Part 3
--Tu te souviens du pacte? Nous avons fait tout de même un pacte. Nous n’en parlons jamais, mais nous ne l’oublions pas.
Je me mis à rire. Je fis semblant de pouffer.
--Ah! oui, fis-je, comme si je me souvenais soudain pour la première fois d’une chose oubliée depuis longtemps. La plaisanterie du pacte! Qu’est-ce qu’a pu devenir Lévy depuis cette époque?
Je ne me souciais pas de Lévy. Je voulais détourner la conversation. Ce fut en vain.
--Ce n’était pas une plaisanterie, dit Kotzebue, nous l’avons cru tout d’abord. Mais tout de même, nous avons accompli les prescriptions, suivi minutieusement les rites, Lévy s’y entendait. Nous avons fait tout ce qu’il fallait pour rendre le pacte valable.
J’avais souvent, dans le cours de ma vie, repensé à ce pacte absurde, à la soirée passée avec Kotzebue et ce Lévy et j’avais toujours conclu hypocritement:
--Farce de la vingtième année! Heureux temps du quartier latin où l’on trouvait encore un camarade assez naïf pour croire au Diable!
Pourtant je savais bien que Lévy n’était pas un naïf et que le pacte avait dépassé la portée d’une farce.
* * * * *
J’avais connu Lévy avec Kotzebue dans un petit restaurant de la rue Monge. Nous n’avions d’argent ni les uns ni les autres, mais il y a des degrés dans la pauvreté, même quand elle est très grande et Lévy était le plus misérable de nous trois. Petit et laid, intelligent et hostile à tous, il passait ses journées dans les bibliothèques. D’une érudition extraordinaire sur l’occultisme et les questions religieuses, il raillait sans cesse mon ignorance. Je prenais ma revanche en tournant en dérision sa croyance au Diable. Car il croyait à l’existence réelle du Malin, du mauvais esprit, de celui qui a tour à tour porté le nom d’Ahriman, d’Iblis et de Satan. Quelquefois nous marchions ensemble après le dîner nous raccompagnant plusieurs fois, de façon à éviter la dépense du café et atteindre ainsi l’heure raisonnable où l’on peut se coucher sans honte.
Naturellement, Lévy ne se faisait pas la conception grossière du Diable tel que les procès de sorcellerie du moyen âge nous l’ont représenté. Il y croyait en tant qu’une force opposée au bien, active et consciente susceptible de se matérialiser et avec laquelle on peut traiter. Il allait jusqu’à prétendre que de même qu’il y a des associations de moines réunis pour prier Dieu et faire le bien, il y a des groupes secrets d’hommes égoïstes qui augmentent leur puissance par leur union et s’efforcent ardemment vers le mal.
--C’est logique, ajoutait-il. On ne peut imaginer une médaille sans revers. La lumière n’existe que par son rapport avec l’ombre.
Cela soulevait nos éclats de rire.
Nous parlâmes un jour des anciens pactes qui avaient lié des sorciers au démon. Lévy y croyait fermement. D’après lui l’humanité entière aurait été damnée avec une extrême rapidité et elle n’avait pas été tenue dans l’ignorance de quelques détails nécessaires à la forme du pacte et à la cérémonie dont il devait être entouré. Lui, Lévy, connaissait ces détails et le rite de la cérémonie.
Nous nous exclamâmes, Kotzebue et moi. Que ne sortait-il de la pauvreté en faisant alliance avec le diable! Il répondit que la pauvreté était sans importance, mais qu’il songeait sérieusement à acquérir par un pacte quelque chose de plus précieux que la richesse. Nous lui déclarâmes aussitôt que nous étions prêts à vendre notre vie future contre un avantage matériel immédiat.
On était en hiver, j’avais un pardessus assez mince et je crois bien avoir dit que je signerais volontiers le pacte en échange d’un grog chaud. Lévy ne s’étonna pas du faible prix auquel j’évaluais mon âme et il se déclara enchanté de notre déclaration. Je me souviens que lorsqu’il nous eut quittés, Kotzebue et moi nous étonnâmes longuement d’une crédulité plus grande chez lui que celle que nous avions supposée.
Quelques jours après il entra dans le restaurant où nous dînions avec une certaine solennité dans l’allure. Il posa un petit paquet ficelé à côté de lui et il nous demanda si nous étions dans les mêmes intentions. Nous ne comprîmes pas d’abord de quoi il voulait parler. Des bonnes couraient autour de nous et criaient à haute voix à une cuisinière invisible l’annonce des demi-portions commandées. Il éleva la voix pour se faire entendre et le hasard voulut que les conversations fissent silence, juste à la minute où il disait:
--Il s’agit du Diable!
Notre joie à Kotzebue et à moi fut immense. Nous affectâmes une gravité analogue à celle de Lévy et nous le suivîmes avec empressement après le dîner. C’est dans ma chambre d’hôtel que la chose eut lieu.
Lévy nous fit remarquer que la lune était dans son plein, ce qui était une condition essentielle. Il alluma trois bougies qui étaient contenues dans le paquet qu’il avait apporté, ainsi qu’un morceau de charbon dont il ne se servit pas et dont je ne devais apprendre l’utilité que bien des années après.
Il nous dit qu’il était inutile de le remercier--ce que nous ne songions pas à faire--car c’était pour lui seul qu’il agissait, la puissance des pactes étant en raison directe du nombre de ceux qui les faisaient.
--Trois est un chiffre luciférien, ce que les Kabbalistes ignorent d’ordinaire, ajouta-t-il gravement.
Kotzebue me dit alors à voix basse que c’était lui qui était en train de nous mystifier. Pourtant quand nous lui vîmes dérouler une grande feuille de parchemin, nous échangeâmes un coup d’œil, estimant qu’il n’aurait pas fait la dépense de ce parchemin pour une plaisanterie. Il nous fit remarquer encore que le nom de Dieu était écrit à rebours, en caractères hébreux sur le parchemin. Cela impressionne toujours un peu. Je demandai pourquoi en hébreu plutôt que dans une autre langue. Il haussa doucement les épaules.
Nous faillîmes déclarer que tout cela était une comédie ridicule à laquelle nous ne nous prêtions plus, quand il fallut se faire une légère piqûre, parce que la signature devait être tracée avec du sang. Mais Kotzebue et moi eûmes une fausse honte, l’un vis-à-vis de l’autre. Les trois bougies jetaient un éclat sinistre et Lévy, au milieu, était en proie à une émotion que trahissait le tremblement de ses lèvres. Celui de nous deux qui aurait reculé aurait avoué par cela même qu’il avait, en ce Diable inexistant, la croyance qui lui faisait se moquer de Lévy, depuis plusieurs jours. Ce que disait le pacte, nous l’avions à peine demandé. Nous ne savions ni ce qui nous était promis, ni ce que nous nous engagions à payer, puisqu’il ne s’agissait que de rire. Mais en vérité, nous ne riions plus. Nous signâmes tant bien que mal en trempant une plume d’or ou peut-être simplement dorée, dans une gouttelette de sang chichement répandu.
Lévy mit alors le feu au parchemin et il souffla successivement les trois bougies. La chambre ne fut éclairée que par ce parchemin qui craquait et avait de la difficulté à se consumer et la minute pendant laquelle dura sa combustion me parut extrêmement longue.
Kotzebue me touchait du coude et murmurait: «Ce pauvre Lévy!» pour essayer de dissiper la fâcheuse impression qu’il avait comme moi. Enfin, les cendres soigneusement recueillies par Lévy sur une serviette de toilette, furent réduites en poussière dans l’obscurité. Il s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit et il les lança le plus haut qu’il put dans la direction de la lune qu’on apercevait au-dessus des toits.
Je poussai un soupir et je rallumai enfin la lampe, n’ayant plus que l’ardent désir de voir Lévy s’éloigner. Il était singulièrement abattu. Il tomba sur une chaise en disant qu’il était brisé. Il espérait avoir réussi, disait-il, c’est-à-dire pu communiquer avec Lucifer, mais il n’en était pas sûr. Il s’étonnait de ne pas avoir une réponse immédiate--ce dont moi je me félicitai secrètement. Il nous expliqua encore longuement que le pacte n’est qu’un signe matériel pour canaliser la force de la pensée. Le nombre trois n’était peut-être pas suffisant. Il regrettait les grandes assemblées du Moyen Age, le Sabbat où des foules entières s’associaient pour participer au courant de puissance qui anime le monde. On pouvait l’appeler Lucifer si l’on voulait. Il avait d’autres noms. Les simples le représentaient avec des cornes, velu et tenant une fourche. Chacun, à son gré, pouvait lui donner une autre image. Lucifer, c’était un philosophe chauve, une jeune femme nue sur un lit, un officier qui sort de Saint-Cyr.
Il se leva enfin pour partir. Il était triste. Moins que moi, cependant. Il regarda avec soin s’il n’y avait point sur le plancher quelque fragment de cendre qui lui eût échappé. Selon son habitude, il voulut dire quelque chose de désagréable en s’en allant:
--Lucifer, pour toi, c’est la femme nue, me dit-il, belle mais surtout stupide. Pour Kotzebue, c’est un personnage en costume religieux, n’importe lequel, pourvu qu’il ait une chasuble et qu’il brûle de l’encens. Malheureux êtres tous les deux!
Je cessai les jours suivants d’aller au restaurant de la rue Monge. Je ne rencontrai plus Kotzebue qu’à de rares intervalles. Quant à Lévy, je ne le revis plus qu’une seule fois. Il vint m’emprunter dix francs. Je pensai à part moi qu’un pacte avec le Diable n’enrichit pas son homme. Je les lui donnai avec joie, car je savais déjà que, si petite que soit la somme prêtée, elle creuse entre le créancier et le débiteur un fossé qu’aucune amitié ne saurait plus combler.
* * * * *
Et maintenant cette scène que la marée des souvenirs avait rapportée quelquefois au bord de mon âme et que j’avais volontairement rejetée, revivait avec la présence d’un de ses acteurs. Je l’associais pour la première fois au dessin apparu jadis, sur le carreau d’un wagon et je lui donnais comme suite cette image diabolique qu’avait figuré pour moi, dans cette même soirée, l’hôtel de M. de Saint-Aygulf.
--Je ne suppose pas que vous attachiez une importance quelconque à cette histoire? dis-je.
Fidèle à son habitude de ne pas répondre directement, il souleva sa main trop blanche et un peu grasse et il dit:
--Comment expliquer que je porte toujours mon améthyste à la main gauche? Je ne peux pas faire autrement. L’améthyste, dans le symbolisme chrétien, est le signe de l’humilité, mais à la main droite. Sais-tu ce que l’améthyste signifie à la main gauche?
Je ne le savais pas et je pensais qu’on pouvait toujours selon son bon plaisir, mettre une bague à sa main droite ou à sa main gauche.
Kotzebue reprit:
--Comment expliquer aussi que je tremble, que j’entre dans une sorte de transe, toutes les fois que je pénètre dans une pièce où il y a une hostie? Evidemment Lévy n’y est peut-être pour rien. Mais si je te disais au sujet des Esséniens...
On prétendait que Kotzebue avait reçu des communications de ces sages invisibles dont les derniers représentants authentiques passaient pour habiter certaines solitudes de la Palestine. Il se montrait d’habitude excessivement réservé à ce sujet. Je prêtai avidement l’oreille. Il s’arrêta.
--Et toi-même, je ne te demande pas de l’avouer, mais sois sincère vis-à-vis de toi... Est-ce que tu n’as pas remarqué quelque chose de particulier dans ta vie, depuis la soirée de Lévy. Oh! presque rien... D’abord, Lucifer, personne ne sait qui il est exactement. Une nuance à peine et l’on est dans ses griffes. Seulement on l’ignore. Les griffes sont de velours... Moi j’appelle Lucifer, l’égoïsme.
Il se leva brusquement après ces mots en jetant sur la table, pour régler les consommations, un billet de cinquante francs dont il négligea de ramasser la monnaie.
Je voulus lui faire remarquer que c’était moi qui l’avais invité, mais il traversait déjà la place Blanche à grands pas et je fus obligé de courir pour le rattraper.
Il se dirigea vers le café où j’avais vu Laurence pénétrer. Il y avait maintenant très peu de monde. Kotzebue resta sur le seuil et inspecta les tables d’un regard circulaire. Puis il marcha un peu sur le boulevard, regardant les quelques personnes assises aux terrasses. Il revint ensuite sur ses pas, à peu près comme avait fait Laurence.
Nous nous retrouvâmes non loin de la terrasse de la brasserie Romano, où nous étions quelques minutes auparavant. Une femme était accroupie sur une pile de journaux invendus et sommeillait. Un chasseur de bar en uniforme hélait un taxi avec importance. Un souffle frais qui paraissait venir de la place Clichy, comme l’aurait fait un promeneur, nous effleura au passage.
Kotzebue murmura avec un accent lugubre:
--Je m’ennuie.
Puis:
--Je rentre.
Ce n’était pas à moi qu’il adressait ces syllabes, mais à lui-même, pour se notifier sa propre décision. Je me mis à marcher à ses côtés et je murmurai:
--Je vous accompagne.
--J’habite tout près, rue Ballu, fit-il enfin avec lassitude.
J’ai entendu dire que des gens blessés par un coup de revolver ou par un éclat d’obus voyaient quelquefois leur blessure se refermer et guérir sans qu’on eût pu retirer de leur corps la balle ou le morceau de métal. Ils vivaient de longues années dans une parfaite quiétude, avec l’illusion de la santé. Et puis, sans raison apparente, leur organisme entrait en lutte contre cette matière étrangère qu’il avait pourtant supportée jusque-là sans se plaindre. Il voulait la rejeter. La blessure se rouvrait et devenait une plaie plus large, plus corrompue que celle de la blessure initiale. Ainsi, après avoir enseveli la soirée du pacte sous une couche d’indifférence, mon âme s’avisa de souffrir de son existence et de vouloir l’anéantir.
Quand je me réveillai, le lendemain du jour où j’avais suivi Laurence et fait la rencontre de Kotzebue, j’eus la sensation qu’un malheur m’était arrivé la veille, et que ses conséquences allaient modifier ma manière de vivre. Je m’assis sur mon lit avec ce goût de récapitulation que l’on a souvent à son réveil. Il faisait aussi chaud que la veille, mais il pleuvait. Je pris ma tête dans mes mains. Je me sentais accablé.
Ce n’était pas parce que Laurence était allée, la nuit, courir Montmartre et avait passé une demi-heure chez Kotzebue. Une demi-heure c’était trop peu! D’ailleurs la tristesse de ce dernier, son absence de satisfaction orgueilleuse et la qualité des choses qu’il m’avait dites me faisaient écarter l’hypothèse d’un rendez-vous où l’amour aurait été pour quelque chose. Il y avait là un mystère. J’arriverais bien à l’éclaircir.
Mon accablement venait du souvenir ressuscité par Kotzebue.
--Lucifer! répétai-je à plusieurs reprises. Et j’appelai à mon secours toutes mes connaissances philosophiques. Le Diable n’existait pas. C’était une imagination puérile enfantée par la terreur et l’ignorance des hommes. Alors? Un pacte avec rien ne pouvait sous aucun prétexte avoir un caractère effrayant. Pourquoi, dans ce cas, un homme comme Kotzebue s’en préoccupait-il de cette façon? Son érudition en théologie était très grande et s’il s’inquiétait à ce sujet je ne pouvais négliger cette inquiétude. Je me souvins avoir lu ou entendu dire que, même au Moyen Age, beaucoup de sorciers ne croyaient pas à la personne du Diable sous la forme ridicule qu’on lui donne d’ordinaire. Ils pensaient déjà que ce n’était qu’un des deux courants de la vie, celui qui est contraire à l’orientation de l’univers. Ils croyaient que certaines actions symboliques pouvaient réagir sur nous-mêmes et nous pousser désormais dans un sens rétrograde. Nous découvrons chaque jour tant de choses! Il y avait peut-être là une loi qui nous échappait. Si le bien, ce qu’on appelle Dieu, est identique à l’amour, Lucifer alors serait la haine et moi sans raison, par le caprice d’un certain Lévy, je me serais voué à la haine.
Je récapitulais les années qui venaient de s’écouler et je voyais un sens de haine dans tous les actes de ma vie. Peu après la soirée du pacte, j’avais perdu ma mère et j’avais hérité de sa fortune. N’était-ce pas moi qui l’avais tuée par une projection démoniaque? Mes amis, mes maîtresses n’avaient-ils pas été frappés à mon insu par des séries de mauvaise chance, par des malheurs dont j’étais la cause sans le savoir.
Je me disais bien que lorsqu’on fait un pacte, il y a un échange. Si j’avais renoncé à l’accroissement de mon âme perfectible, qu’avais-je reçu pour ce don divin? Et je croyais voir alors une sorte de protection maligne et organisée qui s’était étendue sur moi dans la suite des années et m’avait accordé des avantages que je n’aurais pas eus sans elle. Je discutais avec moi-même sur cette intervention, sans pouvoir m’affirmer qu’elle n’était pas réelle.
Les soucis d’argent avaient brusquement disparu. Cela tenait à la mort de ma mère et à son héritage. Mais cette brusque mort n’avait-elle pas eu un caractère singulier? Je n’avais eu aucune maladie. La cause naturelle en était ma bonne santé. Oui, mais avant le pacte, je souffrais de petits maux, de névralgies, de commencements de rhumatismes qui ne s’étaient pas développés. Il aurait été plus logique que ma santé allât déclinant, tandis qu’elle semblait grandir en excellence avec le temps.
J’avais désiré les femmes et Lévy avait même précisé que ce désir exprimait plus particulièrement Lucifer chez moi. Eh bien! il y avait des femmes qui s’étaient abandonnées à moi avec une facilité que je n’avais jamais pu comprendre. Je trouvais à la réflexion que ma séduction personnelle ne suffisait pas à l’expliquer. Un de mes amis, don Juan professionnel, appelé Leubas, que je méprisais à cause de sa conception donjuanesque de la vie, prétendait dégager un fluide qui forçait toutes les femmes à courir après lui. Certes, je ne pensais pas avoir possédé un tel fluide. Mais il me semblait qu’à une période de mon existence, qui commençait à peu près au moment du pacte, les femmes avaient changé d’attitude à mon égard. Il est vrai que cette période avait été celle où ma pauvreté du quartier latin s’était changée en aisance et où un appartement près de la place Péreire avait remplacé ma chambre d’hôtel. Or, la qualité des logis, la magnificence des appartements ont une grande action sur les amours des femmes. D’autre part, le fait de désirer Laurence et Eveline sans les posséder était aussi un argument. Celui qui, par un pacte démoniaque, a acquis des pouvoirs sur les créatures, n’est pas obligé d’aller rôder la nuit furtivement, de s’élancer dans des taxis, de faire des stations misérables à l’angle du square Vintimille et de la rue Ballu.
Et ma vie, la précieuse vie de mon corps, comment avait-elle été si étrangement protégée pendant la guerre? Il est vrai que, dès le début, je n’avais pas sollicité des départs précipités pour le front. J’en avais eu des remords. Mais je m’étais dit: Laissons faire la destinée. N’intervenons pas personnellement. Que les lois mystérieuses qui ont voulu cette guerre gardent toute la responsabilité de la vie et de la mort des hommes dont je ne suis qu’une pauvre unité. Je m’étais confié à ce qu’il me plaisait d’appeler ma bonne étoile. Cette bonne étoile avait été peut-être une mauvaise étoile. Pourquoi avais-je été envoyé au Maroc où aucun antécédent d’ordre colonial ne m’appelait? Quel était ce futile prétexte d’une licence en droit dont l’administration militaire s’était saisie pour faire de moi un rapporteur de conseil de guerre. Mais d’autre part, cette situation même n’était-elle pas le signe éclatant que j’avais été l’allié des bons contre les méchants, le défenseur de la justice dans ce qu’elle a de plus sacré?
Cette pensée dissipa mes inquiétudes et je poussai un soupir de soulagement. Oui, durant quelques mois, j’avais accompli au Maroc les fonctions de juge, de juge militaire, mais enfin de juge. Si cette guerre avait eu lieu quelques siècles plus tôt j’aurais pu faire brûler des sorciers. Je me rappelai combien j’avais pris mon rôle au sérieux et que dans un prétoire sur le mur duquel il y avait un Christ, j’avais requis avec sévérité contre des déserteurs et des criminels, n’hésitant pas à faire retentir à la fin de mes phrases, pour obtenir des peines plus sévères, les mots justice, patrie, Dieu, surtout Dieu. J’avais donc été au Maroc le représentant de Dieu et quelques vieux officiers pleins de gravité et réunis en tribunal m’avaient considéré comme tel. Alors? Est-ce qu’un personnage luciférien aurait pu jouer ce rôle, être l’allié du Christ du prétoire, faire condamner les vrais suppôts de Satan?
Le soupir que j’avais poussé n’était pas encore sorti de ma poitrine qu’une voix intérieure me parlait et que je reconnaissais son accent de vérité.
--Est-ce que tu n’as pas eu du remords de ta misérable fonction de juge? Rappelle-toi le mépris que tu avais pour les membres du conseil de guerre, pour leur foi professionnelle, leur incapacité à voir les deux faces de toutes choses, leur absence de pitié. Toi, tu faisais condamner, mais tu avais pitié au fond de toi-même. Tu n’étais que lâche. Tu savais quelles excuses avaient des hommes presque sauvages pour ne pas croire à une patrie qui n’était pas la leur. De quel côté était l’amour et de quel côté était la haine? Rappelle-toi cet Arabe de vingt ans dont le regard était si triste que tu n’osais pas le regarder parce que ta voix se serait brisée. C’était peut-être le Malin, le principe du Mal qui te donnait alors cette éloquence admirée par les vieux officiers de carrière.
Je sautai hors de mon lit et je m’habillai à la hâte. La pluie avait fait mille dessins, mille figures sur les carreaux. Mais je tirai les rideaux pour ne pas voir les étranges imaginations du hasard.
J’avais acheté, dix ans auparavant, une vaste bibliothèque d’ouvrages traitant des religions, de leurs mystères et des questions d’occultisme qui m’intéressaient. Je ne touchais jamais aucun de ces volumes, mais j’étais rassuré par leur masse. J’ajournais sans cesse leur lecture, me disant, pour m’excuser, que l’intuition est supérieure à l’étude livresque.
Dans la demi-obscurité de ma chambre, je me mis à chercher fébrilement les auteurs qui avaient traité des pactes avec le diable. Un certain Bergier était une grande autorité en ces matières. Le secret des pactes était contenu d’après lui dans les grandes clavicules de Salomon. Mais qu’étaient ces clavicules? Le grand Larousse auquel je m’en référai ne parlait que «d’un os long qui joint la tête de l’humérus à la partie supérieure du sternum». L’éminent théologien Bergier, avec une sincérité impressionnante, croyait à l’efficacité des pactes. D’après lui, une baguette d’amandier coupée exactement au premier rayon de l’aurore était nécessaire. Il fallait aussi se trouver au carrefour de trois routes, répandre le sang d’une poule et tracer un triangle avec une pierre ématille. Je ne pus découvrir ce qu’était cette pierre, non mentionnée par le dictionnaire.
Lévy avait fait le pacte, négligeant une partie des conditions jugées indispensables par le docte Bergier. Le pacte n’était donc pas valable. J’estimai, à la réflexion, que Lévy était peut-être plus savant que Bergier, lequel semblait ajouter foi aux pires sottises. Lévy, un moderne en matière de pacte, avait employé des méthodes plus scientifiques et partant plus efficaces.
Je restai perplexe. La journée passa en recherches de cet ordre. Le soir, j’eus la naïveté de me rendre rue des Feuillantines, à l’hôtel meublé où Lévy habitait jadis. L’hôtel meublé avait été démoli et y avait à sa place un immeuble moderne.
Un palais remplace la masure. C’est logique, pensai-je. Cela se voit tout le temps dans les contes où il est parlé du Diable.
Oui, mais le maudit n’avait pas bénéficié de la transformation. La concierge que j’interrogeai ne connaissait pas Lévy.
Je dînai n’importe où, je rentrai à Montmartre et j’allai m’asseoir près de la place Blanche, dans le café des marchands de coco où j’avais vu Laurence pénétrer la veille.
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