Part 8
Une suavité venait de l’odeur des arbres, de la clarté du ciel, d’un léger souffle de vent dans les feuilles. Je sentais à l’élan de ma compagne qu’elle était animée pas une ivresse sauvage de liberté. Nous nous étions élancés dans l’allée des vieux eucalyptus qui était le chemin le plus court pour atteindre l’auto.
--Les Esséniens, me dit Laurence en riant. Elle le dit à haute voix sur un ton de bravade. Elle avait envie de crier.
Jamais je n’avais si bien senti le rapport entre les eucalyptus aux troncs blancs et des vieillards ascétiques en cortège. J’en étais impressionné. Je voyais à côté de moi Laurence regarder à droite et à gauche, comme si elle toisait des ennemis impuissants, attachés au sol par des racines. Elle devait penser à bien des soirées ennuyeuses, à des repas sans vin, à des humiliations qu’elle leur devait. Et elle riait de leur échapper.
Mais moi, j’avais la sensation que les antiques ascètes en marche sur deux rangs parallèles vers la sagesse, s’affligeaient de me voir cheminer aussi vite vers un but si éloigné du leur.
Je poussai un soupir de soulagement quand nous atteignîmes la route. L’auto était toujours là. Le chauffeur dormait. Je le réveillai et nous partîmes.
Quand Laurence se blottit contre moi, je sentis dans la poche de son manteau quelque chose de dur; je lui demandai ce que c’était.
--_La Case de l’Oncle Tom_, me répondit-elle.
Le chauffeur corna avec bruit. Nous croisions l’enfant de chœur et le prêtre, porteur du Saint Sacrement, qui s’en revenaient. Ils s’étaient arrêtés tous les deux pour nous laisser passer et la voiture frôla la croix que l’enfant de chœur tenait inclinée en avant.
Cette nouvelle rencontre avait-elle un sens caché? J’avais marché derrière Dieu, tout à l’heure. Maintenant je l’obligeais à s’arrêter, à recevoir la poussière que je soulevais et je le dépassais. Quel symbole cela recélait-il? Aucun assurément. Je ne croyais pas en Dieu, du moins sous cette forme religieuse. Je me penchai pour dire au chauffeur d’aller aussi vite qu’il le pouvait et je pris Laurence dans mes bras.
J’aurais voulu penser à elle quand mes lèvres rencontrèrent les siennes. Je n’imaginais même pas la possibilité de n’y pas penser. Mais l’image d’Eveline nue, telle que je venais de l’apercevoir sous le déroulement de ses cheveux cendrés, se présenta devant moi avec une impérieuse netteté. Je ne distinguais dans l’ombre ni les traits, ni les yeux de Laurence; je voyais comme s’ils étaient contre mon visage, les traits durcis par la colère, les yeux bleuâtres, pleins de profondeurs, d’Eveline.
Jalouse! avait dit Laurence à sa sœur, et Eveline avait reçu cette parole comme une injure qui la blessait et qui était en même temps révélatrice. Pourquoi pas? N’avais-je pas depuis longtemps constaté en moi un bizarre pouvoir, une faculté d’attraction qui m’était extérieure. Qui sait si le mépris d’Eveline à mon égard n’était pas simulé? Et cette chemise qui était tombée dans le même instant, comme si les forces qui régissent les coïncidences avaient voulu que son corps fût nu, quand son âme était mise à nu pour la première fois!
Je comptais atteindre dans la nuit un petit hôtel après Toulon auquel j’avais télégraphié le matin. Je m’étais promis un grand plaisir de cette arrivée au petit jour, avec Laurence, au milieu des palmiers qui entouraient le seuil. Nous pouvions y être vers cinq heures. Le soleil commencerait à se lever. Je me représentais le portier endormi qui nous ouvrirait et à qui je dirais:
--C’est moi qui ai envoyé un télégramme pour retenir une chambre sur la mer.
Je voyais le salon banal, l’escalier étroit, le couloir avec des souliers devant les portes et une chambre au lit énorme et dont j’ouvrirais les fenêtres pour respirer cette ineffable odeur d’algues et de jeunesse qu’exhale une plage au soleil levant.
Mais l’attente de ces choses, qui aurait dû être délicieuse, était gâtée pour moi. J’avais dans mes bras Laurence habillée et je voyais Eveline nue. La vitesse de l’auto contribuait par son vertige à troubler la notion que j’avais de la réalité. Nous longions des villas avec leur jardin de plaisance, nous traversions des villages et des bois de pins. Quelquefois une baie minuscule où une barque était endormie sur un peu de sable se dessinait à notre gauche. J’étreignais les deux sœurs en même temps et tantôt me précédant, tantôt me suivant, dominant les collines boisées ou flottant sur la mer, il y avait un Saint-Sacrement de rêve dont la signification était incompréhensible.
Et ceci fut l’époque de ma vie où le bandeau que j’avais sur les yeux s’épaissit, au point que je fus comme un aveugle. Pire même, car l’aveugle a développé en lui des qualités tactiles, il distingue de façon surprenante les différences des objets, même les plus insignifiantes, par le toucher. Mais moi, non content de ne pas voir, je palpais de mes mains la plus divine matière et je demeurais ignorant de sa qualité. Maintenant que toute chose m’apparaît différente, j’excuse l’erreur des autres en mesurant la mienne. Je ne méprise plus comme avant les gens qui exercent les fonctions de juges, ceux qui manient l’argent dans des banques, ceux qui dans de grandes industries obtiennent de gros bénéfices en faisant travailler des hommes peu payés, tous ceux par qui se soutient l’édifice boiteux et contrefait de la société. Ils se trompent comme je me suis trompé. Ils croient à une illusion et s’ils touchent par hasard la réalité c’est avec une main si grossière qu’ils n’en discernent pas le grain délicat.
Gloire à cette apparition de la lumière qui permet de regarder la vie, non de l’extérieur, mais comme si on était placé dans son cœur même. Elle ne vient pas ainsi que beaucoup l’attendent, à la manière d’une révélation. Elle vient lentement, elle vient tard et seulement quand on a traversé de grandes ténèbres. Elle vient d’une interrogation constante, de la comparaison des actions entre elles, de l’observation des causes et des effets. Aucune étoile lumineuse ne s’accroche sur la porte de celui qui la reçoit. L’amant du merveilleux est d’abord déçu par la trop grande simplicité du phénomène. Mais il s’aperçoit bientôt que le phénomène est rare, bien que simple. Il cherche quelqu’un qui l’a éprouvé comme lui, de façon à en parler et à être compris. Il ne rencontre pas celui qu’il cherche. Il se sent seul. Gloire à la puissance de la vie qui isole l’homme au milieu de ses pareils, afin qu’il soit transformé!
* * * * *
Il y avait un mois que nous vivions ensemble à Paris et Laurence n’arrivait pas à me tutoyer. Après de nombreux essais elle avait finalement renoncé.
--Ce n’est pas parce que vous m’intimidez, me dit-elle, et ce n’est pas parce que vous êtes plus âgé que moi. Il me semble--elle cherchait ses mots et se découvrait elle-même en parlant--que je n’ai la faculté d’être familière qu’avec des gens pauvres.
C’était vrai. Mais les gens pauvres inspiraient plus que de la familiarité à Laurence, ils faisaient naître en elle une affection spontanée. Je ne le remarquai qu’à la longue. Le manque d’argent était un titre bizarre par lequel on gagnait presque à coup sûr le cœur de Laurence. Chez toute personne nouvelle qu’elle voyait, elle ne considérait que les signes extérieurs de la pauvreté et si elle ne voyait pas ces signes, il en résultait un certain éloignement.
Comme nous l’avions pensé, elle et moi, M. de Saint-Aygulf n’avait rien fait pour reprendre sa fille. Celle-ci était du reste majeure depuis quelques mois. Il lui avait écrit, au contraire, pour lui signifier une sorte de malédiction. C’est Kotzebue qui semblait avoir été le plus touché par le départ de Laurence. Un jeune homme appelé Lucien Duperré, qui avait passé l’été avec lui dans le Midi, était venu me voir sans motif apparent, mais en réalité pour me transmettre ses paroles et pouvoir lui donner quelques détails sur ma vie avec Laurence.
--Il faut que je m’acquitte de ma commission, me dit-il avec embarras.
J’aurais bien préféré ne rien entendre.
--Parlez, lui dis-je pourtant en souriant avec indifférence.
--Il m’a dit exactement ceci. Dites-lui que je connais la raison cachée de ce qu’il a fait. Son acte est la conséquence directe d’une signature donnée il y a plus de quinze années. Je le considère comme perdu.
Je répondis que l’opinion de Kotzebue me laissait indifférent. Le jeune homme partit rapidement et Laurence déclara qu’elle avait horreur des hommes qui portaient une chaînette d’or à leur cheville et étaient habillés comme des gravures de mode.
J’étais obligé de renoncer à voir presque tous mes amis, qui étaient aussi ceux de M. de Saint-Aygulf. J’avertis Laurence que j’allais négliger désormais les spirites, les Esséniens, les membres de tous ces groupes où l’on accorde en principe plus d’importance à la vie future qu’à la vie réelle.
--Enfin! ne plus voir de fous! Quel soulagement! s’écria-t-elle.
Je renouai avec d’anciens camarades que j’avais un peu perdus de vue. Je les invitai à dîner, je leur fis des politesses inattendues pour les attirer. C’étaient des gens comme tout le monde, qui avaient des autos, des maîtresses, qui fréquentaient le music-hall et qui n’étaient préoccupés par aucune philosophie. A ma grande surprise, Laurence les accueillit avec froideur. Elle trouvait les femmes trop sottement entichées de leurs bijoux et de leurs toilettes et elle avait encore plus d’éloignement pour les hommes. J’en cherchai le motif et je crus discerner à la longue que la pierre de touche de Laurence pour juger les êtres était la fortune.
Un soir que je rentrais chez moi, vers sept heures, je rencontrai dans un bureau de tabac de la rue Jouffroy un garçon appelé Falou, que j’avais connu jadis au Quartier Latin et retrouvé à diverses reprises. C’était un bohème mondain qui vivait d’expédients. Il était en train d’acheter au détail quelques cigarettes de caporal, ce qui n’est pas un signe de richesse. Il les cacha précipitamment à ma vue. Je fus frappé par son air plus misérable qu’à l’ordinaire et un je ne sais quoi d’égaré dans son allure.
Il ne m’avait jamais intéressé, mais j’avais perdu la plupart de mes relations et je désirais beaucoup m’en créer de nouvelles pour distraire Laurence.
--Viens dîner avec moi, lui dis-je, j’ai justement quelques amis.
Je compris, à la dignité avec laquelle il refusa, qu’il ne devait pas être sûr de dîner ce soir-là. J’insistai. Il s’excusa de n’avoir pas le temps d’aller revêtir son smoking, mais je finis par l’entraîner.
Laurence était souriante, mais lointaine, et pendant toute la première partie de la soirée elle n’eut pas l’air de remarquer Falou. Il resta le dernier. La conversation mourait tristement. Il allait enfin se lever pour prendre congé quand l’attitude de Laurence changea à son égard. Elle se mit à le considérer avec une visible sympathie et elle insista pour qu’il demeurât un peu, malgré le caractère morne des propos. Je ne pus trouver à ce fait une autre explication que celle-ci.
Le taciturne Falou était assis en face de Laurence et de moi et il avait les jambes croisées. La chaleur du dîner, sans éclairer son visage triste, lui avait communiqué un certain abandon et l’oubli de la prudence nécessaire à l’homme pauvre. Il laissait voir la semelle d’une bottine où un trou traçait un large dessin. Je surpris le regard de Laurence posé sur cette semelle et je fus d’abord honteux pour mon ami, connaissant l’impitoyable sévérité des jeunes femmes dans cet ordre d’idées. Mais le résultat que je craignais ne se produisit pas et ce fut le contraire qui eut lieu.
--Il est très gentil, me dit Laurence quand il fut parti.
Et lorsqu’elle apprit que Falou était un pauvre diable, cultivé mais veule et incapable de gagner sa vie, qui n’avait ni situation, ni ressources, ni famille, je vis un éclair dans ses yeux et elle déclara, au mépris de toute vraisemblance, que Falou était le plus agréable de mes amis et qu’il faudrait l’inviter souvent.
Je retrouvai cet amour de la pauvreté dans les moindres détails de l’existence de Laurence. J’avais voulu, en arrivant à Paris, donner à mon appartement de garçon, qui était vaste, mais un peu désuet, une allure plus moderne. Elle s’y était opposée, trouvant que tout était très bien.
Ma maison était tenue par une vieille personne correcte que Laurence trouva trop correcte. Le service était fait par un valet de chambre qui cachait sa timidité sous une importance obséquieuse. Laurence ne pouvait le regarder sans hausser les épaules.
Je pris pour elle une femme de chambre, mais elle lui parut trop bien stylée et elle déclara que «décidément, elle n’avait besoin de personne». Toute sa sympathie allait à une créature sans nom, une femme de ménage qui venait faire les chambres le matin, C’était avec un nez rouge et des savates, un si extraordinaire symbole de misère qu’on était d’abord tenté de croire qu’elle n’appartenait pas à la réalité quotidienne, mais qu’elle allait jouer un rôle dans quelque féerie. Laurence put avoir des conversations avec cette figure de songe. Elle lui fit des cadeaux. Elle l’appelait «madame Honorine» avec une nuance de respect. Je ne suis pas sûr qu’elle ne la prît pas pour confidente.
J’établis un lien entre l’anomalie de ses goûts et la promenade nocturne autour de la place Blanche dont j’avais été un soir le témoin. Je n’avais pas renoncé à savoir pourquoi, exactement, elle était allée rendre visite à Kotzebue au milieu de la nuit, après avoir rôdé devant divers cafés. Bien entendu, je ne voulais pas lui dire que je l’avais suivie. Je procédai par allusions. Je l’accusai en plaisantant d’avoir volontiers flirté avec Kotzebue. Mais elle me rapporta les conversations qu’elle avait eues avec lui et cela avec une franchise qui n’était pas simulée. J’avais remarqué que si elle passait quelquefois certains événements sous silence, elle n’usait jamais du mensonge.
--Flirter, me dit-elle en riant. Le mot est impropre pour lui. Il avait certainement une arrière-pensée à mon égard, mais il n’osa jamais la manifester clairement. Il me donnait l’impression de ne pas avoir l’habitude de parler aux femmes. Je le surveillais toujours du coin de l’œil, car je pensais qu’il était de ces gens qui se jettent brusquement sur vous et essaient de vous renverser sans explications. Peut-être avec moi n’eut-il jamais une occasion assez favorable. Je crois qu’il ne s’en présenta qu’une pour lui et il la laissa passer parce que j’étais sur mes gardes. Il devait essayer du magnétisme et autres choses semblables. Mais moi, je ne suis pas un sujet comme ma sœur. Une épaisse couche de matière m’enveloppe. Toutes les fois qu’il causait avec moi, dans le Midi, il me parlait d’une certaine Hélène, qu’il appelait aussi Ennoïa. Je ne compris pas d’abord si c’était un être imaginaire ou une femme de ses relations. Il me disait que j’avais un rôle admirable à jouer en incarnant Hélène. Mais en quoi cela consistait-il? J’avais beau lui dire que je ne connaissais rien à toutes ces histoires, il me répondait que c’était parfait et qu’il valait mieux qu’Hélène ne comprît rien. Il me faisait beaucoup rire, et tout de même j’avais un peu peur de lui.
Je revins plusieurs fois à la charge, mais ce fut inutilement. Un soir où plusieurs amis étaient venus nous chercher pour dîner au restaurant, quelqu’un proposa d’aller chez Alberte. Cette Alberte était la patronne d’un établissement moitié café, moitié boîte de nuit, qui n’était guère fréquenté que par des habitués et faisait partie de ceux que Laurence avait examinés, le soir où je l’avais suivie. Elle ne manifesta sur le moment aucune émotion. Mais dès que les lumières de la place Blanche brillèrent autour de nous dans le taxi qui nous portait, je compris, à un redressement de son corps, à une palpitation de ses narines, que Laurence avait, avec ce point spécial de la ville, cette place Blanche vulgaire, une communication inexplicable.
Durant le dîner, Laurence considéra autour d’elle toutes choses, le comptoir du bar, la porte de la cuisine, les murs où étaient accrochés quelques tableaux humoristiques, comme s’il s’agissait d’un lieu particulièrement intéressant, jouissant d’une célébrité historique.
Les ordinaires garçons, les clients quelconques, les femmes qui entraient et sortaient après des conciliabules avec la patronne étaient pour elle remplis d’attrait. Elle ne les quittait pas des yeux. Inattentive à notre conversation, elle vivait avec amour la vie de ce bar. Alberte, avec son visage bouffi, ses yeux de renard bienveillant, ses mains lourdes de bagues fausses, lui paraissait avoir une dignité imposante:
--Ce doit être une femme charmante, dit-elle plusieurs fois.
Et quand nous partîmes, elle échangea avec elle de longs sourires.
Il était trop tard pour aller au théâtre et quelqu’un proposa d’aller prendre un verre quelque part.
Laurence accepta avec joie et proposa tout de suite la brasserie Romano, «qu’elle avait vue en passant, dit-elle, et qui lui paraissait curieuse».
Aucune originalité propre ne caractérise la brasserie Romano. J’eus la sensation que les filles y raccrochaient avec plus d’impudence qu’ailleurs. Des hommes calmes et rasés jouaient aux cartes dans un coin. Un couple de provinciaux s’était fourvoyé.
Laurence était tout à fait heureuse. Une certaine animation lui venait des vins et des liqueurs du dîner. Mais je distinguai en elle une ivresse qui avait une autre provenance. Elle était grisée par cette ambiance qui sort des rues de Montmartre, reluit dans le clinquant des cafés, coule avec l’alcool qu’on y boit. Les orchestres falots n’étaient là que pour provoquer des étreintes. Les couples ne dansaient ou ne s’asseyaient autour des tables que d’une façon provisoire. Ils allaient se glisser bientôt dans des chambres d’hôtel. On sentait que le rouge des lèvres hâtivement plaqué allait être écrasé bientôt par le labeur du baiser. Les femmes, qu’on voyait passer avec des yeux vagues et une cigarette aux doigts, venaient de se déshabiller et de se rhabiller et elles allaient recommencer. Toutes les maisons des alentours étaient des hôtels. Des marchés se tramaient derrière tous les comptoirs, sur toutes les tables de marbre. Et il y avait quelque chose de morne, un souffle vénal, une absence totale de joie qui propageait un désir de veule abandon, de caresses sur des draps douteux.
Cette nuit-là, nous rentrâmes tard après avoir erré de boîte de nuit en boîte de nuit, et Laurence, non seulement ne s’était pas aperçue de la sinistre similitude de tous ces endroits, mais elle déclarait y avoir trouvé une délicieuse variété.
A partir de ce jour, il fallut renoncer à dîner dans des appartements ou à aller au théâtre. Il n’y avait de plaisir pour Laurence que dans les cabarets de second ordre, elle ne respirait à l’aise que dans leur opaque fumée. Je ne pouvais faire autrement que de lui céder, car elle était chaque soir comme une enfant que l’on prive du seul jouet qui l’amuse. Elle tombait dans une rêverie muette, elle semblait prête à pleurer. Dès que je disais:
--Si l’on allait prendre quelque chose à Montmartre?
Ses yeux brillaient, elle redevenait gaie et animée. Même, une sorte de fièvre s’emparait d’elle.
Elle paraissait tout aimer de ce qui commençait aux abords de la place Clichy et se terminait au square d’Anvers. La place Blanche était comme une surnaturelle étoile dont la lumière la magnétisait.
Quand nous la traversions, je voyais son regard se poser sur les affiches lumineuses, les marchandes de journaux, l’agent de service, avec un attendrissement affectueux. Et il y avait alors en elle une curiosité jamais lassée, qui lui faisait considérer le visage de toutes les femmes avec une attention et un amour dont je crus enfin découvrir la cause.
En réfléchissant aux questions que Laurence m’avait posées sur l’existence des raccrocheuses et des femmes de bars, à l’intérêt que ces femmes lui inspiraient et à sa bizarre passion de se trouver au milieu d’elles, un mot terrible apparut à mon esprit, le mot: possession.
Laurence était possédée. Une force occulte, une magie l’attirait vers les formes les plus inférieures de la vie. Tous les aspects de la misère étaient séduisants pour elle. Elle aimait les pauvres, non par charité, mais parce que la société les avait rejetés et qu’ils présentaient l’image de la damnation terrestre.
Ce n’était ni le hasard, ni mon caprice, ce n’était pas même des affinités sensuelles communes qui m’avaient rapproché de Laurence. Il y avait entre nous un lien plus puissant. Nous étions unis par un semblable amour du mal. Les forces d’en bas nous appelaient tous les deux; elles nous avaient marqués de je ne sais quel signe pour descendre en même temps de déchéance en déchéance.
Je crus m’apercevoir que j’étais devenu moins intelligent, que je ne lisais que rarement, que je ne cherchais plus à m’instruire. Laurence me fit l’effet d’un animal, uniquement animé de préoccupations basses et je souffris de l’influence qu’elle avait sur moi.
Je ne discernai pas la part d’amour qu’il y avait dans sa préférence des pauvres, dans le choix volontaire qu’elle faisait des malheureux pour le don de sa sympathie. J’attribuai ses penchants à un goût inné des choses viles et je redoutai surtout de l’imiter. J’essayai de réagir. Je lui imposai la présence de certains camarades choisis parmi les plus sots, qui ne m’intéressaient nullement, mais qui devaient, par le prestige de leurs situations importantes, leur vie mondaine et conventionnelle, orienter Laurence différemment.
Il en résulta des discussions dont je profitai pour prononcer de longs discours sur la manière la meilleure de vivre, la nécessité de ne fréquenter que des gens appartenant à son milieu et d’une moralité irréprochable.
Laurence alors devenait résignée et indifférente. Elle secouait la tête, elle disait des choses générales, comme:
--Nous sommes très différents. Nous faisons une expérience et elle ne réussit pas. Peut-être avons-nous eu tort tous les deux.
Ou bien son regard me parcourait de la tête aux pieds, elle avait l’air de considérer un étranger, un être d’une autre race qu’elle et de s’étonner d’avoir pu demeurer aussi longtemps auprès de lui.
--Voyez-vous, me dit-elle une fois, la sagesse est de vivre avec les gens de sa famille.
Et comme je faisais un geste d’étonnement, elle ajouta:
--Seulement, le problème est de découvrir cette famille.
Je lui demandai ce qu’elle voulait dire exactement; elle m’expliqua que les familles n’étaient pas toujours composées de ceux qui ont le même sang, mais d’êtres très divers et qu’elles se formaient et se dispersaient en vertu d’une loi dont le mécanisme lui échappait.
Je commençai à saisir en elle un désir secret de me quitter. Divers indices purent même me faire penser un instant qu’elle avait pris cette décision. Elle demanda à plusieurs reprises ce que pourrait coûter un modeste appartement sur la Butte. Elle s’arrêta une fois pour considérer avec attendrissement un tout petit restaurant de l’avenue de Clichy et elle dit:
--Comme ce serait amusant de venir ici manger toute seule.
Je répondis aigrement que je n’étais pas un tyran et que je ne l’empêchais pas de réaliser ce rêve, si cela lui plaisait. J’ajoutai qu’elle serait dégoûtée d’ailleurs par une ou deux expériences et qu’elle n’aurait pas envie de recommencer.
Mais elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une plaisanterie et elle se contenta de dire:
--Qui sait?
D’ailleurs, mes craintes furent passagères. J’avais une trop grande confiance en moi pour penser que Laurence pût me quitter.
Et peu à peu, en vertu du charme qu’ont les énigmes, je fus attiré par celle que cachait le cœur de Laurence. C’était surtout le soir que l’idée de possession s’emparait de moi. Cette possession nous était commune. Mais elle s’extériorisait davantage chez Laurence et je pris l’habitude de l’observer sans en avoir l’air pour savoir quel chemin le mal prend pour se développer, quels sont les signes qu’il fait, avec quelle voix il appelle.