Lui: Roman contemporain

Part 8

Chapter 83,822 wordsPublic domain

Peut-être disait-il vrai, mais cette appréciation toute matérielle de l'amour me fit honte sur moi-même. Je sentis une sorte de chaleureux enthousiasme pour cette fière intelligence désolée et saisissant sa tête dans mes mains, je posai sur son front mes lèvres brûlantes. En ce moment j'oubliais ses traits flétris; ce n'était pas le bouillonnement du sang ni l'élan du désir, c'était l'appel de l'esprit au génie. Lui crut à un tressaillement et à un transport de la chair et il me pressa sur son cœur dans une telle ivresse que j'en perdis comme le sentiment; excepté Léonce, aucun homme ne m'avait jamais embrassée de la sorte. Prise subitement de vertige, j'eus un instant la sensation que c'était Léonce qui était là; mais la lune qui reparut éclaira le visage d'Albert.

--Oh! vous n'êtes pas lui, m'écriais-je en le repoussant, et c'est lui! lui seul que j'aime!

Il ne chercha pas à me ressaisir, il tomba dans un morne silence qui finit par m'effrayer mais que je n'osai rompre.

Cependant comme nous approchions de chez moi, il me dit d'une voix calme qui me surprit:

--Chère marquise, il est vrai que je ne suis pas le _lui_ idéal que désirent votre cœur et votre imagination; je ne suis plus même le _lui_ d'autrefois qui sût aimer et se dévouer; mais je ne suis pas non plus l'être dégradé et mauvais qu'on vous a dépeint, car maintenant je l'ai compris, vous m'aimeriez si l'on ne m'avait calomnié près de vous: vos combats, vos larmes, votre éclair d'amour de tantôt, tout m'atteste que vous m'aimeriez si vous ne doutiez point de moi! Eh bien! marquise, vous m'aimerez quand vous m'aurez entendu.

Il me supplia de le laisser monter, il voulait me raconter le soir même sa douloureuse histoire.

--Mais ne voyez-vous pas, m'écriai-je, qu'un autre...

--Chut! chut! fit-il en m'interrompant, ne dites rien d'irrévocable avant de m'avoir écouté. À demain donc, puisque vous êtes sans pitié.

J'entendis du seuil de la porte la voiture qui l'emmenait. Je me reprochai ma dureté; j'étais mécontente de moi-même et irritée contre Léonce; en ce moment Albert me paraissait le meilleur de nous trois.

Une lettre de Léonce que je trouvai en rentrant sur ma table changea le cours de mes pensées; il allait, me disait-il, hâter son arrivée; avant quinze jours il serait près de moi. Oh! c'était bien lui, lui seul que j'aimais! et toute la nuit il m'apparut en songe dans sa beauté, sa jeunesse et sa force.

XI

La journée du lendemain est une de celles de ma vie dont le souvenir m'est resté le plus vif et le plus présent; je n'en ai oublié aucun détail.

Vers midi je m'étais mise courageusement au travail afin de chasser par cette discipline salutaire tout retour de pensées molles et d'égarement malsain; Marguerite qui savait l'utilité et le résultat de mes traductions de romans, avait emmené mon fils à la promenade pour m'assurer quelques heures de tranquillité; j'espérais qu'Albert, un peu blessé de la façon dont nous nous étions séparés la veille, ne viendrait pas ou viendrait tard. Il arriva vers deux heures; j'étais à peine vêtue d'un peignoir blanc; mes cheveux relevés et massés en désordre retombaient çà et là sur mon front et sur mon cou en boucles inégales. À ce négligé et aux feuilles fraîchement écrites éparses sur ma table, Albert comprit que je ne l'attendais pas et que je travaillais; je ne l'avais jamais vu si pâle et si défait, ses traits décomposés m'effrayèrent.

--Comme vous êtes calme, me dit-il avec un sourire sardonique, et belle et fraîche! on voit que vous avez dormi du sommeil de la vertu et de l'indifférence. Moi j'ai passé une nuit de forcené, je ne me croyais plus tant de jeunesse et de désir dans le cœur; j'ai été tenté de revenir ici et de vous dire: «Si vous m'aimez, aimez-moi tout de suite!» Mais j'ai pensé que vous seriez formaliste, que votre porte me serait fermée et pourtant vous m'avez aimé hier soir un moment! une minute! quoi qu'il arrive ne l'oubliez jamais.--Si vous disiez non, marquise, votre conscience vous crierait que vous mentez!

--Mais, répondis-je pour apaiser son exaltation croissante, je ne renie rien de mes sentiments pour vous, aucune de mes paroles, aucun des élans de mon cœur.

--Oh! c'est bien, reprit-il, je le sais, je le sens, vous finirez par m'aimer; c'est ce qui m'a retenu, voyez-vous, quand cette nuit j'ai eu l'idée de toutes les ivresses. En vous quittant hier soir j'étais tenté d'aller vous oublier dans les bras d'une autre, car vous me faites souffrir et je ne veux plus souffrir; vous voyez bien que la vie m'échappe. Mais au lieu de m'abrutir je me suis souvenu de vos lèvres sur mon front, je les sentais toujours, je les sens encore et je n'ai point profané ce baiser. C'est une promesse, un lien; c'est un présage que vous serez à moi!--Quelque chose nous sépare encore, j'ai cherché longtemps et je crois que j'ai trouvé. Je viens remuer avec vous la cendre des morts; je viens vous ouvrir mon cœur toujours saignant, je viens vous raconter mes amours avec Antonia Back.

Il fit un grand effort pour prononcer ce nom; puis, se levant, il continua en marchant avec agitation d'un angle à l'autre de mon cabinet:

--Vous admirez, vous aimez cette femme, et son image s'interpose entre nous. Vous pensez que de son côté est la bonté et la grandeur, car elle a marché dans la vie pratiquant la charité, se faisant des prosélytes et travaillant avec un patient effort à réhabiliter ses sentiments par ses doctrines: tandis que moi, brisé et blessé à mort, poussé à tous les vents par le désespoir, j'ai déserté l'idéal et accepté pour consolateur la débauche. Aux yeux d'un grand nombre je représente l'égoïsme dégradé! Rien de généreux ni d'utile ne dirige plus ma vie: comme si un soldat dont un boulet a coupé les deux bras pouvait encore tenir ses armes! Quant à elle, elle a saisi d'une main agile et résolue le drapeau du socialisme, mot sonore et creux qui laisse une grande élasticité à la morale; elle s'est fait des partisans parmi les utopistes, dans les écoles et dans la foule; elle passionne la jeunesse que je ne fais plus que distraire. Même ceux qui la combattent conviennent que le travail incessant et souvent funeste de son esprit est une sorte de moralisation de sa vie. Elle aime ces attestations publiques, cette mise en scène de ce qu'elle nomme ses croyances humanitaires et sa foi dans le progrès. C'est le jargon moderne pour exprimer ce qui s'appelait autrefois la perfectibilité. Ces idées sous une autre forme et dans une juste mesure ne me sont pas étrangères; je suis de l'avis d'un poëte contemporain qui a dit: «La perfection n'est pas plus faite pour nous que l'immensité, il faut ne la chercher en rien, ne la demander à rien; ni à l'amour, ni à la beauté, ni à la vertu; mais il faut l'aimer pour être vertueux, beau et heureux autant que l'homme peut l'être.»

La foule, poursuivit-il, ne se passionne que pour l'exagération et l'emphase; je n'aspire pas à plaire à ce public banal; je vous ai dit pour lui mon dédain; je ne suis véritablement connu et aimé que par quelques amis qui savent ce que j'ai souffert dans la recherche douloureuse de l'amour, qui est aussi la recherche de l'idéal; où le vulgaire n'a vu qu'une passion personnelle, vous verrez, j'espère, la manifestation de mon âme et, partant, de l'âme humaine. Ne croyez pas que, dans le récit que je vais vous faire, je cherche à amoindrir et à avilir Antonia comme d'autres le feront peut-être un jour pour me venger; non, non, je vous parlerai d'elle avec tendresse et justice, mais avec une inexorable vérité, et, quand vous m'aurez entendu, vous m'aimerez!

Malgré la curiosité très-vive que m'inspirait cette histoire, je crus devoir lui dire loyalement:

--Mais je vous jure que ce n'est point le souvenir d'Antonia qui est entre nous, l'obstacle à l'amour vient d'ailleurs.

--Je sais, je sais, reprit-il, je l'ai deviné, et je vous l'ai déjà dit: je suis maladif et vieilli, mais quand vous m'aimerez vous n'y penserez plus; ce sera, comme hier soir, dans les ténèbres, quand mon âme vous attirait tout entière; d'ailleurs, je redeviendrai si jeune et si gai en vous aimant que vous finirez par en être séduite. C'est ainsi que j'étais quand j'aimais Antonia.

En disant ces mots, il s'assit sur un coussin à mes pieds, et, appuyant son menton sur la paume de sa main, il allait poursuivre. Je me levai, et me plaçant en face de lui, je fis un grand effort sur moi-même pour lui dire:

--Mais si j'en aime un autre? si...

--Bah! interrompit-il, c'est impossible! cet autre, je l'aurais rencontré chez vous et je sais que vous vivez comme une sainte! Qu'est-ce que ce serait d'ailleurs que cet amant fantastique qu'on ne voit jamais, qui vous laisse seule dans l'abandon, qui vous livre à toutes les tentations de l'isolement et ouvre un champ libre aux désirs de vos amis? Je ne redoute point un spectre! vous êtes une femme romanesque et vous voudriez, dans votre orgueil, que ce lui idéal, que cet être imaginaire vous suffit. Mais, hier soir, sur mon cœur, n'avez-vous pas vu que c'était chimérique! Eh bien! je suis là, moi, la réalité et non le rêve. Pourquoi me repoussez-vous? Vous avez trop d'esprit pour persister dans cette lutte! Oh! chère, chère, confions-nous à la nature et ne subtilisons plus.

Je me rassis, attendrie par sa persistance aveugle; mais je me sentais si glacée en face de lui, que je compris bien qu'il ne m'avait point convaincue.

--Je vous écoute, lui dis-je, parlez-moi de l'amour de votre jeunesse dont le monde a tant parlé.

--Le monde, reprit-il, ne voit jamais que l'apparence des choses: J'avais vingt-cinq ans, et déjà quelques rapides et heureux succès littéraires avaient attiré sur moi l'attention du public et celle plus recherchée de quelques salons qui faisaient à cette époque la réputation des écrivains. D'ailleurs, le nom de mon père m'ouvrait tout naturellement cette société exquise, attrayante par ses dehors, et qui finit par donner, à l'esprit et au cœur, des habitudes délicates. Les femmes étaient délicieuses dans ce grand monde; plusieurs me distinguèrent et m'aimèrent comme elles savent aimer, du bout des lèvres et du bord du cœur. Leur vie facile et élégante est tellement remplie de choses nouvelles et charmantes qu'un amant n'y tient guère la place que d'une fantaisie de plus. Moi, je les aimais, tête baissée, avec toutes les puissances de ma jeunesse et de mon imagination. Je m'indignais de leur légèreté et du vide de leur âme; j'étais mal appris et injuste; elles ne pouvaient changer leur nature en m'aimant. De leur côté ces frivoles amours se dénouaient sans déchirement; tandis que mon cœur en éprouvait une rage ironique, que je traduisais par des satires sentimentales sur des duchesses et des comtesses espagnoles, qui étaient autant de nobles dames françaises.

À l'exemple de don Juan, «rien ne pouvait alors arrêter l'impétuosité de mes désirs, je me sentais un cœur à aimer toute la terre, et, comme Alexandre, je souhaitais qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.» Je recherchai l'intimité des grisettes, espérant qu'elles auraient plus de cœur et plus de passion que les femmes du monde; je leur trouvai plus de naturel, une certaine droiture et souvent une bonté qui m'attendrissait; mais il y avait entre nous d'autres discordances qui choquaient toutes mes susceptibilités de gentilhomme et de poëte; elles me disaient tout à coup de ces vulgarités qui, tantôt me faisaient éclater de rire, et tantôt m'impatientaient violemment. Leur esprit était un tel abîme d'ignorance, qu'à part quelques naïvetés de tendresse je n'y trouvais rien qui valût la peine d'être recueilli; leur pensée ne répondait jamais à la mienne, excepté dans les moments où les sens nous rapprochaient; les femmes du monde n'en savent guère plus, mais elles y suppléent par un jargon qui fait illusion, et elles cachent ce qui leur manque sous des dehors exquis.

C'est vers ce temps que je me liai avec Albert Nattier, fort recherché dans le monde des plaisirs, à cause de sa grande fortune et de son esprit aimable; il n'était ni littérateur, ni artiste, mais il aimait les choses de l'esprit et de l'art. La publication de mes premiers livres l'attira vers moi; il me témoigna une amitié très-vive que rien n'altéra et qui dure encore. Albert Nattier m'aima comme le luxe de son esprit. J'étais aussi nécessaire à ce qu'il y avait d'intellectuel et d'idéal en lui que ses maîtresses et ses chevaux l'étaient à ses habitudes de dissipation; il m'aimait cordialement et simplement; pourquoi donc aurais-je repoussé sa sympathie? On m'a reproché d'avoir préféré son amitié à celle des poëtes contemporains. Ce qui m'a toujours tenu un peu à distance de ces hommes de génie, ce n'est certes pas l'envie, et je l'ai prouvé en les louant dans mes ouvrages et en les applaudissant en public; mais presque tous les littérateurs, excepté René, visent trop à l'effet: tantôt par une raideur et une morale de convention; tantôt en voulant être des hommes politiques, et en dédaignant eux-mêmes les lettres qui les ont fait grands. Vous savez le cri désespéré que j'ai poussé vers l'un des plus célèbres? Eh bien! cette lamentation d'une âme saignante resta sans réponse; ce qui n'empêchera peut-être pas ce grand lyrique de faire un jour sur ma tombe quelque attendrissante élégie!

J'aime les esprits simples et humains qui s'émeuvent de nos passions et de nos douleurs, sans songer à nous enchaîner à leur ambition ou à leurs systèmes.

Albert Nattier me plut dès l'abord par son laisser-aller, la franchise de sa vie et son insouciance de l'opinion. Me voyant dégoûté des femmes du monde et des grisettes, il m'introduisit dans le monde des actrices et des courtisanes qui dévoraient sa fortune; je fus un moment ébloui, car ces sortes de femmes ont vraiment la science du luxe et une certaine apparence poétique. Elles s'ajustent à ravir, possèdent le geste et le regard vrais des sentiments qu'elles veulent feindre, et quand elles ne parlent pas trop, elles sont plus séduisantes que d'autres pour les sens et pour l'imagination. Malheureusement, même dans mes liaisons les plus futiles, j'ai toujours voulu pénétrer jusqu'à l'âme, analyser le fond des êtres. Vous pensez de quel dégoût je fus bientôt pris pour cette espèce de femmes, qui, presque toutes, ont auprès d'elles leur mère, dont elles font leur servante ou leur entremetteuse! Plus tard, quand le désespoir m'a rejeté dans leurs bras, ce n'a pu être qu'en m'enivrant que j'ai cherché et reçu leurs caresses.

Je commençais à me lasser de mes évolutions amoureuses dans les diverses sphères de la société, lorsqu'un soir je rencontrai Antonia Back dans une petite réunion d'artistes, où la curiosité de la voir m'avait attiré. Depuis un an ou deux on parlait beaucoup d'elle, et chaque ouvrage qu'elle publiait obtenait un succès d'éclat. J'avais remarqué dans ses livres de très-belles pages qui révélaient un écrivain, chose rare et presque introuvable parmi les femmes. J'aimais surtout ses descriptions de la nature; là, elle est vraiment grande et ne saurait être surpassée; j'admire moins ses héros et ses héroïnes: leurs caractères sont souvent factices, faussement philosophiques et prétentieusement tendus dans les sentiments; leurs paradoxes et leurs raisonnements imperturbables m'irritent, quoiqu'elle les revête d'éloquence et d'un style toujours limpide dans sa diffusion même. Telle qu'elle était, cette femme offrait une glorieuse et curieuse exception, bien faite pour m'attirer. Je savais, d'ailleurs, que sa façon de vivre était étrange et débarrassée de tout préjugé; je m'en promettais mille nouveautés. Avant d'aimer avec notre cœur, nous aimons déjà par l'imagination. J'avais recueilli sur sa beauté une foule d'opinions contraires: les uns la trouvaient irrésistiblement belle; pour d'autres elle, n'avait que de très-grands yeux fort expressifs. Elle portait la plupart du temps, assez disgracieusement, disait-on, des habits d'homme ou des costumes fantasques. Le jour où je la vis pour la première fois, elle était en toilette de femme un peu à la turque, car sur sa robe flottait une veste brodée d'or. Sa taille mignonne se jouait sous ce vêtement large et avait des ondulations pleines de grâce: sa main, dont la beauté parfaite vous a frappée, s'échappait blanche et effilée du cercle d'or d'un bracelet égyptien; elle me la tendit quand je m'approchai d'elle, et je la pressai un moment avec surprise, tant elle me parut petite. Je n'analysai point son visage; il avait alors un doux velouté de jeunesse, l'éclat de ses yeux magnifiques et l'ombre de ses épais cheveux noirs lui donnaient quelque chose de si pénétrant et de si inspiré, que j'en eus le sang et l'âme bouleversés. Elle parlait peu et juste; son front et son regard semblaient renfermer l'infini.

Elle parut heureuse de mon attention, et se mit à causer à part avec moi; elle n'aimait pas beaucoup, me dit-elle, mes vers légers et satiriques, mais elle augurait de mon talent de très-grandes choses. Ses premières paroles furent des conseils; elle se plut toujours à prêcher un peu; c'était la pente naturelle de son esprit qui finit par en contracter quelque lourdeur. Ce qui la charmait en moi, ajouta-t-elle, c'étaient mes manières polies d'homme bien né.

Elle vivait entourée à cette époque de quelques amis dont l'un, assurait-on, était un peu son amant; tous étaient des hommes de quelque valeur et d'assez bons écrivains, mais complètement vulgaires de figure, de langage et de maintien; ils affectaient avec elle une familiarité qu'elle encourageait dans ses heures de laisser-aller et d'ennui, mais qui la révoltait parfois dans sa fierté et sa distinction natives. Elle avait eu pour aïeule une femme aux nobles manières, et elle savait prendre à volonté les allures du meilleur monde; puis la politesse d'un homme lui paraissait toujours une déférence de cœur qui la touchait dans la vie tout à fait libre qu'elle menait.

En nous quittant, elle m'engagea à aller la voir. J'y courus dès le lendemain; je sentais déjà que je l'aimais. Au bout de trois jours, nous étions l'un à l'autre. Jamais, jamais, je n'avais goûté l'amour si beau, si ardent, si entier. Je me sentais une exaltation, un délire, une joie d'enfant, une mollesse d'âme presque maternelle, mêlée d'une force de lion. J'avais des élans généreux et superbes, j'étreignais dans mes bras la création, j'étais vingt fois plus poëte qu'avant de la connaître; sans doute cet amour immense reposait en moi; elle n'en avait été que l'éclosion: c'était ma jeunesse qui débordait, mais le choc venait d'elle. Avant elle, aucune femme ne m'avait produit cet éblouissement et cette ivresse. Je lui dois d'avoir connu l'amour autrement qu'en rêve, et je l'en bénis. Je l'en bénis encore à travers le temps, je l'en bénis malgré les angoisses qui suivirent! Qu'importe que l'amour se soit évanoui; en a-t-il moins été? Est-ce que tout ne meurt pas, et nos sentiments et nous-mêmes? Est-ce que les baisers et les serments échangés par tous les êtres des générations qui nous ont précédés n'ont pas été dispersés? Nous passons, nous passons, et le temps nous emporte. Mais dans le lointain perdu où notre âme se noie, sitôt qu'elle ressaisit l'étincelle de l'amour, elle s'y réchauffe et s'y éclaire. Prêts à mourir, nous remuons encore cette cendre brûlante; c'est le suaire où nous voulons dormir, nous sentons qu'il contient tout ce qui fut notre vie.

Il continua:

--En aimant Antonia, je me sentais fier d'aimer. Elle était belle, et elle avait un esprit qui valait le mien. On croit de bon goût, dans notre temps de mœurs grossières, entre deux cigares et deux pots de bière, et au sortir des filles de joie, de médire et de se railler des femmes intelligentes. Byron a appelé _bas-bleus_ quelques Anglaises pédantes; le mot a passé en France et a servi aux mauvais plaisants des petits journaux. Moi-même je me suis moqué de quelques médiocres femmes auteurs. Mais sitôt qu'une femme est douée d'un génie naturel, c'est-à-dire involontaire et sacré, que ce génie se révèle par des œuvres ou seulement par la parole, ainsi que cela arrive chez la plupart des femmes d'esprit qui meurent en emportant leur secret, ce génie attire le poëte comme une parenté. Avec ces femmes seules, on goûte la double et complète volupté de l'âme et des sens.

C'est surtout après l'expérience des femmes du monde, des grisettes et des courtisanes, qu'on s'enivre de ces nobles amours où l'esprit participe; on se sent planer, et même dans les bras l'un de l'autre on ne touche pas la terre; on mêle aux larmes et au rire de la volupté des cris sublimes, et on échange dans des heures bornées toutes les aspirations de l'infini. Cela est si vrai, que lorsqu'une de ces femmes a traversé la vie d'un homme, elle y creuse un sillon de feu: le cœur s'y consume, mais le génie en jaillit.

Vittoria Colonna a fait Michel-Ange; Mme d'Houdetot, Jean-Jacques; Mme du Châtelet, Voltaire; Mme de Staël, Benjamin Constant: je cite au hasard. Un poëte a dit, et c'est là l'expression sérieuse de mon cœur: «Il n'y a pas un peuple sur la terre qui n'ait considéré la femme ou comme la compagne et la consolation de l'homme, ou comme l'instrument sacré de sa vie, et, sous ces deux formes, qui ne l'ait adorée.»

Donc, il est très-vrai que les femmes supérieures nous attirent malgré nous et nous attachent d'un lien plus fort. Le nier serait une fausseté puérile ou un aveu d'infériorité. Mais avec de telles femmes les luttes inévitables en amour se multiplient; elles naissent de tous les contacts de deux êtres d'égale valeur, et dont pourtant les sensations et les aspirations peuvent être très-diverses. En pareille union, les joies sont extrêmes, mais les déchirements le sont aussi. Les ayant élues au-dessus des autres, nous demandons à ces femmes l'impossible: l'idéal de l'amour. À leur tour, elles nous pénètrent, nous analysent, nous traitent de pair. Sitôt que quelque conflit s'engage, notre orgueil brutal d'homme habitué à la domination s'indigne de leur hardiesse. Dans les transports de l'amour, la parité était admise, exaltée, proclamée avec bonheur; car la valeur de la femme doublait la puissance de l'homme. Dans toute autre occasion, elle est niée, outragée, et parfois rejetée comme une entrave à notre liberté. Il nous en coûte d'avoir à compter avec leur intelligence. Les femmes ordinaires nous cèdent et nous adulent dans tout ce qui est du ressort de l'esprit; elles n'appliquent leur pénétration et leurs finesses natives qu'à nous enchaîner ou à nous tromper sans nous contredire et avec une passivité d'esclave.

Dieu m'est témoin qu'avec Antonia je ne commençai point la lutte: j'aimais ses facultés merveilleuses, sans songer à la diriger ni à la combattre, lors même qu'elle me heurtait par ses idées. Je hais le métier de pédagogue; peu capable de me conduire moi-même, je me crois inhabile à conseiller personne. Ceux que j'aime me plaisent tels quels; je ne me flatte pas d'être un plus grand maître que la nature: elle nous fait comme elle l'entend; à peine si nous pouvons nous-mêmes nous transformer lentement par la réflexion et par la douleur.