Ma Fille Bernadette

Part 2

Chapter 24,035 wordsPublic domain

Cette nuit, la tempête a pleuré sans discontinuer, les rafales se succédaient comme se suivent les lames de la mer. On entendait les bouffées de vent pluvieux s’écraser aux volets, des coups sourds, une souris.

Sans souci de ce désarroi de la nature, Bernadette, dans son berceau voilé, a sommeillé jusqu’au matin au calme de notre chambre. O divin mystère qui rapproche une créature du Créateur! «_Cependant Jésus, couché à la poupe, la tête sur un coussin, s’était endormi._»

O ma Bernadou! Petite disciple! Tu sais que tu es dans la main du Tout-Puissant et que, malgré cette furie de l’air et de l’eau, il ne peut t’arriver rien que le Ciel ne veuille. C’est pourquoi tu ne doutes pas que ton pauvre nid qu’un coup de vent suffirait à balayer ne continue à t’être un sûr abri. Toi seule, ô innocente! si la crue venait lécher le seuil de la maison, ne t’inquiéterais pas. Car, mieux que nous ne le voyons de nos yeux grands-ouverts, tu vois, ô mon enfant! à travers tes paupières closes, à l’avant de ton berceau, Dieu dormir.

ANGOISSE DE MÈRE

Qu’a-t-elle? Qu’a-t-elle? Qu’a-t-elle? Mais qu’a-t-elle? Mais qu’a-t-elle? Et voici que, penchée sur Bernadette qui pleure, pleure sa mère. Il suffit que le motif des sanglots de notre enfant nous soit caché pour que l’ombre noie nos cœurs. Je crois néanmoins que la cause est peu grave de ces larmes--quelque dent qui perce?

Mais la mère est émue au plus haut point, et toute la passion et toute l’angoisse qui font se coucher une brebis devant son agnelle qu’on veut lui ravir sont renfermées dans ces mots:

--Je ne veux pas descendre pour dîner! Je veux manger ma soupe auprès de ma petite.

O tristesse de la vie matérielle, quand l’âme est dans l’angoisse! Soyez loué, mon Dieu, de ce que les pleurs cessent de part et d’autre. Ainsi la rivière se ride sous l’ondée et se déride au beau temps comme le visage de la mère en face d’une larme ou d’un sourire.

CHOSES QUI PARLENT

Le cliquetis des aiguilles à tricoter, le froissement de la page que l’on tourne, le tic-tac de la pendule, le grincement de ma plume composaient et composent mes soirs de fin d’Automne. Mais, à la venue de Bernadette, les objets familiers ont prononcé de nouvelles paroles: les aiguilles discutent la mesure des petits chaussons, et la page du livre chuchote à la mère que l’heure de l’allaitement s’avance sur le cadran qui rabâche. Cette plume qui versa tant de larmes s’arrête un instant comme une noire voyageuse après un long parcours. Elle se souvient d’une halte plus douloureuse, quand le destin semblait aveugle et la route incertaine.

O ma plume qui erras dans le deuil! Tu recommences à chanter sur cette feuille, tu loues Dieu de t’avoir donné pour guide cette enfant qui ne sait pas marcher.

LE FÉVIER

Le févier est un grand arbre originaire de la Chine et dont les enfants sucent les gousses marron pleines de baume. A travers la vitre pluvieuse Bernadette regarde le févier. Elle interroge en silence ce témoin quelconque de la vie, apprend à le connaître, et nul doute que déjà il ne soit pour elle un grand personnage qu’elle ne définit pas, mais qui l’intéresse. Que lui répond l’arbre sinon: «_Je suis là_»? Et quelle affirmation pourrait satisfaire davantage Bernadette? Elle ne sait pas qu’en Août il étendait sur elle, qui dormait, de grands éventails de feuilles harmonieuses.

Ma petite fille, je laisse un peu d’ombre sur ce papier pour que tu saches que moi aussi, dans ma belle saison, j’ai fait chanter mes feuilles sur ton sommeil.

LA NATIVITÉ

Ton premier Noël est passé. Les constellations ont tremblé à minuit, cerfs-volants d’or obliques. Et le cœur de ta mère et le mien étaient parfumés d’encens. Et j’écoutais bruire dans l’ombre je ne sais quel rouet de sainte. «_Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonæ voluntatis..._» Mais était-ce bien le rouet d’une sainte accompagnant de son ronron les frustes répons des bergers?... Non, c’était ce doux vent que ta respiration produit durant ton sommeil, ô Bernadette! Le ciel peu à peu devenait une pelouse et ton souffle y montait, tandis que descendait celui des anges. Et les brebis des hommes étaient assises, élevant leurs pattes fatiguées, deux pattes, en signe d’adoration. Et puis elles parlaient pour baiser au museau les brebis de Dieu. Et puis elles revenaient sur la terre et s’acheminaient vers la Crèche du Pauvre. Et le diadème du roi nègre brillait sous l’étoile. Et des milliers de pas marquaient la neige, le pas de ceux qui répétaient: «_Laudamus te. Benedicimus te. Adoramus te. Glorificamus te..._» et les pas des chameaux des Mages, et même des pas de petits oiseaux. Il y avait trois passereaux, le père, la mère et le fils qui allaient à Bethléem et qui parfois s’arrêtaient pour saluer le monde plus vaste que le désert.

Et puis j’ai vu, j’ai vu, ô Bernadette! une empreinte chérie, celle de tes pieds, ô qui ne sais pas marcher! l’empreinte envoyée par ton cœur, imprimée au seuil de l’Étable. Et tandis que ton Frère divin, quatre mois plus jeune que tu n’es, dormait entre la Vierge et le Charpentier, il m’a semblé que tu étais là, debout, chantant le chant de ton doux sommeil.

LA PETITE VOITURE

On lui a acheté une petite voiture qui a quatre roues comme la Grande Ourse et que ma femme pousse sur la route. Je marche auprès avec la chienne, et le paysage glisse. Douceur rustique d’un ménage modeste, constellation terrestre, poème prêt à éclore, si grand par sa médiocrité même: le père, la mère et l’enfant qui se répètent tels que les vers d’une strophe qui ne lasse pas.

Il est des voitures plus luxueuses que n’est la tienne, ô Bernadette! Mais nous avons fait ce que nous avons pu, et ce m’est d’une tristesse bien douce que nous n’ayons pas pu davantage: il est bon de sentir que si Dieu ne nous donne pas la richesse, il nous épargne la pauvreté.

... Pas la richesse? Ah! Que dis-je? Il y a un trésor dans la petite voiture.

NEIGE

La neige interrompt soudain le renouveau des pépiements, des roulades et des sifflets et, tandis qu’hier encore les fins duvets des blés naissants recouvraient la terre çà et là, pareils aux cheveux de Bernadette, aujourd’hui le vieil Hiver a fait tondre sa barbe. Il n’y a plus d’autre évocation de Printemps que des fumées qui se balancent au-dessus des chaumines et forment des touffes lilas fleuries aux soleils des petits feux ménagers. O bosquet de la halte des pauvres en hiver!

J’ai hissé Bernadette sur mon bras, de telle façon qu’elle pût apercevoir les toits qui semblent basculés et les terreaux que l’on dirait picorés et les feuilles qui ont du coton dans les oreilles. Elle a contemplé tout cela avec une curiosité qui figeait son sourire. Que la nature est donc belle, mon Dieu! Elle change encore de robe, mais cette fois c’est une robe comme la tienne, ô Bernadette! la robe d’une nouvelle-née, robe où mûrit le grain de blé ou le cœur de l’homme. Regarde face à face cette grande sœur, la Terre qui, demain, après son sommeil, se remettra à gazouiller. Elle te garde son cœur, ce grain de blé, afin qu’un jour Dieu puisse entrer _sous ton toit_, de nouveau recouvert par un voile de neige, le voile de ta première communion.

LA PREMIÈRE DENT

La rose ouvre la bouche pour prier Dieu en silence, et cette oraison amène une larme jusqu’aux lèvres des pétales. Ta bouche s’ouvre aussi, ô Bernadette! pour louer le Seigneur. Et ta première dent vient à poindre comme la goutte de rosée sur la corolle. Il fallait bien que tu obtinsses quelque faveur de la Trinité, puisque depuis six mois tu lui souriais de ce sourire si bon! L’Éternel te convie ainsi au banquet où ce grêlon percera la cerise de feu, le raisin vert d’eau, la prune d’air bleu et la pomme grise comme la terre.

O mon enfant! Ta mère qui l’a arrosé de son lait a poussé des cris de joie quand ce germe a pointé. Mais moi je m’attriste un peu... O Bernadou! Pourquoi cette petite dent? Le lait de ta maman n’est-il donc pas si doux qu’à jamais il ne te suffise?

PORTRAIT A SIX MOIS

L’âne de caoutchouc siffle comme un nid, le hochet tombe, la poupée est repoussée. On redonne à Bernadette le hochet qu’elle mord et qui retombe aussi et, quand on le lui remet, c’est l’âne qui va rejoindre le hochet. Et ainsi de suite, et l’aïeule sans se lasser ramasse les jouets tandis qu’un bourdonnement et de petites bulles sortent des lèvres de Bernadette dont je contemple la face. Cette face ressemble à la pleine lune à qui les simples prêtent des yeux, un nez et une bouche faits avec des ronds. Mon enfant me sourit soudain, et cette impression s’accuse davantage d’une lune naïve que des nuages qui glissent recouvrent et découvrent tour à tour. Le sourire, c’est l’éclaircie.

PRIÈRES DU MATIN ET DU SOIR

Bernadette, lorsque tu t’éveilles au matin, la lumière délicate met un baiser couleur de primevère jaune aux lèvres du contrevent. Et ce baiser glisse jusqu’à toi, et alors tu pries Dieu dans un langage incompris de nous, un langage qui est celui des oiseaux à cette heure où le ciel éclaire la nuit.

* * * * *

Bernadette, lorsque je t’élève vers le Seigneur, le soir, avant de te recoucher, tu souris et ta bouche est comme la braise d’un encensoir. Ta jeune prière c’est toi-même, ton innocence qui ne parle pas. Un jour tu diras: «Notre Père...» Mais à présent tu contemples ce Père sans trouver aucun mot, et ton oraison ressemble à celle des oiseaux qui se taisent à cette heure où la nuit éclaire le ciel.

LA VACCINATION

Elle avait une bonne grosse tête, pas méfiante du tout, tandis que le docteur préparait son bistouri pour la vacciner. Elle ne savait pas, elle! Est-ce que ce n’est pas toujours pour se faire du bien que l’on se rapproche? Pour donner un baiser ou à téter? Elle était si sûre de ce que l’on ne lui voulait aucun mal qu’elle n’en a ressenti aucun, l’innocente! Et tandis que sous l’épine d’acier naissaient quatre petites roses rouges, la figure de Bernadette exprimait la confiance et peut-être un peu aussi l’étonnement. «Je ne sais pas ce que vous faites», avait-elle l’air de nous dire.

Je songe à ce que l’on m’a dit que fit Notre-Seigneur quand, les rites voulant qu’il saignât de sa propre main un agneau pascal, il ne sut du bout du couteau que lui donner une caresse. O mon agnelle! je pense qu’avant qu’un autre que Notre-Seigneur le tuât, ton frère l’agneau dut avoir le doux regard dont tu nous fixais en attendant ta première blessure.

L’ENTOURAGE

Je veux fixer ici pour toi nos trois portraits, le mien tel que je suis à quarante ans dans l’ombre que modèle une humble lampe au mois de Mars de l’an 1909: Sous des sourcils indociles mon masque un peu lourd se creuse autour d’yeux qui semblent comme ceux des chats avoir pris leur lueur de cul-de-bouteille aux vieilles petites vitres bosselées de la Province. Sous le lorgnon miroitant de myope, qui enfourche obliquement un nez plutôt fort et busqué dont le bout s’abaisse parfois en s’arrondissant pour aspirer quelque ironie que lance la bouche sensuelle, ces yeux sont tantôt d’une grande dureté, tantôt d’une grande douceur. De la colère au calme ils passent sans transition et leurs ondes rident ou aplanissent le front un peu fuyant plus apte à refléter des images qu’à mouler des pensées. Les oreilles moyennes s’enroulent simplement. Les cheveux qui grisonnent et s’éclaircissent et les crins emmêlés de la barbe noire et blanche n’ont pas de beauté: seuls les yeux et les mains. Depuis peu le corps s’est beaucoup élargi: un homme qui accepte enfin d’être tel qu’il a été pétri. Il a assez souffert, assez aimé, assez prié pour renoncer peu à peu à toute grâce qui n’est point divine, le père de Bernadette.

Ta mère, à vingt-six ans, est une grosse rose dont les joues supportent comme deux hannetons les yeux qui semblent bourdonner et s’envoler. Son double petit menton, vu de profil, est assez d’un Louis XIV, et sa bouche, sous le nez large mais bien fait, a la forme d’un chapeau de polichinelle. Le sourire découvre les dents brillantes et petites dont deux plus aiguës en haut ont poussé en avant et de chaque côté. Elle aime et elle rit de tout son cœur qui est d’or et agité au moindre souffle comme celui de la rose. Aucun grain de rosée n’accueille si vite le soleil qu’une de ses larmes le sourire. Sur son chignon un ruban est posé, frère de ce papillon du Brésil qui, au-dessus de la cheminée, luit comme un miroir d’azur. Elle porte ce soir un corsage clair et une robe sombre, elle est assise sur une chaise basse en face du feu et je lui dis: «Ginette, il est temps de prendre ton quinquina.» Elle sort un instant, puis revient et se penche sur ce papier avec tendresse et va se rasseoir. Maintenant fondue dans l’ombre elle babille d’une voix nerveuse qui se fait si chaude pour le chant. J’entends qu’elle dit: «l’air de petits myosotis... il y en a de très fines...» De quoi parle-t-elle?... cependant que tu dors, ô Bernadette! toi qu’elle placera comme un bouton de rose sur son cœur qui te nourrit.

* * * * *

Tout auprès de ta mère il y a une grande ombre, la plus grande du salon, et la flamme éclaire la face de cette ombre et la neige éternelle de ses cheveux et, sur le nez long, très en avant des yeux couleur de lin, s’appuient les cercles d’or qui jadis autour d’autres yeux encadrèrent des choses et des êtres des Antilles.

O Bernadette! C’est ton aïeule paternelle, c’est de la nuit vivante à genoux devant toi et elle te serre contre son vêtement sombre comme le soir serre une étoile.

LE PÈRE DES PÈRES

Hier, fête de Saint Joseph, on t’a conduite à la chapelle de l’Hospice. Tu sauras plus tard quel père fut Saint Joseph qui, dans les mauvais chemins, tirait par la bride le petit âne qui servait de monture à la Vierge pressant contre son sein son Bernadou chéri qui est N. S. Que de bons pères encore dans l’Histoire Sainte! Que tous ces pères prient pour nous le Père qui nous a mis dans son cœur, dans son cœur pareil à un jardin qui n’a pas de portes!

VERS LA SOURCE

O Bernadette dont on compte tous les doigts avec amour! dont on entend les petits ongles gratter parfois le dessus du berceau! voici que l’on t’a habillée pour te mettre dans la petite voiture et ton bonnet rappelle la coiffe d’un Pharaon et ta robe de mousseline est comme un liseron blanc que déborderaient deux étamines: tes jambes agitées par la brise de l’impatience.

Tu es couchée dans la voiture que nous poussons tour à tour ta mère et moi, et tu souffres un peu de ta dent, tu tires la langue d’un air boudeur. Nous quittons la grand’route, nous stoppons dans un sentier auprès d’un talus qui borde un ruisseau; jamais on ne t’a conduite aussi loin dans la campagne. Je t’élève dans mes bras au-dessus de la haie, mais tu ne peux encore saisir ce qui dépasse l’horizon d’une chambre et tu ne fixes ni les montagnes ni les champs. Cependant notre voisin, le petit ruisseau, jase. Tes yeux s’abaissent vers lui et le contemplent. Dieu l’a placé là pour qu’il amuse, ô toi qui ne verrais pas l’océan! mais qui regardes vers la Source dont tu es si près encore.

LE ROSIER QUI GAZOUILLE

Je crois que Bernadette parle quand elle gazouille. Que signifient ces phrases qu’elle module et qui m’impressionnent dans le silence de la nuit? Le parler de Bernadette est comme un rosier dont les fleurs sont encore closes. Les mots sont encore fermés; l’un après l’autre ils s’épanouiront; déjà ils s’entr’ouvrent. Mais ce langage encore en boutons, les innocents du Ciel seuls le comprennent.

Puissions-nous, ô mon enfant! soigner bientôt le doux rosier de tes mots enfin délivrés, et diriger ses branches dans un bel ordre qui assigne à chaque fleur sa place: le mot _Dieu_ comme une rose rouge, au centre de l’arbuste, et la plus haute pour que le parfum de ses sœurs monte vers elle et que tu la voies toujours dominer. Oh! Si saintes que soient les autres roses, même la blanche Marie, aucune ne doit être sentie avec autant d’amour que cette rose paternelle. O mon enfant! que le mot _Dieu_ ne fleurisse jamais sur tes lèvres, sans que tu pries pour les pauvres jardiniers qui auront aidé à son épanouissement... Après ce mot, tu délieras de leurs calices de silence les mots qui disent les élus, les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et tu nommeras ainsi une à une au Seigneur toutes ses merveilles plantées dans ton cœur: puisqu’en te faisant croître dans le sien il t’a appelée Bernadette.

PREMIER PRINTEMPS

Tu es entrée depuis cinq jours dans ton premier printemps. Quand j’étais adolescent j’aimais de toute mon âme cette époque où mes rêveries fleurissaient avec la rose rustique, l’aubépine et l’anémone-sylvie. Je vibrais comme une ruche et me nourrissais d’avenir. Il y avait un banc dans un bosquet... Et les jeunes filles que j’avais suivies tiraient derrière elles les lourdes portes qui se refermaient sur leurs yeux flattés, interrogateurs et liquides. Les pluies fines dans la poussière sentaient bon... O mon cœur! qui fus longuement balancé, tel que dans la haie le rameau que l’on touche en courant, que faisais-tu de ces trésors vivants cachés en toi comme des dormeuses dans leur demeure?

Mon cœur répond: ce que j’ai fait de ces impressions de printemps, je les ai mûries en secret pour qu’elles prissent une forme. Des teintes de la rose rustique, de l’aubépine et de l’anémone-sylvie, du chant des oiseaux des bois, de la naissance mystérieuse de l’amour, des légères larmes de l’averse sur la terre et du balancement des branches j’ai pétri Bernadette.

LES RAMEAUX

Ta mère regrette que tu ne puisses déjà soutenir une branche de laurier bénit d’où pendent des œufs de sucre, des gâteaux, des noix dorées. Tu n’élèves vers le Seigneur que tes mains nues, séparées des poignets ronds par un pli fin comme un fil de soie auquel rien n’est attaché.

JEUDI ET VENDREDI SAINTS

Ton ami l’Enfant Jésus a gagné à la sueur de son front, dans l’atelier de son père, un morceau de pain qu’il te garde pour quand tu auras faim.

Et il a dit:

«Mon père, si vous voulez, avec le reste de ce bois faisons un berceau encore?» Il a tant fabriqué de berceaux, le pauvre Enfant Jésus, qu’il n’est plus resté pour lui que deux poutres où il s’est étendu... Tant de berceaux dans l’échoppe du Charpentier ont été fabriqués! Et le tien, Bernadette!

Ah! Les gens qui dans l’étroit atelier de ce père et de ce Fils s’asseyaient parfois pour leur dire bonsoir ne savaient guère que là, chez Joseph, tous les berceaux du monde à venir devaient être faits.

Un jour il semblait que le bois fît défaut, qu’il n’en restât plus que juste ce qu’il fallait pour la Croix de N.-S. Et la Mère au cœur transpercé s’écria: «O mon Fils! quelle place te restera-t-il pour mourir sur ce bois?»

Mais l’Enfant Jésus sourit et il prit encore sur sa Croix.

Et, dans notre chambre se dressait ton berceau, ô ma Bernadette!

Que je marque ici, d’une façon particulière, tes premiers Jeudi et Vendredi Saints:

N’avais-je pas écrit au début de ce livre que ton ange gardien te protégerait, qu’il écarterait de toi le cheval emporté? Or Jeudi, quand vous alliez être écrasés toi et ta petite voiture par un attelage emballé et sans conducteur, les chevaux ont dévié tout à coup d’eux-mêmes en te frôlant.

Et, le lendemain, Notre-Seigneur est mort à ta place.

PAQUES

Pâques; l’œuf de la poule blanche luit dans la mousse et l’ajonc fleuri a chanté. Cocorico! Cocorico! Ma Bernadette, les fidèles ont communié. La calme splendeur de Dieu baigne les collines, le soleil brun des frelons ronfle dans le jardin verni, le chant du rossignol dans la matinée est plein d’encens, la terre s’entr’ouvre, la mort est morte, tu vivras à jamais, ô Bernadette! car en toi, autour de toi, à l’infini, le Ciel s’étend. Le Seigneur est si humble que Madeleine le prit pour un jardinier. En ce jour il t’appelle peut-être sa petite sœur, parce que le grelot de ton hochet sonne comme la clarine d’une agnelle pascale. Alleluia. Alleluia.

NUIT SOUFFRANTE

Dans la triste nuit tu tousses et nous nous levons pour te soigner. La flamme rousse et bleue de l’alcool fleurit sous la casserole grésillante, et les perles fines de l’air se détachent du métal, montent crever à la surface de l’eau, y sont remplacées par d’autres, de plus en plus rapidement, jusqu’à l’ébullition complète.

Quelle angoisse de voir ta petite figure se contracter sous la toux! Mais quelle grandeur que de veiller sur toi! On n’entend que l’eau et la flamme. Et, au milieu du sommeil qui entoure la maison, nous nous tenons debout ta mère et moi avec, pour témoin et ami, Dieu. Ne nous abandonnez pas, ô Sauveur! J’ai confiance. Ne nous montrez point dans notre enfant cet affaissement où vous avez été. C’est assez que, dans le chemin, vous soyez tombé sous la Croix en nous jetant un regard interrogateur... Nous avons calmé Bernadette et maintenant elle s’est assoupie. Son souffle qui devient paisible me prend comme une berceuse. Et c’est ainsi qu’à mon tour mon enfant m’endort.

FÊTE-DIEU

Ta première Fête-Dieu, tu l’as passée loin d’Orthez aux _Égrets_, dans le pays qu’habite la maman de ta maman. Tu avais une couronne retenue par un élastique, une couronne de roses blanches, si petites que l’on eût dit des camomilles, et un panier suspendu au cou pour que _tu fisses semblant_ de jeter quelques pétales au passage de Notre-Seigneur. Tu ne sais même pas ce que c’est que de jeter des fleurs. Et alors on te prenait la main et l’on te faisait essayer ce geste d’en lancer à Dieu. Comme il a dû te regarder! Quel attendrissement n’a-t-il pas dû avoir en sentant sa toute-puissance envelopper ta faiblesse!

... La Fête-Dieu est si belle et si bonne qu’il semble que ce jour-là le feuillage soit plus ombreux, le gâteau plus sucré, l’herbe plus verte, la cerise plus rouge, la rose plus rose. A cette Fête-Dieu paraissais-tu donc, de même que la rose plus rose, plus Bernadette que jamais? Non, car pour nous, ô ma fille! tu es la Fête-Dieu de tous les jours.

NOUVEAUX PROGRÈS

Tu t’émancipes lentement, tes jambes et tes bras se délient, tu peux redresser à la façon d’un rameur ton buste dans ton berceau. Tu appelles, tu appelles, tu appelles la chienne: «iane... iane...». Tu commences d’apercevoir les détails, les reflets des glaces où tu te souris de tes six dents. Tu t’intéresses à tout avec passion. Tu regardes d’un œil soutenu les anguilles que je rapporte de la pêche. Le grand chaos pour toi s’ordonne! La vue du sirop purgatif et de la seringue te font pleurer. Viendra le jour qu’au-dessus du miroir noir tu voudras saisir le papillon de feu bleu qui, dans son cadre, évoque les forêts dont mon père m’a transmis l’ardeur, forêts qui baignent sans doute dans un ciel pareil à cet insecte géant qu’écaille une limaille d’azur. Papillon, miroir, seringue, sirop, anguilles, chienne, berceau, papa, maman, voilà les premiers exemples de ta grammaire vivante, le vocabulaire que tu traduis dans une langue diffuse qui embrouille les syllabes, compose un mot avec les assonances d’autres mots, se résout parfois dans un appel semblable à celui d’une perruche. Ton progrès est une agitation. Comme le jeune oiseau tâte l’air avec ses plumes, tu palpes le monde avec les ailes de ta petite âme qui bat, qui est là pareille, quand je te tiens, à cette fauvette au bord du nid, ta petite âme qui est là au bord de tes yeux, de ta bouche et de ta vie; qui est là. Et tu cries! Et tu cries! Et tu saisis à deux mains ton pied nu et tu le portes à ta bouche, parce qu’un pied c’est pour s’amuser.

LE TROUSSEAU DE CLEFS