle aussi a transgressé la loi, de toutes les manières et sans rachat. Elle a transgressé et elle transgresse encore, même en jeûnant, puisqu’elle jeûne sans intention, puisqu’elle n’a pas offert son abstinence au Prophète pour expier le temps de sa vie durant lequel elle renia sa doctrine. Elle ne s’aperçoit plus de la présence de Louinissa à ses côtés. Elle fuit comme si elle était poursuivie. Elle sent sur elle les jets de pierre qui la lapident. Elle prend la sueur qui l’inonde pour un ruissellement de sang jailli de mille blessures.

--Pitié sur moi! pitié sur moi! balbutie-t-elle dans son indicible terreur.

Elle atteint la maison. L’escalier gravi d’un élan, elle est sur la terrasse et s’écroule aux pieds de Kralouk stupéfait.

Qu’arrive-t-il encore à Mâadith, si paisible ces jours derniers? Silencieuse et résignée avec douceur, elle paraissait rêver près de l’émoi profond et muet de son dominateur. Et la voici qui semble prête à perdre le souffle et la vie.

Les doigts souples et habiles du musicien dénouent le voile et déroulent les plis de la ferachia. Il étend Mâadith sur une natte.

--Sois rassurée, ô petite beauté, petite beauté. Voici ta maison et voici Kralouk. Faut-il te venger d’une injure ou d’un maléfice? Mais parle-moi et cesse de regarder vers les frontières de la mort.

Elle darde enfin ses prunelles révulsées sur la figure familière. Elle recouvre sa parole entrecoupée:

--Pitié pour moi! pitié pour moi!

--Pitié pour toi, gazelle? Quelle pitié, ô maîtresse de l’amour! Non point de la pitié, mais...

La petite main de Mâadith le saisit en plein visage, lui fermant la bouche et, levant l’index de son autre main, égarée et solennelle, du geste rituel, Mâadith atteste le ciel musulman. Kralouk se dégage, la considère. Alors, devant son geste et ses traits inspirés, irrésistiblement, il prononce pour elle la _chehada_, témoignage sacré de la foi koranique:

--Il n’y a qu’un Dieu unique et Mohammed est l’envoyé de Dieu.

Un peu plus tard, entre Kralouk et Louinissa, la rachetée souriait, sereine. L’Homme au djaouak l’entretenait gravement:

--C’est dans la nuit d’El Kader, qui est entre le vingt-quatrième et le vingt-cinquième jour du mois de Ramadan, que toutes les choses du monde sont fixées par Allah pour la durée d’une année. Prends garde au songe que tu feras cette nuit-là. Il sera l’avertissement de ta destinée.

Mâadith vécut des jours de paix. Son choix, fixé de nouveau et comme malgré elle, en la restituant toute entière à l’Islam, mettait fin aux débats cruels et aux incertitudes de sa conscience. De plus en plus, elle oubliait son ancienne personnalité. Par moment, c’était avec une sincérité absolue qu’elle pensait n’avoir jamais été que la Mâadith de Kralouk. Leurs rapports restaient les mêmes; mais la lutte sourde qui les opposait jadis l’un à l’autre avait fait place à une confiance apaisée.

Le matin qui suivit la nuit d’El Kader, Mâadith dit simplement au goual:

--J’ai rêvé de toi cette nuit.

--J’ai rêvé d’un gourbi près des vergers de Tessala, répondit-il.

Le nom d’El Mensi n’avait jamais été prononcé entre eux et la fantaisie ou la déception de Mâadith l’avait tenue éloignée de la maison des Smadja. Elle supposait que le Nomade avait repris le chemin du désert avec une autre fiancée. Louinissa n’osait pas lui en parler, pas plus qu’elle n’osait reparaître chez les Smadja pour éviter les questions et le mécontentement de l’entremetteuse Hadjira.

Le solstice d’été vint bientôt annoncer la fête des noirs. Les Soudanais de Constantine se livrèrent aux réjouissances rituelles. Leur quartier dominait le Rhumel et la petite terrasse du logis de Kralouk dominait ce quartier pullulant d’êtres et de mouches.

Le jour de la fête, Mâadith s’amusa à regarder les scènes de tuerie et de folie qui régnaient dans les ruelles et dans les cours étroites des maisons. C’étaient une débauche de sang, des râles et des convulsions d’animaux qu’on égorgeait, des piaillements et des bêlements de victimes désignées attendant leur tour de supplice brutal, de longue agonie et de mort. C’étaient la frénésie hurlante et dansante des hommes et des femmes, le cri aigu ou les pleurs des enfants, l’orgie des chiens et des chats affamés s’arrachant des toisons souillées et flasques et de répugnantes entrailles. Exultant en rires féroces, en chants incohérents que nul ne comprenait, les nègres sacrifiaient des moutons et des chèvres, dans une allégresse sauvage de fétichisme, transmis et conservé à l’ombre des coutumes islamiques imposées par les maîtres à ces anciens esclaves, et dans un bestial plaisir de débauches et d’abondantes ripailles. Un relent d’absinthe, un arome d’anisette, se joignaient à l’odeur chaude du sang. Les vieux couteaux à lame ébréchée, mal assurés dans des mains d’ivrognes, sciaient les gorges chevrotantes des bêtes. Le torrent recevait une pluie rouge; ses parois suintaient d’un ruissellement sinistre. Et les corbeaux en liesse croassaient à la louange des nègres, leurs frères.

Mâadith considérait ces scènes barbares sans dégoût.

Le crépuscule allongea de grandes ombres au flanc des montagnes. Les ailes des ramiers battirent au bord des nids du ravin; ils roucoulèrent leurs chants et leurs querelles du soir. Au fond des grottes obscures, on sentait tressaillir les mystérieuses présences de la nuit. Mâadith se détourna et vit l’Homme au djaouak assis derrière elle.

--Laisse-moi prouver aux pigeons que mon djaouak est plus savant que leur gorge, dit-il en saisissant son roseau.

Elle s’assit en face de lui, parce que la musique l’enchantait éternellement et parce qu’après la hideur des scènes de tuerie et la laide vision des nègres, les traits subtils et le vert regard de Kralouk, la séduisaient davantage.

Bientôt, le roseau cessa de roucouler et commença un rythme de danse auquel, dans les fêtes, les femmes ne résistaient pas. Jamais encore, Mâadith n’avait dansé, mais, d’instinct, elle savait l’imperceptible cadence dont les pieds nus suivent ce rythme et comment le geste adorable des bras et la savante ondulation des hanches miment en mesure le poème de l’amour, du désir et de la possession. Elle vit la prière des yeux de Kralouk et ne se défendit pas contre l’invitation tentante du djaouak.

Debout dans l’or pourpré du couchant, elle fit glisser sur ses hanches sa ceinture brodée et défit le foulard de sa coiffure pour que ce lambeau de soie colorée et flottante accompagnât les gestes de ses mains. D’abord, elle circula, légère; ses bras polis et délicats s’arrondissaient ou se dressaient d’un élan au-dessus de sa tête et ses mains déployaient le foulard comme une bannière pour un signal. Elle le ramena près de son visage et sur ses yeux en simulant la pudeur, puis l’effroi. Un frisson la parcourut des épaules aux talons. Alors, elle commença à onduler lentement, accentuant peu à peu le rythme. Le foulard, tantôt tordu ou roulé, tantôt éployé de nouveau, palpitait entre ses doigts. Elle se défendit contre la passion et contre l’amant fictif que sa danse fuyait ou recherchait tour à tour; sa tête se détournait, ses mains se tendaient en avant, paumes ouvertes, exprimant un refus et une supplication. Soudain, la danse et le jeu de l’amour l’emportèrent. Son corps frémit comme un jeune arbre sous le vent; ses lèvres s’entr’ouvrirent et sa danse atteignait à un réalisme si parfait qu’elle demeurait étrangement belle et esthétique. Elle la poursuivit à genoux. Tous ses mouvements exprimèrent l’harmonieux accablement de la volupté. Elle se renversa doucement sur le sol avec le dernier soupir que le djaouak effilait vers le ciel...

--O Mâadith! ô Mâadith! exclamait Louinissa accourue et suffoquée d’admiration.

Les mains de Kralouk tremblaient.

--Je savais que tu danserais ainsi, dit-il seulement.

Toujours étendue, Mâadith souriait d’un sourire vague et satisfait. Elle ressentait une lassitude langoureuse et un trouble savoureux. Cela lui remémora El Mensi et l’émoi dont elle s’était laissé pénétrer le soir où elle le vit dans la cour en fête, illuminée. Elle osa demander au goual:

--O mon cousin, le Nomade que tu sais t’a-t-il jamais interrogé sur ce que valait la dot d’une fille comme moi?

L’Homme au djaouak eut un brusque réflexe de dents serrées et de poings crispés, puis il prononça lentement:

--Je lui ai dit le prix de Mâadith.

Elle fut coquette, pressentant que ce soir elle obtiendrait tout de cet homme dominé à son tour par les sentiments qu’elle lui inspirait:

--Qu’a répondu ce noble djïied, ô mon cousin?

--_Il a gardé le silence._

Louinissa s’élança, se coula près de Mâadith. Elle l’étreignit et ses lèvres subitement décolorées chuchotèrent à l’oreille de la petite danseuse:

--Je te supplie, quant à El Mensi, ne demande plus rien. Cela est une chose finie, finie, finie.

Et dans ce temps, Louinissa la très bonne eut un chagrin et pleura sur sa jeunesse envolée. Elle pleura sans jalousie et elle alla au tombeau de monseigneur Abderrahman brûler sept cierges verts pour s’exorciser de son chagrin.

Et dans ce temps, Mâadith devint plus belle encore et semblable à une grenade mûre ouverte au soleil.

Et l’inspiration de Kralouk était à ce point nombreuse et surnaturelle que les gens se passionnaient pour lui comme pour un prophète. Il aurait pu commettre un crime; toute la ville serait intervenue pour le disculper et des têtes se seraient offertes pour remplacer la sienne sur l’échafaud. Il pouvait devenir riche, car la générosité des gens à son égard était inouïe; mais il restait dédaigneux et faisait largement l’aumône.

Et dans ce temps, Louinissa et Mâadith rencontrèrent la vieille Hadjira.

--O les chèvres sauvages, quelle sorcellerie vous tient éloignées de la maison? Le harem tout entier se plaint d’avoir perdu la lumière et la fraîcheur avec tes yeux et ta bouche, ô la petite beauté!

--C’est vrai, c’est vrai, bégayait Louinissa.

--O la changeante et la difficile, poursuivait la nourrice s’adressant surtout à Mâadith, comment, si vite, as-tu cessé de souhaiter le noble entre les nobles que j’avais fait se réjouir des merveilles de ton corps et de ta pensée? Kralouk a-t-il dit ton indifférence au Nomade? Nous ne l’avons plus vu dans Constantine. Il a brusquement disparu. D’abord on croyait qu’il reviendrait après avoir passé le Ramadan dans la montagne peut-être; mais il n’est pas revenu. Le vent du deuil et du désespoir a dû le chasser jusqu’au fond du désert. Cependant personne n’en sait rien et notre seigneur n’a reçu aucun message de lui. Même racontés par moi, tes yeux auront tué cet homme, ô petite beauté.

Les doigts de Louinissa s’incrustèrent dans le bras de Mâadith. Elle l’entraînait loin de la bavarde d’un pas affolé, un pas de fuite. Au seuil du logis, Mâadith souleva son voile et celui de sa compagne. Son visage resplendissant et exalté, dont les narines vibraient comme celles du félin près de la proie, affronta le visage altéré de l’épouse du goual.

--Louinissa, par le Prophète!--et sur lui soit la bénédiction! Louinissa, Kralouk _a-t-il fait cela_?

--Oui, dit l’épouse, _il l’a tué_ le jour où je préparais ton kehoul et ton henné de fiancée.

Et dans ce temps, Mâadith se donna à l’amour selon le plaisir de ses aïeules et elle appartint à Kralouk.

QUATRIÈME PARTIE

Cette année j’ai traversé Constantine pour aller achever l’automne dans les montagnes de Kabylie. Voulant revoir Mâadith, j’ai repris le dédale des ruelles bleues vers la maison de l’Homme au djaouak.

Voici la porte ouverte sur l’escalier étroit et tournant avant l’éblouissement de jour et d’altitude de la petite terrasse. Mais je ne respire plus ce parfum d’épices et d’essences, qui fait partie de l’atmosphère des maisons musulmanes et révèle les vivantes présences. La chambre est close. Sur le seuil traîne un chiffon décoloré. Il n’y a plus personne ici.