Lui: Roman contemporain

Part 12

Chapter 123,914 wordsPublic domain

J'avoue que je l'aurais envoyée à tous les diables; elle commençait à me faire sentir le joug du logis. Le mauvais côté des associations intimes et coutumières de l'amour, c'est d'engendrer bientôt tous les soucis et toutes les chaînes du mariage. Il faut voir sa maîtresse chez elle, à ses heures, et n'apparaître soi-même à ses yeux aimés qu'en fête et en santé et lorsque son cœur et ses lèvres nous désirent. Ne voulant pas m'exposer à un nouveau sermon d'Antonia qui aurait amené une querelle plus vive, je la laissai déjeuner seule et j'allai me faire servir dans un restaurant de la place Saint-Marc, une friture et du chocolat. Je n'avais plus dans ma poche que deux louis; j'en changeai un pour payer mon déjeuner et acheter des cigares. Tandis que je fumais sous les arcades, j'aperçus la petite Africaine des jours précédents; elle n'accompagnait pas sur le tambour la danseuse à jupe pailletée; l'instrument silencieux était placé à côté d'elle, pendant qu'assise au soleil, à peine vêtue d'une pauvre robe d'indienne brune, elle raccommodait sa tunique jaune à clinquants d'or. C'était pitié de voir la loque qui la couvrait tristement, et l'oripeau qu'elle reprisait avec soin et qui devait faire sa parure. Je m'arrêtai à la regarder, et quoique je fusse posé obliquement et presque derrière elle sous un arceau, quelque chose parut l'avertir que j'étais là. Elle tourna la tête, arrêta ses yeux sur moi, et ne les en détacha plus. J'allais m'éloigner pour échapper à cette étrange créature, quand tout à coup il me sembla que son regard renfermait une prière: j'envoyai la main à ma poche, j'en tirai mon unique louis en lui disant en italien:

--Pour t'acheter une robe.

--_Si, signor, e grazie_, répliqua-t-elle, et elle joignit ses deux petites mains brunes les élevant vers moi en signe de bénédiction.

Je m'éloignai rapidement pour fuir sa reconnaissance, et j'entrai au palais ducal: j'y allais presque tous les jours admirer les tableaux et les plafonds des grands peintres de l'école vénitienne. À force de les considérer, j'en arrivai à rendre la vie aux personnages allégoriques, à ceux de l'histoire, et aux belles figures de femmes qui ont vécu, aimé, et semblent vivre et aimer encore, car l'art les a préservées de la mort. Les dieux de la fable, les héros et surtout ces femmes souriantes d'immortalité, ouvraient à mon imagination les champs sans limites de la fantaisie. Tantôt c'était une posture guerrière qui ranimait tout à coup devant moi la mêlée homérique d'une bataille antique; tantôt un détail de costume, un pli de vêtement, qui faisaient errer ma pensée des robes de brocard des patriciennes aux péplums des jeunes Grecques qui suivaient les Panathénées.

Ce jour-là je m'oubliai longtemps dans cette compagnie de tous les âges et de toutes les civilisations. Vers la nuit, je me souvins que j'avais promis de me rendre au théâtre, pour entendre Stella dans son nouveau rôle. Je songeai aussi que je devais souper sans rentrer au logis. Quant à Antonia je ne voulais pas y penser, mais je sentais son souvenir au fond de mon cœur, comme un poids naturel et douloureux. Je soupai rapidement dans le même restaurant où j'avais déjeuné le matin, et comme en sortant je retraversais la place Saint-Marc éclairée par des réverbères, je vis dans un point lumineux la fille au tambour, vêtue d'une tunique rouge à paillettes d'argent; dans ses noirs cheveux nattés riaient et sautillaient des grelots de corail. Elle était presque belle dans ce costume qui la rendait fière et hardie; au lieu d'accompagner la baladine de la veille c'était elle qui dansait avec agilité et élégance; elle avait saisi les castagnettes qui claquaient en cadence dans ses doigts. Tout à coup elle me vit, et laissant là sa danse et les spectateurs en suspens, elle s'approcha vers moi en secouant sa belle robe et en criant qu'elle me la devait.

Je lui répondis qu'elle dansait à ravir. Une pensée me vint subitement:

--Voudriez-vous être engagée au théâtre? lui dis-je.

--_Jesu Maria!_ fit-elle, comme en extase à cette idée.

--Cela vous ferait donc bien plaisir?

--Oh! oui, serais-je la dernière des figurantes, répliqua-t-elle, j'aurais du moins mon pain assuré et de quoi me faire respecter.

La fin de sa phrase me fit rire.

--Vous croyez donc, lui dis-je, qu'on respecte beaucoup ces dames?

--C'est chez moi qu'on me respecterait, reprit-elle; le maître me traite mal et ne m'épouse pas plus que mes camarades, quoiqu'il me l'ait promis. Mais si je gagnais seulement deux ou trois sequins par mois au théâtre, il m'épouserait et je mettrais bien vite hors de chez lui toutes les autres. Elle me conta alors comment, ainsi que cinq ou six petites danseuses ou saltimbanques de la _Piazzetta_ et de la place Saint-Marc, elle composait une sorte de harem à un robuste marchand algérien qui vendait des pastilles du sérail:

--Mais je suis sa première femme, me dit-elle avec orgueil, il m'a amenée de là-bas, tandis que les autres il les a ramassées sur le pavé de Venise.

--Et lui êtes-vous fidèle? repris-je en riant.

--Oui, quand la misère et la rage ne sont pas les plus fortes, _ma_, signor, le théâtre! le théâtre! et je deviendrai une brave femme tranquille qui aimera bien ses enfants.

J'ai toujours remarqué que la femme la plus tombée aspirait à sa réhabilitation.

Je la quittai en lui promettant de m'occuper d'elle. J'achetai avec mon dernier écu un gros bouquet et je me rendis à l'opéra. J'avais ma place dans la loge du consul; j'y étais à peine que, l'amant de la _prima donna_ entra et vint à moi tout ému.

--Ah! monsieur, me dit-il, la fureur de Zéphira ne connaît plus de bornes; elle prétend que Stella a mêlé un philtre au vin qu'elle lui a fait boire hier en soupant, que ce philtre l'a rendue sotte et brute et vous a éloigné d'elle; elle se vengera, dit-elle, et je redoute qu'à l'heure qu'il est, elle ne monte une cabale contre ma chère Stella. Je vous en prie, avant que la toile ne se lève, allez dans la loge de Zéphira essayer de l'apaiser. Offrez-lui même ce bouquet destiné, je le devine, à mon amie. Vous lui éviterez des coups de sifflets que toutes les fleurs de Venise ne pourraient étouffer.

J'obéis au jeune Vénitien et décidé à jouer un rôle, j'entrai gaiement dans la loge de Zéphira. Elle devint pourpre en m'apercevant, et pour éloigner le seigneur Luigi, son amant, elle lui ordonna d'aller lui quérir des oranges confites. Aussitôt que nous fûmes seuls, elle me demanda impétueusement pourquoi je l'avais abandonnée la veille.

--Vous dormiez si bien et avec tant de grâce, signorina, que vous m'avez semblé en ce moment une divinité de l'Olympe, je me suis senti indigne de vous, moi simple mortel, et je me suis retiré respectueusement en tremblant pour attendre vos ordres.

Je savais que le langage élogieux et un peu amphigourique plaisait toujours aux courtisanes.

Zéphira minauda.

--Mais, me dit-elle ensuite avec une sorte de finesse, vous voilà pourtant sans que je vous aie appelé.

--Voulez-vous que je sorte, répondis-je d'un air soumis.

--Non, car je vous attendais. Et elle ajouta plus bas: Je vous désirais. Ce beau bouquet que vous avez là, ajouta-t-elle, est sans doute pour Stella?

--Vous voyez bien que non, puisque je l'apporte ici.

Elle s'en saisit et le baisa follement en s'écriant:

--Oh! les beaux myrtes!

Je n'avais pas remarqué que ce bouquet se composait de myrtes et d'œillets blancs. Le comte Luigi rentra, tandis que Zéphira me disait:

--Trouvez-vous pendant l'entr'acte dans les coulisses, à la loge de Stella.

--J'espère que vous allez l'applaudir et la traiter en bonne camarade, répliquai-je tout haut.

--Oh! soyez tranquille, je lui réserve une pluie de bouquets, mais je garde celui-ci, ajouta-t-elle à voix basse.

Je la quittai sous prétexte que le consul m'attendait.

--À tantôt, me dit-elle comme je sortais.

--Oui, après le triomphe de Stella, répondis-je.

Dès le premier acte, le succès de la _prima donna_ fut immense, on lui fît des ovations à l'italienne, sonnets et couronnes pleuvaient sur sa tête. Zéphira tint parole, elle acclama Stella, lui battit des mains et lui jeta des fleurs. À chaque entr'acte, elle alla la féliciter et l'embrasser dans sa loge. Elle m'y trouva, ce qui la rendit encore plus expansive et plus tendre pour sa camarade. Elle voulait le soir même, improviser une fête chez le comte Luigi pour célébrer la réussite de Stella.

Et comme elle insistait auprès de son amie pour me décider à venir à cette fête:

--Toi seul tu peux entraîner le signor Francese, repartit la _prima donna_ en riant.

Je répondis que je ne disconvenais pas de cet empire; mais qu'un vieux parent malade m'attendait, et qu'avant quelques jours je ne serais pas libre.

À ces mots, Zéphira s'élança vers moi, et je crus qu'elle allait me griffer de ses jolis doigts. Elle s'écria qu'elle comprenait bien que tout ce que je disais était un prétexte et que je ne voulais ni l'aimer ni la voir.

Je répliquai galamment que mon unique désir était de passer ma vie auprès d'elle, et que, pour nous lier, dès ce soir j'allais lui demander un service. Je lui parlai alors de la petite danseuse du Maroc et de son ambition théâtrale. Comme je l'assurai que l'Africaine n'était pas belle, elle me promit de la recommander le soir même à l'_impresario_ qui devait la reconduire dans sa gondole.

--Je n'y mets qu'une condition, ajouta-t-elle, c'est que vous viendrez dans trois jours à la fête que je donnerai.

--Non, dans huit jours, répliquai-je; car l'oncle que je soigne est fort malade. Dans huit jours il sera guéri, vous aurez fait débuter la pauvre danseuse et je serai tout à vous, belle Zéphira.

Elle trépignait d'une jambe tout en balançant l'autre horizontalement. Je serrai le bout de son pied, chaussé de satin nacarat, puis, sans vouloir rien entendre, je m'aventurai dans le dédale des coulisses.

Je trouvai sous le péristyle du théâtre le consul de France. Il m'attendait, me dit-il; il offrait le soir même un _media-noche_ à quelques Vénitiens et à quelques étrangers de distinction; leur compagnie me plairait et tous seraient heureux de me connaître. Il n'y aura pas de femmes, ajouta-t-il; ainsi vous pouvez venir sans déplaire à votre belle amie.

Je suivis le consul. Aussi bien, pensai-je, à quoi bon rentrer au logis avant le jour, puisque je trouverai la porte d'Antonia close?

Une vingtaine d'hommes étaient déjà réunis dans le salon du consul quand nous y arrivâmes. Quelques-uns étaient assis à des tables de jeux; d'autres, debout, causaient, en groupes, musique ou politique, plusieurs fumaient, accoudés aux balcons des fenêtres ouvertes. Le consul me présenta à ses amis. Nous échangeâmes quelques paroles cordiales, puis je me plaçai machinalement devant une table de jeu, cédant à l'instinct qui me poussait à m'étourdir. Comme je mêlais les cartes, je me souvins qu'il ne me restait pas un franc dans la poche: il n'était plus temps de me lever. J'appelai le consul et lui dis:

--Vous m'avez tantôt enlevé du théâtre sans me permettre de rentrer chez moi, et je m'aperçois que je n'ai pas ma bourse.

Il me remit cinquante louis.

Je ne suis joueur que par occasion, c'est-à-dire qu'il faut que le jeu vienne à moi et que je ne vais jamais au jeu; mais si je rencontre par hasard, comme ce soir-là, une table et des cartes, un partenaire riche et passionné, calme en apparence, gagnant sans ivresse, et sachant perdre sans sourciller, cela m'aiguillonne: alors je joue comme je travaille, avec la fièvre, nerveusement et dans une sorte de volupté âpre. Ce soir-là, l'absorption du jeu me parut délicieuse; elle me fît oublier jusqu'à Antonia: je jouais d'ailleurs avec une persistance de chance heureuse et de coups habiles qui semblaient tenir de la magie. Vers deux heures du matin, quand un domestique du consul vint avertir Leurs Seigneuries qu'elles étaient servies, j'avais gagné cent louis au noble Vénitien qui me faisait vis-à-vis. Je lui dis que je serais prêt à lui donner sa revanche en sortant de table. Il me répondit gaiement qu'après le vin de Chypre nous ne songerions plus qu'à dormir; mais que si je voulais bien lui faire l'honneur de visiter un soir sa galerie de tableaux, il m'offrirait de recommencer la partie.

Nous étions à peu près trente hommes assis autour d'une table splendidement servie. Quoiqu'il n'y eût pas de femmes, on commença par parler d'elles. L'amour s'introduit partout où une fête se donne: quand il n'est pas en action, on se le raconte. Quelques jeunes gens firent le récit des dernières aventures galantes qu'ils avaient recueillies. Mais deux peintres et un poëte qui étaient là élevèrent bientôt la conversation jusqu'à l'art, cet amour idéal des grandes âmes. L'un d'eux s'écria: «L'art est d'ailleurs pour nous une question de patriotisme: que serait l'Italie moderne sans la poésie, la peinture et la musique? Notre gloire à nous c'est la Renaissance et les génies épars qui n'ont cessé d'en perpétuer l'écho jusqu'à nos jours. Si l'Italie vit encore et garde son nom dans le monde, elle ne le doit point à la nation, mais à quelques grands hommes qu'elle produit comme pour protester contre son néant.»

--L'art nous énerve en berçant notre orgueil d'une gloire apparente, s'écria amèrement un noble Vénitien, ami du comte Confalonieri. Notre histoire aussi et le rôle qu'a joué Rome dans l'antiquité nous montent au cerveau. C'est une ivresse décevante d'où sort l'inertie. Malheur aux peuples qui ne vivent que du souvenir de leur grandeur passée! ils perdent bientôt la vie active des nations et se décomposent dans l'oubli. «Il vaudrait mieux,--c'est Byron qui l'a dit en pleurant sur Venise,--que le sang des hommes coulât par torrents que de rester stagnant dans nos veines tel qu'un fleuve emprisonné dans des canaux. Plutôt que de ressembler à un malade qui fait trois pas, chancelle et tombe, il vaudrait mieux reposer, avec les Grecs aujourd'hui libres, dans le glorieux tombeau des Thermopyles, ou du moins fuir sur l'Océan, être dignes de nos ancêtres et donner à l'Amérique un homme libre de plus.»

--C'est trop vite désespérer de notre avenir, s'écria un jeune carbonaro échappé à la proscription. J'ai tâté en secret le pouls à l'Italie, et je vous assure qu'elle vit. Elle n'est point semblable à la Grèce, que Byron compare à une faible jeune fille morte. Non, l'Italie se lèvera dans sa force comme une de ces belles guerrières de la _Jérusalem délivrée_. Mais il faut que la France la regarde en sœur et non en ennemie.

Et, se tournant vers moi, il ajouta:

--Vous, monsieur, qui êtes l'ami du jeune prince appelé à gouverner la France, pensez-vous qu'il soit intelligent, généreux et libéral autant qu'on nous l'a dit?

--Je vous suis garant, répondis-je en élevant la voix, que rien de ce qui est noble ne lui est étranger, et que rien de ce qui est grand ne le sera à son règne. Je vous demande, messieurs, de lui porter un toast et d'y associer la France et l'Italie. Dès demain je lui écrirai votre sympathie.

Le consul leva le premier son verre, et nous bûmes tous à ce prince aimé qui devait vivre si peu.

Malgré la vivacité d'une causerie qui changeait à chaque instant d'objet, les vins mêlés, la saveur des mets et les heures dérobées au sommeil, dont nous sentions l'influence, commençaient à nous engourdir. La conversation devint moins générale, et bientôt chacun ne parla plus qu'à son voisin de table. J'avais à ma gauche un aimable érudit de cinquante ans, qui avait la plus belle bibliothèque de Venise: des documents inédits et les chroniques les plus rares sur l'histoire publique et privée des hommes célèbres de Venise s'y trouvaient réunis.

--En les parcourant, me disait mon interlocuteur, vous verrez revivre nos doges, nos magistrats, nos généraux, nos artistes, nos aventuriers et nos courtisanes.

Je lui répondis que je profiterais au premier jour de son offre attrayante.

Quoique les rideaux de brocard des fenêtres eussent été hermétiquement fermés, chaque fois que les laquais de service ouvraient les portes une large raie de lumière se projetait sur nous; elle venait d'une terrasse où le jour naissant éclatait. Bientôt quelques rayons de soleil se glissèrent à travers cette ligne opaque et blanche. Plusieurs convives dirent, avec un léger bâillement, qu'il était temps de se retirer. Nous nous levâmes tous et nous regagnâmes, un peu chancelants, les gondoles qui nous attendaient.

Quand je rentrai dans ma chambre, j'avoue que je ne songeai qu'à dormir, sans me préoccuper d'Antonia. Mais je vis avec surprise que la porte de communication entre nos deux chambres était ouverte. Je me précipitai, plein d'effroi, dans la chambre d'Antonia, craignant qu'elle ne fût malade ou sortie, partie peut-être?

Je la trouvai tranquillement assise devant la table, où elle écrivait; elle venait de se lever et recommençait à travailler. Son teint était reposé, ses noirs cheveux à peine liés, s'échappaient en boucles sur ses tempes, ses yeux brillaient de toute la flamme de l'inspiration ou peut-être d'une colère concentrée. Sa robe de chambre, dénouée, laissait à nu ses bras, son cou et une partie de ses épaules. Elle me parut si belle et si digne dans cette attitude du travail et de la solitude que, poussé par un invincible attrait, je m'agenouillai près d'elle et l'embrassai. Elle me laissa faire, mais sans me rendre mes caresses: elle me regardait tristement et avec froideur.

--J'avais pensé, en trouvant la porte ouverte, que la paix était faite, lui dis-je, et voilà que je te trouve comme un bloc de glace.

--J'ai ouvert cette porte, reprit-elle, pour vous donner un conseil; vos traits sont altérés, vous êtes d'une pâleur effrayante et vous ne résisterez pas à cette vie de dissipations, et peut-être de débauches; puis vous devez manquer d'argent. Je me demande qui est-ce qui vous héberge et vous nourrit quand vous passez les jours et les nuits loin d'ici. De deux choses l'une: ou vous vous endettez, et c'est une folie indigne d'un pauvre artiste; ou les autres payant pour vous, et c'est alors une humiliation indigne d'un gentilhomme. Je vous en conjure, Albert, renoncez à ce genre de vie, je ne dirai point par amour pour moi, car votre conduite me prouve que vous ne m'aimez pas, mais par respect pour la dignité humaine. Si je cesse d'être votre maîtresse, je resterai toujours votre mère, Albert, et j'ai dû vous parler comme je parlerais à mon fils.

--Grand merci, lui dis-je en éclatant de rire, je vous ai écoutée sans vous interrompre, et si vous voulez bien à votre tour m'accorder cinq minutes d'attention, vous pourrez juger que dans votre petit discours maternel, très-peu tendre et encore moins charitable, vous m'avez fort gratuitement accusé d'indélicatesse, de dissipation et même de débauche. Je lui fis alors le récit circonstancié et véridique de l'emploi de ma journée et de ma nuit.

--Si vous aviez consenti à m'accompagner, poursuivis-je, vous n'auriez pas tout à fait perdu votre temps, en voyant et en entendant la belle _prima donna_. Elle aurait pu vous fournir, pour un de vos romans, un type de femme artiste, simple, grande et aimante. Cette figure serait très-sympathique, je vous assure, pourvu que vous n'eussiez pas la prétention de l'embellir en ajoutant à ses qualités naturelles des aspirations humanitaires! Je prononçai ces deux mots en ouvrant démesurément la bouche, ce qui produisit un bâillement involontaire.

--Allez donc dormir, s'écria Antonia dépitée.

--Je n'ai plus que deux phrases à vous dire, repris-je, puis j'irai faire un long somme. Ma nuit passée chez le consul, en compagnie de nobles Vénitiens, m'a plus éclairé sur Venise et son histoire que bien des lectures solitaires. La vieille comparaison est toujours vraie, ma chère, le poëte est comme l'abeille, il butine sans effort et en se jouant les sucs dont il compose son miel. J'ai donc enrichi mon esprit, comme vous auriez pu enrichir le votre durant ces heures en apparence si oisives; et pour dernier argument en faveur de la manière raisonnable dont je mène la vie, voici cent louis qu'un bienfaisant hasard m'a fait gagner cette nuit très-prestement et très à propos à un opulent Vénitien; prenez-en la moitié pour remplir votre bourse, que vous me reprochez si souvent de laisser vide,--et en parlant ainsi, j'alignai cinquante louis sur une des feuilles du manuscrit d'Antonia; elle secoua la page avec colère et fit jaillir les pièces d'or sur le parquet.

--Il ne vous manque plus que de devenir joueur; avant peu vous partagerez vos nuits entre les tripots et cette petite saltimbanque africaine.

--Elle a ton regard Antonia, et c'est pourquoi elle me plaît, répondis-je du seuil de la porte qui séparait nos deux chambres. Allons, ma chère, viens me bercer dans tes bras ou trêve de tes sermons qui tombent sans fruit sur un homme endormi.

--Que Dieu vous sauve, moi j'y renonce, répliqua-t-elle sous forme de péroraison.

Jugeant à cette intervention de Dieu (dont les écrivains romantiques abusent par trop, soit dit en passant), qu'elle ne m'accorderait pas le plus petit baiser; je fermai la porte et me mis au lit.

Mon sommeil fut long et réparateur. Antonia qui à la réflexion redevenait toujours une bonne et cordiale femme, rendit la maison silencieuse afin qu'aucun bruit subit ne m'éveillât.

Je ne me levai qu'à une heure et je fus charmé de voir qu'elle m'avait attendu pour déjeuner dans notre salon qui donnait sur le quai des Esclavons.

Je ne la regardais pas même, craignant d'être troublé par sa beauté toujours nouvelle pour moi, et, afin d'éviter tout orage et de ne plus irriter son humeur, je lui racontai d'un ton libre d'intéressantes particularités sur Venise que m'avaient apprises les hôtes du consul; elle parut m'écouter avec intérêt et lorsqu'elle me vit prêt à sortir, elle me dit:

--Reviendras-tu souper ce soir?

--Oui, répondis-je, si après tu consens à te promener un peu au loin; nous irons à Saint-Nicolas du Lido.

--Encore! répliqua-t-elle avec impatience, tu ne peux donc pas attendre que je sois délivrée du poids de mon cerveau.

--J'attendrai tant qu'il te plaira, repris-je' en affectant une indifférence par laquelle j'espérais faire naître sa jalousie et réveiller son amour.

Mais non, elle reprit sa pose impassible en me regardant partir et comme je montais en gondole, je la vis à la fenêtre fumant avec tranquillité.

Je me trouvais bête et décontenancé; je me demandai à quoi me servaient mon imagination et ma jeunesse si elles étaient sans pouvoir sur la volonté de cette femme obstinée. Je me promis bien, du moins de ne plus donner à son paisible orgueil le spectacle de mon agitation, et je me jurai de renfermer mes angoisses sous la double dignité du calme et du silence. Mais quand le cœur en arrive à cette contrainte que devient l'amour?

Tout entier à mes sensations personnelles, je n'avais pas songé à traverser la place Saint-Marc pour remettre à la pauvre danseuse ma carte sur laquelle j'avais écrit l'adresse de Zéphira. Je me reprochai mon oubli et revins sur mes pas; je trouvai la brune enfant à sa place accoutumée, vêtue comme la veille, de sa robe neuve et coiffée plus coquettement encore; elle avait piqué dans ses épais cheveux noirs de gros œillets rouges parfumés.

--Préviens la danseuse Zéphira, lui dis-je en lui remettant cette carte, que je ne la reverrai que le jour de tes débuts à la Fénice; d'ici là, comme elle le sait, je reste auprès d'un parent malade.

--Et moi, signor, ne vous reverrai-je pas? répondit l'Africaine en me regardant étrangement.

--Toi pas plus qu'elle, fis-je avec humeur comme pour me débarrasser de ces deux obsédantes figures de femmes.

--S'il en est ainsi, _caro signor_, laissez-moi vous accompagner un peu dans votre gondole, à présent que je suis propre et pimpante, grâce à votre générosité. J'ai quelque chose à vous dire.

--Et moi je ne veux pas t'entendre, répliquai-je et je disparus sous les arcades, en lui lançant brutalement un louis à la face. Comme je tournais la tête, à l'un des angles de la place, je l'aperçus qui pleurait.