Part 9
Le jour de Noël arriva et autant pour satisfaire ma curiosité que pour faire plaisir à Laurence, je décidai de réveillonner dans l’établissement de la charmante Alberte, à côté de cette place Blanche de bénédiction que nous pourrions, toute la nuit si cela nous plaisait, contempler à travers les carreaux. Afin qu’aucun nuage ne jetât une ombre sur cette soirée merveilleuse, j’invitai à nous accompagner le triste Falou, élu de Laurence à cause de ses bottines éculées et de sa mauvaise humeur de pauvre honteux.
* * * * *
Il fut décidé qu’avant de s’asseoir au cœur de cette étoile aux sept branches irrégulières que forme la place Blanche, nous passerions une heure au bal Wagram dont Falou avait vanté le pittoresque et que Laurence voulait connaître. Je ne rapporte cette visite que parce que là devaient commencer à retentir les voix, que parce que derrière les caricatures humaines devaient commencer à se dessiner les visages séduisants du mal.
Les boulevards charriaient une immense cohue agitée par une liesse de nourriture. Les autos sortaient de partout. Les boutiques de victuailles étincelaient fastueusement. Des familles s’avançaient avec cette lenteur satisfaite que donne la certitude de ripailles prochaines. Des cols de bouteilles émergeaient hors des poches des pardessus.
Je fus frappé par la taille des municipaux qui étaient au seuil de la salle Wagram. Ils étaient plus grands que nature, disproportionnés comme certains cartonnages baroques que j’avais vus à une exposition des Humoristes. Ils semblaient les gardiens grotesques d’un enfer hurluberlu. Les water-closets s’annonçaient au public en d’énormes lettres lumineuses comme s’ils étaient le point central de cet établissement, son cœur rayonnant et une main peinte sur le mur désignait encore leur entrée afin qu’ils ne pussent passer inaperçus aux yeux les plus myopes ou les plus distraits.
Laurence pénétra la première dans une vaste salle pleine de danseurs et j’admirai la délicatesse de pastel qu’avait son cou blanc dans le frisson de sa fourrure.
Nous nous assîmes derrière une table, dans la foule. L’air était étouffant et transportait une odeur de sueur d’homme. Sur un écriteau, devant l’orchestre, le mot: Java, était écrit.
--Je n’y tiens pas. J’ôte mon manteau, dit Laurence dont le visage était illuminé de joie.
Elle se leva et apparut dans sa robe rose à peine décolletée. Je faillis pousser un cri. Il me sembla qu’elle était toute nue et comme elle jetait un regard circulaire autour d’elle, un silence se fit, se propagea jusqu’aux confins de la salle et tous les yeux se fixèrent sur son jeune corps. Je vis des faces en sueur grimacer et une telle expression de bestialité y apparut que je faillis m’élancer devant Laurence pour la protéger contre les créatures animales qui s’apprêtaient à bondir sur elle. Cela ne dura qu’une seconde pendant laquelle j’eus le temps de m’étonner de l’indifférence de Falou.
Un tintamarre d’orchestre éclata, la foule se déplaça pour danser, Laurence se rassit paisiblement. Son manteau était retombé derrière elle sur sa chaise et sa robe rose la recouvrait normalement de la naissance des seins aux genoux.
Je récapitulai ce que j’avais bu dans la soirée. Un cocktail avant le dîner, un verre de liqueur après. Je ne pouvais pas être gris à mon insu. J’avalai d’un trait l’alcool que je venais de commander et je cherchai s’il n’y avait pas sur les visages qui m’entouraient une apparence justifiant ce que j’avais cru voir.
Près de moi un mulâtre élégant, les yeux fixés sur une cerise à l’eau de vie, était enfoncé dans une sombre rêverie. Deux femmes blondes tournaient ensemble, étroitement serrées. Un homme d’une cinquantaine d’années, avec une barbe en fer à cheval, dansait plaisamment avec une naine. Ce devait être le boute-en-train d’un groupe et sa réputation de comique était sans doute bien établie car chacun de ses gestes provoquait les éclats de rire de quelques personnes attablées. Une femme aux joues pendantes s’esclaffait et l’on sentait la naine orgueilleuse d’avoir un aussi joyeux compagnon. Plus loin, un bellâtre solitaire suivait d’un regard fatal des femmes de chambre endimanchées. Et il y avait des soldats d’infanterie de marine, des gnomes sportifs, des chauffeurs blasés, une humanité pour qui toute notion de beauté semblait abolie et qui n’en avait pas le regret.
Et tout à coup, j’eus à nouveau l’impression que Laurence était le point de mire de la salle. Les yeux du bellâtre avaient abandonné les femmes de chambre et étaient fixés sur elle. Le mulâtre, à côté de moi, était sorti de sa rêverie. Le boute-en-train quinquagénaire multipliait ses farces pour Laurence. Sa barbe en fer à cheval me fit l’effet de la barbe d’un bouc. Plus loin, un personnage, rose comme un porc, passait sa langue sur ses babines avec une expression significative et un grand jeune homme qui avait des lorgnons et un cou d’oiseau, se tendait, s’allongeait comme s’il voulait atteindre un point situé entre les deux seins de Laurence. Nul doute, elle était le centre du désir de toutes ces créatures inférieures, elle était enveloppée par une obscène conspiration.
Et elle le savait. Elle rayonnait sous les effluves de ces désirs. Selon son habitude, elle regardait sans se lasser les visages, elle suivait les expressions et les mouvements comme si elle cherchait à reconnaître une de ces bêtes entre toutes les bêtes. Elle était pleine d’aisance. Adossée à sa chaise, elle avait les jambes croisées avec impudeur et elle ne s’occupait pas, comme font toutes les femmes aux robes courtes, de ramener sa jupe sur ses genoux.
--Possédée! pensai-je. Cette foule attend son signal. Elle va s’élancer tout à coup, arracher en hurlant cette mince robe rose et le sabbat moderne où je l’ai moi-même conduite va se déchaîner.
Car j’étais au sabbat. Les fêtes secrètes du Moyen Age, que l’on célébrait sur la lande, n’étaient pas autre chose. Ceux que la vie privait de joie éprouvaient à certaines périodes le désir d’une fête collective où tous les appétits étaient satisfaits. Ainsi tous ces pauvres amants de leurs propres plaisirs s’apprêtaient à manger et à boire outre mesure pour se mêler ensuite entre eux. Au lieu d’enfourcher un manche à balai, les adorateurs du diable étaient venus à pied ou en taxi. C’était la seule différence. Mais Lucifer ne devait pas être loin, il allait sortir de ces water-closets qu’on avait illuminés si magnifiquement pour cela et nous baiserions tous son derrière, selon le rite millénaire.
Lucifer n’apparut pas et Laurence ne déchira pas ses vêtements pour s’offrir à lui. Elle se contenta de découvrir ses jambes, de sourire, de lever parfois la tête comme pour écouter une voix qui l’appelait. Elle répétait ce mouvement si souvent que je prêtai l’oreille à mon tour.
L’affluence était devenue plus nombreuse. Les cris et les rires se mêlaient au fracas des instruments et je crus percevoir derrière ces bruits, une voix basse qui venait de partout et qui prononçait tour à tour le nom de Laurence et le mien. Je touchai doucement du doigt l’épaule de Falou et je lui dis:
--N’entends-tu rien?
Il me regarda d’une façon idiote et il me répondit:
--Si. Il y a beaucoup de bruit.
Il y avait parfois des silences subits et alors la voix se taisait, puis elle reprenait confusément et j’entendis des paroles distinctes qui m’étaient adressées:
--La seule vérité est dans la jouissance matérielle. Tu n’es sûr de rien que de la réalité de ton corps et de la faculté qu’il a de te donner du plaisir par les sens. Regarde le spectacle varié des choses. Mange et bois pour la plénitude de la digestion. Profite de la facilité des femmes pour t’allonger contre elles et te pâmer sur le satin de leur peau. Tout ce qui est désirable est autour de toi. Je suis le Dieu unique et tu me respires dans l’air embué de tabac. C’est mon rire qui est sur la courbe peinte des lèvres. Je m’allonge avec les jambes de ta maîtresse, je frémis dans la soie des robes et le pli des chevelures, je tourbillonne avec la musique, je brille avec les lampes électriques, je suis la couleur des yeux, l’odeur des aisselles, la chaleur des reins, ce que tu nommes la beauté, je suis la matière.
Je fis signe à Laurence que je voulais partir. Elle résista tout d’abord. Mais Falou fit remarquer que si nous arrivions trop tard, Alberte ne garderait peut-être pas la table que nous avions retenue. Cela la décida et je l’entraînai au dehors.
* * * * *
En récapitulant les événements de cette mémorable soirée, je revois une glace de taxi que je fais tomber précipitamment, malgré le froid et les protestations de mes compagnons. Je revois aussi dans une boutique de sucres d’orge, sur le boulevard de Clichy, un Japonais en costume d’opérette qui fait tourner d’une main un tourniquet métallique et élève de l’autre un flacon de bonbons magiques.
Le bar d’Alberte est plein de la musique d’un orchestre qu’on a loué pour la circonstance. La nappe de notre table me fait penser à celle d’un autel. Je m’assieds et je regarde par-dessus mon épaule si le Japonais ne m’a pas suivi. Je détourne la tête pour ne pas voir Drevet, un bohème de cafés, d’une espèce inférieure à celle de Falou, que celui-ci méprise et traite de bohème. C’est un ancien peintre que l’alcool empêche maintenant de peindre. Laurence lui fait des signes d’amitié, car ce Drevet a naturellement toute sa sympathie.
Des groupes aux faces enluminées, des gens en habit, des femmes décolletées entrent et sortent sans arrêt et j’en ai presque le vertige. Une vague de ce flot humain dépose comme une épave, sur un tabouret élevé, une grande créature maigre et un peu voûtée. C’est une femme encore jeune au nez trop long. Alberte lui prodigue des consolations.
Nous demandons la cause de son chagrin. Elle n’a aucun chagrin spécial. C’est la grande Loulou, celle qui n’a pas de chance et la vie inexorable continue à lui être contraire. Seule, entre toutes les femmes de Paris et peut-être du monde, elle se trouve sans invitation le soir du réveillon.
--Cela peut arriver, dit Alberte sans conviction, car elle sait que cela ne peut arriver qu’à la grande Loulou, marquée dès sa naissance pour une déveine éternelle.
Mais Laurence ne peut supporter une telle injustice.
Elle se lève avec un élan d’amour que je ne lui ai jamais vu et avant que j’aie pu l’arrêter elle invite la grande Loulou à souper. En vain Falou proteste-t-il par des signes, car il est superstitieux, et il comprend dans toute son étendue profonde le sens que peut prendre le mot déveine. La grande Loulou refuse timidement. Mais Laurence est prête à se mettre à genoux devant elle et elle la force à s’asseoir parmi nous. Je vois sous la table que Falou tend son index et son petit doigt allongés. Tout ce qui m’entoure prend pour moi un sens symbolique et j’ai le sentiment qu’un événement d’ordre occulte va se produire.
Pourtant, je suis calme et je pense:
--Quelle folie! Toujours ce goût de la bassesse! Que penseront mes amis, s’ils me voient attablé avec une raccrocheuse?
Falou se penche pour me dire à l’oreille:
--Il va nous arriver un malheur dans la soirée.
Mais Alberte vient nous verser elle-même le champagne, malgré la difficulté qu’elle a à se déplacer. Je n’avais vu jusqu’alors que son buste et son embonpoint me remplit d’étonnement.
--Ainsi ce qui est caché se révèle, me dis-je.
L’orchestre fait tellement de bruit que l’on voit les bouches articuler les phrases sans entendre aucun son. Des danseurs essayent d’esquisser des pas entre les tables. Une odeur de nourriture se mêle au parfum des femmes et de la porte sans cesse ouverte et refermée vient avec régularité un souffle frais. Je m’attends toujours à voir paraître le Japonais avec son flacon de sucres d’orge.
Je ne sais combien de temps nous restons là. Je bois tout ce que l’on verse dans mon verre, mais mon esprit demeure assez lucide pour remarquer l’inquiétude de Laurence et sa manière plus étrange que de coutume de regarder autour d’elle. Son attitude à mon égard semble modifiée. Deux ou trois fois, elle me prend la main avec un geste de tendresse qui ne lui est pas habituel. Mais je ne réponds pas à ce geste et je me dégage chaque fois assez vivement car je suis exaspéré par l’amitié qu’elle montre à la grande Loulou et les regards d’intelligence qu’elle échange avec le peintre Drevet.
Cette exaspération s’atténue pourtant et les choses prennent autour de moi un caractère d’irréalité. La tête me tourne un peu.
A un moment donné et bien que Laurence n’en ait rien manifesté, j’ai la certitude qu’elle vient d’entendre quelqu’un l’appeler. La voix n’avait aucun accent humain et elle ne venait de nulle part. C’est celle que j’ai entendue au bal Wagram. Et en même temps je suis saisi par une puissance d’immobilité, d’indifférence, comme si au lieu d’être acteur dans la scène que je vis, je devenais un simple témoin.
Et alors, j’entends un cri déchirant, pareil à celui d’un homme qu’on égorge. Est-ce l’événement occulte que j’attends? Le Japonais est-il dans la salle? Mais non. A quelques pas de moi un monsieur en habit est debout, il agite les bras, il a un couteau à la main et une grande plaque de sang tache le plastron de sa chemise, à la place du cœur. Mais ses cris sont faux. Je comprends. Un verre de vin rouge est tombé sur lui et pour égayer l’assistance il a fait semblant de se frapper et il titube en simulant les affres de la mort. C’est un vieux noceur à moustaches cirées et ses amis hurlent de joie autour de lui. Une jeune femme ivre fait le simulacre de préparer un pansement avec sa serviette pliée.
La porte s’ouvre et je détourne la tête. Quelqu’un vient d’entrer, n’importe qui, un être anonyme, avec un chapeau melon. Dans l’encadrement de la porte, j’ai la vision de quelques pauvres, d’un mendiant, d’une marchande de fleurs avec une fillette, d’autres silhouettes encore moins distinctes.
L’homme en habit s’agite d’un côté comme une caricature de la bêtise assassinée, de l’autre, les créatures de la rue s’immobilisent, prennent des nuances de rêve et l’étonnement donne à leur visage cette pureté suave que l’on voit aux personnages de certains tableaux.
Que se passe-t-il alors? Je ne l’ai jamais bien compris. La voix est-elle réelle? Vient-elle de la rue, émet-elle des vibrations comme tous les sons terrestres ou ne résonne-t-elle qu’au fond du cœur? Est-ce que ces pauvres de la rue ont entonné tout à coup un hymne de misère? Est-ce la voix de ce que je m’imagine être le mal? Laurence m’a serré le bras. Elle a entendu. Mais c’est peut-être pour elle une voix qui vient de plus loin, qui vient des entrailles maternelles qui l’ont portée et lui rappelle que les filles sont vouées aux mêmes servitudes que les mères? Peut-être n’y a-t-il pas de voix du tout et la résolution de Laurence est-elle déjà prise depuis longtemps.
Un baiser très doux effleure mes tempes, à l’endroit où mes cheveux commencent à blanchir... J’ai le sentiment d’une robe qui s’éloigne, d’un peu de jeunesse qui m’est retirée... Je demeure sans bouger, la tête entre mes mains...
Beaucoup plus tard, je m’aperçois que Laurence n’est plus là. Je ne suis pas étonné, mais je demeure à l’attendre un temps indéterminé, tout en sachant qu’elle ne reviendra pas. La grande Loulou aussi a disparu.
Je me lève à la fin. L’expression du visage de Falou est complètement stupide:
--Laurence est partie la première, dit-il simplement.
Et Alberte, sans arrière-pensée, avec la parfaite ingénuité dont est capable son visage flasque, ajoute en me serrant la main:
--Votre dame vous a précédé.
Je fais oui de la tête. Je laisse croire que je suis tranquille, que je vais retrouver Laurence chez moi. Je suis certain que je ne l’y retrouverai pas, que je ne la reverrai ni le lendemain, ni les jours suivants, ni plus jamais.
Dehors, j’aperçois le Japonais qui vient de fermer sa boutique. Il a passé un pardessus sur son costume et enfoncé un feutre mou sur sa tête. Mais il a encore des babouches rouges d’une forme bizarre. Il n’a rien de mystérieux. Il marche à pas lents. Il a l’air pauvre et triste. Laurence l’aimerait.
Je pense: Comme on s’attache vite, sans s’en douter!
Et Falou me dit:
--C’est curieux! Il ne nous est rien arrivé de fâcheux.
Et il a une nuance de regret dans la voix.
Nous dépassons la place Clichy. Je lève les yeux. Le ciel est extraordinairement clair et je suis surpris par les couleurs différentes des étoiles. Je fais remarquer à mon compagnon que c’est la première fois, peut-être, que je remarque la beauté des étoiles à Paris. Et j’ajoute:
--On ne regarde le ciel qu’à la campagne.
Il me répond que lui ne le regarde jamais, ni à Paris, ni à la campagne.
Il me quitte enfin. Il n’y a pas de voiture. Alors je me mets à courir aussi vite que je le peux.
Ah! si je pouvais trouver Laurence endormie dans notre chambre.
La clef fait du bruit dans la serrure. J’appelle, Laurence! à voix basse d’abord, puis d’une voix forte, dont je ne reconnais pas le timbre.
Mais non. Je le savais bien. Il n’y a personne.
Il est inutile que je décrive les regrets que j’éprouvai et comment, selon mon habitude, je récapitulai mille fois les événements qui avaient eu lieu depuis quelques mois en me représentant ce que j’aurais dû faire en telle circonstance, en imaginant les phrases exactes que j’aurais dû prononcer, tel jour, à telle heure. Je me laissai aller à un abattement extrême. Tout était de ma faute et moi seul connaissais l’étendue de cette faute. Je n’avais pas assez aimé Laurence pour la retenir. Elle ne serait pas partie si elle avait craint de me causer une douleur profonde et vraie. Je n’avais éprouvé que du désir pour elle. Qui sait si ce désir lui-même n’avait pas été insuffisant! Je revécus toutes les minutes passées avec Laurence, depuis le premier baiser dans la salle à manger, depuis la première étreinte dans une chambre qui sentait le renfermé et les algues marines, jusqu’aux dernières nuits à Paris et j’en arrivai à me persuader que je ne l’avais pas aimée du tout.
Face à face avec moi-même, je fus obligé de m’avouer que toutes les fois que je l’avais prise dans mes bras, mon pouvoir imaginatif avait, par une transposition involontaire, mis à sa place l’image de sa sœur. J’avais commencé dans l’auto qui m’emportait sur la route de Toulon, au moment où je venais de croiser le Saint-Sacrement et peut-être la cause initiale du mal était-elle dans la rencontre du Dieu catholique avec le possédé que j’étais. J’avais continué. Je n’avais jamais cessé de me représenter Eveline quand je tenais sa sœur contre moi et que de fois, visage contre visage, j’avais fermé les yeux pour mieux la voir, avec son nom sur mes lèvres.
Je n’avais pas articulé les syllabes de ce nom mais qui sait si Laurence ne l’avait tout de même pas entendu!
J’eus la confirmation que je ne me trompais pas quand, le surlendemain de son départ, je reçus une lettre de Laurence.
Elle me disait assez brièvement de ne pas m’inquiéter à son sujet. Elle avait voulu vivre à sa guise. Elle ne méritait pas l’intérêt--elle ne disait pas l’amour, que je lui avais porté. Elle s’excusait de la brusquerie de son abandon et de la peine dont elle pouvait être la cause.
La phrase qui me frappa le plus dans sa lettre fut celle-ci: «D’ailleurs, j’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai pas voulu.»
Elle ne me donnait pas son adresse. Je ne pouvais ni lui envoyer ses affaires, ni lui venir en aide. Ce fut pour moi un grand soulagement de me rappeler que quelques jours auparavant, je lui avais donné, pour un achat de robes qui avait été ensuite ajourné, une somme assez importante qui était encore dans son sac le soir de Noël.
Des jours mornes passèrent. J’allai un soir questionner Alberte. Elle n’avait pas revu Laurence. Elle me l’assura à plusieurs reprises avec vivacité et même elle étendit la main en me le jurant sur la tête de sa mère, ce que je ne lui avais pas demandé. En faisant ce serment, elle serrait un citron dont elle allait découper l’écorce, pour un cocktail, et ce fruit m’apparut soudain comme le symbole du mensonge doré. Puis elle ne s’occupa plus de moi tout en me regardant pourtant du coin de l’œil et je crus discerner dans son indifférence volontaire l’intention de me décourager de revenir chez elle. Le peintre Drevet qui était affalé sur une banquette devant une consommation ne me salua pas et évita avec soin mon regard.
Je fis de longues stations dans les cafés du voisinage, mais elles furent inutiles. Je pris alors le parti de ne plus sortir de chez moi et j’entamai la lecture des livres de ma bibliothèque. J’étudiai les religions. Je lus tout ce qui était relatif aux Esséniens, aux gnostiques et aux différentes sectes qui avaient perpétué leurs croyances. Je lus aussi tout ce qui était relatif aux possessions, aux démons et aux rapports de ces démons avec l’homme. Je vis que, selon les Pères qui avaient traité ce sujet, ces rapports étaient singulièrement étroits et multiples.
Mais je ne lisais qu’avec la moitié de mon esprit. L’autre moitié était ailleurs que sur les livres, concentrée dans le sens de l’ouïe, avide d’entendre si un coup de sonnette n’allait pas retentir. Un coup de sonnette retentissait quelquefois. C’était l’électricien ou le plombier ou quelqu’un qui se trompait.
J’énonçais alors pour moi-même:
--Je n’attends personne.
En réalité, j’attendais sans cesse. Mais était-ce bien Laurence que j’attendais?
* * * * *
Ce fut un dimanche, vers cinq heures. La partie de mon être occupée à guetter, à l’insu de l’autre, les bruits de la maison, perçut un coup de sonnette court, timide, le coup de sonnette de quelqu’un qui ne resonnera pas une seconde fois si on ne répond pas à la première. J’avais donné congé à tout le monde, ce jour-là, j’étais en pyjama, et d’une humeur plus sombre que de coutume. J’étais résolu à ne pas recevoir. Pourtant, je posai mon livre et à pas lents, j’allai moi-même ouvrir la porte.
Sur le seuil, dans la demi-obscurité du palier, Eveline se tenait debout. Je ne peux pas dire que je fus surpris de la voir. Non, je l’attendais. C’était elle que j’attendais. Il était donc naturel qu’elle vînt. Nous restâmes pourtant presque une minute à nous considérer. A la fin, je dis:
--Entrez.
Et elle entra tout simplement.
Je balbutiai pour m’excuser de mon costume, de l’obscurité de l’antichambre où on risquait de se heurter à un porte-parapluie et je la fis pénétrer dans l’atelier.
Elle jeta avec curiosité un regard circulaire sur la pièce et le calme de ce regard me fit penser qu’elle ne s’attendait pas à voir une porte s’ouvrir. Elle savait donc que Laurence m’avait quitté. Elle ne parla qu’après cette rapide inspection.
La démarche qu’elle faisait lui était très pénible et je devais le comprendre. Elle avait cru pourtant de son devoir de la faire, à l’insu de son père, bien entendu.
Elle parlait avec un ton volontairement grave et sévère.
--Je suis venue le dimanche, parce que j’ai pensé que vous ne sortiez pas ce jour-là.
Et elle répéta deux fois cette phrase insignifiante et évidemment inutile.
Elle avait changé. La cendre bleuâtre de ses yeux était plus profonde. Ses traits étaient plus mobiles et animés d’une espèce de vie qui n’y était pas auparavant. Elle me parut plus belle, moins éloignée et j’eus la sensation bizarre qu’elle était de retour de voyage, après une saison dans une planète lointaine. Il faisait très chaud dans mon atelier et, sans y penser, elle dégrafa sa fourrure. Elle avait une robe blanche, simple et droite. Je revis la scène du couloir et je détournai les yeux en lui faisant signe de s’asseoir. Elle resta debout.