Part 7
Léonce m'avait promis d'arriver au printemps, et voilà m'écrivait-il, que la première partie de son grand livre à finir l'enchaînerait encore durant un mois dans la solitude. Je devais le plaindre me disait-il; mais une abstraction puissante était comme la religion, comme le martyre, il s'y devait tout entier; puis l'âpre labeur accompli, de même que le dévot a pour récompense le paradis, il savourerait avec bien plus d'intensité la joie immense de l'amour.
Ces lettres me causaient une douloureuse irritation; cette quiétude réelle ou feinte me semblait une cruauté, j'y voyais parfois la négation de l'amour; mais alors mon désespoir était si grand que je me rattachai, pour croire encore, aux paroles tendres et parfois passionnées qui me dérobaient le froid et inébranlable parti pris de ce cœur de fer. Il répondait à mes cris de douleur par des cris de passion; il souffrait plus que moi, me disait-il, mais la souffrance était une grandeur: il se plaisait à se comparer aux pères du désert, brûlants de désirs et immolant au dieu jaloux du Thabor leur chair et leur cœur. Pour lui, le dieu jaloux c'était l'art qu'on ne peut posséder et s'assimiler qu'en se vouant tout à lui dans la solitude.
J'étais brisée par son obstination et je renonçais parfois à lui exprimer mes angoisses, mais alors mes lettres respiraient un tel abattement qu'il s'en effrayait; il me conseillait de me distraire, de voir souvent mes amis, et d'attirer de plus en plus Albert qu'il fallait guérir à tout prix.
Que de fois j'ai pleuré en lisant ces lettres stoïques! que de fois quand minuit sonnait et que je n'entendais autour de moi que la respiration du sommeil de mon fils et le frissonnement de la cime des arbres du jardin qu'agitait le souffle de la nuit, tandis que debout devant mon miroir, je dénouais mes cheveux avant de les emprisonner pour dormir, que de fois je me sentis prise du désir immodéré de le voir! j'aurais voulu m'enfuir vers lui, le surprendre dans son travail nocturne, l'enlacer dans mes bras et lui dire en sanglotant: Ne nous séparons plus! la vieillesse viendra vite, puis la mort! pourquoi passer dans les larmes de l'attente ces beaux jours si rapides où l'âme et le corps sont en fête? Oh! ne pas dépenser sa jeunesse quand on aime, c'est être l'avare qui languit de faim auprès d'un trésor ou le malade qui, sachant un secret qui peut le sauver, préfère mourir.
Tandis que celui à qui j'avais donné ma vie me laissait en proie à toutes les anxiétés de l'amour, Albert, qui trouvait près de moi une sorte de distraction calme, prenait insensiblement l'habitude de me voir chaque jour. Tantôt ses visites m'étaient douces et tantôt elles m'irritaient; j'avais le cœur obsédé par mon tourment secret.
Eh! que m'importait cet homme que je ne pouvais aimer? Ce n'était pas lui que j'attendais, c'était la jeunesse, la beauté, la force! l'être que n'avait pas effacé la banalité des passions et qui, par sa dureté altière, exerçait sur moi un ascendant irrésistible; Albert, maladif et frêle, reste brisé et flétri de l'amour, m'intéressait comme un frère et me touchait comme un enfant; mais le complément de mon être, mais mon dominateur, il ne l'était pas, et peut-être dans le passé même, ne l'aurait-il jamais été! Il y avait dans nos natures trop de fibres sensitives analogues, trop de parités d'idées et d'imagination. Les semblables restent frères, mais l'union tourmentée des amants exige les contraires.
J'oserai vous faire ici un aveu complet. Parfois, dans le désespoir où me laissait Léonce, je désirais presque qu'Albert m'inspirât un attrait plus vif; que mon cœur battît en l'entendant venir et sentît près de lui un trouble précurseur d'une infidélité. Mais non, j'étais calme et triste quand il était là; il parvenait toujours à me distraire par son esprit, mais il ne me dégageait pas de mon chagrin. Il m'arrivait quelquefois d'être avec lui brusque et fantasque et, comme il tenait à me voir, il redoublait alors de douceur et d'expédients d'imagination pour m'amuser quelques heures.
Mon fils avait pris pour lui une très-vive affection, il lui sautait au cou lorsqu'il entrait, il me disait parfois:
--Maman, tu le traites bien durement; il est si pâle et il a l'air si malade qu'il faut l'aimer! Pour moi, je l'aime bien mieux que ce grand monsieur brun qui vient ici tous les deux mois et qui ne me regarde seulement pas.
Lorsque j'avais appris que l'arrivée de Léonce serait retardée j'étais tombée dans un tel marasme que, durant plus de huit jours, je refusai obstinément de sortir. Albert me reprochait ce qu'il appelait mes méfiances. N'étais-je pas bien sûre à présent qu'il était un ami? Il venait presque chaque jour passer une heure ou deux avec moi. Nous faisions des lectures, il me donnait des conseils de style pour mes traductions, m'apprenait à faire des vers et me suppliait de m'y essayer. Quand il voulait partir mon fils le retenait; il consentait alors à dîner avec nous, il mangeait à peine et ne buvait que de l'eau. Il semblait avoir renoncé à chercher le vertige et l'oubli dans le vin.
J'avais le cœur attendri de cette métamorphose et, m'arrachant à moi-même, je sentais que je devais à ce génie renaissant des paroles d'affection et d'encouragement.
--Voyons, lui dis-je un soir, il faut tenter quelque chose de grand; vous êtes au moment où votre génie, sûr de sa force, peut agir avec autorité, certain d'être écouté de la jeunesse intelligente comme un clairon dans la bataille par les soldats. Mettez donc ce beau génie au service de quelque grande cause, proclamez ces fiers principes qui furent la foi de votre père et de mon aïeul et ne murez plus votre intelligence dans la recherche du bonheur et les aspirations du Moi.
Tandis que je parlais, Albert m'écoutait dans cette pose attentive que Philippe de Champagne a donnée au beau portrait de La Bruyère[2]: c'était la même pénétration du regard, la même finesse douce et railleuse du sourire, la même grandeur sur le front pensif. Cette ressemblance me frappa et tout à coup un éclair de l'œil profond et satyrique du poëte me coupa la parole; il me dit alors avec un mélange de tristesse et d'ironie:
--Vous venez de me tenir, marquise, un petit discours digne de Mme de Staël, et cette morale genevoise ne vous messied pas à vous la petite-fille d'un philosophe. Mais sommes-nous de la trempe de nos pères et pourrions-nous revêtir leurs convictions comme un habit? D'ailleurs à quoi nous serviraient-elles? et par qui les ferions-nous partager? On n'improvise pas plus un public à son intelligence que des croyants à sa foi; notre temps est aussi insensible au génie du poëte que le désert l'est à la fatigue du voyageur; un poëte a dit quelque part, marquise: «Nous ne vivons plus que de débris, comme si la fin du monde était arrivée, et au lieu d'avoir le désespoir nous n'avons plus que l'insensibilité; l'amour même est traité aujourd'hui comme la gloire et la religion: c'est une illusion ancienne; où donc s'est réfugiée l'âme du monde?» Regardez autour de vous, marquise, vous chercherez en vain la grandeur! Républicains, monarchistes, prêtres et philosophes n'ont plus de conviction; ils arborent un drapeau propre à éblouir, comme la pourpre que le toréador agite dans l'arène; mais ce drapeau n'est plus gonflé par le souffle des grandes croyances; tous ces hommes vides de doctrines marchent assoupis poussés seulement par leurs convoitises mesquines! Est-ce la peine de tenter un effort pour réveiller et diriger ce troupeau? Je n'ai pas toujours pensé ainsi, j'ai commencé par espérer et croire! j'ai cru au patriotisme et j'ai fait un chant guerrier contre l'étranger; j'ai cru à la liberté et j'ai fait un drame sur un Brutus moderne; j'ai cru à l'amour et j'ai répandu dans mes vers mes transports et mes blessures: tout cela a été jeté au vent par l'indifférence de la foule qui n'a goûté que les sarcasmes de mon esprit. Après être monté sur toutes les hauteurs j'en suis descendu par dégoût. Que m'importe un public nombreux s'il est ignare? La dilatation de la lumière est aux dépens de son intensité. Il poursuivit: «Le règne bourgeois de Louis-Philippe a fait une nation de bourgeois froids et lourds qui n'entendent plus rien à la poésie et, comme si l'on redoutait un jour son invasion, partout on abâtardit la jeunesse: on la repousse des grands emplois publics, on lui ferme les carrières de l'esprit, on lui interdit les carrières politiques; les hautes fondions de l'État sont accaparées par des vieillards semblables à Duchemin, qui cachent l'immoralité et la sécheresse de cœur sous le pédantisme; on dirait des spectres préposés à dessécher le cœur et la vie de la France que les élans et les tentatives de la jeunesse auraient peut-être ranimés! Cherchez donc où elle est cette jeunesse? Vous la trouverez à la Bourse, chez les filles ou dans les tabagies! Quant aux hommes de quarante ans qui comme moi ont senti, cru, aimé et souffert, tous, comme moi, se sont arrêtés découragés, car ils n'ont plus d'espérance.
J'étais frappée par la vérité de ces paroles; mais, désirant le rattacher à quelque illusion glorieuse, je lui répondis:
--Eh bien! restez artiste, du moins: l'artiste peut s'élever et briller encore au milieu des ruines d'un peuple mort; c'est la flamme qui domine le cratère quand tout est cendre à l'entour. Écrivez, si vous ne pouvez agir; écrivez vos doutes, vos angoisses; écrivez, pour l'art, vos fantaisies de poëte. Ne laissez pas dire que l'instrument est brisé comme les convictions.
--J'essayerai, marquise, me dit-il en souriant et en me baisant la main; mais remarquez que vous voulez faire de moi un _instrumentiste_. Encore si vous vouliez m'aimer comme les trois femmes ont aimé leurs pianistes!
--Je vous aime mieux, repris-je; je vous aime d'une sincère affection, qui survivra à la mort.
Il me jeta un long et profond regard plein d'attendrissement et sortit.
[Note 2: Ce beau portrait appartient à M. de Monmerqué.]
X
J'eus le jour suivant la visite de René, qui avait fait une petite absence de Paris. Il me trouva triste et pâlie; il me surprit à ma fenêtre aspirant les émanations du printemps qui montaient du jardin en fleurs.
--Que c'est beau et bon cette jeune et riante saison qui revient! lui dis-je; comme on voudrait rompre ses chaînes et partir pour le pays des rêves!
--Et pourquoi donc n'allez-vous pas à la campagne? me dit-il; cette vie de concentration vous fait mal.
--Vous oubliez ma pauvreté.
--Mais vous pourriez vous promener un peu, et je sais que depuis quelques jours vous ne voulez plus sortir.
--Les tressaillements et la plénitude de la nature me font souffrir; je suis trop seule, mon bon René. Et, malgré moi, je me pris à lui parler de Léonce.
René secoua la tête et me dit:
--En vérité, cet homme est étrange de sacrifier ainsi les joies vivantes à je ne sais quelle abstraction!
--Ce sacrifice a sa grandeur, repris-je, et lorsque nous nous reverrons notre bonheur s'en ressentira: il sera plus intense et plus complet.
--Je m'étonne parfois de votre esprit philosophique, répliqua René; car vous avez une âme crédule faite pour tous les martyres. Léonce vous a dit que, sa tâche accomplie, il serait tout à vous; et moi j'ai peur que, son œuvre faite, fût-elle informe et vulgaire, il ne soit tout à elle. Une passion abstraite, poussée à l'excès, atrophie le cœur.
Ces paroles de René jetèrent sur mon amour un vague effroi.
--Si je n'étais attendu à Versailles par mon frère malade, je vous forcerais à sortir aujourd'hui même, reprit René; à mon retour, je viendrai vous chercher, et nous irons respirer l'air des bois avec votre fils. D'ici là, promenez-vous un peu en compagnie d'Albert; vous lui faites du bien, il n'est plus le même depuis qu'il vous connaît. Et, me serrant cordialement la main, René sortit en me répétant: Courage!
Il faisait une de ces journées chaudes et énervantes qui produisent sur les organisations méridionales des orages intérieurs: on sent d'abord comme une grande lourdeur, puis le pouls bat plus vite, puis des bouffées brûlantes montent au cerveau; l'esprit flotte indécis dans les bouillonnements du sang, ainsi qu'une liane emportée sur l'écume d'un torrent; l'âme se déracine; la volonté, la résistance sont anéanties par les forces formidables de la nature. Froids et faux moralistes que ceux qui n'ont jamais tenu compte de l'influence de l'atmosphère, d'un regard qui nous atteint, d'un souffle qui nous pénètre!
Frappée par ce mal indicible, je fus oisive jusqu'au soir, rêvant aux heures d'amour que j'avais goûtées et qui ne revenaient pas. Les souvenirs enflammés de la passion gâtent tous les autres bonheurs de la vie. Les pures caresses de mon fils me fatiguaient; j'avais un désir impossible d'autres étreintes. Après dîner, j'envoyai l'enfant jouer au jardin, pour être seule avec ma rêverie ardente.
Je restai inerte sur mon grand fauteuil, sans regarder par la fenêtre les jeux de mon fils qui m'appelait de temps en temps. Durant deux heures, il courut et s'ébattit avec quelques petits camarades du voisinage. Quand il remonta, il était si las qu'il s'endormit subitement; Marguerite l'emporta dans son lit, et je demeurai seule, la fenêtre ouverte, enveloppée dans la molle clarté de la lune, aspirant avec ivresse le parfum des acacias qui s'élevait vers moi.
Un coup de sonnette me fit tressaillir et m'arracha à mon immobilité extatique. Je me précipitai vers la porte en m'écriant mentalement: C'est peut-être Léonce!
Il est des heures où ces immenses désirs de l'amour devraient être exaucés par la destinée!
C'était Albert, radieux, le front inspiré, et qui me parut rajeuni.
--Je vous ai obéi, me dit-il; j'ai travaillé, j'ai commencé une œuvre de fantaisie: ce n'est qu'une bluette sur Mme de Pompadour; mais enfin j'ai fait acte de bonne volonté, et, partant, acte d'homme. Je vous lirai cela demain; en attendant, je viens vous demander ma récompense.
--Parlez, lui dis-je avec une sorte de lassitude et d'indifférence.
--Allons faire une promenade aux étoiles, reprit-il; voyez, quelle belle nuit! elle nous convie.
--Mon fils est couché et je n'aime guère sortir sans lui.
--Eh! qu'importe, s'écria Albert, impatienté de ma froideur, que cet enfant ne nous suive pas? Allez-vous faire de votre vertu une question de murs mitoyens, comme cette bourgeoise héroïne de la dernière comédie représentée aux Français, quand elle dit à son bonhomme de procureur de mari, qui offre l'hospitalité à son premier clerc, aimé secrètement par la dame:
Et quoi! vous permettez qu'il couche ici ce soir?
Ce qui m'a paru plus indécent, je vous jure, que toutes les crudités de Molière.
--Je crois vous avoir prouvé, lui dis-je, que je ne redoutais point de me trouver seule avec vous.
--Oh! c'est que de vous à moi il n'y a pas _l'attrait_, comme vous me l'avez laissé entendre un soir, reprit-il amèrement, sans cela vous auriez déjà senti la vérité de ces deux vers d'une comédie du vieux Corneille:
Lise, lorsque le ciel nous créa l'un pour l'autre, Vois-tu, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.
--Ne faisons plus de dissertations, lui dis-je, partons.
Nous descendîmes l'escalier sans parler, et je m'assis près de lui dans le coupé qui venait de le conduire à ma porte.
Il prit ma main qu'il garda dans les siennes, et me dit:
--Vous êtes la bonté même.
Je ne répondais point; après les sensations de la journée, ce contact de ses doigts frémissants sur les miens me troublait.
--Quel empire vous exercez sur moi, poursuivit-il, depuis un an je n'avais pas travaillé; votre voix m'a stimulé, vous m'avez parlé de la gloire qui n'était plus pour moi qu'un écho mort, et l'écho s'est réveillé; toute mon âme a vibré dès que vous l'avez voulu; je viens d'écrire huit heures de suite sans désemparer. Vous voyez bien que vous pourrez me faire renaître, si vous m'aimez. Quelle belle vie, marquise! donner ses journées à l'art et ses soirées à l'amour!
--Je l'écoutais, l'âme navrée; je pensais: Pourquoi Léonce n'a-t-il pas ces idées-là? Pourquoi ne trouve-t-il pas auprès de moi l'inspiration et la cherche-t-il dans une solitude cruelle qui nous sépare?
Il continua:
--Oh! chère, chère Stéphanie! (c'était la première fois qu'il m'appelait par mon nom) si à défaut de l'amour vrai et complet que je voulais dans ma jeunesse, j'ai cherché l'à peu près de l'amour parmi les femmes du monde, et son simulacre désespéré auprès des belles courtisanes, ce qu'on nomme mon inconstance et mon immoralité pourraient bien être, croyez-moi, l'incessante et douloureuse poursuite de l'amour! Avec une femme telle que vous, je redeviendrais moi-même; heureux, confiant et fier; cet abrutissement de l'ivresse qu'on me reproche et dont j'ai honte parfois, c'est l'aveuglement nécessaire pour me jeter dans les bras de certaines femmes; une fois _ébloui_, je les transforme et je ne rougis plus d'elles ni de moi. Croyez-vous que de sang-froid je pourrais toucher à cette chair sans âme! Voyons Stéphanie, aimez-moi un peu et laissez-moi pleurer sur votre cœur et redevenir jeune!
--Oh! c'est moi qui pleure, lui dis-je, en repoussant ses bras qui voulaient m'étreindre.
En ce moment, la voiture qui remontait les Champs-Élysées était éclairée par la lune; il vit mon visage couvert de larmes.
--Mon Dieu! qu'avez-vous? me dit-il, en courbant sa tête vers la mienne. Ses cheveux effleurèrent mes tempes.
Je me reculai d'un bond, et mon émotion convulsive refoulée toute la journée éclata en sanglots.
--Que pensez-vous, que sentez-vous pour moi? me dit-il, de grâce, parlez-moi!
--Vous m'avez émue, vous êtes bon et tendre, répliquai-je, mais je vous en supplie, ne m'interrogez pas et goûtons sans trouble la douceur de ce beau soir.
Comme s'il avait craint de perdre un espoir que mes larmes lui avaient involontairement donné, il fit taire son cœur, et son esprit flexible et charmant ne parut plus songer qu'à me distraire. Nous étions arrivés sous une allée du bois de Boulogne, sombre et haute, dont le long arceau se déroulait devant nous.
--Mettons pied à terre, me dit-il, l'air vous fera du bien, et nous causerons en marchant, moins contraints et moins troublés que dans cette voiture.
Je lui obéis; j'avais soif de l'air de la nuit, il me semblait qu'il me délivrerait des obsessions brûlantes du jour.
Je m'appuyais à peine sur son bras, et nous glissions comme deux ombres dans l'allée sombre et profonde. Nous arrivâmes dans une espèce de petite clairière où s'élevait une croix de pierre; c'était un lieu de rendez-vous célèbre pour les duels. Albert me fit asseoir au pied de la croix et s'assit à côté de moi; la lumière de la lune tombait à plein sur son front, et le scintillement des étoiles se jouait sur la cime mouvante des arbres qui frissonnaient au vent de la nuit. Une calmante fraîcheur courait sur tout mon être.
--Qu'on est bien ici, dis-je à Albert, ne songeant qu'à l'apaisement que je ressentais.
--Je ne connais pas, répliqua-t-il, de spectacle plus saisissant et plus beau que celui d'une nuit étoilée; dans le jour, le firmament paraît désert et vide; mais par une nuit claire le voilà qui se peuple et s'anime comme l'incommensurable cité de Dieu. On a prétendu que les découvertes modernes de la science anéantissaient l'imagination. Je pense, au contraire, que la science en s'agrandissant a agrandi les voies de la poésie; si la terre parait étroite et bornée à nos regards, depuis que nous croyons à ces mondes innombrables qui flottent sur nos têtes, quel champ pour notre âme que cette évolution sans borne qu'elle accomplit dans l'infini! Mais par cet infini même, Dieu perd, dit-on, pour nous de sa personnalité et échappe à ces myriades d'êtres infimes dont il ne saurait s'occuper, tant ils sont nombreux! Eh! qu'importe la quantité à l'infini? Dieu embrasse tout d'une étreinte facile, et nous, nous sentons mieux sa puissance en le pensant le maître de ces milliers de globes innommés que le possesseur mesquin de notre univers connu et en tous sens exploré.
Tandis qu'il parlait, Albert s'était levé, il se tenait debout sur une des marches du piédestal de la croix, la lueur de ces belles étoiles qu'il me montrait du geste caressait son front inspiré. Ainsi éclairé d'en haut, son visage était superbe; sa taille un peu grêle et petite me semblait toucher le ciel, il prenait à mes yeux les proportions et le prestige du génie.
--Parlez, parlez encore, lui disais-je, en le contemplant en extase.
Mais tout à coup il me regarda d'une façon amère et sarcastique.
--Vous êtes une prude, une femme de marbre, s'écria-t-il, vous me faites vibrer comme un instrument au lieu de m'aimer. Et me saisissant énergiquement dans ses bras, lui si faible, il se mit à courir dans l'allée sombre, en répétant d'une voix sourde: Il faut m'aimer! il faut m'aimer!
Bientôt il me déposa comme épuisé au pied d'un arbre.
--Oh! n'ayez pas peur de moi, me dit-il avec douceur, voyez, je suis à vos pieds, moi qui n'ai jamais mis le genou en terre sans y mettre le cœur.
Il y avait dans sa soumission quelque chose de si tendre que j'en fus saisie; il restait là, tremblant devant moi, comme un pauvre enfant, lui, le grand poëte tourmenté, l'implacable railleur vaincu par la passion.
J'eus un moment d'orgueil et d'ivresse.
--Vrai! vrai, vous m'aimez! lui dis je, en tendant vers lui mon visage étonné. Je sentis alors ses lèvres courir frénétiques et rapides sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche! Je lui échappai violemment et m'élançai au hasard dans les allées. J'atteignis la voiture et m'y blottis; un instant j'eus la pensée de partir sans l'attendre, mais toute mon âme se révolta contre cette tentation de dureté que me suggérait mon aveugle passion pour Léonce. Le laisser là, seul, dans la nuit, exposé à une longue marche, lui malade, attendri, aimant et cherchant encore dans la passion la vie qui lui échappait? Il me faisait donc bien peur pour que j'eusse conçu l'idée de cette lâcheté? Je l'aimais donc? Hélas! je n'aimais que l'amour, et en ce moment l'amour c'était lui!...
Cependant, il se mit à ma poursuite comme un insensé. Quand il m'eut rejointe, il s'élança dans la voiture, et secouant mes bras avec une sorte de rage, il me répétait convulsivement:
--Vous ne voulez donc pas m'aimer?
La voiture avait repris sa course dans les avenues désertes; un nuage qui passait sur la lune nous plongea dans l'obscurité. Je ne voyais plus le visage d'Albert, mais tout à coup je sentis ses larmes qui tombaient sur mes mains. À son tour il pleurait: j'eus vers lui un élan de tendresse irrésistible.
--Oh! ne pleurez pas, lui dis-je, je voudrais vous aimer.
--Je comprends votre effort et c'est ce qui me navre, répliqua-t-il. Allez, allez, je sais bien ce qui me manque pour vous attirer et vous le sentez aussi sans vous l'avouer. Vous n'êtes pas coquette et fausse vous! Non, vous suivez les aspirations de votre nature forte et vivace. Oh! cela est certain, il y a dans l'amour des lois physiques et impérieuses trop négligées par les sociétés modernes, je suis trop faible, trop grêle et trop vieilli pour vous, belle et robuste; si avais la même âme dans une stature puissante et le même cerveau sous un crâne recouvert de cheveux noirs, vous m'aimeriez? je ne suis pour vous qu'un spectre qui rêve la vie! Oh! vous avez raison, le pâle et maladif Hamlet ne saurait animer la Vénus de Milo! et en parlant ainsi, il se rejeta éperdu dans l'angle de la voiture.