Part 1
FRANCIS JAMMES
Ma Fille Bernadette
SEPTIÈME ÉDITION
PARIS MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI MCMXVI
DU MÊME AUTEUR
Poésie
De l’Angelus de l’Aube à l’Angelus du soir, (1888-1897), contenant les premiers Vers, La Naissance du Poète, Un Jour et La Mort du Poète 1 vol.
Le Deuil des Primevères (1898-1900), contenant les Elégies, La Jeune fille nue, des Poésies diverses et les Prières 1 vol.
Le Triomphe de la Vie (1900-1901), contenant Jean de Noarrieu et Existences 1 vol.
Clairières dans le Ciel (1902-1906), contenant En Dieu, Tristesses, Le Poète et sa femme, Poésies diverses et l’Église habillée de feuilles 1 vol.
Les Géorgiques chrétiennes 1 vol.
Prose
Le Roman du Lièvre, contenant Le Roman du Lièvre, Clara d’Ellébeuse, Almaïde d’Etremont, Des choses, Contes, Notes sur les oasis et sur Alger, Le 15 août à Laruns, Deux proses, Notes sur Jean-Jacques Rousseau et Madame de Warens aux Charmettes et à Chambéry 1 vol.
Le Rosaire au Soleil 1 vol.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Douze exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 12
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
A MARIE DE NAZARETH, MÈRE DE DIEU
_En Vous dédiant cette œuvre, je Vous dédie aussi ma fille Bernadette dont la patronne, dans mon pays natal qui est la Bigorre montagneuse, Vous a vue._
_Les vieux botanistes Vous dédiaient aussi leurs flores et on Vous peignait à la première page, debout, Votre fils dans les bras, tout entourée de lilas, de radiées bleues, de roses, de gloxinias, de weigélias, de pivoines, de boules-de-neige, de lis, de ces mille fleurs qui ne reviendront plus parce qu’elles ne sont plus cueillies pour Vous par les robustes rêveuses qui se levaient au matin des myosotis et s’endormaient au couchant des capucines._
_Vous êtes la mère de tous les hommes et de Dieu. Vous êtes née à Nazareth aussi simplement que ma Bernadette à Orthez. On a dit la vérité. On n’a pas inventé pour Vous une origine extraordinaire. Je Vous tiens dans mon cœur comme une certitude. Je suis inintelligent, c’est possible, mais l’encens de toutes les fleurs créées s’élève pour Vous de la terre et Vous le changez en amour comme ce rosier grimpant qui s’élance à la cime des cèdres._
_Vous voyez que je ne sais plus bien ce que j’écris, mais ma pensée s’attache à Vous ainsi que cette liane fleurie, et je Vous dédie cette pauvre œuvre comme une servante son pot de réséda, et il tremble dans mes mains élevées._
L’ÉNIGME
Au moment des premières douleurs de la mère, c’était un mardi dans l’étouffante matinée, de grands lis roses de la Guadeloupe semblaient accroître le silence du salon obscur.
Autour de l’épaisse demeure feuillue où l’âme de mon enfant commençait de se faire jour, telle que la lumière bleue du ciel lutte avec la nuit et palpite, j’ai eu ce plaisir de voir errer des jeunes filles inconnues.
Elles venaient voir la maison du poète, elles levaient le cou comme des cygnes, et les grands lis roses de la Guadeloupe se pâmaient. Et moi, les souliers encore boueux d’une course champêtre, j’épiais ces enfants curieuses qui essayaient, par-dessus le mur épais, d’apercevoir le mystère d’où naît ma poésie.
Bonjour, chœur gracieux qui êtes venu entourer cette demeure. Vous auriez voulu entrer par la petite porte verte. Aussi, je vous propose cette énigme:
_Qui donc est sorti de la maison sans y être entré auparavant?_
C’est Bernadette.
L’ACTE DE NAISSANCE
L’an 1908 et le 19 août, dans l’anniversaire et presque à l’heure de la mort de Blaise Pascal, est née à Orthez ma fille Bernadette.
L’un des témoins à la mairie a été mon premier voisin François le savetier qui a un oiseau.
L’ANGE GARDIEN
Comme un flocon de neige inattendu au milieu de l’Été, elle est apparue sur le seuil tenue dans sa robe de baptême. Et les pauvres petits du quartier avaient jonché le sol de buis et de baies de sureau. Et ils ont crié: «Vive Mlle Bernadette!» Et dans mon cœur pris par tant de douce naïveté, Vous seul, ô mon Dieu! avez su ce que je Vous disais. Car vous êtes mon Dieu et Bernadette est ma fille. C’est Vous qui l’avez envoyée du fond de Votre Ciel à deux voyageurs ici-bas qui Vous louent de ce qu’elle repose dans son humble nid sous un rayon de gloire. C’est un prodige adorable que Votre main, qui soulève les flots, nous offre cette rose frêle.
De tout temps Vous aviez prévu son éclosion, car dans Votre éternel dessein Vous voyez se presser sur la fresque du firmament, parmi les ailes des anges gardiens, les faces innombrables des nouveau-nés. Parfois Votre regard qui confond les abîmes se repose. Et je ne sais si ce n’est pas alors que Vous le tournez vers ces petits et que, l’élevant au-dessus d’eux, Vous contemplez Votre propre Fils dans sa crèche.
Oh! quel poète décrira ce paradis entr’ouvert sur ces légions d’enfants! Il en est parmi eux qui attendent leur tour de descendre sur la terre et il en est, hélas! qui en ont été rappelés trop tôt à notre gré. Cependant, vous qui pleurez, consolez-vous, car ceux-ci sont dans la béatitude et ils vous tendent les bras et gonflent leurs joues et l’un d’eux parfois gazouille en demandant pour vous une grâce à la Trinité formidable.
A chaque enfant son nid. Et ce nid, il est tantôt de simple paille comme celui de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et caché dans une étable. C’est ainsi que dans son humilité Dieu imite le passereau. Et tantôt ce nid est de roseaux comme celui de la fauvette de rivière, et la fille du Pharaon qui va au bain sauve et recueille Moïse. Il est encore des nids de bois précieux qu’abritent des villas de marbre, suspendues au-dessus de la mer comme des aires de grands oiseaux. Et le nid de Henri IV est une écaille de tortue dans un château qui communique avec le gave, à la mode du martin-pêcheur. Et la femme de l’Indien tresse un hamac d’aloès qu’elle suspend à l’ombre des roses de la Louisiane, et les colibris s’y trompent et s’en viennent butiner sur les lèvres de son fils.
Les premières soies dont on tisse un nid d’enfant, ce sont les cheveux que s’arrache en rêvant la jeune fille qui les donne à son fiancé. Ainsi la tourterelle choisit les duvets les plus doux à son cœur. Le nid de Bernadette fut commencé de cette sorte, puis des fils de lin blanc tramés autour l’épaissirent et, comme un cocon entr’ouvert, il fut fixé entre les barres de l’humble berceau d’où s’élèvent les vapeurs du tulle. Le tout repose sur un vieux plancher, au-dessus d’une grange.
Les hirondelles revenues de l’Extrême-Orient ont pondu et couvé en bas et leurs petits semblaient s’en être allés quand arrivait Bernadette. Mais le gazouillement continue et je ne sais trop parfois si c’est Bernadette qui hante le berceau des hirondelles ou si ce sont les hirondelles qui visitent le nid de Bernadette. Enfants, oiseaux, vous parlez une même langue!
* * * * *
--Qu’avez-vous vu? demande la petite fille à ses amies ailées.
Et celles-ci:
--Nous avons vu l’empereur de Chine. Il coiffe un chapeau qui sonne comme ton hochet. Le toit de son palais est pareil à son chapeau, mais nous n’avons point pondu sous les corniches de peur que l’on ne prît nos nids pour les manger. Nous avons plané au-dessus des pagodes des diables et passé la mer pour venir jusqu’ici. Nous nous reposions sur le pont des navires où nous becquetions dans les doigts de jeunes passagères. Quand nous repartions elles pleuraient, portant une main à leur cœur et l’autre au-dessus de leurs yeux pour nous suivre longtemps à travers leurs larmes.
Ainsi parlent les hirondelles, mais Bernadette gazouille ainsi:
--Je viens d’un Empire céleste qui n’est pas le même que celui que vous chantez. J’ai été amenée sur la terre, pour l’amour de mes parents, par l’ange gardien dont j’entrevois, tout contre mon bonnet, la figure comme une belle pomme rouge. Voyez, il ne me quitte pas, il m’accompagne dans le jardin où mon aïeule me promène sous le beau temps des feuilles dans lesquelles on entend le vent bruire comme un ruisseau. Il a les mains jointes. Mais les ailes parfois battent en silence pour louer le Seigneur. Et alors je m’efforce à retenir dans mes doigts un peu de la brise dont elles me caressent.
Et il est vrai que l’ange gardien de Bernadette déjà la protège, et qu’il la préservera des mille dangers que courent les petits. Si elle tombe, il étendra la main, telle qu’une palme pacifique, pour que le front ne bute pas contre le pavé. Et si elle frotte des allumettes, l’ange, avec le même arrosoir qu’elle aura fait bruiner sur les fleurs, détrempera le phosphore pour qu’elle ne s’incendie pas. Et si, dans le jardin, elle porte à la bouche quelque baie vénéneuse, l’ange fera s’envoler un papillon si bleu que Bernadette ravie jettera cette baie pour ne s’occuper plus que de l’insecte. Et si, dans la rue, elle s’échappe et qu’elle soit menacée d’être écrasée par quelque voiture, il saisira par la bride le bon cheval en lui disant:
--Je suis l’ange gardien de la petite fille.
O Bernadette! j’ai vu, dans un livre de la Bibliothèque rose, une gravure qui représente un ange gardien qui donne la main à une petite fille, et jamais je n’oublierai cette gravure: Dans le difficile sentier du Ciel l’être divin conduit l’enfant semblable à quelque Chaperon rouge. Des forêts aux arbres merveilleux s’étendent à côté, mais on les devine suspectes et c’est loin d’elles que le serviteur de Dieu entraîne sa frêle protégée. «O mon enfant! semble-t-il lui dire, ne va point cueillir ces fruits des _Mille et une Nuits_ et garde-toi de ces corolles pleines d’un encens empoisonné. Mais plutôt, suivons ce chemin rocailleux que ne bordent que les mûres et les marjolaines.»
Tu écouteras, ô ma fille! les conseils de ton ange. Si calme que soit une existence, des souffles qui donnent le vertige s’élèvent parfois de la forêt maudite et séduisante. Ne quitte pas alors le chemin que Dieu t’a tracé. Que les violettes de notre petite propriété suffisent à charmer ton cœur! Du haut d’une côte tu contempleras parfois la vie simple dont tu te seras contentée: cette maison où fut ton nid, les géraniums sur le mur du jardin, l’église, la place, la fontaine. Cette existence un peu obscure te sera chère parce que ton cœur l’illuminera du feu de Dieu, comme l’étoile de Bethléem éclaira les rois mages.
Mais tu es encore loin de ce moment où l’on connaît le trouble et qui vous rend semblable à un ruisseau de Mai sous de légers orages. Avant que je m’en aille tu reviendras souvent vers nous, n’est-ce pas? Et ton ange gardien sera le frère de ce voyageur inconnu qui accompagne et ramène le jeune Tobie à la maison. O ma Bernadette! tu songeras à cette grande histoire, au chien qui aboie pour annoncer le retour, au père aveugle et guéri par le fiel du poisson. A la manière dont je me lèverai du coin du feu pour t’accueillir, tu devineras que l’ombre commence de peser sur mes yeux fatigués. Et tu prieras ton ange pour que la lumière me soit conservée. Alors il ouvrira quelque armoire et, sur les draps qui seront mon linceul, il prendra un livre et te le tendra. Et il se tiendra debout, t’enveloppant d’une aile, cependant que tu me liras les Saintes Écritures pour que j’y trouve l’onguent qui descelle les paupières. Et c’est toi qui m’aideras à entrer dans la tombe puisque c’est moi qui t’ai aidée à sortir du berceau.
VUE SUR LES CHOSES
O Bernadette! tes yeux s’ouvrent.
Oh! Qu’est ceci? La vie. Oh! Que c’est étonnant! Tu regardes là, mais quoi! Eh! Qu’importe? Tu vois: il y a des choses. Tu n’as pas besoin de savoir, mais fixant un coin de la tapisserie, obstinément, tu découvres le monde. Il est extraordinaire. Il y a ceci que tu vois peut-être et que je ne vois plus, et il y a cela que tu ne vois pas encore et que je vois: des chevaux, des bœufs, des prairies, de l’eau et la face de ta mère et son sein où ta bouche se colle comme une lape au rocher. Parfois tu souris tant c’est joyeux, mais soudain ta lèvre devient arquée et amère comme celle du Dante: ton œil se fait hagard à contempler ce gouffre de Pascal qui s’étend au delà de ton bonnet. Et ton bras replié en équerre sur la poitrine, tel celui de Bonaparte, mesure ton domaine. Furent-ils jamais plus grands que des petits, ces grands hommes? Oh! non. Leurs regards passent ce que tu vois et ne savent plus s’arrêter aux objets ordinaires, tandis que ton hochet te distraira et, dans ses cercles étroits, tu enfermeras toute ta divine comédie, tes pensées et ton sceptre.
LE SOURIRE
Mais puisque j’ai parlé de ton sourire: qu’il est bon! Venu des abîmes de la Joie il flotte en l’air comme un parfum et comme une couleur, puis se pose sur ton visage ainsi que l’arome et la blancheur du lis sur son calice. Il s’épanouit, rayonne sur ta face. Et ta bouche n’est plus qu’un fruit rose pâle qui s’allonge vers les pommettes qui s’arrondissent, tes yeux sont deux gouttes d’eau de mer joyeuses. Et le plus divin, c’est le silence de ce sourire qui reflète l’air des anges et l’innocente ignorance et l’onde paisible du ciel sur laquelle nage un petit oiseau.
Quel fut le premier sourire du monde? Ce fut la belle ligne que formèrent les choses en se donnant la main: la mer donna la main à la plaine, la plaine à la colline, la colline à la montagne et la montagne au ciel. Ton œil luisant, ô ma fille, donne la main à ta petite bouche plate qui la donne aux boules de tes joues qui la donnent à ton nez-en-l’air. Tu es comme le sourire du monde. Veux-tu que nous jouions au monde? Tu n’as qu’à sourire. C’est fait. C’est moi qui suis pris. Je clume.
Tu sauras plus tard que jadis le monde ne cessait pas de sourire et que sa face ne commença de s’attrister que lorsque la première fleur se fana au Paradis terrestre. Tu n’as vu encore, ô Bernadette, aucune fleur se flétrir, et j’épie dans ton sourire la béatitude de nos premiers parents quand ils causaient avec Dieu devant les chevaux qui paissaient.
LES LARMES
Mais les larmes de Bernadette!
Sur la face sans nuage un pli se creuse comme sur une eau tranquille, soudain: le front se fronce, le nez se fronce, les joues se froncent, la bouche s’ouvre comme si elle ne devait plus jamais se refermer, les mains se crispent, effilochent l’air, un long cri succède à de petits sanglots entrecoupés. Oh! Qu’elle est malheureuse! On lui dit: «Tais-toi, Bernadette! Tais-toi, Bernadettou!» C’est le sein qu’elle veut, la clameur se fait impérative et rageuse. Et l’on voit luire au coin de l’œil la première larme.
O mon enfant! De même que j’ai médité sur le premier sourire du monde, je méditerai sur sa première larme. On t’apprendra plus tard que la Terre, ayant offensé son Créateur, ne fut plus quelque temps qu’une larme roulant dans la paupière du ciel. Mais quelles furent les premières larmes versées sur cette Terre? Je crains, hélas! que dans la dureté de leur cœur Adam et Ève n’aient trop longtemps refoulé les leurs. Mais peut-être que le chien (tu sauras plus tard comme le chien est bon, fidèle et obéissant), dès qu’il se fut aperçu de la peine que ses maîtres avaient causée à Dieu, pleura dans la niche.
O Bernadette! Je ne sais pas, quand je les vois s’évaporer si vite, si, tes larmes, ton ange gardien ne les recueille pas une à une et n’en fait pas un chapelet béni.
La Mère de Dieu refuserait-elle rien en échange de ces perles vivantes de mon enfant?
LA NYMPHE
Emmaillottée, elle a l’air d’une chrysalide, et c’est dans des enveloppes imbriquées comme les feuilles d’un bourgeon qu’elle délie ses gestes. La tête seule saille du maillot, ainsi que la tête de l’insecte appelé frigane de son étui de bois, ou celle de la tortue de son test. Ce maillot, ponctué au dos du corselet par des épingles de nourrice, se bombe au milieu.
Voici la mère. Elle saisit cette nymphe dans les vapeurs du berceau, s’assied, l’étend à plat ventre sur elle, dégrafe les épingles, la retourne, la dépouille de ses langes dont le dernier est souvent d’un jaune d’œuf, la met nue et la plonge jusqu’au cou dans un baquet. Bernadette soutenue sous les bras essaie de se renverser, dresse ses genoux vers son menton. Sa face exprime la béatitude, ses yeux luisent et, presque, ils rient. Mais, tout à coup, elle rugit. C’est quand, s’étant saisie d’une éponge et d’ouate hydrophile, la mère nettoie et essuie sa petite.
LA VISITE AUX MORTS
On ne l’avait menée encore en ville que pour son baptême, on la promène d’ordinaire dans le jardin si vieux qu’il a toujours l’air d’être au clair de lune et d’offrir ses tonnelles aux ombres des vieux poètes. (Les corolles des weigélias, d’un rose si rose, se fanèrent au Printemps, elles ont peut-être émigré en Chine, elles seront de retour avec les hirondelles.)
Mais hier Bernadette a visité les Morts, elle a suivi, aux bras de la femme de chambre, la rue Saint-Pierre dont les tuiles croulantes sont rouillées comme les clefs du Ciel. La porteuse s’est assise sur une tombe, elle tenait l’enfant sur ses genoux, l’enfant vêtue d’une longue robe solennelle, l’enfant semblable à un grand oiseau de neige endormi dont traînerait la belle queue.
A quoi rêvais-tu, Bernadette? Que racontait ton songe aux songes des petits qui ne s’éveillent plus pour tendre la bouche aux nourrices? Tu sommeillais au milieu du sommeil. Et le silence était pareil au bruit calme de la mer.
LA VISITE AUX VIVANTS
Il flotte encore tant de ciel dans les yeux de Bernadette qu’elle ne démêle pas très bien la terre ni ce qu’il y a dessus. Je ne pense point que, lorsqu’elle rend visite à nos amis et parents, elle en ait plus de connaissance que n’en aurait l’oiseau du savetier, si on le leur apportait dans sa cage. Et cependant, de Bernadette se dégage la majesté de ceux qui demeurent indifférents. C’est en vain que le jardin de la villa d’une bonne vieille dame offre à la jeune visiteuse quelque allée ratissée comme celle d’un plan et des arbres en ordre et ronds; en vain que, dans le salon, le portrait d’un marin préside; en vain que l’on agite des hochets et que l’on prodigue les plus doux mots et que l’on cherche des ressemblances. Bernadette reste impassible. On redouble d’aménité, on se met à genoux devant elle pour lui mieux sourire. Elle semble ne vouloir voir que la blancheur informe du plafond. Ange, chérie, amour, mignonne, délice de mon cœur: rien n’y fait. Elle oppose à tout hommage l’air d’une reine blasée, ou d’un chat que des enfants veulent forcer d’être content. Mais, soudain, va-t-elle sourire? La bouche s’ouvre en pot-à-lait, un grognement en sort. On s’émeut. Oh! Oh! Oh! Qu’as-tu, petite Bernadette? Ce qu’elle a? Elle _pousse_ dans le monde.
L’ARBRE-A-LAIT
L’arbre-à-lait de Bernadette, c’est sa mère.
L’enfant, comme un fruit entre deux branches suspendu, se gonfle de suc, tenue entre les bras.
La bouche de la téteuse se prend au sein où les veines dessinent une voie lactée, et la sève aspirée s’épand dans ces petits os, ces mignons ongles, cette peau de rose, y fixe ses gracieux éléments, et fait de Bernadette un trésor composé de la fleur du minéral.
Souvent, alors qu’aucune bise ne l’agite, l’arbre maternel saisi de joie chante.
LE RIRE
Heu! Heu! Heu! fait Bernadette en riant.
La lampe brille, le feu danse, la chienne ronfle, les fauteuils sont vieux.
Heu! Heu!
Bernadette a tant bu que deux gouttes glissent de sa bouche facétieuse et luisent sur les côtés du menton.
Heu! Heu! Heu!
Les sourires de Bernadette ont passé à travers le ciel de son regard et répercutent l’écho de la lumière des anges.
Heu! Heu!
La voici dans son berceau, éveillée. La joie éclaire sa face qui éclaire le berceau et le berceau éclaire les parents.
Heu! Heu! Heu!
L’Automne s’élève de nouveau et ruisselle sur le feu des arbres d’ornement.
Ha!
La feuille tombe et ton sourire la remplace, ô Bernadette!
L’AME DE LA MAISON
Le vieux mur ne s’évapore plus au soleil. Il pleut sur le perron brisé. Le marteau de la porte épaisse est petit. Si vous êtes dans la nuit, frappez. La porte ouverte, vous verrez l’âme de la maison sur le canapé que caresse la lueur du feu: Bernadette.
Approchez-vous, elle dort, elle a l’air d’un œuf de fourmi. Le bon Dieu l’a allumée comme une petite lampe qui éclaire ce papier où j’écris ce nom: Bernadette.
L’ALPHABET A LA FLEUR
Les premiers jours qu’on la promenait dans le jardin, il y a trois mois, Bernadette était comme le cœur blanc de cette grande fleur à la corolle verte et bleue qu’est la nature en Août. Chaque chose a pour centre le centre que le désir choisit.
Quand on relevait les yeux de dessus mon enfant pour les reporter au loin, le contour de la fleur c’étaient les Pyrénées aux pétales échancrés.
L’Automne a jauni la corolle dont le cœur est encore blanc.
Sache donc, ô toi qui soutiens cette petite fille! que tu supportes tout le paysage qu’elle entraîne avec elle et que si elle n’eût pas existé dans l’univers, l’univers n’eût pas existé sans elle, puisque Dieu l’a créé pour elle.
Quoi? Toute la terre? Et tout ce pollen d’astres qu’elle ne distingue même pas encore! Penses-tu?
Oui, c’est l’alphabet qu’ouvre l’Éternel pour apprendre à lire à Bernadette. Déjà, blottie au cœur de la fleur, elle épelle la lumière.
LE SIROP DE POMME-REINETTE
On lui a fait boire du sirop de pomme-reinette...
Dans quel enclos as-tu mûri, pomme-reinette?... Dans quel enclos bleu, pour qu’un jour ton suc fût, ô pomme-reinette! si doux remède à Bernadette?
Voici la simple histoire:
Bernadette n’était pas conçue, que l’enclos bourdonnait à cause d’une abeille qui est l’amour. Deux fiancés écoutaient l’abeille sans savoir que onze mois après leur naîtrait Bernadette.
Mais un pharmacien prévit non seulement cette naissance, mais que l’enfant serait un peu indisposée. C’est pourquoi, grimpant à l’échelle, il cueillit au-dessus des fiancés une pomme-reinette dont il tira un extrait savant.
O Bernadou! Tu sauras plus tard que la science est la sœur de la sagesse et que ce pharmacien est le frère de cet opulent roi Salomon lequel, nous dit la Bible, «_disserta sur les arbres depuis le cèdre qui croît au Liban jusqu’à l’hysope qui sort de la muraille_».
LA RÉPÉTITION POUR NOËL
La lune, hors des nuages épais et pluvieux, ressemble au soleil si on la regarde entre les branches de cyprès du jardin. Le hibou que je suis semblerait seul devoir hanter cette retraite et gémir avec le Psalmiste: «_Sum sicut nycticorax in domicilio._»
Cependant tout près de moi, dans le salon, j’entends cette note sourde et timide qu’émet la colombe sauvage aux jours chauds.
C’est Bernadette qui roucoule.
O Bernadette! De qui tiens-tu cette voix sinon de Dieu lui-même, de cette autre Colombe qui chante aussi en Décembre, mais sur la crèche du Petit-Jésus?
Ah! Tu t’essayes, tu veux, ô mon enfant! ô toi qui ne parles pas encore! chanter pour ton premier Noël.
L’ENFANT-JÉSUS
Cet Enfant-Jésus est ton frère, mais toi tu es dans ton berceau et il dormait sur la paille. Et ceux qui avaient une grande inquiétude devenaient joyeux en le regardant, les mages et les bergers. Écoute, ô ma Bernadette! la petite cloche d’un agneau, d’un agneau qui le baise au front, lui ton Dieu! Lui, ton Dieu et ton frère...
Oh! que me penchant sur toi, ô mon enfant! je retrouve dans tes traits ceux du Nouveau-Né qui s’abaissa jusqu’à ta petitesse. Déjà tu lui ressembles. Il tette et pleure aujourd’hui, mais bientôt il vaquera à d’humbles besognes comme toi qui iras chercher le pain sur le buffet et le fil pour coudre. Mais, toi plus grande, je te conduirai vers la bleue montagne de Lourdes pour te le montrer auprès de sa Mère. Je te hausserai dans mes bras pour que tu voies ce Roi qui est ton frère, te dis-je! et pour que tu lui cries en élevant les mains qu’il t’a données: «Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu!»
LE SOMMEIL DANS LA TEMPÊTE