Part 9
Antonia eut dès le premier jour la prétention de me modifier. J'avais quatre à cinq ans de moins qu'elle, ce qui, joint à ses penchants de protection et de prédication, lui inspirait des manières maternelles qui me gâtaient l'amour. Dans ses moments de plus vive tendresse, elle m'appelait: «Mon enfant.» Ce mot glaçait mes transports ou m'arrachait des paroles moqueuses qui la fâchaient. Alors elle allongeait sa lèvre supérieure, prenait son air le plus grave et commençait quelque discours de morale. Elle me disait qu'il fallait l'écouter; que son âge, son expérience des passions et ses méditations dans la solitude lui donnaient une juste autorité sur moi. Je sortais, ajoutait-elle, d'un monde où on se jouait de tout, où on aurait voulu continuer l'ancien régime sans tenir compte de notre glorieuse révolution et de l'ère nouvelle qu'elle avait ouverte. Mes écrits témoignaient assez de la légèreté de mes doctrines. Il était temps de songer à être utile à la cause de l'avenir, comme elle l'essayait elle-même; elle m'aimerait doublement si je la suivais dans cette voie, où les plus grands esprits contemporains l'encourageaient. Elle me citait alors quelques-uns de ses amis, écrivains nébuleux et médiocres, qu'elle traitait de sublimes philosophes! Je bâillais légèrement en l'écoutant; mais, sitôt que je la regardais, la flamme de ses yeux m'allait au cœur; je la soulevais dans mes bras, je la couvrais de baisers, en lui disant: «Aimons-nous! cela vaut mieux que tes longs discours; ou, si tu veux parler, parle-moi de la nature, décris-moi quelque beau paysage; alors tu es vraiment inspirée, plus belle et au-dessus des autres; mais ta philosophie m'ennuie; je la connais; c'est pour moi une vieillerie que ne peut rajeunir l'emphase de tes amis: les encyclopédistes en ont rebattu les oreilles de mon père; eux, du moins, étaient des esprits originaux.»
Quand je lui parlais de la sorte, elle tombait dans un froid silence. Si nous restions seuls, je finissais par rompre la glace à force de gaieté, de caresses et des plus douces câlineries que me suggéraient ma jeunesse et mon amour. Mais si un de ses doctes amis survenait pendant nos discussions métaphysiques, elle le prenait à témoin de l'infériorité de mon âme et du devoir qu'elle s'imposait de me convertir. Alors j'allumais mon cigare et je sortais pour échapper à ce fastidieux colloque. Elle m'aimait pourtant à cause de ma jeunesse et des transports qu'elle m'inspirait; mais je ne crois pas lui avoir jamais fait ressentir la suprême ivresse que je lui devais. Elle était curieuse des choses des sens, plus qu'ardente et lascive; ce qui souvent me la faisait trouver impudique dans sa froideur même. L'emportement de ma passion l'effrayait comme une force dont elle n'avait pas le secret, et très-souvent aussi elle me semblait déroutée par mon tempérament de poëte. En ce temps, chère marquise, ce tempérament de mon esprit, que les chagrins et la maladie ont assoupi, était de toutes les heures: il se traduisait diversement, mais il ne m'abandonnait jamais; il éclatait dans la volupté, dans la causerie, dans le travail; j'étais toujours le même homme, c'est-à-dire le poëte, l'être sensitif et incandescent, vibrant et s'enflammant sans cesse.
Antonia, au contraire, n'était intelligente et passionnée que par intermittences: elle déposait son exaltation avec sa plume; elle devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des raisonnements à perte de vue sur ce qu'elle appelait la dignité humaine. C'était un être tout d'une pièce, à qui je sentais que ma nature complexe échappait, et qui devait presque me dédaigner en secret. Plus tard, quand je lui ai vu louer avec une apparence de bonne foi deux ineptes poëtes ouvriers, je me suis demandé si même le côté littéraire de mes ouvrages avait été compris par elle.
Mais, je vous le répète, ces dissemblances de nos esprits, qui dès les premiers jours se produisirent entre nous, n'atténuèrent en rien mon ardent amour pour elle, et ce n'était que lorsqu'un de ses ennuyeux amis se trouvait en tiers dans nos discussions que j'avais quelque mouvement d'humeur contre elle. Un jour où elle se montra froide et formaliste comme une nonne, il m'échappa de lui dire:
--On voit bien, ma chère, que vous avez passé votre enfance dans un couvent, vous en conservez des airs de béguine que tout votre esprit et toutes vos escapades auront de la peine à vous faire perdre.
Le plus adulateur de ses amis répliqua que j'avais le langage d'un libertin, et que je ne comprendrais jamais la grandeur du sacrifice et de l'amour d'Antonia. J'aurais voulu jeter cet homme par la fenêtre, et les autres aussi, car les camarades d'Antonia, comme elle appelait ces messieurs, irritaient mon bonheur par leur vulgarité. Je souffrais de les voir interrompre selon leur bon plaisir, nos belles heures de solitude.
Antonia me reprochait mes agitations sans trêve et ce qu'elle appelait la fièvre de mon amour; je lui dû un jour:
--Quittons Paris, où l'on s'occupe trop de nous; déjà on parle de notre liaison, bientôt tout le monde la connaîtra, et les petits journaux en feront le récit pour divertir les oisifs; ne livrons pas nos cœurs en pâture aux badauds. La campagne est pleine d'attraits et les grands bois sont superbes par ces jours d'automne, partons; choisis toi-même la solitude où nous irons nous cacher.
Elle me répondit avec une franche cordialité, en m'embrassant, que j'avais là une heureuse idée et qu'il fallait la mettre en pratique des le lendemain.
Élevée à la campagne, elle a toujours eu l'amour des champs, elle s'y identifie, s'en inspire et en devient plus grande et meilleure.
Il fut décidé que nous irions sans tarder nous établir à Fontainebleau. Nous fîmes rapidement nos préparatifs, et, sans prévenir personne, nous nous échappâmes de Paris comme deux joyeux écoliers.
Une voiture de louage nous conduisit jusqu'à rentrât de la forêt; nous nous arrêtâmes devant la maison d'un garde-chasse, où nous louâmes une chambre très-propre dont de grands arbres ombrageaient la fenêtre. L'air vivifiant, la bonne odeur des bois, les aspects variés des masses de feuillages aux tons divers, nous ravissaient au réveil. Antonia, alerte et vive, aidait la femme du garde-chasse à préparer notre déjeuner; puis nous partions pour nos excursions à travers la forêt. Chaque jour c'était une exploration nouvelle de quelque partie inconnue de cette immense étendue d'arbres séculaires. Antonia avait repris, pour faire plus commodément ces longues promenades, un habit d'homme sans prétention; elle portait une blouse de laine bleue serrée à la taille par une ceinture en cuir noir. Jamais je ne la vis plus belle que dans ce simple costume; parfois, quand la marche empourprait ses joues veloutées, que son grand œil noir si intelligent s'arrêtait ravi sur un aspect du paysage et que ses cheveux bouclés s'agitaient autour de sa tête comme des ailes d'oiseau, je me précipitais vers elle, je l'arrêtais par une de ses boucles soyeuses que je pressais de mes lèvres et que je serrais entre mes dents; puis l'attirant ainsi vers moi, je la forçais à tomber dans mes bras.
Ô lits de bruyères embaumées, rayons filtrant à travers les branches, chants d'oiseaux, bruits des vents légers qui faisiez frissonner les feuilles! Rumeurs lointaines des chasseurs et des bûcherons! Étoiles qui le soir nous surpreniez dans les anfractuosités des rocs recouverts de mousse, lune claire et souriante qui me montriez sa beauté, vous savez si je l'ai aimée!
Nous étions tellement charmés de nos découvertes toujours nouvelles dans ces grands bois qui paraissaient nous appartenir, que nous résolûmes d'y pénétrer plus avant, d'y passer une journée entière et toute une nuit, couchés sur un lit de feuillage. Nous partîmes un matin par une température très-chaude, nous portions suspendus en bandoulière de petits havre-sacs renfermant des provisions. Jamais Antonia n'avait été si gaie; elle bondissait comme un chevreuil à travers les sentiers difficiles; j'avais peine à la suivre dans son élan; tantôt elle jetait les sons de sa belle voix perlée aux échos qui les répercutaient à l'infini; tantôt elle entonnait un chant rustique de son pays. Puis elle butinait toutes les plantes et toutes les fleurs sauvages qu'elle rencontrait; elle m'en disait les propriétés et les noms; elle avait fait à la campagne des études pratiques de botanique et connaissait à fond l'ingénieuse science de Linnée et de Jussieu, qu'elle poétisait par l'expression; je la regardais et l'écoutais ravi; elle était redevenue aimante, simple, bonne, vraiment grande, elle s'harmonisait avec l'immense nature. Nous fîmes une halte près d'une source qui surgissait au pied d'un rocher. Nous nous assîmes sur l'herbe fine pour prendre notre repas du matin; je la servais et j'allais lui puiser à boire dans le creux de mes mains. Le déjeuner fini, j'exigeai qu'elle fît une heure de sieste et reposât ses jolis petits pieds qui couraient si bien. Pour la bercer, je la pressai longtemps silencieusement sur mon cœur; elle finit par s'endormir, et je la regardai en extase, soutenant sa tête sur mon genou ployé. J'étais aussi un peu las de notre longue marche, mais trop agité par mon bonheur pour que le sommeil pût me gagner. Je suivais la palpitation de ses longs cils noirs sur ses joues colorées, le mouvement de son sein, et son sourire errant dans un songe; je me disais: «C'est mon image encore qu'elle caresse à son insu!» Quand elle s'éveilla, elle m'entoura de ses bras, en me remerciant du soin que j'avais pris d'elle. Nous nous remîmes à marcher, nous racontant des histoires de notre enfance. Nous nous interrompions souvent pour regarder la majesté de la forêt dont les aspects variaient à chaque instant. Vers le soir, nous arrivâmes au milieu d'un amas de rocs géants et bouleversés qui était le but de notre excursion. C'était quelque chose de grandiose et de sinistre à la fois que ces énormes blocs recouverts de mousses et de végétations, et qui semblaient avoir été disjoints par quelque lointain tremblement de terre. Des plantes robustes avaient poussé dans leurs flancs déchirés; de grands chênes montaient de leurs entrailles; parfois un filet d'eau souriait et gazouillait autour de leur base formidable; c'étaient des contrastes de force et de grâce inouïs; je disais à Antonia:
--C'est comme ta personne où le génie et la beauté s'unissent.
Je voulus gravir jusqu'au sommet d'un des rocs le plus haut, et je lui criai de me suivre: mais elle, qui jusqu'alors s'était montrée infatigable, me supplia de la laisser en bas sur un tas de feuilles mortes où elle s'était assise. Ses forces défaillaient, me disait-elle, elle m'attendrait là sur ces feuilles qui formeraient un doux lit pour la nuit. Je la plaisantais sur sa fatigue, et je montais toujours en lui répétant: «Suis-moi! suis-moi! il faut que tu voies ce que je vois, l'horizon est splendide! Viens! viens, est-ce qu'on sent la lassitude quand on aime!»
Le crépuscule disparaissait et faisait place à la nuit; quelques étoiles se levaient, et le disque de la lune se dessinait pâle sur l'étendue des cimes vertes; devant moi les dernières bandes de pourpre du soleil couchant s'étendaient en lignes enflammées; elles projetaient sur ma tête des lueurs d'incendie. Antonia m'a dit, plus tard, que je semblais marcher à travers le feu et que mes cheveux blonds rayonnaient comme la chevelure d'une comète.
--Accours donc! je le veux, je t'attends! lui criais-je toujours transporté par le spectacle qui s'agrandissait sous mes yeux, à mesure que je montais. En tous sens, partout, jusqu'au plus lointain horizon s'étendait la forêt verte diaprée de teintes jaunes et rouges, paraissant aussi vaste que le ciel qui la recouvrait. J'étais parvenu au point culminant du roc et j'y avais trouvé une cavité ovale, espèce de demi-grotte formant comme une alcôve tapissée de mousse noire.--J'ai un gîte pour la nuit, criais-je à Antonia, rejoins-moi, je t'en supplie! et je m'assis immobile au bord de cet enfoncement, la regardant venir. Elle s'était levée comme à contre-cœur et gravissait lentement le roc ardu que j'avais franchi si vite: parfois, elle s'arrêtait, regardait autour d'elle, faisait encore quelques pas, puis s'asseyait comme épuisée. Ma voix la stimulait, j'aurais voulu la soulever d'un souffle jusqu'à moi, et, cependant, je n'allais pas vers elle pour l'aider; je me disais; «Si je la rejoins, elle me forcera à descendre et ne voudra plus monter.» Il me semblait que nous serions si bien, si loin du monde à cette place que je venais de découvrir, que j'étais moins occupé de sa fatigue que du ravissement que je voulais lui faire partager. En se traînant, peu à peu, elle arriva sur l'avant-dernier plateau. Alors, je me courbai, je tendis mes deux bras à ses petites mains et je la hissai jusqu'à moi. Je l'étreignis sur ma poitrine, et la soutenant la tête renversée, la face au ciel et ses beaux yeux tendus vers le firmament, je lui dis:
--Regarde, quelle tranquillité! quelle solitude! quel silence! quel oubli délicieux de tout ce qui n'est pas nous!
Pas un souffle d'air ne troublait ce calme imposant, pas une rumeur ne se faisait entendre; la terre en s'endormant paraissait s'immobiliser. La nuit devenait plus noire et les étoiles plus vives; Antonia était très-pâle et frissonnait dans mes bras.
--Je suis bien lasse, me dit-elle, et il me semble que j'ai froid.
--Je vais te coucher dans notre abri, répondis-je, je te couvrirai de mes habits et en te reposant tu regarderas la double étendue du ciel et de la forêt.
Je la portai doucement, comme une mère fait d'un enfant endormi, dans la cavité tapissée de mousse sombre. Mais, à peine y fut-elle étendue, qu'elle s'écria:
--Oh! j'ai peur ici, on dirait que tu me mets dans une bière recouverte d'un drap noir!
--Peur! répliquai-je, peur! quand je t'étreins sur mon cœur et que je t'aime, tu aurais donc peur de mourir avec moi? Eh bien, si Dieu m'écoutait, moi, je voudrais, vois-tu, que cette nuit fût pour nous la dernière; là, près de toi, finir la vie, m'endormir radieux, jeune, satisfait, aimant et aimé avant que l'âge n'ait glacé notre âme, avant que la lassitude ou l'infidélité n'ait flétri notre bel amour, avant que le monde ne nous ait séparés. Oh! dis, chère âme, veux-tu que ce jour soit notre dernier jour? précipitons-nous de ce roc, cœur contre cœur, et si étroitement enlacés qu'on ne pourra nous séparer dans la tombe?
En parlant ainsi, fou d'amour et altéré d'infini, je l'inondais de caresses et de larmes; je la soulevai dans mes bras et la pressai d'une si forte étreinte, tout en marchant vers le bord du roc, qu'elle poussa un cri aigu plein d'effroi; elle se débattit dans mes bras, me repoussant des pieds et des mains avec frénésie et une sorte de haine. Elle parvint à se dégager.
--Je ne veux pas mourir! me dit-elle, et, sans écouter mes supplications, elle se laissa glisser jusqu'au pied du roc; je me précipitai sur ses traces, et, quand je l'eus atteinte, je m'agenouillai devant elle, et lui demandai pardon de la terreur que lui avait causé mon amour.
Amour si grand et si vrai, qu'un instant j'avais songé à le perpétuer par la mort!
--Ces extravagances sont criminelles, me dit-elle assez durement, et l'amour tel que vous l'entendez est une absorption et un égoïsme que Dieu doit punir. Nous vivons ici comme des enfants pervers, sans frein, sans croyance, nous repaissant de nos sensations et oubliant l'humanité qui souffre; oubliant même le travail qui est notre devoir et notre moralisation; dès demain je veux changer ce genre de vie et revenir à la raison.
--Oh! froide, froide femme, m'écriai-je, tu es donc semblable à toutes les autres femmes, quand elles n'aiment pas ou qu'elles n'aiment plus? Elles tiennent toutes le même langage; toutes se parent de cette apparence morale: c'est toujours l'immolation des passions à la vertu; elles nous flagellent sans pitié avec une abstraction ou un dévouement sacré et nous avons l'air impie en leur résistant. Je me souviens qu'une jeune comtesse rompit avec moi sous prétexte que je n'allais pas à l'église et qu'elle ne pouvait garder pour amant un homme qui ne croyait pas au même Dieu qu'elle! Une autre, le jour où son mari fut nommé pair de France, me déclara qu'elle n'oserait plus donner au monde, dans, cette haute région, le scandale de notre amour! Une troisième, qui avait abandonné ses enfants pour se jeter dans mes bras, se sentit un beau matin prise de remords et me quitta pour... un autre amant; une quatrième trouva que mes assiduités pouvaient nuire au mariage d'une jeune sœur dont elle était jalouse!
--Assez, assez, s'écria Antonia en m'interrompant avec colère, n'allez-vous pas faire passer devant moi le défilé de vos amours, et croyez-vous que j'ignore quel assemblage de femmes vous avez aimé?
--J'ai aimé du moins, repartis-je, et vous, dont je ne suis pas le premier amant, qu'avez-vous donc ressenti, puisque la passion vous épouvante? Quel était l'instinct de tourmenteur qui vous poussait dans vos curiosités malsaines?
Tandis que je parlais, elle s'était mise à marcher d'un pas rapide, et cherchait à découvrir à travers la forêt la route que nous avions prise en venant; je la suivais machinalement; ma force était brisée, mon cœur n'avait plus de ressort.
Quand je fus auprès d'elle:
--Chère Antonia, lui dis-je, en la forçant de s'appuyer sur mon bras, cessons cette vaine querelle; nous sommes partis ce matin si joyeux et si épris! Suffit-il donc de quelques heures pour changer le bonheur en amertume, nos ravissements en récriminations et nos caresses en injures? Non, non, ce n'est pas nous qui avons parlé, c'est quelque esprit malfaisant de la forêt dont nous avons troublé la solitude; arrête-toi, tu n'en peux plus; vois comme nous serons bien là sous ces grands arbres qui forment un arceau sombre, je vais réunir des mousses et des feuilles pour t'en faire un lit.
Je voulus l'embrasser et l'entrainer à la place que je lui désignais; elle me résista et me dit avec une fermeté douce:
--Je ne veux pas dormir ici, j'y aurais peur!
--Peur de quoi? m'écriai-je, peur de moi qui mourrais mille fois pour te défendre et te garder! Oh! c'est qu'alors tu ne m'aimes plus!
--Revenez donc à vous, Albert, reprit-elle avec le même ton calme; est-ce que je vous quitte? Est-ce que nous ne regagnons pas ensemble la maison pour nous y reposer? Pourquoi m'en vouloir si ce bois incommensurable, si le ciel qui s'assombrit et le vent qui commence à rugir dans les branches, comme des voix de bêtes fauves, me causent un peu de terreur? Après tout, je suis une femme, ajouta-t-elle, comme laissant échapper l'aveu d'une faiblesse feinte, et, se pressant contre moi, elle ajouta:
--Allons, allons, marchons plus vite et nous serons bientôt dans notre bon gîte.
--Nous avons pour trois heures de marche, répliquai-je; la nuit devient tout à fait noire, plus d'étoiles, plus de lune, comment nous diriger? Vois ces gros nuages qui roulent là-bas, on dirait qu'un orage va éclater.
--Eh! ce sera beau, reprit-elle, plus tard nous le décrirons dans un livre!
--Tu n'as donc plus peur, lui dis-je, alors restons ici: voilà justement la cabane abandonnée d'un bûcheron qui nous servira d'abri.
--Non, je veux dormir dans mon lit et travailler dès demain, je te l'ai dit.
--Oh! oui, repris-je ironiquement, travailler à heures fixes et réglées comme la couturière et le laboureur qui font le même nombre de points et de sillons par jour! Oh! ma pauvre Antonia, tu oublies que nous autres poëtes nous sommes un peu le lis de l'Écriture: nous filons et tissons notre trame quand il nous plaît, nous travaillons sous l'œil de Dieu et non attelés à quelque mécanique humaine! Regarde donc ce grand frêne dont les branches touchent le ciel: est-ce qu'il a poussé régulièrement taillé et dirigé par la main des hommes? Non; il s'est répandu de lui-même et a monté librement dans l'espace. Sa sublime végétation n'a eu pour auxiliaire que les étoiles et le soleil! Soyons libres comme cet arbre, sentons et aimons; nos œuvres un jour en seront plus belles.
Elle semblait ne pas m'entendre et marchait toujours en m'entraînant en avant.
Cependant de grosses gouttes de pluie tombaient avec un bruit de grêle sur l'épaisseur des feuilles. Quelques coups de tonnerre lointain se faisaient entendre, l'orage menaçait d'éclater et de nous inonder.
--Allons donc plus vite, me répétait Antonia comme une sentinelle avancée qui donne un mot d'ordre.
--Le jour se levait, un jour blafard et gris, quand nous atteignîmes la maison du garde-chasse. Quel retour, mon Dieu! Nous avions nos chaussures déchirées, nos pieds et nos mains en sang, nos habits tachés de boue et ruisselants d'eau. On eût dit d'un convoi de soldats blessés qui le matin seraient partis pleins d'entrain pour combattre et triompher!
On nous fit un grand feu flambant, Antonia harassée de fatigue se mit au lit et s'endormit d'un long somme.
Moi je la regardais dormir en frissonnant: mes dents claquaient et mon cerveau était en flammes. Durant cette insomnie de la fièvre je repassais à travers la forêt, je revoyais la cabane du bûcheron où elle n'avait pas voulu s'arrêter, et je me disais: «Cette nuit aurait pu être si belle et si douce pourtant!»
Et dire que lorsqu'elle a parlé de cette nuit à ses amis, elle a prétendu que j'avais été fou pendant plusieurs heures; fou à la faire trembler pour sa vie! Ô pauvres âmes de poëtes avides de l'infini dans l'amour, vous ne serez donc jamais comprises?
Après huit heures de sommeil, Antonia s'éveilla. Elle fut épouvantée de ma pâleur et de la contraction de mes traits. Me voyant assis au bord du lit, elle s'écria:
--Tu n'as donc pas dormi?
--Non, lui dis-je, je t'ai regardée; tu étais bien belle et bien calme, cela m'a reposé de te voir ainsi.
--Mais tu as la fièvre, reprit-elle, en serrant mes mains brûlantes dans les siennes, il faut rester couché; je vais te guérir. Quelle inerte égoïste je suis d'avoir pu dormir tandis que tu souffrais!
Elle se leva à la hâte, m'enveloppa de couvertures chaudes, me fit de la tisane et me prodigua mille soins, avec sa tendresse tranquille et silencieuse. Elle fut pour moi, ce qu'elle était naturellement pour tous, une excellente femme d'un dévouement et d'une bonté inépuisables; mais la sensibilité ardente, cette inspiration spéciale et exquise qui devine les blessures cachées; la sensibilité qui est au cœur ce que le génie est à l'esprit, je doute qu'elle l'ait jamais comprise.
Je finis par m'endormir sous le magnétisme de son doux et calme regard. Ma fièvre cessa la nuit suivante, et deux jours après j'étais sur pied.
Tout en me soignant, Antonia avait refait le paquet de notre mince bagage, payé notre hôte et tout disposé pour notre départ.
--Nous retournons à Paris dans une heure, me dit-elle en riant, tandis que je m'habillais.
--Eh! quoi, si vite? N'étions-nous pas bien dans cette chère retraite. Qu'as-tu donc? Je devine, tu veux me quitter! Et je l'enlaçai dans mes bras comme pour la retenir et l'enchaîner.
--Tu seras donc toujours enfant et soupçonneux, me dit-elle. Nous partons, parce qu'une absolue solitude nous est mauvaise à tous deux, mais je ne te quitte pas.
--J'entends; nous retournons à Paris retrouver tes amis qui m'ennuient et le monde qui nous espionne.
--Non, reprit-elle, si tu veux nous voyagerons, nous irons en Italie, nous serons seuls aussi, mais nous aurons pour compagnons et pour escorte les monuments, les vestiges des grandes civilisations, tout ce qui enflamme l'esprit, vivifie le talent et arrache le cœur aux brouillards de la solitude et aux subtilités de la passion. Ici nous ressemblions un peu trop à deux condamnés de l'amour mis en prison cellulaire dans une forêt.
Sans m'arrêter à ces dernières paroles, je l'embrassai avec ravissement; elle ne me quittait pas, et nous visiterions ensemble cette terre d'Italie qui est restée la patrie idéale des artistes et des poëtes!
XII