Part 5
Quelqu’un me précédait et tourna sur la droite. Je fis quelques pas plus rapides pour savoir qui c’était. Je poussai un soupir de soulagement en reconnaissant la silhouette du pauvre Jacques. Il allait rejoindre dans la campagne un arbre propice à son sommeil innocent. Même seul et dans l’ombre il avait une démarche timide! Il écartait délicatement les branches comme s’il avait peur de les brutaliser.
Et je m’étonnai, s’il y avait vraiment ces combats de forces dont parlait Lévy, que le bien ne fût pas toujours vaincu et n’eût pas disparu du monde depuis longtemps.
Je me suis souvent demandé si c’était de ce moment-là, exactement, que datait la transformation qui s’opéra parmi les membres du groupe des Esséniens.
J’ai toujours eu une tendance à attribuer à des causes occultes, des événements naturels et cette tendance n’a fait que se développer. Je n’ose donc affirmer que M. Althon, l’homme qui avait un physique d’ancien officier de cavalerie, fut pour quelque chose dans ce qui suivit. Je ne peux pas le dire d’une façon certaine. Si je me questionne franchement moi-même, je me réponds que je ne le crois pas. Et pourtant une voix au plus profond de mon être m’affirme que c’est lui qui fut cause de tout.
Voici quel fut le signe avant-coureur.
Il y avait sur la hauteur qui domine la baie de Saint-Tropez, parmi les pins et les vignes, un couvent qui était un couvent de filles repenties. Jadis une bienfaitrice l’avait doté pour qu’on y recueillît les plus misérables parmi les femmes. Elles y vivaient sans sortir jamais, soumises, disait-on, à une discipline rigoureuse qui faisait ressembler le couvent à une prison. L’édifice était une bâtisse ancienne, jamais recrépie, crevassée par le soleil, travaillée par le temps, pareille aux pensionnaires fanées qu’elle abritait.
Chaque matin, une servante de ces religieuses sortait du couvent et descendait un petit chemin en pente jusqu’à la route pour y attendre l’automobile de l’épicier et en recevoir les provisions. Elle passait pour cela devant ma porte. C’était toujours la même servante, une créature sans âge précis, qu’on appelait dans le pays Marie au long cou, qui était tour à tour portière, bonne à tout faire, travaillait au jardinage et semblait un peu tombée en enfance.
De mon jardin, je la voyais passer presque chaque jour. Elle m’intéressait à cause de son cou anormalement long, de son masque de plâtre taché de marbrures rouges qu’elle avait conservé de son ancien état de fille publique. Bien que sans maquillage, redevenue paysanne, elle portait les stigmates du passé, mais ils s’étaient recouverts de cette pureté que l’idiotie donne à certains visages.
Ce matin-là, elle commença à rire de loin comme d’habitude, quand elle m’aperçut. Mais lorsqu’elle se fut approchée elle s’arrêta, regarda avec respect mon front et l’espace qui entourait ma tête, comme si j’avais porté une auréole. Puis elle plia les genoux, esquissant le geste de se prosterner devant moi, et partit en courant. Je demeurai incertain de savoir si je devais m’enorgueillir, avoir honte ou n’attacher aucune importance à l’action d’une folle. Mais y a-t-il une action sur la terre, une image entrevue, un signe si petit soit-il, qui ne soit, par des correspondances inconnues, une révélation de ce qui arrivera?
Je demeurai obsédé par la figure blafarde et le ploiement de genoux de Marie au long cou, et ce fut presque machinalement que, dans le courant de l’après-midi, je mis sous mon bras «La case de l’oncle Tom», en me rendant chez M. de Saint-Aygulf.
Laurence ne lisait guère. Il fallait pour qu’elle prît un livre qu’elle fût tout à fait traquée par l’ennui. Elle m’avait dit la veille cette phrase que disent tous ceux qui redoutent la lecture.
--Je n’ai rien à lire en ce moment.
Or, je venais de découvrir dans une armoire le roman de Mme Beecher-Stowe.
Je m’étais dit:
--Ce genre de littérature est tout à fait celui qui convient à Laurence.
Il y avait chez moi un peu de mépris intellectuel dans cette opinion.
Quand je tendis le livre à Laurence, je lui dis:
--Voici un roman qui a passionné nos grand’mères et qui m’a passionné moi-même.
Je mentais, car je n’étais jamais arrivé à le lire jusqu’au bout. Je ne savais pas qu’il allait intéresser à ce point Laurence et avoir une aussi grande influence sur elle. Peut-être, dans les événements qui suivirent, n’y eut-il aucune magie, Lucifer ne joua-t-il aucun rôle et seule «La case de l’oncle Tom» agit-elle sur l’esprit de Laurence? Il n’y aurait alors de responsabilité que pour le locataire antérieur à moi qui oublia ce livre au fond d’une armoire. Peut-être une volonté supérieure voila-t-elle la mémoire du locataire au moment de son départ pour que le livre qui avait un rôle à jouer fût abandonné et pût produire les événements dont on verra ensuite la succession. Peut-être faut-il remonter de responsabilité en responsabilité jusqu’à Mme Beecher-Stowe elle-même? Mais qui connaîtra jamais le mystère des effets et des causes?
Tous les Esséniens étaient réunis, à l’instigation de Kotzebue, et ils s’apprêtaient à le suivre dans les terrains recouverts de pins et de vignes, situés derrière la maison. Ils formaient un vague cortège sous sa direction et celle de M. de Saint-Aygulf. Voici quelle en était la raison:
Deux ans auparavant, sur les conseils de Kotzebue et par son entremise, M. de Saint-Aygulf avait acheté tous les terrains situés à l’extrémité de la baie de Saint-Tropez. Je n’ai pas élucidé si Kotzebue en le poussant à cet achat avait eu en vue un but au caractère merveilleux ou s’il avait désiré toucher une importante commission. Peut-être avait-il été à la fois sincère et intéressé.
Au cours de son voyage en Orient, il avait, racontait-il, recherché en Palestine et en Syrie les traces des anciens Esséniens. Il avait pour cela séjourné dans différents monastères, notamment dans celui de Baruth, bâti sur le reste d’une ancienne forteresse maritime des Templiers. Là il avait fouillé dans une bibliothèque ensevelie sous la poussière et négligée par des moines ignorants. Il avait découvert des manuscrits oubliés, pris connaissance de secrets perdus.
Simon le magicien, ancien grand maître de la Gnose avait été un Essénien. Il avait passé plusieurs années dans le monastère de Baruth, au retour de son voyage sur les côtes de la Méditerranée, voyage qui l’avait conduit jusqu’en Espagne et jusqu’au Maroc. Le but de ce sage avait été de purifier les hommes barbares d’Occident, de répandre parmi eux la vraie sagesse divine. Il employait pour cela une méthode qui lui était propre et qui fut pratiquée aussi par Apollonius de Tyane. Il magnétisait puissamment des objets, il en faisait des talismans imprégnés d’une grande force spirituelle et les enterrait dans certains lieux choisis par lui. Ces talismans pouvaient agir à travers les siècles. Ils devaient rappeler les hommes futurs à leurs vrais destins. Quand les forces mauvaises seraient sur le point de triompher, quand l’amour de la matière couvrirait la terre, ils seraient la réserve de l’esprit et aux Esséniens incomberait la tâche de les retrouver et de les utiliser pour le bien.
Les Esséniens avaient été dispersés depuis des siècles, leur tradition avait été perdue, ainsi que le secret des voyages de Simon le magicien. Mais Kotzebue avait pu reconstituer leur groupe sacré, il lui avait été donné, dans la bibliothèque de Baruth, de suivre pas à pas le porteur de talismans dans son voyage autour de la Méditerranée.
Une tempête avait jeté Simon sur l’une des îles de Lérins en face Cannes. De là, il avait regagné la terre, il avait marché le long de la mer sur la voie romaine creusée au flanc des montagnes et qui est aujourd’hui la route de la Corniche. Il s’était arrêté dans la villa d’un riche patricien appelé Lavinius qui avait été procurateur de Judée et qui était un ancien initié aux mystères. La Côte d’Azur était, en ce temps, pleine de villes florissantes et tout semblait faire prévoir qu’elle deviendrait plus tard un des centres de la civilisation méditerranéenne. C’est dans la terre du jardin de Lavinius, la terre qui conserve la force des objets magnétisés, que Simon le magicien cacha un de ses talismans pour qu’il fécondât l’avenir.
Kotzebue avait pu déterminer l’emplacement des jardins de Lavinius par des recherches dans les archives de la mairie de Fréjus. Ils se trouvaient vis-à-vis de Saint-Tropez et M. de Saint-Aygulf avait acheté sur ses indications le domaine qui, partant de la mer, couvrait les pentes des Maures et se prolongeait en de vastes forêts de pins.
Les recherches avaient jusqu’à présent été vaines, mais maintenant les Esséniens étaient réunis. Plusieurs, parmi eux, avaient des dons de clairvoyance et l’on était dans les premiers jours de septembre où, par une loi astrologique inconnue, ce don arrive à son apogée. Kotzebue comptait sur l’intuition inattendue d’un sensitif, sur le passage d’un courant subtil, pour la découverte du talisman. Sa conviction était si certaine qu’il portait sur son épaule une bêche pour se mettre à creuser sans perdre une minute dans l’endroit qui lui serait indiqué. Un chant de sa composition, une sorte de litanie qui se terminait par le cri d’Alleluia! devait disposer les Esséniens à la clairvoyance.
Ils se mirent en route allègrement. Une indiscutable foi les animait et devant la gravité des visages, la profondeur des regards, la palpitation des mains tendues vers la terre pour recueillir les effluves spirituels susceptibles de s’en dégager, j’eus honte d’être dominé par le sentiment du ridicule et par les arguties de ma raison.
Que savait-on au juste de Simon le magicien? Renan disait que c’était un thaumaturge qui avait élaboré une contrefaçon samaritaine de l’œuvre de Jésus-Christ! Un professeur de l’Université de Strasbourg niait d’une façon absolue son existence. Il fallait faire en Kotzebue un acte de foi total, il fallait croire au monastère de Baruth, à sa bibliothèque mystérieuse pour penser que depuis deux mille ans un talisman chargé de pouvoirs sublimes fût enseveli dans cette terre ensoleillée. Et le pacte? Il revivait dans ma mémoire d’une manière saisissante. L’homme qui devait rendre au monde la doctrine des parfaits Esséniens pouvait-il, même sans y attacher d’importance, avoir signé de son sang un pacte luciférien?
Je considérai le visage d’Eveline. Il était rayonnant de cette pureté dont elle faisait son idéal. Elle marchait les yeux baissés et son allégresse de participer à une telle recherche était si grande, qu’elle n’avait pas l’air de poser les pieds sur le sol qu’elle foulait. Etait-ce l’effet de la malédiction que j’avais assumée, était-ce parce qu’une force démoniaque multipliait ma curiosité, mais je mesurais tout en marchant la distance qui allait de son genou à la courbe de ses hanches, je me posais le problème de la dimension de ses seins, je me représentais Eveline nue.
Je tentai d’échapper à cette pensée, mais je ne fis qu’en préciser au contraire l’obsession et cela au point que je ne l’aurais pas vue plus dépouillée, plus simple, plus parfaitement humaine, si elle avait cheminé à mes côtés sans la vaine parure de sa robe.
Il y avait longtemps que duraient les recherches; nous descendions maintenant le chemin creux le long du mur qui sert de bordure au couvent. Le soleil allait bientôt se coucher.
--Alleluia! chantaient les Esséniens d’une voix que la fatigue commençait à affaiblir.
Eveline regardait de mon côté comme si elle avait senti ma pensée sur elle.
Et soudain une clameur partit de derrière le mur du couvent.
--Alleluia! hurla une voix avec un rauque accent de fureur et de folie.
Je me tournai du côté où venait le bruit et je vis encore la tête, la même tête qu’une imagination de rêve avait prêtée un instant à Eveline. Mais elle était maintenant hagarde, haineuse et à l’extrémité de son cou mobile, elle se déplaçait le long du mur. Marie au long cou devait courir dans le jardin du couvent, elle criait en courant et sa tête avait l’air de n’appartenir à aucun corps. L’alleluia terrifiant, extra-humain qu’elle clamait, exprimait par l’étrangeté des syllabes, une démence horrible et il était suivi d’imprécations, de paroles obscènes au sens précis.
Les Esséniens s’arrêtèrent, subitement remplis d’effroi. Eveline, sous le choc des mots, était pareille à une statue.
D’autres voix répondirent dans le couvent. On entendit des appels, des exclamations scandalisées, mêlés à des hurlements d’hystérie. Au-dessus du mur, apparut d’abord une main très blanche. Puis chacun comprit qu’un personnage de petite taille montait avec difficulté sur quelque chose pour apparaître et s’exprimer décemment.
De la figure figée et désolée d’une nonne ronde tombèrent avec lenteur ces mots:
--Mon Dieu! je vous en prie, veuillez l’excuser. C’est une crise. Elle est sujette à des crises. Il faut lui pardonner. C’est une personne excellente à part ses crises.
L’apparition s’évanouit; il n’y eut plus que des portes refermées sur quelqu’un qui se débattait, des paroles d’une grossièreté incompréhensible mourant au loin, dans des silences de cours, entre des blancheurs d’édifices.
Je redescendis le chemin à grands pas. Je courais presque. Ainsi le même chant qui élevait l’esprit d’un côté du mur le rabaissait de l’autre. Quelles inflexions de voix, où était mêlée la voix d’Eveline, en parvenant jusqu’à cette misérable créature avait fait remonter dans l’obscurité de son âme, un fond endormi de laideur et d’ordure? Et sa génuflexion du matin! Le signe qu’elle avait distingué sur mon front! N’avait-elle pas salué en moi une sorte de prêtre de la lubricité, une manière de saint diabolique?
Eveline et Laurence m’ont-elles aimé dans le secret de leur cœur? N’ai-je joué aucun rôle dans leur vie véritable, celle qui se déroule en dehors des sens, que les traits du visage n’expriment pas et qui est la seule vie de l’être humain. Comment le saurais-je jamais? La possession du corps ne signifie rien, car une femme peut s’abandonner avec des cris sauvages de plaisir, des rires d’hystérie et réserver pourtant le don d’elle-même. Le mépris qu’elle affecte n’a pas plus de signification. Si stupide est l’enseignement que l’on donne aux jeunes filles sur leurs soi-disant devoirs, qu’elles baissent parfois les yeux pudiquement et s’éloignent comme des prêtresses offensées quand elles ont envie de tomber dans des bras et de recevoir des caresses.
Rien de ce qui est arrivé n’est une preuve dans un sens ou dans un autre. Je ne saurai pas si j’ai été aimé par Eveline ou par Laurence. Je ne saurai pas si je suis riche ou pauvre. Car ce qu’on a pu recevoir d’amour le long de la route est, en somme, la seule richesse que l’on garde, quand on arrive à l’endroit où la route tourne.
* * * * *
Je me levai, ce matin-là, si bien portant, avec des idées si claires, un sang qui circulait si harmonieusement que j’eus le sentiment d’être aimé non seulement par les deux sœurs, mais encore par toutes les personnes que je connaissais et peut-être aussi par celles que je ne connaissais pas et qu’une secrète intuition devait pousser vers moi.
Rien n’est plus agréable qu’une telle perception de l’amour qui flotte autour de vous. L’opinion que j’avais de moi-même en fut fortifiée, toute la vie m’apparut singulièrement belle. J’étais né sous une bonne étoile. Tout me souriait. Je ne devais pas m’occuper de billevesées et profiter de ce que la vie m’offrait avec son inlassable générosité.
Le ciel était plus doux qu’à l’ordinaire. Il y avait un vent léger qui faisait bruire les pins; je descendis d’un pas rapide vers la mer.
La première silhouette qui frappa mes yeux fut celle de Laurence. Je l’aperçus de dos s’entretenant avec Kotzebue, le long des galets. Tous deux semblaient discuter avec vivacité; je crus voir que Kotzebue montrait une lettre à Laurence. La matinée n’était pas avancée; il était probable que si Kotzebue avait déjà quitté son hôtel et franchi les quelques centaines de mètres qui le séparaient de cet endroit de la plage, c’est qu’il avait rendez-vous avec Laurence. Mais ma bienveillance pour toutes choses était si grande que je me rassurai à ce sujet en me persuadant que seul un motif insignifiant avait été cause de ce rendez-vous.
Comme les événements s’harmonisent en général avec les états d’âme heureux, je vis Kotzebue quitter Laurence et je remarquai en lui cette lassitude que l’on éprouve en quittant quelqu’un dont on a subi la mauvaise humeur. Il remonta vers la route et s’éloigna. Je me trouvai face à face avec Laurence sur l’étroite bande de sable qui sert de plage à cette partie de la côte.
Laurence venait de terminer «La Case de l’Oncle Tom» et il ne lui était possible que de parler de cela. Cette lecture l’avait exaltée. Mais elle se plaçait à un étrange point de vue. C’était sa propre histoire qu’elle avait lue dans l’histoire des nègres de l’Amérique. Elle établissait entre certaines classes de femmes et les esclaves un rapport inattendu.
--Croyez-vous, me dit-elle d’une façon agressive, qu’ici, en France, l’argent ou la situation sociale ne créent pas parmi nous des barrières aussi infranchissables que celles qui existent là-bas entre les noirs et les blancs?
--En effet, dis-je complaisamment, pour éviter toute discussion.
Et je passai doucement mon bras sous le sien.
--On ne reçoit pas de coups de fouet, on n’est pas enchaîné deux à deux. Mais les supplices les plus grands ne sont pas causés par des coups. Quand j’étais enfant, il n’y avait pas pour moi de joie plus grande que celle de dessiner n’importe quoi, avec un crayon sur des bouts de papier et sur tout ce que je trouvais.
J’eus un mouvement de surprise que je manifestai par une pression légère sur son bras.
--Oh! reprit Laurence, ne croyez pas que je prétende avoir eu jamais l’ombre d’un talent quelconque. Je ne suis pas sûre même d’avoir possédé ces dispositions au dessin que l’on remarque chez tant d’enfants et qui disparaissent quand ils grandissent. Mais enfin je revois comme le temps le plus heureux de ma vie, celui où je pouvais, en toute liberté, inventer des paysages, des personnages, ou même des scènes tout à fait incompréhensibles, et les reproduire à mon gré. Je ne mangeais pas tous les jours. J’étais assise par terre dans une chambre d’hôtel meublé dont on ne faisait le lit qu’à la fin de la journée, parce que ma mère se levait tard et il y avait un grand bonheur qui me venait du désordre et de l’incertitude de la vie.
Nous avions quitté le bord de la mer et nous montions allégrement un petit chemin, au flanc des collines. Dans l’harmonie que je trouvais au monde, les confidences de Laurence étaient à leur place, elles n’étaient faites ni en avance, ni en retard, mais exactement à leur heure.
--Ma mère me fit cadeau une fois d’une boîte de couleurs, une boîte très modeste mais où il y avait plusieurs pinceaux. Jamais rien par la suite ne me donna une conception du luxe et de l’abondance aussi haute que le nombre de ces pinceaux. Je barbouillai sans m’arrêter pendant plusieurs jours. J’avais commencé un grand tableau sur une feuille de papier Ingres qui m’avait été donnée en surplus. J’avais peinturluré une grande figure à barbe blanche, avec de gros yeux rouges, qui me donnait une impression d’infinie tristesse et qui m’effrayait moi-même, sa créatrice. C’était le portrait de Dieu. Quand j’y réfléchis, cette image représentait Dieu tout aussi bien que les fastidieux discours que j’ai entendus à son sujet.
J’allais dire une phrase générale sur Dieu. Mais Laurence glissa sur des aiguilles de pin. Je sentis sa main tiède qui se raccrochait à mon poignet pour ne pas tomber. En même temps, elle se mit à rire en montrant ses dents et je respirai son haleine. Il me fut impossible de rien exprimer sur Dieu.
--Je ne sais pas pourquoi j’aimais ce portrait. Je l’avais gardé. Quand pour mon malheur,--Laurence insista sur le mot malheur--il fut décidé que je vivrais chez mon père. En faisant l’inventaire de mes misérables affaires, Mme de Saint-Aygulf le trouva et le déchira, malgré mes prières. Oui, elle détruisit en souriant la conception que je me faisais de Dieu. Ce fut mon premier grand chagrin. Mais bien d’autres m’étaient réservés. J’en arrive à la comparaison que je faisais tout à l’heure. Les esclaves n’étaient pas plus malheureux que je le fus. Parmi nous aussi on sépare les fiancés des fiancées, les mères des enfants. Et les maîtres sont aussi impitoyables. Je crois, d’ailleurs, qu’il n’existe pas de plus grande haine que celle du fort contre le faible, surtout quand le fort croit représenter la justice, le bien, la vertu. Mme de Saint-Aygulf avait compris tout de suite que la petite fille qu’on avait séparée du seul être qui l’aimait n’avait pas d’autre consolation que de dessiner. Je dessinais en effet des visages auxquels j’essayais de donner la ressemblance de ma mère. Personne, évidemment, ne pouvait le savoir, parce qu’évidemment, comme portrait, ce n’était pas très ressemblant. Je soupçonne pourtant Mme de Saint-Aygulf de l’avoir deviné. Elle aurait pu simplement m’empêcher de dessiner. Mais non. Elle me laissait ébaucher mes dessins, elle faisait semblant de ne pas me voir ou d’avoir une subite tolérance. Et quand j’avais terminé une image quelconque, une figure informe mais où mon imagination reconnaissait des traits adorés, alors seulement elle me la prenait des mains et elle me la déchirait en disant: «Cette petite est incorrigible!» Ou bien: «Voilà ce que c’est que d’avoir eu le mauvais exemple sous les yeux, pendant des années!» Le mauvais exemple! Quand je me remémore l’hôtel gluant d’humidité, l’escalier pourri, les chambres numérotées comme des cellules de prisonniers, les hommes louches, sans col, les filles avec leurs savates qui traînent et que je compare tout cela à ce qu’a été ma vie auprès de parents riches qui ne m’aimaient pas, je trouve au mauvais exemple une beauté déchirante à laquelle je ne peux penser sans pleurer.
Nous avions descendu une petite vallée, remonté une pente et nous étions arrivés jusqu’à une maison abandonnée à la suite d’un incendie qui, quelques années auparavant, avait consumé plusieurs bois de pins. Il ne restait que le squelette de la maison et quelques arbres épargnés par la fantaisie du feu. De l’endroit où nous étions, nous apercevions autour de nous des bouquets de chênes-liège, un cyprès posté sur une hauteur, des vignes accrochées à des pierres. La mer au loin faisait un cercle bleuâtre. La lumière de septembre était douce et dorée.
Je dis à Laurence qu’elle était aimée plus qu’elle ne le croyait, d’abord par ses parents et peut-être aussi par d’autres personnes. J’appuyai sur les derniers mots.
Mais elle haussa les épaules. Elle savait, me dit-elle, à quoi s’en tenir à ce sujet. Derrière le décor honorable de la famille, se cachent des haines insoupçonnées et aussi des indifférences, plus redoutables quelquefois. Mme de Saint-Aygulf, jusqu’à la veille de sa mort, s’était appliquée à la faire souffrir. Sans doute avait-elle compris que le seul bonheur de l’enfant sans mère, ce qui était susceptible de la relever à ses propres yeux, c’était le dessin, la possibilité de s’exprimer, une caricature d’idéal. Jamais Mme de Saint-Aygulf n’avait failli une fois. Elle lui avait toujours interdit de tracer ce qu’elle appelait des monstruosités, le résultat d’une imagination immorale. Laurence pensait que si elle n’était pas morte maintenant, elle se serait jetée sur elle avant de partir, elle l’aurait mordue, elle lui aurait soulevé ses bandeaux plats à coups de poing.
--Vous avez dit: Avant de partir, lui dis-je. Qu’entendez-vous par là?
Nous nous étions assis sur le banc de pierre de la maison et je mesurais avec une satisfaction intérieure, combien les confidences rapprochent les êtres même à leur insu, surtout si la voix qui les fait, parle dans un air limpide, devant un beau paysage.