Part 2
Quelques années auparavant, M. de Saint-Aygulf avait été frappé par une sorte de révélation spirite. Les morts s’étaient mis tout d’un coup à lui parler par l’intermédiaire de guéridons, au moyen de coups frappés dans les murs. Cela avait amené un changement total dans son caractère et sa manière de vivre. Il avait abandonné les femmes pour lesquelles il avait toujours eu un goût excessif, afin de se consacrer à sa femme, une sainte laïque qui vivait dans l’amour cultuel de son propre foyer et la haine sans merci de tout ce qu’elle rangeait sous l’étiquette d’immoral. Et une notion de devoir, nouvelle pour lui, avait brusquement fait irruption dans son âme. Il fallait dire la vérité, accomplir des actions désintéressées. M. de Saint-Aygulf avoua à sa femme l’existence d’une fille naturelle qu’il avait eue avec une maîtresse de rencontre aussitôt abandonnée et dont il n’avait plus voulu entendre parler. Il fut décidé que l’enfant qui avait alors huit ans, serait reprise à sa mère pour être régénérée par les bons exemples et le contact de la perfection morale d’Eveline, sa demi-sœur. Il paraît que la mère consentit sans difficultés et renonça à tous ses droits sur sa fille, pensant sans doute, comme tout le monde, qu’elle assurait le bonheur de son enfant en lui assurant la richesse.
Entre la petite fille «aux mauvais instincts» et la vertueuse madame de Saint-Aygulf une lutte s’était engagée, lutte sur laquelle je n’avais que peu de détails, par quelques conversations avec Mme de Saint-Aygulf, ou par de brèves confidences de Laurence. De cette lutte, Laurence était sortie vaincue et matée. Il semblait que Mme de Saint-Aygulf avait veillé avec une sollicitude redoutable à ce que l’âme sortie «des bas fonds les plus abjects de la société» fût refondue et pétrie selon sa loi.
--C’est la justice qui a le plus d’action sur les enfants, me dit-elle une fois en me parlant de cette période de sa vie. Il ne m’est jamais arrivé de faire un cadeau à Eveline sans donner le même exactement à Laurence.
Mais elle ne me dit pas si elle avait su le faire avec le même amour.
Mme de Saint-Aygulf n’avait d’autre religion que celle de la famille, mais elle croyait à une sorte de Providence qui punit les méchants et récompense les bons.
--C’est en regardant ces deux enfants grandir, me dit-elle une autre fois, que j’ai vu le plus nettement combien la Providence est équitable pour chacun. La pureté morale d’Eveline se changeait en beauté des traits, en grâce du corps tandis que toute la laideur du péché originel prenait possession du visage de Laurence.
Pourtant cette laideur dut se transformer. Le désir contenu agrandit les yeux. Des dents lumineuses donnèrent à la chair des lèvres une allégresse de rire qui animait le visage trop large, sur le cou un peu court. Les cheveux poussèrent dans tous les sens et s’éclairèrent de lueurs rougeâtres.
--Laurence à quatorze ans, disait encore Mme de Saint-Aygulf, dégageait avec ses seins précoces, un léger duvet fauve sur les bras et la mobilité perpétuelle de ses traits, une expression d’animalité inquiétante qui me faisait éprouver auprès d’elle le sentiment d’une souillure. C’est à ce moment-là qu’il me fallut à tout prix triompher de la Bête.
Mme de Saint-Aygulf avait pensé que les irrémédiables mauvais instincts de la Bête ne pourraient être vaincus que par la discipline de fer d’une maison spéciale d’éducation où le travail manuel alterne sans arrêt avec celui de l’esprit. Elle y avait placé Laurence qui y resta jusqu’à sa dix-septième année et n’en sortit que parce que M. de Saint-Aygulf avait cru discerner dans certains coups frappés par une table l’indication de cette délivrance.
C’est à ce moment-là que je la vis pour la première fois. Le contact de la brutalité, la souffrance, l’absence de pitié lui avait appris l’hypocrisie.
Mme de Saint-Aygulf disait d’elle:
--Il faut se méfier des eaux dormantes...
Et elle ajoutait avec un air soucieux:
--Qu’est-ce qu’on pourra bien faire d’elle plus tard?
Mais elle avait un sujet d’inquiétude autrement grave. M. de Saint-Aygulf, de plus en plus éberlué par tout ce qu’il ne comprenait pas, avait fait de sa maison le centre de tous les groupes spirites, rosicrutiens, christiques, néo-platoniciens. Les chercheurs de pierre philosophale, les mages hindous, les fakirs de passage étaient accueillis chez lui. Il venait de fonder, avec mon ancien camarade Michel Kotzebue et moi-même, un nouveau groupe, celui des Esséniens et nous jetions avec ardeur les bases d’une religion nouvelle.
Mme de Saint-Aygulf avait subi jusque-là en spectatrice hostile et patiente ce qu’elle appelait les folies de son mari. Elle avait trouvé que ces folies avaient un caractère normal puisqu’elles avaient ramené M. de Saint-Aygulf au vrai Dieu, qui était la famille. Mais elle vit avec effroi sa fille Eveline partager les rêveries de son père, tomber dans un mysticisme incompréhensible pour elle.
Elle tenta d’abord de lutter contre un ennemi plus redoutable que les mauvais instincts de Laurence et elle ne trouva d’allié que dans celle qu’elle nommait toujours la Bête. Elle chercha tardivement à pénétrer les secrets de la religion essénienne afin de pouvoir en démontrer l’absurdité à sa fille. La lecture de quelques livres, quelques conversations avec moi et Michel Kotzebue la frappèrent d’une douloureuse surprise en la renseignant sur les premiers Esséniens.
Des ermites qui vivaient au bord de la mer morte! De soi-disant saints qui, à certaines époques, envoyaient des Messies dans le monde pour l’instruire. Elle retint surtout qu’ils pratiquaient le communisme et elle s’attacha à des détails ridicules pour essayer d’en rire. Une tache d’huile sur leur robe blanche était considérée par eux comme un opprobre! Ils ne crachaient jamais qu’en se détournant à gauche! Sans doute des hurluberlus dans le genre de son mari! Mais ils étaient en même temps des révolutionnaires! Est-ce que le monde avait besoin de l’instruction d’un Messie? Ne suffisait-il pas de suivre les règles établies?
Elle s’aperçut que ces Esséniens primitifs, ces ascètes qu’on aurait pu croire à tout jamais endormis au bord de la mer Morte, dans la terre pierreuse du pays de Moab, avaient conservé à travers les siècles un étrange pouvoir sur l’esprit de sa fille. Pour eux seulement, Eveline avait de l’amour. Ne leur offrait-elle pas une vénération qui n’était due qu’à ses parents?
Eveline s’oubliait parfois devant sa mère et prononçait des paroles mystérieuses, telles que celle-ci: Je suis candidate au baptême. Et quand on lui disait que ces Esséniens du temps de Jésus-Christ avaient disparu depuis bien longtemps, elle souriait, elle haussait les épaules et elle faisait entendre qu’ils étaient toujours présents et que même ils pouvaient apparaître d’une minute à l’autre à ceux qui croyaient en eux.
Ce fut pendant quelque temps la caractéristique curieuse de cette maison et aussi son charme que cette possibilité de voir apparaître derrière un rideau ou le mouvement d’une porte, un grave vieillard en robe de lin immatérielle, venu pour donner quelque sage instruction.
Mme de Saint-Aygulf était exaspérée de n’avoir que Laurence pour la seconder dans ses attaques. Elle souffrait aussi en pensant que ses ennemis invisibles avaient professé une pureté bien au-dessus de celle qu’elle se flattait d’avoir. Ainsi elle avait rétrogradé. Par un revirement dont elle ne saisissait pas les rouages, elle, l’apôtre de toutes les vertus, était devenue dans sa propre maison, une créature grossière, l’alliée de la Bête. Elle ne put mesurer longtemps l’étendue de cette monstrueuse contradiction. Le hasard voulut que je fusse témoin de la dernière scène du drame et cela coïncida avec la première d’une autre histoire plus importante pour moi, la scène de la salle à manger.
Mme de Saint-Aygulf, atteinte depuis longtemps de la maladie de cœur pour laquelle elle soignait son mari, avait eu successivement deux crises graves et elle semblait à la dernière extrémité. J’étais allé plusieurs fois prendre de ses nouvelles, malgré mon habitude d’écrire en pareil cas une lettre où j’annonce que je quitte Paris pour quelque temps. J’avais pensé, dans le désarroi de la maison, trouver une occasion de parler plus intimement avec Eveline ou avec Laurence.
C’était un vendredi à six heures de l’après-midi. J’avais été introduit tout de suite. J’avais compris à un je ne sais quoi dans l’affairement du domestique, à l’électricité de l’escalier qui n’était pas allumée comme à l’ordinaire, à la qualité trouble de l’air déjà mortuaire que quelque chose de grave devait se passer.
M. de Saint-Aygulf me rejoignit au salon. Il avait besoin de parler à quelqu’un, me dit-il, de respirer un autre air que celui de la chambre de la malade. Je vis dans ses yeux qu’il regrettait d’avoir laissé éclater trop de plaisir en voyant quelqu’un qui venait de l’extérieur. Je compris qu’il brisait artificiellement sa voix et il le faisait si mal, je sentais tellement son absence de douleur réelle que je faillis lui dire de parler comme tout le monde.
--J’en suis averti depuis longtemps par mes guides. Je vais perdre ma chère femme, dit-il.
Ce n’était pas vrai. Cette maladie était inattendue pour lui. Il ne chérissait nullement sa femme. Il l’avait toujours redoutée comme l’ange sans grâce d’un foyer sans joie.
Il était très frappé de ce que Mme de Saint-Aygulf considérât la mort sans terreur. Il professait l’idée simpliste que seuls ceux qui ont une foi sont susceptibles de ne pas redouter la mort. Il s’était même servi de la menace de l’au-delà pour diminuer la puissance du tyran aux bandeaux plats. Eh bien! il n’en revenait pas! Dans ces minutes solennelles, Mme de Saint-Aygulf n’avait cessé d’écarter comme de coupables niaiseries les théories sur l’immortalité de l’âme qu’il avait cru devoir formuler à nouveau. Ainsi le néant qu’il redoutait tellement pour lui n’effrayait pas sa femme. Je compris qu’il aurait bien préféré voir ses dernières heures empoisonnées par l’épouvante. Il laissait presque éclater sa déception.
Il me pria de rester. Il sortit puis il revint. Il me fit part de son étonnement. Mme de Saint-Aygulf tenait, paraît-il, la main d’Eveline dans la sienne et, légèrement soulevée, elle avait donné d’une voix changée l’ordre péremptoire de chasser tous ces jardiniers qui avaient envahi sa chambre et voulaient forcer son enfant à travailler la terre, comme les paysans.
Nous n’eûmes qu’un peu plus tard l’explication de cet ordre.
Eveline, quelques jours auparavant, avait décrit à sa mère la vie des Esséniens entre leurs monastères de pierre et les rivages de la mer Morte. Quand ils n’étaient pas plongés dans la méditation, ils s’adonnaient, lui avait-elle dit, à des travaux de jardinage qu’ils considéraient comme le meilleur exercice pour élever l’esprit. Portant des rateaux et des bêches, Mme de Saint-Aygulf avait eu la vision de sordides ouvriers entraînant sa fille bien-aimée le long de sombres eaux et de falaises bitumeuses, dans un paysage maudit.
Un grand médecin appelé en consultation venait d’arriver. Je voulais prendre congé. M. de Saint-Aygulf, désireux de garder encore auprès de lui quelqu’un qui ne portait pas sur sa personne la douleur d’uniforme dont il était lui-même accablé, me dit en me poussant dans la salle à manger:
--Laurence vous tiendra compagnie.
Laurence était en effet assise là, à côté d’un grand buffet sombre et elle lisait un livre qu’elle ferma quand j’entrai. Elle se leva. L’ennui qui était peint sur sa physionomie disparut à ma vue. Elle m’adressa la parole sans donner à sa voix cette teinte grave que tout le monde avait dans la maison. Je savais quelle haine farouche et justifiée elle nourrissait pour Mme de Saint-Aygulf, et je lui sus gré intérieurement de ne pas laisser paraître une tristesse de convention.
La nuit était tout à fait venue. C’était le commencement du printemps et il faisait assez tiède pour que la fenêtre fût ouverte. Cette fenêtre donnait sur un de ces petits jardins parisiens entourés de murs, où il y a quatre arbres et deux plate-bandes. Il sortit de ce morceau de terre une odeur végétale que nous sentîmes en même temps. Toutes nos paroles avaient été banales. J’avais cru même délicat d’atténuer par le ton ce qui aurait pu être interprété comme aimable ou tendre. Je suis sûr que Laurence avait été sans arrière-pensée jusqu’à la minute où nous nous étions approchés de la fenêtre. Alors, sans savoir pourquoi, je passai mon bras autour de la taille de Laurence, mais en l’effleurant à peine. Ce geste, à la rigueur, pouvait passer pour la marque d’amitié, un peu plus affectueuse qu’à l’ordinaire, que l’on doit dans une circonstance douloureuse.
Brusquement Laurence glissa dans mes bras. Elle était contre moi et je l’y serrais sans que je me fusse rendu compte comment c’était arrivé et quelle était ma part personnelle dans ce geste. Ses lèvres s’écrasèrent sous les miennes, se fondirent et je sentis alors matériellement quelque chose qui était sa joie, sa joie terrible et inavouable que personne ne devait connaître, mais qui prenait pour s’exprimer la forme de ce baiser plein d’allégresse.
Durant les quelques mois qui avaient suivi la mort de Mme de Saint-Aygulf, Laurence avait à peine eu l’air de se souvenir du lien qu’avait créé entre nous cette rapide étreinte, dans la salle à manger entre le buffet sombre et le jardin odorant. Et maintenant j’étais là, à l’angle de la rue Ballu et du square Vintimille, et Laurence, avec la même ardeur, étreignait peut-être quelqu’un qui n’était pas moi.
Il n’y avait guère plus d’une demi-heure que j’étais assis et que je réfléchissais quand un taxi s’arrêta à quelque distance de moi. J’aperçus confusément quelqu’un qui en descendait. Comme si l’arrivée de ce taxi eût été une sorte de signal, une vague de découragement passa sur moi. J’appelai le garçon et je payai mon bock. Laurence ne sortirait pas sans doute avant une heure avancée de la nuit. J’étais fatigué. J’étais triste. A quoi bon attendre?
Je m’étais levé, hésitant sur ce que j’allais faire et dans la même seconde le visage de Laurence glissa à côté de moi, encadrée par la portière du taxi. Elle était seule. Elle ne me vit pas. Sans doute on avait envoyé chercher ce taxi pour elle. Il allait extraordinairement vite car j’avais à peine eu conscience de son passage et déjà il avait tourné le square Vintimille et il avait disparu.
Je fus mécontent de moi-même. Je songeais au mensonge de certains romans où l’on voit des héros policiers suivre d’autres personnages, pendant des journées entières, sans jamais être en défaut. Je repassai rue Ballu. Toutes les portes étaient silencieuses et muettes. Au fond de moi, une voix joyeuse commençait à formuler vaguement qu’une maîtresse passionnée, si elle vient voir son amant à minuit, y reste plus d’une demi-heure.
Ma fatigue s’était accrue brusquement en même temps qu’une envie désespérée de ne pas rentrer chez moi. Je remontai vers la place Blanche et je m’assis sur la terrasse de la brasserie Romano avec je ne sais quelle espérance de divertissement. A la table voisine de la mienne, une femme écrivait une lettre sur un papier quadrillé, dans ce format qui fait penser à une lettre anonyme. Tous les hommes étaient découverts comme pour une cérémonie, mais c’était seulement à cause de la chaleur. Un mendiant me regardait fixement comme s’il m’avait connu.
Quelqu’un me toucha légèrement l’épaule du bout du doigt. Je n’aime pas ces contacts inattendus et je fis presque un bond sur ma chaise.
J’avais devant moi Michel Kotzebue. Il me tendait une main molle et selon son habitude, au lieu de me regarder en face, il examinait mon épaule droite, comme si un objet précieux qui y était posé fût sur le point de tomber.
Je restais immobile. J’avais plusieurs fois entendu dire qu’il habitait les environs de la place Blanche, n’était-ce pas rue Ballu?
Michel Kotzebue avait porté longtemps la vulgarité de ses traits comme un masque peu convenable pour un sensitif et un religieux. Il s’y était accoutumé à la longue. Je l’avais connu jadis, pauvre, au quartier latin, quand il arrivait d’Autriche, son pays d’origine et qu’il préparait des examens de théologie. Je l’avais retrouvé quinze ans après, menant un assez grand train et devenu le grand homme de tout un milieu où quelques personnes l’appelaient même Monseigneur. On disait qu’il se donnait le titre d’évêque du culte essénien. Une énorme améthyste qu’il portait à la main gauche en était le témoignage. Ma présence ne semblait jamais lui être agréable. Je pensais qu’il n’aimait pas retrouver le témoin d’un temps oublié où il s’était montré quelquefois un joyeux compagnon, bien différent de ce qu’il était aujourd’hui. Nous nous tutoyions à cette époque. Il m’avait demandé de lui dire vous, estimant que c’était plus convenable à cause de son titre d’évêque. J’avais accepté et il avait été assez peu délicat pour continuer à me dire tu. Il savait parfois parler de très haut et de très loin. Il passait pour un charlatan et il m’arrivait de croire qu’il en était un. Mais il avait une faculté de se perdre dans une certaine tristesse d’ordre élevé qui le faisait considérer comme un homme supérieur.
Son front ne s’était pas rembruni comme d’habitude en me voyant et il s’assit assez lourdement sur une chaise, avant même que j’aie dit:
--Voulez-vous prendre quelque chose avec moi.
Il commanda une liqueur en spécifiant qu’il la voulait dans un verre à dégustation et il murmura à demi-voix, mais avec un regard de côté qui ne m’échappa pas:
--Rien n’est triste comme une soirée ratée.
Raté est un mot que je ne peux pas entendre. Il me fait faire immédiatement un retour sur moi-même, sur les étapes de ma vie, sur mes essais infructueux pour réussir dans divers arts tour à tour aimés avec passion et abandonnés. Je pensai qu’il avait fait exprès de prononcer ce mot. Mais non, il regardait à droite et à gauche avec attention les gens qui étaient autour de lui.
Alors je lui posai la seule question importante:
--Vous habitez tout près d’ici, n’est-ce pas?
Il aurait dû normalement répondre, oui, rue Ballu, si toutefois mes craintes étaient fondées ou prononcer le nom d’une autre rue.
Il fit semblant de ne pas entendre et dit, comme s’il s’agissait de ranimer une conversation près de s’éteindre:
--Il y a longtemps que vous avez vu les Saint-Aygulf?
Je faillis crier au garçon de m’apporter le Tout Paris afin d’y chercher ostensiblement son adresse. Je me contentai de lui dire que j’avais vu Laurence dans la journée. Mais il ne me demanda pas si c’était dans l’après-midi ou le soir. J’avais dit à dessein Laurence tout court en guettant le mouvement de ses paupières. Elles ne battirent pas plus vite. Il commanda un autre verre à dégustation, le but d’un trait et je vis qu’il se désintéressait de plus en plus de ce que je pouvais dire. Il suivait une pensée familière et de temps en temps, par un geste de sa main étonnamment blanche et soignée qu’il dirigeait de mon côté, il daignait me faire participer à la conversation qu’il avait avec lui-même.
--Conformer sa vie à ses idées! Oui, l’on devrait. Mais c’est difficile. Chacun veut bien l’exiger d’autrui, mais est trop lâche pour l’obtenir de lui-même.
Et il me jeta un regard qui alla de mon chapeau à mes souliers, comme si je synthétisais la foule de ces hommes lâches et exigeants.
--Il y a des gens qui s’indigneraient, s’ils me voyaient à la terrasse d’un café après minuit. Et pourtant la recherche de la sagesse ne nous dépouille pas du désir.
Et il ajouta après un silence, d’une voix sans timbre:
--Et ce désir est d’autant plus grand quelquefois qu’on va plus loin dans la poursuite de la spiritualité.
Ces paroles me furent insupportables. Depuis que nous étions assis face à face, je revoyais certaines attitudes de Kotzebue en présence de Laurence. Le prestige dont il était entouré l’autorisait à des privautés qui auraient paru extraordinaires chez un autre. Je me souvenais qu’une fois il avait gardé dans la sienne la main de la jeune fille pendant un temps assez long en répétant: Ma chère enfant! avec une onction ecclésiastique. Et brusquement je me souvins aussi de certains regards accompagnés d’une humidité de ses lèvres épaisses, en présence d’Eveline. Tout cela ne m’avait pas frappé alors parce que je croyais comme tout le monde, Michel Kotzebue uniquement occupé de recherches occultes, orienté vers les joies exclusives de l’esprit. Je comprenais tout à coup qu’il n’en était rien et une violente indignation me saisit à la pensée qu’il osait poursuivre les deux sœurs d’un égal désir, de ce désir qu’il venait de déclarer plus grand que celui des autres. J’aurais peut-être laissé éclater cette indignation si je n’avais pas pensé soudain qu’il était simplement dans le même cas que moi.
Oui, mais plus âgé! beaucoup plus âgé! cria la voix intérieure de ma jalousie. Au fait, plus âgé de combien? La différence d’âge qui nous séparait n’était peut-être pas si grande.
--Quel âge avez-vous? demandai-je. Et je préparais une phrase pour lui dire que cet âge aurait dû suffire à tempérer ses passions.
Kotzebue n’ajouta aucune importance à cette insignifiante question. Il reprit avec lenteur:
--Je me demande quelquefois s’il n’y a pas des êtres qui ont en eux la prédestination du mal, qui sont touchés de la grâce à rebours. Ils sont remplis de bonnes intentions, ils disent des paroles justes et élevées, ils aspirent de tout leur cœur à monter et il semble qu’une volonté, peut-être extérieure à eux, organise leur existence pour le mal. Et par mal j’entends naturellement, et il fit un geste qui semblait balayer toutes les étroites conceptions du mal, la force rétrograde, ce qui diminue l’esprit. Alors, comment remédier à cette initiale fatalité? Que doivent faire ces prédestinés?
Il m’interrogeait d’un regard oblique, mais je ne voulais pas avoir l’humiliation d’une réponse qui ne serait pas entendue. Il fit du bruit avec son améthyste contre le marbre de la table et il reprit:
--Les passions sont peut-être créatrices. Mais il faut savoir s’y adonner. Elles sont comme le feu qui est utile et qui chauffe, si on le circonscrit dans la cheminée. Peut-être devons-nous nous laisser aller à notre sensualité dans le but d’enfanter une force sublime et cachée.
Il se pencha vers moi et il me dit comme une confidence:
--J’ai toujours pensé que l’acte physique de l’amour était un rite magique dont les hommes avaient perdu le secret. Celui qui retrouverait la grandeur cérémonielle du plaisir à deux, qui lui rendrait son caractère de messe mystique, qui ferait de l’homme et de la femme couchés l’un contre l’autre des prêtres rapprochés de Dieu, celui-là serait plus utile à l’humanité que Gutenberg ou Christophe Colomb.
Il me toucha du bout du doigt, peut-être pour me demander mon avis. Ma pensée était concentrée sur le temps que Laurence avait passé rue Ballu. A peine une demi-heure. Je me raccrochais à la brièveté de cette visite comme un naufragé après une planche. L’amour, surtout s’il est conçu comme un rite magique, doit demander infiniment plus de temps.
Il y eut entre nous un silence et je me demandais pourquoi le grand homme des Esséniens me faisait des confidences qui auraient tellement scandalisé ceux qui croyaient en lui, s’ils avaient pu l’entendre.
Je ne formulai pas cette question. Mais sans doute Kotzebue ne répondait ce soir-là qu’aux questions qui n’étaient pas exprimées. Il se mit à ricaner et il me dit en me regardant en face, ce qui lui arrivait très rarement.
--Tu te demandes pourquoi je te dis cela? C’est parce qu’il y a entre nous quelque chose de commun, c’est parce que toi, à la rigueur--il eut un petit haussement d’épaules de mépris--tu peux me comprendre, ou du moins essayer.
Je vis tout à coup où il voulait en venir et je demeurai indifférent pour me donner le change à moi-même, mais mon cœur battit.