Lucifer

Part 6

Chapter 64,002 wordsPublic domain

--Est-ce que vous croyez par hasard, dit Laurence, que je vais rester longtemps encore sous la tutelle glacée de mon père? Tenez. Il y a un conte que l’on fait lire aux enfants et qui est l’histoire d’un petit cygne égaré parmi les canards et élevé dans leurs mœurs grossières. J’ai souvent pensé que l’on aurait dû écrire pour moi l’histoire d’un vilain canard élevé parmi les cygnes. On aurait montré le canard triste à cause des plumages trop éblouissants, des bassins aux eaux trop claires, le long des parcs trop fleuris. Et un jour il aurait ouvert ses ailes lourdes pour retrouver son marécage natal où vivent les canards bons et laids, où la vase est tiède.

Je protestai contre une telle comparaison, mais Laurence secoua la tête. Elle regardait droit devant elle.

--Le moment est venu, me disais-je intérieurement.

--Eveline me méprise et vraiment ce n’est pas sa faute. Elle a toujours entendu dire que sa beauté était si grande, elle a un idéal si élevé, elle est en tous points si parfaite! Et moi de tout ce qui est familier à son intelligence, je comprends si peu de chose! Quant à mon père, peut-être éprouverait-il une certaine satisfaction à me voir mariée, avec n’importe qui. L’essentiel serait qu’il fût débarrassé de moi. Mais au cours de tant de scènes, il m’a tellement dit que je tournerais mal qu’au fond de lui-même il ne serait pas fâché de voir se réaliser ses prédictions. Je représente «les erreurs de sa jeunesse», qui ont malencontreusement grandi, de même qu’Eveline représente ce qu’il y a de meilleur en lui. Il a une telle envie d’effacer de son existence toute trace de péché que, rien que pour lui donner satisfaction, j’ai été bien souvent tentée de m’en aller avec le premier venu.

Je m’étais rapproché de Laurence, elle parlait à côté de mon visage. Elle savait, comme toutes les femmes, même celles qui ont le moins d’expérience, quelle minute l’homme qui est auprès d’elle va choisir pour les prendre dans ses bras. Elle ne s’éloigna pas de moi. Les mots «premier venu» étaient encore sur ses lèvres quand je les embrassai et la saveur de ce baiser en fut gâtée. Ces mots restèrent entre nous. Il me sembla que c’était le premier venu qui la trompait, un peu plus tard, avec ces paroles toujours les mêmes et qui tirent, je crois, leur puissance de leur banalité.

Et ma tromperie était double. Je me trompais aussi moi-même. Car mon amertume d’être le premier venu était simulée. Je savais que des remords ultérieurs feraient place à une tranquillité sereine, à cause de ces paroles. Je savais que je me dirais plus tard en pesant le pour et le contre avec quelque confident:

--Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été un autre. Elle me l’a dit elle-même.

Quand nous quittâmes la maison abandonnée et que je jetai sur les murs calcinés un dernier regard, je trouvai qu’elle dégageait une impression de tristesse plus grande qu’une demi-heure auparavant. Malgré les projets faits, les promesses échangées, j’avais le sentiment d’une victoire incomplète.

Je regardai autour de moi pour voir s’il n’y aurait pas quelque signe, un visage tracé sur un arbre ou dans le ciel qui aurait donné à tout ceci une signification sublime ou luciférienne.

Mais non, la nature qui est pleine de paroles et d’images quand on ne lui demande rien, est volontiers muette si on l’interroge.

J’ai de la peine à analyser ce qui se passa en moi à cette époque. Le souvenir de la soirée avec Lévy et du pacte conclu m’avait donné jusqu’alors une sorte d’inquiétude. Cette inquiétude fut remplacée par de l’allégresse. Ce n’était pas net en moi. Je n’osais pas me l’avouer. Je me disais:

--Le mois de septembre a, dans le Midi, une influence singulièrement favorable! Jamais je n’ai éprouvé une telle plénitude du corps et de l’esprit. J’ai lu, je ne sais plus où, que les effluves végétaux qui sortent des arbres s’accordent par sympathie avec les hommes qui les respirent et augmentent leur vitalité. Je bénéficie de la force répandue par les pins et les eucalyptus et mon âme s’accroît de leurs subtiles vertus.

Mais je sentais peu à peu que ma satisfaction à vivre avait une autre cause. Une protection s’étendait sur moi. Il me suffisait de formuler des vœux pour qu’ils fussent réalisés. Lorsque je me regardais dans une glace, je me trouvais anormalement jeune. Il me semblait que certaines rides qui, quelques mois auparavant, m’avaient affligé par leur profondeur de chaque côté de la bouche, avaient maintenant presque disparu. C’est vrai, mes cheveux blanchissaient aux tempes. Mais qu’ils étaient nombreux encore! Comme ils sortaient de ma tête avec force! Je n’étais pas éloigné de croire qu’ils se multipliaient sous l’action d’une sève nouvelle. En tout cas, il y avait dans mon âme une jeunesse, plus joyeuse peut-être, que celle de la vingtième année.

Et si tout de même ce pacte avait quelque réalité! Je ne l’avais jusqu’à présent considéré que sous son plus puéril aspect. Quand on a été élevé dans la religion catholique, l’idée du Diable, de l’esprit du mal, est inséparable de fourches, de cornes et de flammes éternelles. Mais ce sont là des images à l’usage des vieilles femmes et des petits enfants. Il était possible que j’eusse conclu un pacte avec une force inconnue capable de me donner pendant ma vie ce qu’il me plaisait de lui demander. Ce que je devais apporter en échange était resté dans le vague. Etait-ce mon âme? Je n’étais pas sûr de l’immortalité de l’âme. La sagesse me commandait de ne pas penser à ma part d’apport dans le marché. Elle m’enseignait de profiter du tour favorable que prenaient les événements à mon égard. Pour en profiter, il fallait désirer, posséder, jouir. Oui, là devait être le secret. Il fallait désirer le plus possible. Plus je désirerais et plus il me serait donné.

Je me rappelais ce qu’au cours de mes recherches sur les pactes j’avais appris être arrivé à un certain abbé Duncanius. Il avait rencontré dans un chemin creux un petit homme boiteux, sans apparence, et en échange de son âme, ou plutôt de la promesse de son âme, il avait reçu un livre, un simple livre, médiocrement relié, précisait l’antique narrateur. Ce livre était un traité d’architecture. Or l’abbé Duncanius, qui était vieux, nourrissait depuis sa jeunesse le rêve de bâtir. Il en avait été empêché par son ignorance. Grâce au livre, il édifia des couvents, des églises, des abbayes. Tout son pays en fut couvert, devint un déroulement d’architectures de toutes sortes. Et il y avait au milieu une tour tellement haute que jamais le Diable ne put aller l’y chercher. D’ailleurs, ces histoires de pactes finissaient toujours ainsi. L’homme qui s’était vendu ne tenait pas sa parole, trouvait une ruse pour duper le Diable. Il fallait comprendre cette tour de l’abbé Duncanius d’une façon symbolique. Moi aussi, par l’élan sublime de ma pensée, j’arriverais à m’élancer tellement haut vers le ciel que l’ange du mal ne pourrait rien contre moi. Mais avant, j’aurais bâti d’innombrables monuments de plaisirs et je les aurais habités.

J’en fus bientôt au point de me dire: «Je suis protégé par Lucifer», et de me féliciter de cette protection.

* * * * *

Je savais que Kotzebue buvait, mais je ne le vis jamais boire autant que ce jour-là. Je savais aussi qu’il ne m’aimait pas, mais je ne vis jamais son hostilité éclater à mon égard aussi librement.

Je l’avais rencontré vers six heures, sur la route, non loin de son hôtel; son visage avait exprimé par une grimace que ma rencontre ne lui causait pas de plaisir. Puis il s’était ravisé et il m’avait dit familièrement:

--Viens prendre un cocktail au bar de l’hôtel.

Je l’avais suivi. Il me parla tout d’abord avec gravité des Esséniens, de l’importance de ce groupement, de Simon le magicien et de la mission dont il se croyait l’héritier. Je comprenais que cela n’était que le prélude d’autres propos. Il me demanda si je connaissais l’histoire d’Hélène et de Simon. Je la connaissais et je lui répondis que beaucoup de gens ne lui avaient attribué qu’un caractère mythique. Hélène aurait été une représentation de la lune et Simon le magicien aurait symbolisé le soleil.

Il éclata de rire avec un mépris trop exagéré pour ne pas cacher son intention évidente de me vexer et il commanda un second cocktail pour moi et pour lui.

Hélène avait véritablement existé. Celle que Simon le magicien appelait la pensée divine de Dieu avait été trouvée par lui dans une maison publique de Tyr. Elle était d’une beauté incomparable et s’offrait innocemment aux marins du port. Pour que la pensée divine pénétrât au cœur des hommes, il fallait qu’elle fût symbolisée par une femme et que cette femme se livrât à eux. Simon le magicien l’avait compris. Au cours d’agapes sacrées, il offrait parfois à ses disciples le corps d’Hélène pour une communion amoureuse qui élevait l’esprit. Lui, Kotzebue, qui avait repris la tradition de Simon, devait faire de même. Il devait trouver Hélène. Il ne s’occupait plus que de cela.

Puis il changea de conversation. Il se mit à me parler de M. Althon, l’homme aux moustaches blanches, qui avait poussé cet étrange cri de colère en voyant danser Eveline. Il me dit qu’il avait renoué connaissance avec lui. C’était un personnage éminent. Il possédait une des plus belles bibliothèques qu’il connût. La pensée essénienne lui était familière et il était du même avis que lui au sujet d’Hélène.

Je demandai à Kotzebue s’il pouvait expliquer l’étrange attitude de M. Althon, l’autre soir.

--Je ne l’explique pas, dit Kotzebue embarrassé. Une bizarrerie sans importance. Un esprit supérieur comme celui de M. Althon se fait de la pureté une idée tellement plus haute que celle qu’on pouvait avoir en regardant danser Eveline.

Ce ne fut qu’après le troisième cocktail que Kotzebue en arriva enfin à ce dont il brûlait de me parler. Il le fit avec une allure de plaisanterie à la fois grossière et bon enfant. Il y eut un silence entre nous.

--Prends garde. Tu marches sur mes brisées. Oh! ne fais pas l’ignorant. Je t’ai vu l’autre matin et hier encore. Mais je préfère te prévenir. La place est prise.

Mon cœur se mit à battre, je sentis mes yeux s’agrandir involontairement, mais je répondis avec froideur que je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire.

Il me tapa sur l’épaule en criant: Farceur! et en riant avec bruit.

--Pourquoi ne pas être franc? Puis enfin, j’ai la priorité. Rappelle-toi, quand je t’ai rencontré vers minuit, il y a deux mois à peu près, dans un café de la place Blanche.

--Eh bien?

Il hésita. Sa bouche était pâteuse et il s’exprimait avec une espèce de rage.

--Nous avions dîné ensemble elle et moi. Elle avait pu s’échapper et je venais de passer toute la soirée avec elle. Tu comprends? Il est inutile que je t’en dise davantage.

Toutes les fois que j’ai entendu dans ma vie un mensonge tout à fait éclatant, une parole absolument indigne, je suis demeuré muet d’étonnement. J’ai été privé par la nature de la rapidité de la réaction, du don de la réplique. Un voile me recouvre soudain et je demeure silencieux dans une attitude qui peut porter le nom de lâcheté. Ce n’est qu’après, quand il est trop tard, que viennent les phrases brillantes et vengeresses, que je vois de quelle façon j’aurais dû agir.

Je tremblais; je ne pus qu’articuler d’une voix basse:

--Ce n’est pas vrai! Vous êtes un menteur!

Le visage de Kotzebue exprima la stupeur. Il regarda à droite et à gauche pour se rendre compte si quelqu’un n’avait pas entendu des paroles aussi irrespectueuses adressées à un homme aussi important. Le bar était vide et le barman, derrière son comptoir, avait arrêté une seconde le va-et-vient de ses bras agitant le shaker des cocktails.

Lui et moi nous nous regardions en silence.

--C’est la caractéristique de celui qui est possédé par le mal de ne pouvoir supporter la vérité.

Puis il se ravisa:

--D’ailleurs, je n’ai prononcé aucun nom. Tu ne sais même pas de qui je voulais parler. Tu serais bien embarrassé pour le dire.

Je me demandai si je devais laisser triompher cette hypocrisie ou protester et la confondre. Mais j’eus à ce moment un sentiment de froid comme au passage d’un souffle d’air qui ne parviendrait pas d’une porte ouverte, mais de l’ambiance même. Je tournais le dos au couloir de l’hôtel sur lequel s’ouvrait le bar et dans le même moment, j’entendis un pas derrière moi. Il n’y avait là rien d’extraordinaire. Sans doute la scène qui venait d’avoir lieu avait surexcité mes nerfs. J’évaluai avec anxiété la résonance de ces pas qui se rapprochaient.

Le barman s’était avancé, portant de nouveaux cocktails. Il souriait de façon spéciale pour faire comprendre qu’il considérait les paroles entendues comme une simple plaisanterie.

M. Althon était devant moi. Kotzebue nous présenta et l’invita à s’asseoir avec une nuance de respect. Je fus surpris d’entendre chez M. Althon un léger accent étranger, russe peut-être, qui détonait singulièrement avec son allure très française d’ancien colonel. Je vis tout de suite que je n’étais pour lui qu’un personnage tout à fait insignifiant.

Pourtant Kotzebue ne tarissait pas d’éloges sur mon compte. J’étais de ceux, disait-il, devant qui l’on pouvait exposer la doctrine essénienne dans toute sa pureté avec des chances d’être compris. Il semblait avoir tout à fait oublié l’incident qui avait eu lieu quelques minutes auparavant.

M. Althon continuait à me regarder comme quelqu’un à qui une doctrine dans toute sa pureté est absolument interdite. Son mépris était si peu déguisé et j’étais encore tellement hors de moi que je délibérai pour savoir si je ne lui demanderais pas une explication ou si je ne le giflerais pas tout d’un coup. Je n’en fis rien.

M. Althon était très calme. Il avait commandé un quart Vichy. Il nous regardait boire.

J’appris par la conversation qu’il était lui aussi au courant des voyages de Simon le magicien sur cette partie de la côte. Il croyait comme Kotzebue à la vertu des rites, des cérémonies. Il était partisan de restaurer ces agapes magiques instituées par Simon. Ceux qui savent, disait-il, peuvent en tirer un immense avantage, augmenter leur être d’une façon indéfinie. Tant pis si c’est aux dépens des autres, car l’essentiel est d’agrandir sa personnalité.

Il se reprit:

--Je veux dire: la diviniser.

Et en parlant, il avait toujours l’air d’en savoir plus qu’il ne le laissait paraître.

Comme s’il pensait tout à coup à une conversation précédente et qu’il attendît une réponse, il s’écria:

--Eh bien? Avez-vous enfin trouvé Hélène? La divine Ennoïa?

Mais alors Kotzebue se leva brusquement, faisant semblant de ne pas avoir entendu:

--Allons prendre l’air, voulez-vous? dit-il.

Comme M. Althon allait renouveler sa question, il lui fit signe de se taire, avec un mouvement de tête de mon côté.

Dehors, il faisait très doux. La nuit venait. Les collines recouvertes de pins étaient déjà dans l’ombre tandis que la mer, recevant le soleil couchant comme une hostie, était encore illuminée. Jamais la petite ville de Saint-Tropez, de l’autre côté de la baie, ne m’avait paru d’une blancheur aussi mystérieuse. Elle me faisait l’effet d’une ville d’Ys qui serait arabe, d’un port qu’aucune barque ne devait aborder, en vertu de quelque enchantement oriental.

L’air pur m’apporta avec le souvenir de la soirée où j’avais suivi Laurence, la certitude du mensonge de Kotzebue. Je respirai largement.

Mes deux compagnons marchaient près de moi, échangeant quelques paroles à demi-voix. Ils s’entendaient tous les deux. Ils étaient unis par une sympathie récente. A un moment même, M. Althon prit familièrement Kotzebue par le bras.

Je sentis un besoin d’amitié immédiate. Je faillis leur demander en grâce de me considérer comme un des leurs, de me faire participer à leurs projets. Je fus sur le point de leur assurer que j’étais vraiment susceptible de pénétrer la pure doctrine.

Il y avait un petit chemin sur la droite qui menait à la maison de M. Althon. Nous nous arrêtâmes et il me tendit la main en me disant au revoir avec une courtoisie cérémonieuse.

Il ajouta qu’il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il avait des livres assez curieux. Sans doute les livres devaient me manquer beaucoup dans le Midi.

Il ne souriait pas en me disant cela, mais je sentais son sourire inexprimé sous le masque du visage et qu’il pensait qu’un sot de mon espèce n’avait pas le moindre besoin de livres.

Et il s’éloigna avec Kotzebue.

La route était droite devant moi. Un homme qui passait avec un long bâton sur l’épaule alluma l’unique bec de gaz de la région. L’hôtel, dont les fenêtres s’éclairaient, faisait une masse confuse à travers les arbres. J’entrevoyais dans une autre direction l’allée des eucalyptus centenaires. J’avais l’impression de malaise que cause l’appréhension d’un danger très proche, mais je ne savais pas si le danger était en moi, ou s’il était extérieur, caché dans l’hôtel, prêt à surgir entre les deux rangées d’eucalyptus.

Il y avait longtemps que Marie au long cou était remontée vers le couvent et que l’automobile de l’épicier s’était éloignée sur la route. L’air ailé du matin faisait place à une chaleur pesante. Je rencontrai le pauvre Jacques sur la route.

Il marchait vite. Je remarquai l’abondance de sa chevelure qui était mouillée parce qu’il sortait du bain. Je fus frappé aussi par l’élan de sa démarche, la hâte qu’il paraissait avoir.

Il me tendit la main avec cet air joyeux que lui donnait toute action, même la plus petite:

--Puisque je vous rencontre, me dit-il, je vous demande de transmettre mes excuses à M. de Saint-Aygulf. Je pars et je ne compte pas revenir.

--Ne deviez-vous pas, lui dis-je, rester encore quelques jours et même assister ce soir...

Il me fit vivement «non» avec la main.

--Je ne suis venu que pour serrer la main à quelques amis, mais je les ai trouvés tellement changés! C’est peut-être moi, d’ailleurs, qui suis devenu un homme tout à fait sauvage, à force de vivre dans la solitude. Je dois l’avouer, cette solitude me manque. Puis il y a beaucoup de choses que je ne comprends plus.

Je lui demandai assez sottement s’il ne s’ennuyait pas tout seul, au milieu des pins, devant la mer.

Il se mit à rire:

--Comment serait-ce possible? Je n’ai pas le temps. Je vais me baigner. Je fais la cuisine. J’ai un petit champ que je cultive. Puis j’ai des amis qui sont très exigeants. Une famille de couleuvres et puis une taupe pour laquelle je fais six kilomètres par jour afin de pouvoir lui offrir du lait dans une assiette.

Son regard devint songeur. Une inquiétude y passa.

--Je me demande quelle a pu être sa déception de ne pas me voir pendant plusieurs jours et d’être privée de lait.

Il me tendit la main et je compris qu’il voulait me dire autre chose encore et qu’il ne trouvait pas ses mots.

--Et vous-même, restez-vous longtemps? Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux...

Je retenais sa main dans la mienne pour qu’il achevât sa pensée.

--Dites.

Il sembla se décider.

--Je m’en vais surtout à cause de la taupe qui doit m’attendre et être malheureuse de mon absence. Mais je crois bien que je serais parti sans cela. Il y a ici quelque chose que je ne peux m’expliquer, une influence, un charme... Comment dire exactement? L’air est moins pur. Je sens que je dois partir.

Je voulus le retenir encore, le faire parler. Mais il avait hâte de s’éloigner. Il reprit sa gaîté, il leva un doigt vers le ciel et me dit en me quittant:

--Qu’importe, du reste. Le soleil purifie tout.

Il allait vite. Ses vêtements flottaient autour de son corps comme des ailes. La poussière de la route soulevée par ses pieds nus faisait une sorte de nimbe et retombait dans la lumière.

Et je pensai en moi-même: le pauvre Jacques est devenu un pauvre paysan!

* * * * *

M. de Saint-Aygulf m’entraîna dans le jardin pour me parler de la cérémonie qui devait avoir lieu le soir. Il était fier d’y participer, fier qu’elle eût lieu sur des terrains qui lui appartenaient. Il me désigna de la main un groupe d’arbres qui dominait une hauteur.

--C’est là, fit-il. M. Althon amènera une Swedenborgienne et aussi un disciple de Vintras. Notre groupe finira par réunir en un seul faisceau tous les groupes spiritualistes. C’est le désir secret de Kotzebue.

Il se pencha vers moi et à voix basse, car il aspirait à donner à tout ce qu’il disait un caractère confidentiel, il ajouta:

--Kotzebue est vraiment un grand homme, n’est-ce pas? On ne saura que plus tard le rôle qu’il aura joué dans le développement de l’esprit. J’ai perpétuellement à son sujet des avertissements qui viennent de mes guides.

Je savais qu’avant d’être consacrée aux communications avec les esprits, la vie de M. de Saint-Aygulf avait été orientée vers l’argent et le plus vulgaire désir des femmes. J’avais eu maint exemple de son égoïsme féroce, de son respect borné pour les rites de la société. Il m’était difficile de croire que des guides, penchés sur l’humanité pour la diriger, eussent choisi entre tous ce vieillard pour en faire leur porte-parole. Je murmurai les paroles confuses d’approbation que je devais au père d’Eveline et de Laurence.

Mais il me prit par le bras familièrement. Il avait à m’entretenir d’un autre sujet. Sa fille Laurence l’inquiétait beaucoup et depuis longtemps. Il avait tant fait pour elle! Sa femme vénérée, dont il ne pouvait prononcer le nom sans émotion, s’était sacrifiée aussi pour une enfant qui avait toujours rendu le mal pour le bien. Grand problème que celui des enfants et quel mystère que celui de l’hérédité! Il venait d’avoir avec sa fille des scènes très graves. Ne s’avisait-elle pas de vouloir rentrer à Paris. Elle allait jusqu’à le menacer d’y rentrer sans son autorisation, s’il ne l’y ramenait pas. Et cela au moment où il se passait chez lui des choses si belles, d’un ordre moral si élevé! Et qu’est-ce que c’était que ces histoires de nègres, d’esclaves dont elle lui cassait la tête depuis quelques jours? Eveline ne pouvait rien sur sa sœur. Personne n’avait d’influence sur elle. C’était une révoltée. Sa sainte femme avait peut-être eu raison quand elle avait prédit que Laurence tournerait mal. Lui, avait conscience d’avoir fait tout son devoir. Ah! l’idéal serait de la marier le plus vite possible. Mais là encore il fallait s’entendre. Les sacrifices ont une limite. Il tenait à ce qu’on le sache--il ne dit pas, bien entendu, à ce que je le sache--et il se hâta d’ajouter qu’il parlait d’une façon générale et parce que cela venait dans la conversation. Il avait fait pour Laurence tout ce qu’il avait pu. Elle n’aurait presque rien en se mariant. C’est que tout le monde s’imaginait qu’il était plus riche qu’il ne l’était! Le devoir d’un homme qui a un rôle à jouer est de ne pas se déposséder pour ses enfants. Il avait lu le «Roi Lear», et cette lecture l’avait frappé. Dieu merci! sa fille Eveline était bien décidée à ne pas se marier.

--Vous me comprenez, n’est-ce pas? fit-il pour terminer.

Je répondis ingénuement que je le comprenais à merveille et il me serra la main plus fortement qu’à l’ordinaire.

Quand je vins chez M. de Saint-Aygulf après le dîner, Laurence s’était déjà retirée dans sa chambre. J’eus l’impression que l’atmosphère gardait les traces d’une discussion récente, mais comme plusieurs personnes arrivaient en même temps que moi, je ne pus analyser cette impression.

M. de Saint-Aygulf et Eveline étaient prêts à partir.

--Il y a à peine une demi-heure de marche, dit quelqu’un.

Je vis qu’on avait préparé plusieurs lanternes; j’appris que Kotzebue, qui avait dîné chez M. Althon, avait dû nous précéder avec celui-ci.

Sur une hauteur, vis-à-vis de la mer, au milieu des arbres, en pleine nature, il avait été décidé qu’une sorte de messe mystique serait célébrée. Le rituel en avait été préparé depuis longtemps par Kotzebue. Il croyait fermement aux pouvoirs des cérémonies et il avait résolu, d’accord avec M. Althon, d’en célébrer une aux rayons de la lune, sur la terre qui gardait l’influence de leur maître Simon.