Part 4
Il y avait à peine cinq minutes que j’étais installé lorsque je vis entrer une femme très maquillée, dont la jupe était trop courte et dont le corsage laissait voir la naissance des épaules. Elle marchait en se dandinant et en regardant à droite et à gauche, un peu comme Laurence l’avait fait la veille.
Presque tout de suite, je reconnus que c’était Irma Pascaud ou plutôt la caricature d’Irma Pascaud. Elle m’aperçut, son visage prit une expression joyeuse et elle vint s’asseoir à côté de moi. Nous échangeâmes les phrases banales qu’échangent les gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps et notre conversation affectueuse fut une caricature de nos anciennes conversations.
--Alors! si je m’attendais à te voir ici, disait-elle.
--Je suis bien content de te rencontrer! répétais-je de mon côté avec froideur, en lui posant plusieurs fois la main sur le poignet et sur l’épaule pour me donner le change et me stimuler à une allégresse familière.
Et autour de moi erraient des garçons sans joie, la fumée d’un fumeur de pipe faisait des spirales, des groupes grimaçaient, les glaces reflétaient le vide, tout contribuait à me faire revivre une caricaturale scène du passé. Loi singulière de la vie qui, à quelques années d’intervalle, reproduit ce qui a été, faussant les lignes, rayant les traits, déformant les images comme si les plaques du cinéma, usées par l’usage, avaient l’obligation de repasser, afin de gâter le souvenir!
Irma Pascaud surprit mon regard et elle me dit:
--C’est comme autrefois! Tu te rappelles? On ne se voyait guère qu’au café.
C’est dans les cafés, en effet, que se déroulent la joie et la tristesse des amours de la jeunesse. Mais je songeai combien la couleur des bocks était alors d’une nuance plus délicate, le marbre des tables plus harmonieusement veiné, l’air empesté de tabac plus doux à respirer.
Quand je pensais à Irma Pascaud, je me disais:
--C’est peut-être la seule femme qui m’ait aimé.
Sa conquête n’avait pas été difficile et je n’y avais pas attaché d’importance. J’avais été attiré vers elle à cause de son visage régulièrement joli et à cause d’un chagrin mystérieux qu’elle venait d’éprouver, qui la faisait pleurer de temps en temps et dont elle ne voulut jamais dire la cause. Irma Pascaud avait été avant moi la maîtresse de deux ou trois camarades des mêmes cafés de la rive gauche. Mais cela n’avait pas créé de situation fausse entre nous. On disait: Comment est-elle avec toi? Avec moi elle était comme ceci. Et on riait ensemble. Je l’avais surnommée: la femme qui n’a pas d’âme et ce surnom avait été adopté par tous.
Irma Pascaud prétendait qu’elle m’aimait bien plus que tous les autres et qu’avec moi «c’était autre chose». Je faisais semblant de ne pas la croire, mais au fond de moi je la croyais et je me disais: Eh bien! Rien n’est plus naturel. Je lui annonçai un matin avec simplicité que nous allions bientôt nous quitter. Elle pleura, mais se résigna. Quand? me dit-elle. Il fut décidé que ce serait dans trois jours et trois jours après je déclarais solennellement au café devant un groupe d’amis communs que cette soirée était celle de notre divorce.
Qui va le remplacer? demanda-t-on à Irma Pascaud. Elle déclara, les yeux secs, que cela lui était bien égal et que puisque nous jouions aux cartes elle rentrerait le soir même avec le gagnant de la partie.
J’étais parmi les cinq joueurs. Le hasard voulut que ce fut moi le gagnant. Un étudiant en médecine, appelé Méricant, dont la tête était posée sur les épaules sans intermédiaire de cou et qui avait des mains carrées, en éprouva une profonde déception. Par contre, je vis les traits charmants d’Irma s’éclairer d’une lumière subite. Elle songeait à une dernière nuit, susceptible peut-être de prolonger notre liaison, car le cœur des hommes est sujet au changement. Je détournai les yeux pour ne pas voir cette espérance enfantine et je fus impitoyable.
--Je donne mes droits à Méricant, dis-je.
La lumière du visage s’éteignit, Irma Pascaud s’en alla avec une grosse main qui lui tenait le bras et je rentrai tout seul chez moi, ayant la sensation que je venais de manquer un bonheur inattendu pour moi et pour une femme qui m’aimait, ce qu’il y a de plus précieux au monde peut-être.
Je crois bien que je n’avais plus revu Irma Pascaud depuis cette époque.
Et maintenant j’étais hypnotisé par les poches des yeux, l’épaisseur extraordinaire que les bras avaient pris à leur sortie des épaules, la pesanteur des anciens seins légers entrevus sous le corsage, cette maturité d’autant plus visible que celle qui la possède affecte de l’ignorer. Je songeai au nombre d’amants qu’elle devait avoir eu depuis moi et Méricant, je me fixai un chiffre approximatif et je fus confus pour elle.
--Et ce grand chagrin, dis-je, afin de me raccrocher à un souvenir qui ne fût pas douloureux pour moi, il a dû s’envoler avec le temps, n’est-ce pas?
Elle secoua la tête en ayant l’air de dire que non.
Elle demeura silencieuse, puis devint nerveuse et distraite. Elle me donna la sensation de s’ennuyer. Elle laissait voir qu’elle avait envie de partir. J’en fus vexé comme si j’avais espéré que ses sentiments n’eussent pas changé à mon égard, malgré les années. Elle se leva.
--Je te demande pardon de te quitter si vite. Tu comprends...
--Ne te dérange pas, fis-je sur un ton presque désagréable.
--On se reverra, je l’espère, fit-elle. Où habites-tu maintenant?
Et je vis à son inattention, quand je lui répondis, qu’elle ne me demandait cela que par politesse.
Je crus, pour la même raison, devoir lui poser la même question. Je le regrettai, car elle hésita et parut gênée pour me dire qu’elle était installée en camp volant, dans un hôtel, au haut de la rue Lepic.
J’aurais bien voulu faire quelque chose pour elle, mais je n’osai lui offrir de l’argent.
Brusquement elle fit un geste d’adieu et elle s’éloigna d’un pas rapide.
Ce fut comme si un voile tombait et la vie me parut soudain triste infiniment.
Je la suivis des yeux sur le boulevard et j’eus tout à coup la sensation que cette rencontre venait à sa place, dans l’enchaînement des causes et des effets et qu’Irma Pascaud, sans que je puisse savoir de quelle façon, devait être encore mêlée à ma vie.
L’âme humaine est ainsi faite que le nivellement des jours en efface les plus profondes inquiétudes. Laurence et Eveline redevinrent les deux pôles de mes préoccupations. Un mois passa. M. de Saint-Aygulf partit avec ses filles pour la propriété qu’il avait achetée, l’année précédente, dans le Midi, en face de Saint-Tropez. Je louai non loin d’eux une petite maison au milieu des pins. Michel Kotzebue était installé dans un grand hôtel voisin et quelques-uns de ses fidèles du groupe des Esséniens l’y avaient rejoint. Leur présence à tous devait lui permettre de réaliser les expériences mystiques qu’il voulait tenter et dont il gardait le secret.
Personnellement, ces expériences me laissaient indifférent. Je ne me souciais plus que des deux sœurs. Quand j’avais essayé de reparler du pacte à Kotzebue, il avait détourné la conversation. Je ne lui en aurais plus reparlé sans la soirée où je fus témoin de sa terreur et où cette terreur se communiqua à moi avec d’autant plus de force qu’elle était sans cause apparente.
Un clair de lune de marbre était immobilisé sur les collines silencieuses dont on voyait le déroulement, de la terrasse où nous étions assis. Le paysage était de ceux qui font dire avec admiration: On dirait un décor de théâtre. La maison de M. de Saint-Aygulf était à une certaine distance de la mer, mais on voyait de loin, à travers les entrecroisements de branches, des scintillements, des parcelles d’or se mouvant sur les eaux. La propriété n’était séparée, à gauche, du chemin, que par quelques bouquets de mimosas. Et il y avait un peu plus loin, au-dessus d’elle, un couvent aux hautes murailles, avec un quadrilatère de cyprès et une bizarre loggia arabe au-dessus d’un portail de fer.
Devant nous, dans le jardin, des feuilles d’eucalyptus, avec une régularité mystérieuse, se détachaient et tournoyaient comme une pluie aux gouttes d’argent. Et ce jardin était profond, compact, lourd d’aromes végétaux, d’essences terrestres. Les allées étaient étroites, faisaient des voûtes et on ne pouvait les distinguer qu’aux taches des lauriers-roses qui les bordaient. Sur la droite, une immense avenue d’eucalyptus centenaires descendait vers la grande route et vers la mer. Ces arbres étaient si droits et si pareils qu’ils faisaient penser à un cortège de vieillards en procession. Au cours de mes promenades avec Laurence je les avais surnommés: les Esséniens! pour montrer à la jeune fille mon irrespect vis-à-vis de ces sages.
Eveline devait danser une danse orphique, telle qu’elle était dansée, paraît-il, dans la célébration des mystères à Eleusis, par un myste féminin. Il aurait été puéril de rechercher comment la connaissance de cette danse antique avait été transmise à un maître de danse levantin qui faisait travailler depuis deux ans Mlle de Saint-Aygulf. Kotzebue avait connu ce maître de danse, au cours de son voyage en Orient et garantissait le caractère orphique de ses enseignements.
C’était la première fois, ce soir, qu’Eveline allait danser devant quelques personnes. Il n’y avait là que des invités et des amis. Malgré cela, Eveline avait été toute la journée, nerveuse et émue. J’étais venu dans l’après-midi et j’avais parlé assez longuement avec elle de sa danse et de la conception qu’elle en avait.
Cette conversation m’avait un peu irrité. Je trouvais le ton d’Eveline prétentieux, quand elle parlait de la beauté en général et de l’influence moralisatrice que cette beauté devait avoir. Je savais qu’elle avait une conscience parfaite de sa propre beauté. Sa mère l’avait flattée à l’excès autant par amour que pour humilier Laurence. Pendant que nous parlions, d’ailleurs, Laurence travaillait à une légère modification dans le costume que sa sœur devait porter le soir. Elle n’avait aucune jalousie. Elle avait l’air de vivre dans un autre domaine plus vulgaire, où l’on coud et où l’on ignore les danses sacrées et d’en être satisfaite.
Eveline disait entre autres choses:
--Etre pur, absolument pur. C’est l’idéal suprême. Il me semble que chaque matin il y a sur moi un tissu de désirs, de besoins, une robe matérielle qu’il me faut arracher! Et c’est toujours à recommencer.
Mon regard croisa celui de Laurence, qui souriait à demi et qui avait l’air de dire:
--Moi, je ne suis qu’une pauvre fille très impure, heureusement...
Eveline disait encore:
--Le mouvement du corps quand il est en rapport avec le mouvement de l’âme peut, dans certains cas, communiquer cette exaltation de l’esprit qui est l’aboutissement de la pureté. Les prêtres des anciens mystères le savaient bien. C’est ce que je vais essayer de rendre.
--Oh! dis-je, on n’est nullement sûr qu’à Eleusis les danses sacrées n’aient pas été au contraire une grossière représentation de l’amour physique.
Je disais cela pour la choquer. J’aurais voulu la faire rougir. Mais elle me regarda de ses yeux immobiles et glacés, avec tristesse, comme on pourrait regarder quelqu’un qui se noie et qu’il est impossible de sauver.
Et quand ensuite elle se leva, que je vis le mouvement de ses jambes sous sa robe d’été, cette sorte de noblesse légère qu’elle avait en marchant, je m’étonnai qu’elle pût, avec une âme aussi dépouillée de la matière, dégager de son corps autant de volupté.
Et je me dis à nouveau: Laquelle des deux?
Le maître de danse levantin se mit à battre des mains pour annoncer aux invités dispersés dans le jardin qu’Eveline allait danser. Ils sortirent peu à peu de l’ombre et vinrent s’asseoir devant la terrasse. Tous étaient des hurluberlus animés d’une foi ardente au merveilleux et cette foi, malgré des croyances contradictoires, des religions différentes, les réunissait en une fraternité crédule et toujours étonnée.
J’entendis Mme Labatut qui disait en minaudant:
--J’en suis sûre. C’est mon esprit guide qui me l’a dit.
Elle avait un chapeau extravagant et des fanfreluches et elle soufflait et riait. C’était la patriarche de l’occultisme. Elle s’inscrivait dans tous les groupes, faisait partie de toutes les sociétés pourvu qu’elles fussent secrètes. Elle portait sous son bras un grand cahier où elle inscrivait les paroles instructives entendues dans les conversations et les phrases qu’elle aimait à citer et qu’elle lisait d’une voix éclatante. Les belles citations dans son cahier alternaient avec certaines adresses, car elle faisait volontiers des mariages, ou même de simples unions. Elle semait joyeusement la discorde en colportant, sous le sceau du secret, mille potins qu’elle n’hésitait pas à attribuer à ses esprits guides.
Il y avait à côté d’elle un professeur de philosophie, agrégé de l’Université, qui répétait à tout propos: «Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup en rapproche»; un jeune homme pâle qui avait à sa cheville une chaînette d’or et dont le principal souci était de la découvrir, sous sa chaussette de soie, en tirant négligemment son pantalon, et deux jeunes filles suédoises, qui souriaient en se tenant par la main et dont les têtes étonnamment rondes faisaient penser à deux pommes émerveillées suspendues à une seule branche.
Je vis un peu plus loin, Mme Vigerie faire signe au jeune Charlie de venir s’asseoir à côté d’elle. Sur le fauteuil où elle venait de se laisser tomber, son corps mince frémissait. Elle regardait devant elle avec des yeux myopes et passionnés. Tout l’intéressait. Elle se disait à la recherche de sensations nouvelles. Son idéal secret était d’être une femme fatale. Elle avait des amants, mais seulement à titre d’expérience. L’amour la laissait hostile et inassouvie. L’ivresse de l’éther, les tables tournantes, l’adoration d’un adolescent nu dans une chambre tendue de violet se confondaient vaguement dans son esprit. Et elle rêvait de messes noires, de fêtes avec des parfums d’encens, de tous les plaisirs inconnus dont elle avait lu la peinture dans les romans.
Mlle Longève, petite et boulotte, se tenait à l’écart et faisait quelques pas en arrière si l’on s’avançait vers elle. C’était parce qu’elle s’attribuait une puissance fluidique si active à certaines heures que les personnes qui s’approchaient d’elle en étaient incommodées. Elle était bonne et ne voulait pas que la projection de son fluide causât le moindre dommage.
Ce fut celui que nous avions surnommé le pauvre Jacques qui arriva le dernier. Il était pieds nus, vêtu d’un costume de toile usé et sans chemise. Il passait pour avoir donné aux pauvres tout ce qu’il possédait. Deux ans auparavant, il était devenu bouddhiste, il avait quitté Paris et il s’était installé au bord de la mer, à quelques kilomètres de là. Il s’était construit lui-même une cabane de planches au milieu des pins et il y vivait en anachorète, apprivoisant des couleuvres et des taupes dont il prétendait recevoir de touchantes marques d’affection. Il était très jeune, mais la naïveté de ses traits, son expression de gaîté lui donnaient une apparence enfantine. Sa caractéristique dominante était la modestie. Il aurait voulu être sans forme pour s’effacer, être invisible. Michel Kotzebue lui avait bien dit que par la magie on pouvait le devenir. Mais il ne le croyait pas et il s’efforçait de marcher sans bruit, s’éloignait si on le regardait trop longtemps. Il n’avait pas osé refuser la chambre que M. de Saint-Aygulf lui avait offerte, mais soit qu’il s’en jugeât indigne, soit que le grand air lui fût indispensable, il était allé dormir dehors, derrière le couvent, près d’un cyprès.
Je m’étais levé pour le rejoindre, mais je rencontrai le regard de Laurence qui sortait de la maison, après avoir aidé sa sœur à s’habiller. Elle vint s’asseoir à côté de moi. Eveline s’avançait déjà pour danser au milieu d’un murmure admiratif et du crissement des chaises de paille sur le gravier.
Elle descendit les trois marches du perron sans voir personne, comme si ses yeux étaient fixés dans l’intérieur de son âme et elle atteignit légèrement un tapis d’Orient sous un figuier centenaire. Une libellule, comme une émeraude flottante, sortit de l’ombre de ce figuier et sembla donner un signal. Un orchestre disposé derrière un massif commença à jouer. Je remarquai sur le chemin, derrière le parc, des gens du pays qui s’arrêtaient pour regarder. Leurs visages naïfs ou stupides se recouvraient de cette hébétude que la musique donne aux simples.
Eveline quoique encore immobile dansait déjà. Sous ses voiles transparents elle était parée par la lune d’une insoupçonnable beauté. Un frémissement la parcourait, une vibration délicate, qui était la pensée d’harmonie dont elle était possédée et qu’elle communiquait par degrés à son corps. Cette pensée anima sa forme, souleva ses seins menus, descendit le long de ses hanches, jusqu’à ses pieds, qui étaient chaussés de sandales d’un argent si clair qu’elles avaient l’air de deux morceaux d’un cristal souple et silencieux.
La danse d’Eveline me faisait comprendre tout à coup les rapports de la forme humaine et de l’esprit. J’entrevoyais une douleur derrière l’harmonie des lignes. La jeune fille joignait les mains, levait les bras et il y avait dans ce geste tout le poème de l’âme humaine avide d’échapper aux liens du désir, d’atteindre un autre monde plus pur. Son corps, vivant de cette vie de tous les muscles que donne la danse, était visible sous la soie tenue de son voile. Mais ni l’élan des bras, ni l’ondulation du ventre, ni la parfaite courbe des jambes, n’évoquaient une image sensuelle. Il y avait en elle un principe spirituel qui faisait penser à une flamme qui monte, à on ne sait quelle offrande au ciel. La forme humaine dans ce qu’elle avait de plus accompli avait été asservie pour les fins de l’esprit, était devenue la beauté en mouvement.
Quelquefois la tête d’Eveline se renversait et je voyais la lumière de la lune coulant dans ses prunelles claires, s’absorbant, s’y perdant, comme une eau précieuse, dans un puits de saphir. D’autres fois, elle battait l’air avec ses mains immatérielles et je sentais que ces mains presque transparentes n’étaient pas faites pour les caresses, mais pour le don d’un invisible trésor qu’elle semblait tirer négligemment de l’atmosphère dorée.
Lorsque résonna la dernière note de la musique, le monde semblait frappé d’immobilité autour de la jeune fille. Les assistants se regardaient avec étonnement, ayant tous le sentiment d’avoir assisté à un spectacle d’une qualité extraordinaire. Ils semblaient surpris d’avoir été plongés dans une rêverie d’un ordre aussi élevé.
Le bruit du jet d’eau que l’orchestre empêchait d’entendre redevint perceptible dans le silence. Il y eut, venant du bassin proche, à travers les mimosas et les romarins, une bouffée de fraîcheur odorante. Déjà Eveline rentrait dans la maison.
C’est alors que non loin de moi un cri affreux retentit, une sorte de râle où il y avait de la rage et du désespoir en même temps. Ce cri me fit me dresser. J’eus nettement la sensation qu’il affectait les nerfs de chacun aussi péniblement que les miens. Je me retournai et je vis que c’était un vieillard qui l’avait poussé.
Il était maigre et d’assez haute taille. Il portait cette sorte de moustache blanche qui fait volontiers dire de quelqu’un que c’est un ancien officier de cavalerie. Je ne le reconnus pas pour un invité de M. de Saint-Aygulf. Je pensai que c’était un promeneur que le hasard avait amené sur le chemin et qui s’était arrêté quand l’orchestre avait commencé à jouer.
Il serrait sa canne dans sa main droite, de la gauche il séparait les branches du massif qui clôturait le jardin comme s’il allait s’élancer. Il fixait Eveline qui traversait la terrasse; son visage exprimait la colère et aussi un dégoût inexplicable.
Mais je n’eus pas à m’élancer pour lui barrer le chemin. Il parut se raviser et revenir à lui. Je surpris même sur son visage ce pincement des lèvres qui exprime la réflexion après une bêtise que l’on vient de faire. Il eut un haussement d’épaules pour tourner en dérision sa propre colère, puis il s’éloigna à grands pas dans la direction de la mer.
--Qui a crié? Qu’est-ce qui est arrivé? demandait-on de droite et de gauche. Mais le mouvement du maigre vieillard avait été si rapide et son départ si précipité que je crus d’abord être le seul à l’avoir vu. Je m’aperçus que Kotzebue avait été aussi témoin de cette scène.
J’allais lui demander quel était son avis à ce sujet quand je constatai qu’il n’était pas dans son état normal. Je crus d’abord qu’il était en proie à une sorte d’exaltation causée par la danse d’Eveline. Mais il en était bien loin. Il avait peur, une peur panique qui l’aurait presque fait s’enfuir.
Je m’approchai de lui et je l’interrogeai:
--Est-ce que vous avez vu ce bizarre personnage? Est-ce que vous le connaissez?
D’abord il ne me répondit pas. Il regardait dans la direction par où l’homme avait disparu. Il semblait craindre qu’il revînt; sa terreur était si grande qu’elle me communiqua une espèce de surexcitation, d’anxiété pénible.
J’insistai pour savoir qui était le vieillard. Alors Kotzebue fit quelques pas avec moi dans le jardin. Mais il se retournait fréquemment, regardait de tous les côtés et je ne pouvais m’empêcher de faire de même.
La lune était maintenant au bas de l’horizon. Elle avait changé de couleur en traversant le ciel, elle était devenue de plus en plus claire, comme si elle voulait se fondre dans le calme bleuté de la nuit. Ses rayons, qui venaient obliquement à travers les arbres, avaient quelque chose de surnaturel.
--Je ne le connais pas, dit enfin Kotzebue, mais je sais qui il est. Il a essayé une fois d’entrer en rapports avec moi. C’est un homme très instruit. Il habite cette grande maison que l’on aperçoit sur la droite, derrière une ligne de cyprès, quand on prend la direction de Saint-Pons.
Il tenta de parler d’autres choses. Il se remettait de sa terreur, mais j’étais trop déçu pour ne pas l’interroger à nouveau.
--A quoi pouvez-vous bien attribuer ce cri et cette subite colère?
Kotzebue réfléchit. Il eut l’air de se décider à parler.
--Je ne sais pas au juste. Il se promenait vraisemblablement par hasard. Il y a certaines natures qui sont impressionnées par la laideur au point d’en souffrir. De même il y en a qui ne peuvent supporter la vue de la beauté. Il m’est arrivé à moi-même, devant certains spectacles, d’hésiter pour savoir si je devais haïr et détruire ou tomber à genoux et admirer. Il y a des hommes qui ont choisi délibérément une voie. Est-ce que tu ne te souviens pas de certaines paroles de Lévy, autrefois? Lévy avait déjà compris cela, mais je n’y croyais pas alors.
J’avais sursauté au nom de Lévy. Je demandai de quelles paroles il s’agissait.
--Lévy prétendait qu’il y a autour de nous, sans que nous nous en doutions, de grands combats invisibles entre des forces bonnes et des forces mauvaises. Certains hommes tournent leur volonté vers le bien. Mais d’autres avec la même ardeur se développent dans un sens contraire. L’étude, la sagesse peuvent amener également à une solution ou à une autre. Il y aurait alors des confréries mauvaises, des hommes associés pour faire consciemment le mal. Lévy m’a souvent répété cela et je me suis aperçu qu’il y voyait clair sur bien des choses.
Nous étions en marchant revenus vers la maison. Kotzebue me quitta. Quelques personnes serraient la main de M. de Saint-Aygulf. Des autos descendaient lentement entre les deux rangées d’eucalyptus.
Je partis à pied. La petite maison que j’avais louée n’était pas à dix minutes de marche dans la direction de Saint-Pons. Je me tenais bien au milieu de la route et je regardais à droite et à gauche avec attention les bordures de cactus, les vignes, les plus immobiles sous la lune de plus en plus oblique.