Part 13
Je me mis à maudire toutes les femmes, leur influence fantasque, harcelante et incessamment incompatible avec le repos de l'homme; en pensant ainsi je rejoignis ma gondole, je m'y étendis tout de mon long et j'ordonnai aux gondoliers de me conduire au large et de faire le tour du fort Saint-Andrea; les vagues me berçaient mollement, la tente close et noire de la gondole m'enfermait comme les rideaux d'un lit; ces mêmes figures de femmes, dédaignées tantôt, repassaient gracieuses devant moi, je leur tendais mes bras énervés de n'étreindre que le vide, et si, à ce moment, à défaut d'Antonia, la petite saltimbanque ou même Zéphira se fussent offertes à mes désirs, je ne sais ce que serait devenue la fidélité de mon amour. Une secousse des vagues m'arracha au vertige de ce rêve. Je tirai brusquement les stores de la gondole; le grand jour et le vent de la mer y pénétrèrent à la fois. Nous étions arrivés au rivage méridional du Lido; l'étendue des vagues bleues de l'Adriatique se déroulait devant moi. J'aspirais de toute la force de mes poumons l'air vivifiant qui soufflait du large. Je descendis à terre; voulant faire seul le tour de ces rives sablonneuses, j'ordonnai à mes deux gondoliers d'aller m'attendre vers le bord opposé.
Je marchais à l'aventure; j'enfonçais parfois jusqu'à la cheville, et je songeais à Byron essayant de diriger un cheval fougueux sur ce sol mouvant; je revoyais le grand poëte anglais avec son front inspiré couronné de cheveux soyeux et bouclés; ses yeux où son génie éclatait, sa bouche sérieuse et charmante comme celle d'une belle jeune fille qui aime et qui rêve; son cou sculptural qu'une cravate large laissait presque toujours à nu. Cette tête superbe empreinte de la beauté idéale et que j'avais revue vivante dans l'admirable buste de Thorwaldsen[3], semblait me suivre du regard durant ma promenade solitaire. Je songeais à son long ennui qu'une mort glorieuse abrégea; il m'apparaissait toujours fatigué de vivre et incertain de l'amour. Je m'appuyai sur ce compagnon invisible et je lui disais: Console-toi; le mal qui t'a frappé m'a atteint, et je ne trouve plus ni en moi ni hors de moi, de quoi apaiser mon âme!--Antonia m'aimerait-elle au gré de mes désirs infinis, je sentirais encore un tourment sans cause. L'ombre de Byron me répondit: C'est ton cœur de poëte qui gémit en toi. La connaissance de tout ce qui fût, la vue des passions et des misères humaines, la perception de l'infini dont il ne peut pénétrer le mystère, le sentiment du beau dont la possession lui échappe, l'éblouissement de la gloire dont il mesure le néant, en voilà assez pour composer l'écrasant fardeau qui incessamment broie son âme. Tu souffres, ô mon frère! du mal de la pensée, et ce mal est incurable; regarde ce vaisseau qui glisse sur la mer calme; il file vers l'Orient et va saluer en passant ma Grèce bien-aimée. Les matelots qui le conduisent étaient tristes tantôt à l'heure des adieux; on a même vu des larmes rouler sur leurs bruns visages; mais les voilà en mer: le soleil brille, une brise favorable enfle leurs voiles; la traversée sera bonne et rapide, pourquoi s'affliger? Entends-tu résonner sur les vagues leurs refrains joyeux? Ils chantent comme ils pleuraient ce matin, ils s'abandonnent naïfs à l'animalité de leurs sensations. Mais essaye, toi en qui l'esprit domine, de monter comme passager sur ce navire; les deux auront beau te sourire, et les flots te bercer, toujours, toujours, tu ressentiras le reflet de tes propres douleurs, répercutées à l'infini par les douleurs immémoriales de la terre; souviens-toi de ces mots de Leibnitz: «L'âme du poëte est le miroir du monde.» Vis donc sans te plaindre et sans espérer guérir.
La voix mourut en moi ou autour de moi; car je n'oserais jurer qu'elle ne m'eût pas réellement parlé.
J'entrai dans le cimetière des juifs, et je m'assis à l'ombre de quelques arbustes. En considérant ces tombes, que l'intolérance de la vieille Venise avait parquées hors de ses murs, je pensais au mépris et à la proscription qui frappèrent si longtemps, même dans la mort, cette grande race juive. Belle, tenace, intelligente, à travers tant de siècles de persécutions, elle s'est maintenue distincte et forte; sa patience héréditaire a triomphé des obstacles et des humiliations; aujourd'hui ses fils règnent à l'égal des chrétiens: plusieurs par le génie des lettres et des arts, un plus grand nombre par l'industrie, cette puissance nouvelle des temps modernes. Leurs richesses les fait asseoir à côté des rois et les associe à la destinée des peuples. Qui donc oserait se détourner d'eux! Où sont désormais les Shylocks persécutés et persécuteurs? que deviennent nos haines et nos injustices? où vont nos croyances? Les convictions et les certitudes des nations et des individus dévient, se décomposent et disparaissent à travers le cours troublé de l'histoire. Ceux qui ignorent végètent en paix; ceux qui savent et qui embrassent d'un regard ce passé anéanti, s'épouvantent. Ils voient bien que ce qui a été n'est plus, et ils se demandent ce qui sera. Que reste-t-il des symboles et des passions des âges détruits? Un sentiment individuel, l'amour! que beaucoup même commencent à nier. On raille déjà l'amour comme on a raillé la foi et la royauté avant de les détruire: le sarcasme est l'arme qui découronne avant le glaive qui décapite.
Tandis qu'assis dans le cimetière des juifs j'étais assailli par ces pensées, j'avais devant moi la mer tranquille où glissaient quelques barques; je tournais le dos à Venise, sur laquelle le soleil qui déclinait allait répandre en se couchant des pourpres d'incendie. J'entendais mes deux gondoliers qui, profitant du repos que je leur laissais, avaient entonné une barcarolle: leur voix, agrandie par l'espace, montait en intonations superbes.
Un peu las de ma promenade à travers les sables, je me dirigeai vers un cabaret du Lido, célèbre par son vin de Samos. L'hôte, qui commençait à grisonner, me dit que lord Byron s'était souvent assis à la table où je me plaçai sous une tonnelle:
--J'étais jeune alors, ajouta-t-il, et chaque jour je suivais à la course le cheval de Sa Seigneurie; puis, quand je voyais bête et cavalier n'en pouvant plus, j'offrais à milord de venir se reposer chez moi. Parfois milord dînait ici. Ne voudriez-vous pas, _signor Francese_, en faire autant?
Le moyen de résister à un homme qui se recommandait à moi d'un aussi grand nom? Ma course au bord de la mer m'avait affamé; la tranquillité du lieu me tentait. Je me fis servir sous la tonnelle une dorade qu'on venait de pêcher, une _polenta_ et du fameux vin de Samos. Je ne suis pas certain d'avoir bu réellement du vin grec, mais rien que le nom me charmait. J'aime ces noms euphoniques de la langue d'Homère; ils abondent à Venise: on dirait que les flots et la brise de la mer du Pyrée les ont roulés jusqu'à l'Adriatique.
Ce vin généreux, la solitude de la plage et la fraîcheur du soir me plongèrent dans un bien-être qui m'apaisa. Quand je remontai en gondole pour regagner Venise, je n'étais pas le même homme que le matin. J'avais ouvert les stores de la barque pour contempler devant moi la poétique cité qui se détachait sur le fond rouge du soleil couchant: les coupoles de Saint-Marc s'élançaient dans le ciel lumineux. Je débarquai en face du pont des Soupirs, et je restai là jusqu'à la nuit, regardant autour de moi et répétant en anglais la première strophe du quatrième chant de _Childe Harold_.
«Me voici à Venise près du pont des Soupirs. De chaque côté j'aperçois un palais et une prison. Je crois voir sortir la ville du milieu des vagues comme si la baguette d'un magicien l'eût élevée tout à coup. Des milliers d'années étendent leurs ailes sombres autour de moi, et une gloire mourante étend ses lueurs sur ces temps éloignés où tant de contrées soumises à Venise admiraient ses monuments de marbre, son lion redoutable et où la reine de l'Adriatique dictait ses lois aux îles nombreuses qui formaient son empire.
»Elle semble la Cibèle des mers, couronnée dans le lointain d'un diadème de tours! etc.»
Doublement absorbé par Venise, que baignaient des flots de lumière et par les vers du grand poëte, qui me berçaient harmonieusement, je n'entendis pas marcher près de moi. Tout à coup une robe m'effleura; je tournai la tête et j'aperçus la petite danseuse du Maroc. Mes yeux durent exprimer la colère; car la pauvre fille frissonna et me dit humblement en joignant les mains:
--Pardon! pardon! signor; mais c'est la signora Zéphira qui m'envoie vers vous.
--Eh! que me veut-elle? répliquai-je impatienté.
--Elle m'a dit, quand je lui ai remis votre carte, que si vous n'alliez pas chez elle aujourd'hui même, elle ne me ferait pas débuter. Elle prétend qu'il faut que vous me choisissiez un nom de théâtre; car mon nom arabe est trop long et trop difficile à retenir.
--Eh bien, répondis-je, va dire à Mlle Zéphira que tu t'appelles Mlle Négra[5]: ce nom convient à ton visage. Et, en disant ces mots, je la quittai; je traversai la cour du palais ducal, puis la place Saint-Marc, pleine de promeneurs.
Autant la nature et la solitude m'apaisent et font remonter l'âme en moi, autant la foule, le mouvement joyeux ou affairé d'une ville, la vue des couples riants m'agi lent, aiguillonnent mon sang et m'entraînent au plaisir. Alors je ne suis plus poëte; je suis une chair qui frémit et désire et veut sa part de la vie universelle.
Bien décidé pourtant à rester sous la calme influence de ma promenade au Lido, je parcourus la place sans rien regarder, et je rentrai aussitôt pour me mettre au travail.
Je vis Antonia accoudée à la fenêtre du salon. Je me rendis dans ma chambre sans chercher à lui parler, et je m'assis devant la table où j'écrivais; j'aperçus sur les feuilles éparses une large enveloppe qui portait le sceau du consulat; le cachet en était brisé, et je ne m'en étonnai pas en lisant sur l'adresse: _Très-pressée._ Antonia avait pu penser que c'étaient des lettres de France qui nous arrivaient. Je trouvai dans cette enveloppe le billet suivant du consul:
«Cette folle de Zéphira, qui ne sait pas votre adresse, m'envoie coup sur coup deux lettres pour vous, je n'aurais point consenti à servir d'intermédiaire à sa correspondance si elle ne m'assurait qu'il s'agit d'une bonne action que vous devez faire ensemble.»
Je lus avec humeur les deux billets de la danseuse qui n'avaient point été ouverts; dans le premier, daté du matin, elle me disait:
«Cette petite coureuse est moins laide que vous ne le prétendiez, et je vous soupçonne de la protéger _con amore_; n'importe, je tiendrai ma parole puisque vous m'aimez, _carissimo_. Venez vite chez moi, où je suis seule sous prétexte de faire la sieste; il faut que nous baptisions ensemble d'un nom chrétien cette petite moricaude.»
Le second billet, écrit il n'y avait pas deux heures, renfermait ces mots:
«Si vous ne venez pas ce soir même vous promener dans ma gondole, je renvoie votre _ragazze_ danser sur la place Saint-Marc et sur la Piazzetta; je veux bien être complaisante pour vous, mais il ne faut pas que vous soyez un ingrat.»
Je lui répondis aussitôt:
«Un Français ne se laisse pas conduire en laisse comme un Italien, je vous ai dit que je vous verrais le soir des débuts de Mlle Négra. Le lendemain je me rendrai à la fête que vous devez donner chez le comte Luigi. D'ici là je resterai à distance votre très-humble serviteur.»
Après avoir écrit ce billet, que je posai sans le cacheter près de ceux de Zéphira, je me mis à relire les pages que j'avais faites l'avant-veille; tout à coup la porte de la chambre d'Antonia s'ouvrit et je vis celle que j'aimais par-dessus tout me sourire d'un air narquois.
--Je n'ai décacheté cette lettre du consul, me dit-elle, que parce que j'ai pensé qu'elle renfermait des nouvelles importantes de France. Mais vous avez vu que ma curiosité s'était arrêtée là; je ne veux rien savoir de vos amours avec ces drôlesses.
--Et moi je veux que vous les connaissiez, repartis-je, en poussant devant elle les deux billets de la danseuse et ma réponse.
Entraînée sans doute par un peu de curiosité, elle les lut, et me dit:
--Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? À vos heures vous vous occupez de Mlle Zéphira, et quant à Mlle Négra, vous avez pour elle un tendre penchant.
--Comme il vous plaira, répliquai-je, bien résolu de ne plus entrer en lutte.
Lorsqu'elle me vit reprendre la plume et continuer à écrire, elle s'approcha de moi:
--Voyons, mon cher Albert, ne voulez-vous pas permettre que je vous parle comme une sœur?
--Hier vous étiez ma mère, répondis-je, aujourd'hui vous êtes ma sœur.
--Je suis toujours une femme qui vous aime, ajouta-t-elle, en posant ses lèvres sur mon front; patientez encore quelques jours et vous me retrouverez tout à vous.
--Ô femme irritante et impudiquement mystique, m'écriai-je, tu n'entends rien à l'amour! Je voulus essayer de la presser sur mon cœur; mais elle se dégagea, et sans souci du mal qu'elle me faisait elle s'enferma dans sa chambre.
Je travaillai toute la nuit, domptant ma tristesse et mes désirs.
[Note 3: Une femme qui a été à Byron ce que Béatrix fut à Dante et Vittoria Colonna à Michel-Ange, c'est-à-dire l'inspiration et l'amour, nous écrivait, il y a trois ans, pendant que nous étions à Londres: «Cherchez à Sydenham le buste que Thorwaldsen a fait du plus beau de tous les hommes; Thorwaldsen était un artiste de génie, et quoique la beauté de lord Byron fût d'un ordre si élevé que ni le pinceau, ni le ciseau n'aient jamais pu la saisir, car, par l'expression de son grand génie et de sa belle âme, cette beauté devenait presque surnaturelle; toutefois, ce sculpteur éminent l'a interprétée mieux que tout autre, et a pu faire passer dans son marbre quelque rayon de cette ravissante beauté. Quant à un autre buste fait par Bertolini, ne le regardez même pas: c'est une honte pour l'artiste, homme de talent mais sans idéal. Vous savez ce que dit Shakespeare dans _Hamlet_:
». . . . He was to this »Hyperion--to a satyr.»
Le même cœur qui avait dicté ces lignes s'émut lorsque M. Trelawney publia récemment à Londres un livre sur lord Byron, où il prétend qu'ayant voulu revoir Byron mort et s'étant trouvé un moment seul dans sa chambre, il souleva le drap qui le cachait et découvrit: «Qu'il avait le buste d'Apollon, sur les jambes tordues du satyre.»
_La Revue des Deux-Mondes_ et _la Presse_ parlèrent de ce livre, et c'est à cette occasion que celle qui avait connu lord Byron dans l'éclat de sa gloire, de sa jeunesse et de sa beauté, nous écrivit la lettre suivante, énergique et convaincante réfutation de l'invention fantastique de M. Trelawney:
«... Que dire? quels mots employer pour exprimer ce qu'on éprouve lorsqu'on lit des choses semblables, et surtout lorsqu'on voit la bonne foi et l'élévation d'âme accepter à regret,--mais accepter pourtant de pareils mensonges?--Jamais, croyez-le bien, Dieu n'a prodigué et réuni sur une de ses créatures, un ensemble de dons comme sur lord Byron. Mais, hélas, jamais aussi les hommes ne se sont plus acharnés à disputer un à un ses dons; ne pouvant pas monter jusqu'à lui, ils ont lâché de le faire descendre jusqu'à eux. Ils ne l'ont épargné que là où il était absolument inattaquable. Ne pouvant pas lui refuser son grand génie, obligés de reconnaître sa supériorité intellectuelle, ils se sont attaqués à son être moral. Forcés d'avouer que sa beauté était presque divine, ils ont inventé des fables pour faire croire qu'il y avait dans sa personne des défauts mystérieux qui le mettaient au-dessous de l'humanité, ils ont trouvé dans ce bel exercice de leur esprit inventeur un aliment à leur vanité, et souvent à leur cupidité. Heureusement que ceux qui peuvent confondre ces turpitudes sont encore vivants, et ne manqueront pas de rétablir la vérité des faits.
»Je connaissais l'absurde invention de M. Trelawney, qui, craignant peut-être d'être oublié, a voulu se rappeler une fois encore au monde par un odieux mensonge sur lord Byron, mensonge qui serait ridicule s'il n'était pas révoltant. J'étais en Angleterre lorsque ce bel ouvrage a paru, et je puis dire qu'il a indigné au plus haut degré le publie. La renommée parfaitement méritée de M. Trelawney, proclame que pendant toute sa vie (qui n'a été qu'un tissu d'extravagances, pour parler avec charité), _Jamais il n'a pu dire une vérité_.
»Lord Byron, dont M. Trelawney n'a jamais été un ami, mais une simple connaissance de ses derniers jours en Italie, et qui l'avait invité à le rejoindre en Grèce parce que dans les circonstances de l'insurrection de la Grèce il pouvait être de quelque utilité, se moquait souvent de lui, sachant qu'il voulait réaliser en sa personne le type imaginaire de son Corsaire.--Cependant, disait lord Byron, Conrad faisait une chose de plus et une de moins que Trelawney,--il se lavait les mains et ne disait point de mensonges.
»À bord du vaisseau qui l'emmenait en Grèce, il s'est souvent moqué des mensonges de Trelawney, et, après sa mort, ces plaisanteries ont été publiées. De là l'hostilité de Trelawney, qui a attendu la mort de Fletcher[4] pour satisfaire sa vengeance.
«Mais il y a trop de raisons et trop de témoins contre lui pour qu'il puisse prouver son odieux mensonge. Si lord Byron fût né si mal conformé des jambes, comment aurait-on pu l'ignorer jusqu'à sa mort? Quoique ange pour ses perfections, il n'était cependant pas tombé du ciel homme fait et habillé, ni arrivé inconnu des pays inconnus. Il avait eu des nourrices, des bonnes qui ont été interrogées; qui ont dit tout ce qu'elles savaient de lui, et elles ont toujours déclaré que l'enfant n'avait qu'_un de ses pieds_ mal conformé par une chute, un accident qui lui était arrivé après sa naissance. Il avait été traité par des médecins à _Nottingham_, à _Londres_, à _Dulwich_ et toujours pour la seule fin de rétablir la forme de son pied et enfin après les soins du docteur Glenine, il était arrivé à se rétablir assez pour pouvoir se servir de chaussures ordinaires. L'enfant, tout joyeux, annonce l'heureux événement à sa bonne par une lettre qui a été conservée comme un témoignage de son bon cœur. Et, outre cela, n'a-t-il pas été au collège à Aberdeen, à Oulwich, à Harrow, jusqu'à son départ pour Cambridge? Est-ce là, avec les enfants de son âge et de tout âge, vivant avec eux, menant en tout la vie des autres écoliers, qu'il aurait pu cacher son défaut avec des habillements extraordinaires? Et ses compagnons d'étude dont la plupart sont encore vivants, pourquoi se seraient-ils tus sur ces défauts physiques de leur camarade, qui font tant d'impression sur l'enfance? Auraient-ils attendu les révélations lâches si elles étaient vraies, odieuses étant fausses de M. Trelawney, pour dire que lord Byron avait non-seulement un pied défectueux par suite d'un accident, mais les jambes monstrueuses de naissance? Et s'il avait eu cette difformité, est-il possible qu'il eût pu se distinguer parmi ses camarades et être supérieur aux autres pour tous les exercices d'adresse comme il l'était, et que plus tard il se fût encore distingué dans tous les exercices du corps, sans jamais trahir qu'un simple défaut de conformation dans un pied à peine sensible et ne lui étant ni grâce ni agilité? N'a-t-il pas toujours monté à cheval avec une remarquable élégance? Ne nageait-il pas mieux qu'aucun nageur de son temps? Ne jouait-il pas avec aisance à tous les jeux de dextérité?--On devrait encore ajouter, a-t-il donc toujours aimé platoniquement? N'a-t-il pas été marié? Et dans toutes ces différentes circonstances pouvait-il cacher des difformités pareilles à celles que lui prête M. Trelawney? Ajoutons encore aux preuves matérielles que son corps a été embaumé par les docteurs _Millingen, Bruno, Meyer_ et que ces messieurs ont parlé de la _parfaite_ conformation de lord Byron, à l'exception d'un pied.
»Il existe un charmant portrait de lord Byron enfant, peint par Finden, qui le représente debout et jouant de l'arc, et ses jambes dans ce portrait sont jolies et élégantes comme toute sa personne. Mais je ne finirais pas si je voulais énumérer toutes les preuves du mensonge de M. Trelawney. Quant à la mélancolie de lord Byron, elle a été pour le moins bien exagérée. Lord Byron était habituellement serein et gai dans les dernières années de sa vie. Lorsqu'il a souffert de quelques instants de mélancolie, ce n'était certes pas à cause d'une imperfection de son corps, pour la beauté duquel, comme pour toutes les autres qualités, qui faisaient de lui un être si privilégié, il ne pouvait que remercier le ciel, mais cette mélancolie provenait de son tempérament poétique, si sensible et si aimant; de la perte d'amis et de personnes aimées; de la perte aussi de quelques illusions de jeunesse, et plus tard de l'ingratitude, de la calomnie, de toutes les basses et hypocrites passions conjurées contre lui pour le punir de sa supériorité. On peut l'attribuer aussi à ce poids des grands problèmes de notre existence, qui pèse sur les grandes âmes plus que sur les esprits ordinaires.
»Mais dans les dernières années de sa vie, lorsqu'un esprit de philosophie et des tendances plus religieuses qu'on ne croit, et qu'il ne s'avouait pas encore à lui-même eurent agi sur lui, son âme devint de plus en plus sereine, et tout le monde qui la vu alors s'accorde à dire qu'il était habituellement gai, enjoué, charmant.»]
[Note 4: Valet de chambre de lord Byron, qui ne l'a jamais quitté.]
[Note 5: Noire.]
XV
Les jours suivants s'écoulèrent sans trouble et sans événement; je voyais à peine Antonia, et je mettais mon orgueil à lui paraître riant et dégagé. Je passai mon temps à errer dans Venise. Chaque matin je partais avant ou après déjeuner, suivant l'heure où je m'éveillais. Tantôt je visitais un monument, tantôt je me faisais conduire en pleine mer, tantôt je m'enfermais dans un musée ou dans la bibliothèque du riche Vénitien que j'avais rencontré chez le consul. Souvent je dînais ou je soupais au restaurant; j'évitais de manger avec Antonia, car dans ces heures ordinairement si intimes d'un repas pris ensemble, sa froideur ou sa raillerie m'exaspéraient; je fuyais aussi la vue des autres femmes; je regardais à peine les belles Vénitiennes penchées à leurs balcons où, à travers leurs jalousies, leurs regards appellent les regards. Je ne voulais pas être infidèle à mon amour, même par une tentation passagère.
Je tenais mon esprit toujours en haleine: j'imaginais en marchant des plans d'ouvrages, je combinais des effets dramatiques, je façonnais quelques vers, et lorsque qu'à minuit je rentrais, je me mettais à écrire jusqu'à ce que la fatigue me brisât. Alors je me jetais sur mon lit, parfois tout habillé. Quand je me levais j'étais harassé; je secouais mon malaise et mon cœur, et je recommençais à travers Venise mes courses vagabondes.