Part 11
Mon esprit s'était peuplé d'images, j'avais senti et observé; tout cela se retrouverait un jour dans mes vers et ma prose, mais en somme je n'avais pas écrit trois lignes, tandis qu'Antonia avait rempli vingt pages de son écriture, ferme et serrée. Elle mangea de grand appétit, et je la regardai sans parler.
Quand je voulus l'embrasser au dessert, elle me dit qu'elle allait fumer une heure à la fenêtre, puis qu'elle se remettrait au travail.
--Il vaudrait beaucoup mieux, répliquai-je, aller nous promener en gondole ou respirer l'air sur la Piazzetta.
--Va, si tu veux, me dit-elle, mais pour moi, je me suis promise sur l'honneur de ne prendre aucune distraction avant d'avoir envoyé un manuscrit à mon libraire.
Ce langage de femme à homme m'humiliait un peu, il me semblait qu'elle usurpait ma place.
Je m'accoudai près d'elle à la fenêtre d'où l'on embrassait une partie du Grand Canal et la rive des Esclavons, et tout en fumant les cigarettes qu'elle me tendait sans rien dire je passais mes doigts dans ses cheveux fins; elle restait impassible regardant défiler les noires gondoles.
--Il serait pourtant bien bon, lui dis-je, d'être couché dans une de ces gondoles et de gagner la grande lagune. Nous reviendrons vite si tu veux, mais, je t'en supplie, sortons quelques instants.
--Ne me trouble pas, répondit-elle, la fumée du tabac et le mouvement de ces barques qui passent reposent ma pensée et tantôt, comme un bon cheval qui a mangé l'avoine, elle galopera sur le papier.
Ceci dit, ses grands yeux, se perdirent dans l'espace et elle parut oublier que j'étais là.
N'en pouvant tirer ni une parole ni un regard, je pris mon chapeau et je sortis. Je me dirigeai machinalement au théâtre de la Fénice, j'entrai et me tins debout près d'une colonne; le consul qui nous avait fait visite le matin, m'ayant aperçu, vint me chercher et m'emmena dans sa loge; j'y trouvai deux jeunes Vénitiens, l'un fort riche, l'autre très-beau, qui avaient pour maîtresses, le premier la danseuse en vogue, le second la _prima donna_ applaudie. Ils me proposèrent de m'introduire dans les coulisses, et de faire visite à ces dames; je les suivis, le consul nous accompagna, disant qu'il veillerait sur moi, dont il répondait auprès d'Antonia.
Je le priai tout bas de se taire et de ne pas jeter ainsi le nom de celle que j'aimais: rien qu'en l'entendant, ce nom si cher, j'avais senti comme un remords et je fus prêt à quitter ces messieurs. Une fausse honte m'en empêcha, puis un peu de curiosité m'attirait. Nous trouvâmes le premier sujet du ballet et le premier sujet du chant, dans un élégant petit salon, qui servait de loge à la danseuse. Celle-ci se tenait ployée sur un divan de velours noir, dans une pose coquette et câline qu'elle avait dû étudier longtemps devant son miroir. Elle avait la jambe droite levée jusqu'à la hauteur de sa hanche gauche, sur laquelle son pied mignon reposait; elle était à peine voilée d'une tunique en gaze rose parsemée d'étoiles d'argent, et qui laissait à découvert ses bras, ses épaules et son sein un peu maigre; le cou me parut d'un modelé parfait, et la tête, très-petite, était jolie et provoquante. Elle portait au milieu du front un croissant formé par d'énormes diamants qui projetait une irradiation sur ses noirs cheveux; elle tendit la main au riche Vénitien, qui me présenta à elle, et je devins aussitôt l'objet de toutes ses agaceries. La _prima donna_ était plus grave: elle était vêtue d'une sorte de péplum blanc bordé de pourpre et fixé à ses épaules larges et puissantes par des agrafes de rubis. Sous ces plis de draperie grecque se dessinait la poitrine bombée dont on devinait la beauté. Le cou superbe montait droit comme un fût de colonne; le visage avait la régularité et l'expression pensive de celui de la Polymnie. Elle me tendit cordialement la main et me dit qu'elle aimait les poëtes. La danseuse, voulant renchérir sur son amabilité, m'engagea aussitôt à souper chez son amant à l'issue du spectacle. Elle m'appela _caro amico_, et s'écria en riant qu'un refus équivaudrait pour elle à un affront.
Je résistai sous prétexte d'une migraine et je quittai en peu brusquement cette attrayante compagnie. La danseuse me cria: _A revederla._ Le consul me fit promettre de l'accompagner bientôt chez la cantatrice, qui voulait mettre en musique une de mes chansons.
Je sortis du théâtre tout ahuri et me demandant pourquoi j'étais seul, pourquoi Antonia n'était pas là à me sourire, à m'aimer et à m'ôter toute envie et toute possibilité même de regarder une autre femme? car où elle était je ne voyais qu'elle. Je me jetai triste dans une gondole et me fis conduire au large pendant deux heures. Quand je rentrai il était plus de minuit, Antonia veillait encore, le rayon de sa lampe passait à travers la fente de la porte qui séparait sa chambre de la mienne, et qu'elle avait fermée à clef. Je fis du bruit en heurtant plusieurs meubles, pensant qu'elle me parlerait. Elle ne dit mot. Exaspéré, je me décidai à l'appeler.
--Que me veux-tu? répondit-elle d'une voix douce.
--Pourquoi cette porte fermée? ouvre-moi!
--Non, non, fit-elle en riant, tu me dérangerais et je veux travailler encore trois heures.
Voyant l'inutilité de ma prière, je me mis au lit espérant dormir, mais je fus pris d'une agitation fébrile qui chassait le sommeil et ne me laissait que des rêves. Le petit filet de lumière qui perçait à travers la porte venait vers moi direct et aigu; tantôt il me semblait que c'était un sourire ironique qui me narguait, et tantôt une lame fine qui tailladait çà et là ma chair. Ce rayon malfaisant piquait mes yeux qu'il empêchait de se fermer et brûlait mon front comme un bandeau de feu.
Enfin, vers trois heures, la lampe d'Antonia s'éteignit et le rayon fascinateur disparut.
J'entendis Antonia se coucher.
--Ouvre donc cette porte, lui dis-je.
--Dors! répondit-elle; moi je vais dormir pour reprendre ma tâche demain.
Je ne lui parlai plus; je mordis de rage mes couvertures, et sentant que je ne pourrais vaincre l'insomnie, je me décidai à me lever pour essayer d'écrire, j'y réussis. Mon cerveau surexcité était en cet instant propre à la création, qui pour moi fut toujours une douleur, une sorte d'explosion d'amertume et d'amour. J'entendais le souffle régulier d'Antonia qui s'était vite endormie, je l'entendis ainsi jusqu'au grand jour, pendant que ma pensée enflammée se précipitait comme un ouragan sur le papier. Je finis par tomber de lassitude dans un lourd sommeil, la tête renversée sur mon fauteuil. Antonia m'y surprit en entrant dans ma chambre pour m'avertir que le déjeuner était servi; elle comprit que j'avais travaillé; elle en fut sans doute touchée, car je me trouvai enlacé dans ses bras, et elle me dit:
--Tu as donc passé la nuit à écrire? Oh! c'est plus que je ne puis faire moi-même!
Elle me força à me coucher et fit servir le déjeuner auprès de mon lit. Le repas fut assez gai. La voyant de bonne humeur, je lui demandai instamment de renoncer à ses idées de retraite absolue et de m'accompagner le jour même dans quelque promenade.
Elle me répondit qu'elle ne revenait jamais sur une résolution prise; que la distraire de son travail ce serait l'exposer à l'impossibilité de le finir, et que je savais bien l'impérieuse nécessité qui l'obligeait d'aller vite.
--Imite-moi, me dit-elle, et après nous aurons nos jours de vacance.
--Tu le sais bien, repartis-je, je ne puis travailler que par intervalles; que deviendrai-je dans cette solitude où tu me laisses souffrir?
--Es-tu malade? me dit-elle, en ce cas je ne te quitte pas, je vais me mettre à coudre à ton chevet.
--Je n'ai que faire d'une sœur de charité, répliquai-je irrité.
--Bien; puisque ce n'est qu'une inquiétude oisive je te dis adieu jusqu'au souper.
Et sans voir mes bras qui se tendaient vers elle, elle s'enferma de nouveau sous clef.
Le déjeuner m'avait ranimé, une heure de sieste acheva de me remettre; je me levai, et tout en faisant ma toilette avec soin, je fredonnais quelques vers de la barcarolle que je devais porter à la _prima donna_. J'ouvris ma fenêtre; le ciel était éclatant et le temps d'une douceur tiède. Nous étions à la fin de novembre, je pensai qu'à la même heure une atmosphère grise et froide enveloppait Paris, et qu'une brume plus noire encore pesait sur Londres. Je me dis que la jeunesse de là-bas avait bien raison d'avoir le spleen, mais que sous le ciel bleu de Venise, c'était une duperie. Secouant les vaines mélancolies, ainsi qu'on jette un vêtement qui accable, je sortis en faisant siffler ma canne. Comme je traversais le couloir, je vis la porte de la chambre d'Antonia entr'ouverte; elle me cria sans lever la tête et sans quitter la plume:
--Divertis-toi bien.
Je répondis:
--Tant que je pourrai!
Les mots prononcés par elle provoquèrent ma réponse à laquelle je n'attachai aucun sens de défi. J'étais ravivé, gai de la gaieté de ce beau jour, content d'avoir travaillé; je réfléchissais que ce serait folie de nous tourmenter l'un l'autre, qu'Antonia était une noble femme, et que son effort courageux de travail révélait toute sa fierté; il m'était impossible de l'imiter en tous points, mais je travaillerais aussi à mes heures, en rentrant et après avoir fait pénétrer en moi l'air du dehors et l'inspiration de ma fantaisie.
Avant de monter en gondole pour me rendre chez le consul, je voulus traverser la place Saint-Marc. J'y retrouvai devant le café où je m'étais assis la veille, la petite saltimbanque du Maroc qui jouait du tambour; comme le jour précédent, elle était vêtue de ses guenilles vertes et jaunes qui faisaient pitié à voir. Se souvenant sans doute que je lui avais donné quelques monnaies, aussitôt qu'elle m'aperçut elle arrêta sur moi ses yeux pensifs et tristes qui avaient l'expression de ceux d'Antonia dans ses moments de tendresse. Ces yeux dont j'aimais le regard me suivirent avec tant de fixité qu'ils finirent par exercer sur moi une espèce de fascination. Quoique la pauvre fille fût assez laide, son teint cuivré, ses dents blanches et son admirable regard profond et doux en faisaient un être qui n'avait rien de vulgaire.
Je la considérais en me préoccupant de sa destinée, et ce mystérieux attrait aurait pu me retenir jusqu'à la nuit, si une de mes connaissances de la veille n'avait traversé la place. C'était le beau Vénitien amant de la _prima donna_.
Il me demanda si je voulais monter dans sa gondole et le suivre chez sa maîtresse? Je lui répondis que mon dessein était justement d'y aller, mais qu'avant je comptais faire visite au consul français.
--Eh bien, répliqua-t-il, passons ensemble chez Sa Seigneurie, puis nous nous rendrons chez la _diva_.
Je le suivis, et quand nous fûmes à demi-couchés sur les coussins de la gondole, je le complimentai sur la beauté de sa maîtresse.
--Stella est aussi bonne que belle, me répondit-il simplement, je l'ai aimée en l'entendant chanter et elle en me regardant. Elle m'a dit plus tard, dans son langage imagé, que cela devait être, puisque nous portions notre âme sur notre visage. Elle m'a préféré, quoique je sois presque sans fortune, à des princes qui lui offraient des millions. «Tout ce qui est enviable ne s'achète pas, me dit-elle souvent; l'amour, le génie, la beauté sont des dons divins que les plus riches ne peuvent acquérir.»
--On lit ces fières pensées sur le fier visage de Stella, répondis-je au Vénitien.
--Rien de ce qui tient à l'art ne lui est étranger, reprit-il, elle compose de la musique, fait des vers italiens et dessine de mémoire les lieux et les êtres qui l'ont frappée.
--Vous l'aimez bien?
--Si entièrement que je l'épouserai le jour où un vieil oncle me fera son héritier; en attendant je suis forcé de la laisser au théâtre.
--Il me semble, repris-je, que la première danseuse diffère complètement de votre belle amie?
--La danseuse Zéphira, répliqua-t-il, n'a ni cervelle ni cœur; mais elle est fort méchante et gouverne l'_impresario_, tout en menant par le bout du nez ce pauvre comte Luigi. Ma chère Stella la ménage pour s'éviter des tracasseries au théâtre.
En devisant de la sorte, nous arrivâmes au consulat français. Le consul était sorti; la gondole se remit en marche à travers le dédale des canaux et nous déposa bientôt devant le palais qu'habitait la _prima donna_.
Nous trouvâmes Stella au piano, repassant un rôle qu'elle devait jouer pour la première fois le lendemain; en apercevant son amant, même avant de me saluer, elle lui sauta au cou avec ce laisser-aller de cœur des Italiennes qui m'a toujours ému; puisse tournant vers moi, elle me tendit la main, en me disant:
--Oh! c'est très-bien, signor d'être venu me voir! Et mes couplets? ajouta-t-elle aussitôt, j'y compte, je me sens en verve de bonne musique.
--Ces couplets sont là, lui dis-je, en touchant mon front; et, demandant une plume et du papier, j'écrivis aussitôt une de mes chansons espagnoles.
La _prima donna_ parlait fort bien français, et tout en parcourant mes vers, elle les fredonnait sur un motif encore indécis.
--J'y suis! dit-elle tout à coup. _Amico caro_, emmène le seigneur français dans la galerie fumer un cigare; buvez du café, et revenez dans une heure; le chant sera fait.
Nous lui obéîmes, et, comme nous nous éloignions, j'entendis sa voix puissante qui faisait éclater mes vers dans une mélodie qu'elle improvisait.
--Écoutons-la sans qu'elle nous voie, dis-je à son amant.
L'air qu'elle avait trouvé, et qu'elle modifiait sans cesse en le répétant, était vraiment inspiré: il agrandissait mes vers et prêtait aux mots un sens plus idéal. Chaque fois que j'entends de la belle musique, il me semble que la poésie est à côté froide et incolore comme la raison l'est à la passion.
À mesure que Stella chantait, son amant me disait tout bas:
--N'est-ce pas, qu'elle a de l'âme?
Je pensais à Antonia, et j'aurais voulu qu'elle partageât le plaisir que nous donnait cette belle voix.
Nous fûmes bientôt rejoints par la cantatrice. Elle avait trouvé son air, me dit-elle, et était toute disposée à me le faire entendre; mais, ajouta-t-elle, avec une grâce affectueuse:
--Si vous étiez bien aimable, signor, vous resteriez à souper avec nous; ce soir, je serai plus en voix, et notre chant vous paraîtra meilleur.
Son amant insista pour me retenir.
--C'est impossible, lui répondis-je, je suis attendu.
--Oh! je comprends, _una amica_, reprit l'aimable femme. Eh bien, allons la chercher: j'aime ceux qui aiment.
Son idée me parut heureuse; je pensai qu'Antonia serait émue à la vue de ce beau et jeune couple qui s'adorait, et qu'elle consentirait à venir passer la soirée avec nous. Nous montâmes en gondole. Arrivés devant la maison que nous habitions, je n'osai introduire mes nouveaux amis auprès d'Antonia avant de l'avoir prévenue. Je les priai de m'attendre.
Je trouvai Antonia à table.
--Je croyais que tu ne viendrais pas souper, me dit-elle.
--Je viens t'enlever, répliquai-je en riant et en l'embrassant pour rompre la glace; et je lui racontai rapidement de quoi il s'agissait.
Elle me répondit, avec un étonnement superbe, que je divaguais; qu'elle n'irait pas de la sorte courir les aventures. Amusez-vous, ajouta-t-elle; moi j'accomplis un devoir et je reste.
Elle me parut en ce moment sentencieuse et dure comme un pédagogue qui gourmande un enfant caressant.
--Reste donc, repartis-je, et je tournai les talons.
Je dus mentir à la _prima dona_, et lui dire que j'avais trouvé mon amie souffrante. Alors elle s'offrit pour la soigner et m'engagea à ne pas la quitter.
Je répliquai qu'Antonia reposait, et que quelques heures de solitude lui seraient bonnes.
--En ce cas, vous soupez avec nous? me dit Stella.
--Oui, j'aurai cet honneur, répondis-je, et je me rassis dans la gondole, qui reprit sa course. À l'angle d'un canal, elle se croisa avec celle de la danseuse Zéphira, qui, nous ayant aperçus, fit un bond vers nous, et s'écria:
--J'en étais sûre: voilà le _signor Francese_ qui fait la cour à Stella!
--Venez à mon secours, Zéphira, répliqua gaiement l'amant de la cantatrice, sans cela je suis perdu; et, la voyant prête à sauter dans notre gondole, il lui tendit galamment la main.
--Et où allez-vous comme cela? reprit la danseuse.
--Souper chez moi, répliqua Stella.
--J'en suis, dit Zéphira; Luigi m'ennuie, il est laid et jaloux; cela m'amusera de le laisser se morfondre à m'attendre. Je ne danse pas ce soir, _signor Francese_, et après le souper je pourrai vous promener au clair de lune; car il serait inhumain à vous et à moi de troubler le tête-à-tête de Stella et de son adoré.
La compagnie de la danseuse me gâtait un peu celle de mes nouveaux amis. Involontairement, j'étais triste de l'obstination d'Antonia. Dans cette disposition d'esprit, la coquetterie de cette fille évaporée m'irrita les nerfs comme un vin aigre. Je m'étendis au fond de la gondole, et, sous prétexte que j'avais certainement la migraine et qu'il fallait me soulager, Zéphira vint s'asseoir auprès de moi; elle agita vivement sur mon front et mes cheveux son éventail à paillettes. Sa beauté était piquante et ne manquait pas de grâce. Comment me fâcher et lui dire qu'elle me déplaisait? J'eus la pensée de m'en aller. Stella, me devinant, me dit en anglais, langue absolument inintelligible pour la danseuse:
--Je vous en prie, ménagez-la à cause de moi; car elle serait capable de me faire siffler demain soir.
--Que vous dit-elle là? fit la danseuse d'un air rogue.
--Que je suis amoureux de vous et que le comte Luigi me tuera.
Elle me sourit alors gracieusement, et continua à m'éventer tout en allongeant ses doigts dans mes cheveux. Je lui débitai quelques galanteries, et, une fois lancé dans cette fiction, je dus jouer mon rôle d'adorateur.
Le souper fut fort gai; Zéphira vida un grand flacon de vin d'Espagne et me força à lui tenir tête.
Quand nous passâmes au salon et que Stella se mit au piano pour me faire entendre notre barcarolle, Zéphira, un peu chancelante, s'affaissa sur une ottomane et s'y endormit presque aussitôt.
Nos bravos et nos battements de mains, à chaque couplet de la _prima donna_, ne troublèrent pas son lourd sommeil; si bien que je pus m'esquiver seul, malgré le serment qu'elle m'avait arraché, en choquant nos verres, de la reconduire chez elle à minuit.
XIV
L'air frais de la nuit dissipa instantanément les vapeurs brûlantes que le souper, le vin, les provocations de la danseuse et le chant passionné de Stella avaient fait courir dans mon cerveau; je me sentis tout à coup morne, désolé, et comme frappé d'abandon dans cette grande ville étrangère.
À la lueur vacillante des lanternes de ses gondoles, Venise noire et silencieuse flottait devant moi. On eût dit un immense cercueil éclairé par des cierges. Il me semblait que c'était mon cœur qu'on ensevelissait, et que jamais il ne renaîtrait plus à la vie et à l'amour. Je me pris à pleurer sur moi-même, comme on pleure sur un être qu'on aime et qui vient de mourir; pourquoi ce deuil avant-coureur? pourquoi ce présage?
J'eus honte de ma faiblesse, et faisant un effort énergique pour ressaisir le bonheur que je sentais m'échapper, je résolus de briser à l'heure même la glace du cœur d'Antonia, et de me jeter avec passion dans ses bras.
--Après tout, me dis-je, je porte en moi ma destinée; sachons aimer vaillamment! Je la convaincrai et l'enchaînerai à moi. Pourquoi cette terreur d'un malheur que je puis conjurer à force d'amour? Me quitter! m'oublier! le pourrait-elle? En qui donc retrouverait-elle jamais ce qu'elle perdrait en me perdant? Cet orgueil de l'amour prouve son excès même, et il renferme en soi la vérité; car bien peu d'êtres ici-bas brûlent de cette flamme qui consume la vie. Elle est aussi rare que celle du génie.
Je rentrai sans bruit et me glissai sans lumière jusqu'à la porte de la chambre d'Antonia, qui donnait sur le couloir, et près de laquelle reposait la tête de son lit. Cette porte était fermée; j'y collai mon oreille; j'entendis qu'elle dormait, et je n'osai l'éveiller. Je me rendis à la cuisine où la femme qui nous servait m'attendait en ronflant, la tête renversée sur une table; elle se souleva à ma voix.
--Madame est-elle malade? lui demandai-je.
--Non, monsieur, mais elle est bien fatiguée; madame a écrit tout le jour. À minuit, elle s'est mise au lit n'en pouvant plus; il serait charitable à monsieur de la laisser dormir.
Je ne répondis rien à cette femme, mais par le même sentiment qui fait qu'une mère craint de troubler le sommeil de son enfant, j'entrai sans bruit dans ma chambre, je me déshabillai, revêtis ma robe de moine, et me mis au travail. Tandis que j'écrivais, des larmes montaient de mon cœur à mes yeux, et roulaient par intervalle sur le papier; je pourrais vous montrer encore les pages où elles ont coulé. Je ne quittai la plume qu'au jour; je dormis d'un sommeil agité et fiévreux; vers midi, je fus éveillé par la voix d'Antonia qui se penchait près de mon lit: je me dressai vivement, je l'étreignis avec passion comme pour l'enlever à son indifférence et la ressaisir à jamais.
--Assez de souffrance! assez d'oubli! lui dis-je. Oh! froide et folle que tu es! tu ne songes donc pas que le seul bonheur c'est l'amour!--Je la couvris de baisers et la serrai si fort, qu'elle poussa de petits cris en prétendant que je lui faisais mal; puis elle se mit à rire sèchement sans repousser mes caresses, mais sans me les rendre. Elle me regardait avec ses grands yeux scrutateurs qui n'avaient rien de tendre.
--Qu'as-tu donc à te moquer de moi et à me considérer de la sorte, lui dis-je en me dégageant.
--J'ai que tu n'es qu'un enfant, et que tu ne comprendras jamais l'amour sérieux.
--De grâce, repartis-je irrité, pas de dissertation sur la façon d'aimer; tout ce que je sais, c'est que je t'aime. Que faut-il faire pour te le prouver?
--À quoi bon te le dire, tu ne le feras pas!
--Dis toujours.
--Il faut, reprit-elle, ne pas courir les cafés et les théâtres; il faut accepter une règle et une discipline,--rester ici quand je travaille,--travailler toi-même, et attendre, pour nous permettre l'amour et ses distractions, d'avoir accompli notre double tâche.
--Ce que tu dis là serait possible, répliquai-je, si le ciel nous avait créés toi et moi tout à fait semblables; mais nous différons de nature et d'aspirations; ce qui t'enflamme m'éteint, ce qui te fait planer me jette à terre. Le cheval qui galope a-t-il le droit d'en vouloir à l'oiseau qui vole, parce qu'il se meut par un mode différent? Pourquoi veux-tu me contraindre et m'humilier? Pourvu que j'agisse, c'est-à-dire que je produise à mes heures et selon mes facultés, que t'importe? Laissons-nous notre liberté; d'ailleurs si tu pouvais me mettre à ton pas, je ne serais qu'un écolier ou un esclave, et alors tu me dédaignerais et ne m'aimerais plus!
--J'aimerais un honnête homme qui ne croirait pas amoindrir son génie en faisant vite une œuvre utile qui contribuerait à remplir notre bourse.
--Sois tranquille, j'arriverai à ce résultat; mais je te l'ai déjà dit, je ne puis chaque jour, à heure fixe, faire un égal morceau de prose et de vers comme un tisserand fait sa toile.
--Non, répliqua-t-elle en ricanant, il faut au poëte gentilhomme, pour l'inspirer, les prodigalités et les distractions futiles.
Sur ces mots, elle me quitta comme un prédicateur sort de chaire après une sentence.