Part 7
Plusieurs chemins en lacets se dirigeaient vers la hauteur sur laquelle nous nous rendions. Ces lacets étaient assez raides et notre groupe--nous devions être une quinzaine--se dispersa sur le flanc de la colline. La nuit était claire et chaude et un orage peu éloigné chargeait l’air d’électricité. Parfois un de ceux qui portaient une lanterne s’arrêtait et la balançait pour faire signe aux retardataires de se hâter. Et l’on voyait, sur un autre côté de la colline, une clarté rougeâtre qui devait conduire le groupe de M. Althon.
L’atmosphère versait aux nerfs une surexcitation bizarre. Toutes les conversations n’avaient pas le ton de recueillement qui aurait convenu. Mme Vigerie, qui plaisantait et s’appuyait sur le bras du jeune Charlie, laissait parfois éclater un rire dont la qualité musicale prenait une valeur inattendue et qui tombait dans le silence comme une cascade métallique. Les deux jeunes Suédoises se tenaient si étroitement enlacées en marchant qu’elles semblaient appartenir à une seule forme. Le professeur de danse levantin serrait de près Mlle Longève. Comme s’ils obéissaient à une loi, tous s’en allaient par couples.
Je suivais les lacets à côté d’Eveline et nous n’échangions que peu de paroles. Elle avait mis un châle, mais l’avait ôté et le portait sur le bras. Le tissu de sa robe était léger et laissait voir l’aisance de son corps. La lune en tombant sur la blancheur laiteuse du cou et des bras, le souffle humain qui venait d’elle me donnait le sentiment d’avancer à côté d’une statue chaude et vivante.
Comme le chemin tournait, Eveline écarta une branche de mimosa qui s’étendait devant elle. J’étais tout près d’elle et nous vîmes en même temps deux formes arrêtées à quelques pas de nous. C’était Mme Vigerie et son compagnon. Elle était pâmée dans ses bras et sa tête était renversée sous la sienne. Elle aspirait les lèvres du jeune homme, goûtant un baiser dont la volupté semblait d’autant plus grande qu’elle était furtive et pressée.
Cela dura quelques secondes. Le soupir qu’ils poussèrent en se désenlaçant fut suivi d’un rire de plaisir.
J’avais saisi le bras d’Eveline et je le serrai d’une pression qui augmenta tant que dura l’étreinte que j’avais sous les yeux. Tenant toujours de sa main droite la branche de mimosa qu’elle écartait, Eveline se pencha vers moi. La lune éclairait l’ovale clair de son visage et je fixais ses yeux. Ils étaient profonds, bleuâtres, indéfinis. Je ne pouvais pas deviner ce qu’ils exprimaient. Il y avait une interrogation, une angoisse peut-être. Cette lumière de pureté que je m’étais accoutumé à y voir était mélangée à un élément un peu trouble. Mon visage se rapprocha du sien, non par une volonté arrêtée de ma part, mais par l’attirance qu’exerce cette profondeur du regard qui semble recéler très loin la solution d’une énigme de l’âme.
Eveline crut sans doute que j’allais tenter de prendre ses lèvres. Elle dégagea son bras de ma main qui le pressait avec un geste brusque et le mouvement de la tête de quelqu’un qui se ressaisit. La branche de mimosa me frappa le visage comme un soufflet. J’entendis en même temps, pendant qu’elle me dépassait, un petit rire insultant et je la vis me regarder par-dessus son épaule, mesurer la distance qui nous séparait, comme si elle craignait de me voir me jeter sur elle et comme si cette action eût été la plus répugnante que son cerveau pût concevoir. Je voulus la suivre, mais, plus légère que moi, elle me distança et je la vis qui courait presque, désireuse d’échapper à ma présence.
Je continuai à monter, solitaire, envahi par un étrange sentiment de basse colère.
Les sentiers expiraient parmi des bouquets de pins et de chênes-liège, des cactus sauvages, des ceps de vigne abandonnée. Une lanterne était posée sur le sol pour guider les arrivants; un peu plus loin il y en avait d’autres accrochées à des cyprès. Je vis que ces cyprès étaient au nombre de sept et que, plantés d’une façon circulaire, ils dessinaient vaguement la forme d’un croissant.
Les massifs étaient pleins de chuchotements; bien qu’on ne dût pas être nombreux, j’eus la sensation d’être entouré par une foule agitée et mystérieuse.
Je reconnus l’accent russe de M. Althon; je l’aperçus auprès de Kotzebue et d’une femme grande et pâle qui avait autour du cou un collier de grosses perles et dont la beauté hautaine me frappa. Je pensai que ce devait être la Swedenborgienne. J’entendis des phrases que je connaissais, mais qui prenaient dans la bouche de Kotzebue une valeur nouvelle, à cause du paysage et de la nuit:
--Recueillir la puissance de la lune!... L’esprit d’Hélène va descendre... mais ne négligez pas la chair... Vous serez peut-être conduits vers l’esprit par un frisson surnaturel de nature physique et la torture de la jouissance...
Je vis dans l’ombre des silhouettes qui prenaient des postures d’adoration. Un oiseau de nuit qu’effrayait le bruit s’envola avec un lourd battement d’ailes. Une des deux Suédoises, séparée un instant de son amie, lui tendit des mains effilées et en la saisissant la fit presque tomber contre elle. Il me sembla que des lointaines forêts qui nous entouraient venait un souffle grandiose comme la religion, terrible comme la peur.
Je n’eus pas le temps de m’étonner. La cérémonie était commencée. Kotzebue, debout au milieu du cercle des cyprès, prononçait une invocation rituelle. Je ne distinguai pas d’abord ses paroles, mais je mesurai sa sincérité au tremblement de sa voix, à son émotion contenue. Quelques mots parvinrent jusqu’à moi:
--Pensée de Dieu! Sœur du Verbe! par le feu de l’amour la nature se renouvelle... O toi, qui es descendue dans la chair... Toi qui es Hélène...
Derrière les cyprès des voix de femmes entonnèrent une litanie. Ces voix étaient peu nombreuses. Il ne devait pas y avoir plus de trois femmes qui chantaient. Ce n’était du reste pas un chant, mais une prière doucement modulée.
--Nous sommes trois et nous sommes une... Les trois ne sont qu’un... Je suis exilé du Plérome... Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia Achamoth!...
Et soudain je me sentis seul. Je me trouvais dans une solitude dont la perfection me remplissait d’une allégresse exaltée. Seul au sommet d’une montagne, avec la mer qui bleuissait au loin devant moi, parmi ces frères immobiles qu’étaient les chênes, les figuiers et les pins! J’étais le point central du monde, sa cause et sa fin et je jouissais de le comprendre pour la première fois.
--Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia Achamoth! répétaient des voix qui ne venaient de nulle part.
Cette communion s’était accomplie. Il y avait un grand nuage qui faisait un dessin dans le ciel et menaçait de recouvrir la lune. Mais je le dirigeais à ma volonté, je l’orientais vers la droite, j’étais moi-même les contours de ce nuage, l’essence même du nuage. A mes pieds, je voyais la masse de l’hôtel avec ses fenêtres éclairées et les flèches de ses paratonnerres. J’étais les chambres de l’hôtel, l’automobile qui faisait un cercle en arrivant devant son perron, j’étais le gérant en smoking et j’aurais pu lire toutes les pensées écrites dans son cerveau. La conscience de cet agrandissement de mon être me procurait une joie sereine comme ma clairvoyance, immense comme mon orgueil.
--O Ennoïa, esprit divin dans le corps d’Hélène!...
Il y avait autour de moi le frémissement d’une vie si illimitée que j’éprouvai le besoin de prendre contact avec elle. De même qu’en s’éveillant, après certains rêves, on touche son corps pour s’assurer qu’on est bien soi-même, je voulus toucher le bois d’un tronc d’arbre, la matière terrestre qui était sous moi. Je tombai à genoux et j’étendis les mains en avant, en sorte que j’étais à quatre pattes dans la posture des bêtes.
Mais cela ne me gênait nullement, car d’étonnantes facultés se révélaient à moi. J’étais nyctalope. Il n’y avait plus de ténèbres. Je distinguais les cigales endormies sur les troncs des pins, même celles qui se trouvaient à une grande distance. Je voyais les suçoirs avec lesquels elles aspirent la résine, leurs courtes antennes, leurs ailes hyalines, leurs yeux à facettes et triangulaires. Je jouissais de la paix de leur sommeil. Je jouissais en même temps du mouvement des oiseaux de nuit, de l’activité nocturne de tous les êtres sylvestres. Après avoir porté mille brins de paille dans la fourmilière, je reposais avec les milliers de fourmis. Nocturne voyageur, j’accompagnais les lapins le long des vignobles et je me vautrais dans les fondrières avec les blaireaux. Je les aimais tous parce qu’ils faisaient partie de moi et qu’ils me permettaient de grandir. Car je croissais sans cesse avec la vie des animaux, je m’élevais dans les rameaux des arbres et les vols d’oiseaux et c’était la lune, la planète morte, qui était mon but.
--Hélène, Ennoïa, répétaient des voix chuchotées, pénètre la substance de notre chair avec ton baiser!
J’avais la notion que mon corps démesurément accru était fait d’une pourriture vivifiée par la lumière lunaire, mais j’en étais heureux et cette vie artificielle me comblait, pourvu qu’elle fût toujours multipliée. Et, à quatre pattes, comme les animaux, j’attendais le baiser promis de cette Hélène, pour être brûlé de sa bouche, inondé de sa sève, transporté de son ardeur.
Ma face était tournée du côté de la mer et je reçus le baiser. Il n’y a pas de sensation, dans le rêve ou dans la réalité, qui soit éprouvée, telle qu’on l’a imaginée. Aucune lèvre charnelle ne m’effleura. Et pourtant un baiser chaud, humide, triste en même temps, se posa sur ma bouche. Dans la demi-conscience qui subsistait en moi, j’identifiai les lèvres qui me donnèrent ce baiser avec celles de Laurence et avec celles d’Eveline à la fois, les lèvres que j’avais eues et celles qui s’étaient éloignées de moi avec dégoût.
Ennoïa, immatérielle beauté idéale que j’incarnais dans deux jeunes filles, étais-tu sortie de la nuit et de la lune, par la magie des incantations, pour me toucher avec la braise du désir?
Le nuage que j’avais dirigé précédemment dans sa course, abandonné à lui-même, venait de recouvrir la lune. L’obscurité me rendit à moi-même.
Une pierre meurtrissait ma main droite. J’étais courbaturé par ma pose de bête. On enlevait les lanternes des cyprès. J’entendis des soupirs étouffés. Je vis des formes étendues. Un sein nu sortait d’un corsage déchiré et une main le caressait. Il était rosâtre, marbré, plus grand que nature et comme chargé d’une pourriture laiteuse. Il me fit penser à une sorte de bête malsaine qu’une caresse trop forte ferait éclater.
Je fis quelques pas. Tous les êtres vivants s’étaient fondus, avaient disparu. La colline avait l’air déserte.
Une panique s’empara de moi. Je me mis à courir. Je descendis au hasard. Je me heurtai à des arbres. Des chiens aboyèrent. Je longeai une ferme dont j’ignorais l’existence à cet endroit et qui me parut s’être dressée par un sortilège. J’atteignis enfin la route et je gagnai la mer, car j’avais besoin de contempler l’eau illimitée. Dieu merci! on ne pouvait apercevoir la blancheur trop mystérieuse de Saint-Tropez.
Jamais les flots, la nuit, ne m’avaient paru si menaçants. Il y avait dans la nature le même aspect de mystère que dans l’âme humaine. Quelle vanité de se pencher sur cette ombre et de l’interroger! Et je me souvins de cette parole de je ne sais plus quel auteur ancien:
--Ils s’aventurèrent sur la mer des ténèbres pour y découvrir l’inconnu et ils ne revinrent jamais...
Je fis signe au chauffeur de s’arrêter et je sortis de la voiture.
--Je pense que nous n’aurons pas trop longtemps à attendre, lui dis-je pour le rassurer.
Mais il appartenait à cette espèce d’hommes du Midi pour qui la notion du temps ne compte pas et qui se trouvent aussi bien dans un endroit que dans un autre.
Il fit un geste large qui signifiait que rien n’a d’importance.
Je regardai ma montre. Il était minuit. Comme les phares faisaient sur la route un large cercle de lumière je les fis éteindre et je me mis à marcher de long en large. Laurence ne pouvait tarder.
--Eh! eh! me dis-je intérieurement, c’est un enlèvement. Et je savourai le caractère romanesque que prenait cette action si on lui donnait le nom d’enlèvement au lieu de celui de départ. Je m’efforçais de chasser de mon esprit la pensée des ennuis qui pouvaient survenir. Je savais que toutes les heures agréables de la vie, celles que l’on se plaît à retracer plus tard en en faisant le récit embelli, étaient toujours gâtées sur le moment par de petites préoccupations.
Ma conscience était tranquille. Laurence ne m’avait pas dit qu’elle m’aimait. J’avais assez de confiance en moi pour croire que ce n’était que par un manque d’élan et penser que cet amour viendrait ensuite, plus tard, s’il n’était déjà venu. Il n’avait pas été question de mariage entre nous. Laurence avait écarté vivement, à plusieurs reprises, les allusions d’ailleurs vagues que j’avais pu faire à ce sujet. Elle s’était déclarée affranchie de ce qui n’était pour elle qu’une forme plus étroite de l’esclavage des jeunes filles. Je la délivrais de son esclavage actuel et je lui permettais de quitter une famille dont elle n’était pas aimée et qu’elle n’aimait pas.
Je ne me faisais donc aucun reproche. D’ailleurs, je savais ma fortune suffisante pour compenser largement ce que Laurence pouvait perdre au point de vue matériel en quittant son père. Ce sujet n’avait pas été effleuré entre nous et je me demandais si Laurence, absorbée par des considérations d’esclavage et de liberté, y avait même songé un seul instant. La suite des événements m’a fait penser que non. Les êtres n’agissent quelquefois ni par amour, ni par intérêt personnel, mais en vertu d’un mouvement obscur de leur nature qu’ils seraient bien incapables eux-mêmes de définir.
Comme Laurence n’arrivait pas je me décidai à m’avancer vers la maison de façon à voir si la fenêtre de sa chambre était éclairée ou non. Mais il y eut soudain, au fond de la nuit, un petit bruit de clochette et une lueur mouvante venue de la route tourna à droite et s’éloigna dans le chemin creux.
A ma grande surprise je vis un enfant de chœur qui balançait une lanterne d’une main et soutenait une croix de l’autre. Il précédait un prêtre. Je distinguai le dos voûté, volontairement solennel de celui-ci et la blancheur de son surplis. Il avait les coudes serrés au corps et il portait à deux mains un objet voilé d’une étoffe.
--Le Saint-Sacrement! murmurai-je!
Le prêtre se dirigeait vers le couvent, où il était appelé sans doute auprès de quelqu’un qui allait mourir. Il allait vite et je m’élançai sur ses pas.
Rien ne pouvait davantage me remplir d’aise que cette rencontre. Il y avait là un avertissement occulte, un signe favorable! Je marchais derrière la représentation symbolique de Dieu. L’acte que j’accomplissais participait d’une sorte de bénédiction. Je l’avais examiné sous toutes ses faces. Je ne le considérais pas comme répréhensible, selon ma morale personnelle. Mais non seulement il n’était pas répréhensible, mais il était bien au sens élevé du mot, il était divin puisque le Saint-Sacrement me précédait au moment où j’allais l’accomplir. Je crus une seconde, dans mon allégresse, entrevoir sous les mimosas inclinés, comme si aucun prêtre ne l’eût porté, aucun voile ne l’eût caché, le cercle rayonnant du ciboire aux lames d’or, glissant tout seul pour me montrer le chemin.
La contradiction de mon manque absolu de foi catholique et de cette intervention en ma faveur essaya bien de traverser mon esprit, mais je la rejetai aussitôt.
Je m’arrêtai à l’endroit où le chemin se rapproche de la maison. Une fenêtre était éclairée. C’était celle de la chambre que Laurence partageait avec sa sœur. Pendant la première partie de leur séjour elles avaient eu chacune leur chambre, mais quand les invités de M. de Saint-Aygulf avaient été au complet, Laurence avait été obligée d’abandonner la sienne et de partager celle de sa sœur.
La veille, en calculant, elle et moi, les difficultés que nous allions avoir à surmonter pour partir sans être inquiétés, cette question de chambre commune avait été considérée comme la seule cause d’ennuis possibles. Laurence devait pour partir attendre que sa sœur fût endormie. D’ordinaire, sans avoir échangé de paroles, elles lisaient chacune de leur côté. Laurence avait sommeil la première et insistait pour que l’électricité fût éteinte. Pendant deux ou trois soirs _la Case de l’Oncle Tom_ avait été cause d’une trêve à cette discussion. Eveline, qui lisait en ce moment les _Châteaux intérieurs_ de sainte Thérèse, en avait profité pour railler sa sœur sur la médiocrité de ses lectures. Mais _la Case de l’Oncle Tom_ était terminée. Laurence s’était promis de simuler ce soir-là la fatigue et d’obliger sa sœur à interrompre les _Châteaux intérieurs_. Elle comptait se lever dans l’ombre, s’habiller en silence et pouvoir quitter la chambre sans réveiller Eveline, qui ne s’apercevrait que le lendemain de son départ.
La fenêtre éclairée était donc de mauvais augure. Ou bien Eveline lisait encore et il allait falloir attendre longtemps, ou bien elle s’était réveillée au bruit qu’avait fait Laurence et une discussion s’en était suivie. Laurence avait prévu le cas et elle comptait passer outre à toute protestation de sa sœur.
Les volets de la fenêtre étaient entr’ouverts et je crus voir à plusieurs reprises des ombres passer sur les carreaux. J’en conclus que la seconde hypothèse était la vraie. J’examinai sans joie les choses qui pouvaient arriver si Eveline, indignée, allait réveiller M. de Saint-Aygulf et si celui-ci s’élançait sur les traces de Laurence dans le même moment où elle me rejoindrait dans le jardin.
De l’endroit où j’étais, je voyais la porte d’entrée; Laurence ne pouvait donc sortir à mon insu. Je savais que cette porte n’était pas fermée à clef, pour permettre aux invités de rentrer et de sortir à leur fantaisie.
--La porte d’entrée ne fait pas de bruit en se refermant, m’avait dit Laurence, en m’énumérant toutes les facilités qu’elle aurait à partir sans que ce départ nocturne fût remarqué.
Mon énervement devint si grand qu’il me fut impossible d’attendre plus longtemps sans accomplir une action quelconque, même insensée. J’écartai les branches du massif qui séparait le petit chemin du jardin, juste à l’endroit où M. Althon avait failli s’élancer quelques jours auparavant. Je fis quelques pas sur un gravier qui craquait et j’atteignis le perron. Seulement alors je songeai à mon imprudence. La nuit était chaude et quelqu’un, pris d’insomnie, pouvait être allé s’asseoir sur un banc ou errer dans le jardin. Un domestique ayant passé sa soirée aux environs pouvait rentrer. J’écoutai anxieusement, mais je n’entendis aucun bruit.
Alors je fis tourner la porte, qui était en effet silencieuse. Elle donnait sur un vaste hall plein de ténèbres. Je n’avais pas d’idée arrêtée et certes, je ne serais pas allé plus loin, si je n’avais pas perçu un chuchotement, des paroles à voix basse et quelque chose qui pouvait ressembler au bruit de deux êtres qui luttent. Je me souvins que je n’avais qu’à contourner une table pour atteindre la rampe de l’escalier qui était au fond du hall et parvenir au premier étage. Le bruit sortait du couloir qui séparait en deux ce premier étage et sur lequel donnaient les chambres.
Je sus un peu plus tard par Laurence tous les détails de la scène.
Laurence, comme elle l’avait projeté, avait fait semblant d’avoir sommeil de bonne heure. Sa sœur avait renoncé sans difficulté aux _Châteaux intérieurs_ et elle s’était endormie. Laurence s’était alors rhabillée en silence; elle avait déjà la main sur la poignée de la porte quand Eveline avait sauté à bas de son lit, en chemise. Sans doute le prêtre portant le Saint-Sacrement et son enfant de chœur avaient-ils échangé quelques paroles en passant devant la maison et ce bruit inusité l’avait réveillée. Elle s’écria:
--Qu’est-ce que c’est?
Elle tourna le bouton de l’électricité et fut stupéfaite de voir sa sœur debout, prête à partir. Laurence avait mis un manteau d’automobile et tenait un petit sac à la main, ce qui ne lui permit pas de prétexter une promenade dans le jardin. D’ailleurs Eveline comprit tout de suite. On aurait dit qu’elle avait eu un pressentiment. Ses premières paroles furent:
--Tu ne partiras pas.
Laurence fut surprise d’abord par son énergie, car elle pensait que sa sœur serait trop heureuse d’être débarrassée d’elle. Mais il n’en était rien. Elle s’était trompée sur les sentiments d’Eveline. D’ailleurs sa résistance ne semblait pas venir d’un amour sincère, mais d’une rigoureuse notion du devoir.
Laurence ne nia pas qu’elle partait définitivement et une discussion s’ensuivit:
--Il en résultait, me dit Laurence, que j’étais un monstre d’ingratitude, que j’avais abrégé les jours de Mme de Saint-Aygulf, que je faisais le malheur de mon père à cause de ma conduite. J’allumais tous les hommes, paraît-il. Ma sœur, qui évitait avec tant de soin de me parler, en profita pour me dire en quelques minutes tout ce qu’elle avait sur le cœur depuis des années. Je répondais à peine pour ne pas prolonger la scène et tout ce qu’elle me disait me confirmait dans ma résolution de partir, parce que je comprenais davantage que mon père et ma sœur m’avaient toujours considérée comme un être très inférieur à eux, une bête instinctive dont il fallait redouter les écarts.
Laurence pensait que je l’attendais. Elle ouvrit la porte de la chambre pour s’en aller. Elle savait qu’Eveline serait arrêtée par la crainte des cris, d’un scandale immédiat.
--Je vais prévenir notre père, avait-elle dit.
Elle était bien décidée à n’en rien faire. Mais brusquement elle fut saisie d’une résolution. Elle prit sa sœur à bras le corps et elle tenta de la faire rentrer de force dans la chambre, sans doute avec l’intention de fermer la porte à clef. Elles se mirent à lutter silencieusement, échangeant des injures à voix basse figure contre figure.
C’est ce bruit que j’entendis du hall ténébreux où je me trouvais. Alors, tenant la rampe, je commençai à monter l’escalier. Je m’arrêtai quand je découvris la longueur du couloir. Il était éclairé par une lampe en veilleuse et une vive lumière, venant de la chambre des deux sœurs, lançait une projection oblique, comme au théâtre, sur les personnages en train de jouer le drame.
L’étonnement me cloua sur place. Ce qui me frappa ce fut l’impressionnante beauté d’Eveline. Sa chemise de nuit collée à son corps était transparente. Ses cheveux, qu’elle n’avait jamais voulu couper, tombaient en gerbes cendrées sur ses épaules nues. Elle avait l’air d’une sorte d’ange biblique luttant corps à corps avec une femme en costume d’automobile, dans le tableau d’un peintre moderne. Seule la dureté de pierre de son visage contredisait son état angélique.
Aucune des deux sœurs ne pouvait me voir. J’entendis Eveline dire:
--Tu es bien la digne fille de ta mère.
Et Laurence chuchota quelques mots où il y avait mon nom et elle ajouta:
--C’est parce que tu es jalouse! Avoue-le donc!
Toutes les deux restèrent immobiles, comme pour laisser au poison des paroles le temps d’envenimer les blessures faites.
Leur étreinte se desserra, les derniers coups étant portés. La dureté des traits d’Eveline fit place à une expression de dégoût pour la bassesse d’âme que supposait une telle hypothèse. Et comme ses mains lâchaient Laurence, sa chemise de nuit dont les deux épaulettes s’étaient rompues dans la lutte glissa tout à coup le long de son corps et elle se trouva toute nue.
J’eus une seconde la vision de ce corps parfait que je m’étais complu si souvent à imaginer, dans la licence des rêves.
Mais déjà Laurence passait en courant à côté de moi.
Je la suivis et je la rattrapai sur le perron. Elle craignait d’avoir trop tardé et de ne plus me trouver sur la route. Elle se mit à courir avec moi dans le jardin. Comme elle allait vite! Comme elle avait hâte d’être loin!