Lucifer

Part 1

Chapter 13,791 wordsPublic domain

MAURICE MAGRE

LUCIFER

_ROMAN MODERNE_

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR PARIS--22 RUE HUYGHENS, 22--PARIS

DU MÊME AUTEUR:

POÉSIES

La Chanson des Hommes (Fasquelle, éditeur). Le Poème de la Jeunesse (Fasquelle, éditeur). Les Lèvres et le Secret (Fasquelle, éditeur). Les Belles de Nuit (Fasquelle, éditeur). La Montée aux Enfers (Fasquelle, éditeur). La Porte du Mystère (Fasquelle, éditeur). Le Livre des Lotus entr’ouverts (Fasquelle, éditeur).

ROMANS

Le Roman de Confucius (Fasquelle, éditeur). L’Appel de la Bête (Albin Michel, éditeur). Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel, éditeur). La Luxure de Grenade (Albin Michel, éditeur). Le Mystère du Tigre (Albin Michel, éditeur). Le Poison de Goa (Albin Michel, éditeur). La Tendre Camarade (Fort, éditeur). Vies des Courtisanes (Nouvelle Revue Critique). La Vie de Messaline (Flammarion, éditeur).

THÉATRE

La Mort enchaînée (Albin Michel, éditeur). Arlequin (Librairie Théâtrale). Sin (Librairie Théâtrale). Le Soldat de Plomb et la Danseuse de Papier (Librairie Théâtrale).

* * * * *

Pourquoi je suis Bouddhiste (Les Editions de France).

Il a été tiré de cet ouvrage

30 exemplaires sur papier HOLLANDE VAN GELDER numérotés de 1 à 30.

70 exemplaires sur vergé pur fil VINCENT MONTGOLFIER numérotés de 1 à 70.

L’édition originale a été tirée sur alfa “IMPONDÉRABLE” DES PAPETERIES SOREL-MOUSSEL.

_Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays._

_Copyright 1929 by Albin Michel._

LUCIFER

Je faillis pousser un cri de surprise. La porte cochère du petit hôtel, les deux fenêtres éclairées symétriquement et la muraille plâtrée avec sa coiffure de tuiles représentaient un énorme et bizarre visage en train de me regarder.

--Ceci est un avertissement, pensai-je.

Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette solitaire rue de Passy sans m’inquiéter de quelle nature pouvait être cet avertissement. Mon goût du mystère était si grand que je peuplais le monde d’énigmes, non pour les résoudre mais pour m’y complaire et m’émerveiller.

Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je m’aperçus que cette grossière représentation de visage s’était modifiée et ressemblait à une autre image créée aussi par une puissance secrète, au temps de ma vingtième année.

Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents de l’ami qui m’accompagnait. J’étais sur le point de monter en wagon. Je fus frappé par les enluminures que le givre avait dessinées sur les carreaux. Au milieu de ces paysages polaires il y avait la représentation d’un diable avec ses cornes et son rire démoniaque sur la vitre de mon compartiment. Les yeux, sous les sourcils en ligne oblique, me regardaient avec une fixité gênante. J’étais tellement surpris que je crus à une hallucination et je dis à mon compagnon:

--Vois-tu quelque chose sur ce carreau?

--Rien du tout, répondit-il.

Un sifflet retentit, je refermai la portière et comme le train s’ébranlait, j’entendis sur le quai mon ami qui criait:

--Si, si, je vois. Il y a un diable sur le carreau.

J’avais admiré d’abord l’art subtil déployé par le hasard, mais à la longue il m’était venu un peu d’énervement. La figure ne s’occupait nullement des trois ou quatre personnes assises dans le compartiment et elle s’obstinait à me regarder. Je passai la main sur la glace pour la réduire à néant, mais c’était de l’autre côté que le mystérieux artiste avait travaillé. Alors j’approchai mon visage tout près et je projetai mon haleine humide. Je ne parvins qu’à agrandir les yeux et à rendre le rictus de la bouche plus intolérable.

Je me souviens que j’allais braver les protestations des voyageurs et ouvrir la portière malgré le froid, pour échapper à cette obsession quand j’en fus délivré par l’arrêt du train.

J’avais eu du mal à oublier cet incident. Il aurait disparu pourtant avec les milliers d’images du cinématographe qu’est notre vie, si la figure ridicule qui venait d’apparaître, ne l’avait soudain fait revivre.

Je haussai les épaules. Je clignai des yeux. Je n’avais plus devant moi que l’hôtel de M. de Saint-Aygulf que j’étais venu considérer par cette chaude nuit de juin.

Je regardai ma montre et repris ma promenade. Il était un peu plus de onze heures et les deux sœurs devaient être en train de se coucher dans cette chambre qui était la leur et où elles dormaient ensemble. Peut-être étaient-elles déjà dans leur lit et lisaient-elles, chacune de leur côté, à la clarté de deux lampes.

Deux jeunes filles! deux lampes! Mon double amour! Le bien et le mal! Comme tout était harmonieux et mystérieux en même temps!

Je m’arrêtai et passai ma main sur mon visage comme pour en ôter une certaine expression de stupidité qui s’y posait quelquefois et y demeurait malgré mes efforts. Je venais de songer aux corps des deux jeunes filles, à la grâce des bras découverts, au contour et à la fermeté de leurs seins qui devaient apparaître sous leur chemise. On était en juin et la chaleur était excessive. Peut-être avaient-elles rejeté les draps et reposaient-elles avec cet abandon que procurent les soirs d’été.

Je fus à ce moment frôlé sur le trottoir par un homme à jambe de bois qui marchait avec une vitesse singulière pour un infirme. Je pensai que si j’allongeais vers la tige de son pied ma canne au manche recourbé, il tomberait, il crierait, croyant à une agression, et le bruit ferait ouvrir comme des paupières les volets des deux fenêtres. Je surprendrais la naissance des épaules, le creux des aisselles, un élan des bustes minces au-dessus de la pierre. Folie! Le rapide infirme avait disparu à l’extrémité de la rue et je demeurais béant en face des fenêtres brusquement éteintes.

Pourquoi étais-je venu rôder dans cette rue? Je n’avais plus l’âge de telles équipées. M. de Saint-Aygulf, le père d’Eveline et de Laurence pouvait sortir brusquement, me voir et s’étonner de ma présence devant sa maison. J’étais pour lui, non pas un ami, mais une relation qui tendait par un effort constant à entrer davantage dans son intimité. Il croyait que nous étions réunis par notre commun goût du mystère et l’admiration que j’étais censé avoir pour ses idées. Il les exposait toujours abondamment devant moi et je lui avais caché, grâce à une faculté d’arrondir les yeux et de hocher la tête en pensant à autre chose, le mépris absolu que m’inspirait sa sottise. Beaucoup d’hommes, enveloppés du nuage de leur vanité, ne s’aperçoivent pas que ce sont leur femme, leur fille ou leur maîtresse que l’on recherche à travers eux.

Puisque j’étais là, j’étais amoureux. Mais de laquelle des deux? Je ne m’étais jamais entendu avec moi-même sur la signification du mot amour. Ce que j’éprouvais pouvait à la rigueur s’appeler ainsi. Mais aimer deux sœurs à la fois! Il y avait là une sorte de mystère. C’était Eveline que je désirais le plus. D’abord parce que je la sentais inaccessible à tout désir. C’était une mystique. Si elle avait été chrétienne, elle serait entrée dans un couvent. Son père lui avait mis en tête les plus folles idées. Je n’étais pas éloigné de croire qu’elle s’attribuait une mission spirituelle. Comme si une mission spirituelle pouvait être dévolue à un corps si désirable! Mais qu’elle fût missionnaire ou non, cela n’avait pour moi aucune importance! Eveline considérait secrètement qu’un homme qui a dépassé trente-cinq ans, qui a atteint cet âge avancé, doit se retirer de la vie, devenir ermite, que sais-je? Et je savais, sans qu’elle l’eût jamais exprimé, qu’elle estimait que moi en particulier, je n’aurais dû me permettre de lever les yeux ni sur elle, ni sur sa sœur, ni sur toute autre femme. J’avais compris cela à la façon dont elle considérait mes tempes, à l’attention qu’elle mettait à compter mes cheveux, pourtant nombreux, à mesurer la maigreur de mon cou, où se trahit l’âge. Cet examen dédaigneux n’était pas le fait de quelqu’un qui a une mission spirituelle. Elle me haïssait, j’en étais sûr et aussi j’avais juré... Mais ce serment était enfoui au fond de mon cœur.

Laurence m’aimait. Je me le déclarais sans vanité. Elle avait dit à plusieurs reprises et intentionnellement devant moi que les jeunes gens n’avaient pas d’intérêt pour elle. Cela était un signe certain et je ne parle pas des pressions de main, des paroles à double entente et de la scène de la salle à manger. Mais s’il y avait une balance et des poids immatériels pour peser l’amour, j’aimais moins Laurence qu’Eveline. Elle était moins jolie que sa sœur, assurément. Ses traits étaient irréguliers, sa bouche trop grande et trop sensuelle, ses dents éclatantes évoquaient des images de morsures et elle avait un léger balancement du corps qui me faisait penser à une panthère que j’avais vue l’année précédente dans une ménagerie. Puis elle était brune et un goût invincible m’attirait vers les blondes. Il y avait bien des lueurs d’or fauve dans sa chevelure, mais pas assez à mon gré! Son principal défaut était son manque d’intelligence ou plutôt du genre d’intelligence que j’aime. Elle n’avait aucun mysticisme. On disait d’elle que c’était une créature absolument matérielle. Je l’avais vue manger avec un appétit étonnant. Elle se moquait des efforts de son père et de sa sœur pour communiquer avec l’au-delà, elle considérait comme des hurluberlus, les membres du groupe des Esséniens et les étudiants des anciennes religions et de leurs mystères. Elle faisait une exception pour moi, parce qu’en sa présence je savais, en relevant un coin de ma bouche, ou par un habile clignement d’œil, lui faire supposer que je n’étais qu’un faux croyant, un amateur un peu ironique, venu seulement pour elle chez son père.

J’aimais moins Laurence qu’Eveline, mais quand je songeais à son indépendance naturelle, à une sorte de révolte contre toute chose qu’elle laissait éclater dans ses paroles et qui se trahissait dans ses mouvements, je l’aimais davantage car j’ai toujours été séduit par la révolte bien qu’obéissant moi-même assez servilement aux préjugés du monde. Je savais que Laurence n’était pas de la même mère qu’Eveline et que M. de Saint-Aygulf l’avait recueillie à huit ans pour la sauver de la misère. Comme une plante dont les racines ont trempé dans un fumier fécond, elle avait gardé de ses premières années quelque chose de vivace, d’audacieux et de malsain qui me la rendait plus attirante. Le monstre vertueux, le bourreau aux bandeaux plats qu’était Mme de Saint-Aygulf l’avait martyrisée sur la claie des devoirs de famille, avec la roue des bonnes intentions. Elle l’avait même fait enfermer durant quelques années dans une maison de correction.

Mais Eveline la pure, l’orgueilleuse avait reçu de la nature l’élévation de l’esprit en même temps que le don d’un corps parfait. Je ne songeais qu’en frémissant à ses cheveux couleur de cendre qu’elle n’avait pas coupés, à la fuite de sa nuque, au rayonnement émané de sa personne qui enlevait au tissu des robes leurs qualités de transparence, les rendaient pesantes, insoulevables, comme le voile de la chasteté.

Si j’étais là c’est qu’un pressentiment m’avait poussé et alors il fallait qu’un événement se produisît. L’idée de m’en revenir après la contemplation inutile d’un hôtel où deux fenêtres qui étaient allumées venaient de s’éteindre, me fut tout à coup insupportable. Je faillis m’élancer vers la porte et crier à haute voix: Laurence! Eveline! insoucieux de l’apparition possible d’un père irrité et stupéfait.

Ce fut un parfum d’acacia qui m’arrêta. Une branche fleurie émergeait d’un mur et laissait tomber sur moi une odeur fade de sexe et de printemps. Je voulus couper cette branche mais elle était trop haute. Pour la seconde fois en quelques minutes, j’éprouvai l’utilité du manche crochu de ma canne. Je la tendis par son extrémité en me félicitant intérieurement de l’idée poétique de rapporter au moins une fleur de ma course nocturne.

Ce fut à ce moment que j’entendis un léger bruit à la porte de l’hôtel de M. de Saint-Aygulf. Je demeurai immobile. Cette porte s’ouvrit et pendant que la branche en fleur remontait vers le ciel une silhouette de femme parut sur le seuil.

J’étais dans l’ombre et je ne pouvais être aperçu. Ma première pensée fut joyeuse. Ainsi, j’avais eu un pressentiment. C’était un avertissement secret qui m’avait poussé à venir. Un conseiller plein de sagesse était caché dans mon inconscient. Ma deuxième pensée fut inquiète. Quelle conduite fallait-il tenir? Devais-je m’élancer? Et d’abord qui venait de sortir de l’hôtel?

La porte s’était refermée sans bruit et la silhouette,--Eveline ou Laurence--glissa avec rapidité le long de la rue. Instinctivement je me précipitai derrière elle. Le manteau d’été que je voyais flotter au loin me gênait pour distinguer à laquelle des deux sœurs j’avais affaire. N’était-ce pas d’ailleurs une femme de chambre? Je rejetai une hypothèse qui anéantissait la portée du pressentiment. Puis l’air de famille qu’avaient les deux sœurs était visible dans la démarche.

Au tournant de la rue seulement mon cœur se mit à battre comme à l’annonce brusque d’une nouvelle désagréable. Pourquoi une jeune fille sort-elle ainsi furtivement de chez elle au milieu de la nuit? La précaution qu’elle avait prise de ne pas faire claquer la porte indiquait qu’elle voulait laisser son père dans l’ignorance de son départ. Je songeai à tourner à droite, à atteindre une avenue éclairée que j’avais traversée dans la soirée, puis à revenir sur mes pas. Je me trouverais face à face avec celle que je poursuivais et j’aurais l’air de la rencontrer par hasard. Je réfléchis à l’essoufflement qui en résulterait. Puis je risquais de la perdre.

Comme ces pensées se succédaient en moi, un taxi sortit à pas lents de l’ombre et je vis la jeune fille lui faire un signe. Elle ouvrit la portière et monta avec un mouvement félin qui me la fit reconnaître. C’était Laurence.

Le hasard voulut que de la même ombre surgît un deuxième taxi dans lequel je montai et qui s’élança sur mon ordre à la suite du premier.

Ce que j’éprouvais comportait un égal mélange de douleur parce que Laurence allait peut-être m’échapper et d’allégresse parce que je courais sur la piste d’une énigme.

Chemin faisant, j’essayais de me tromper moi-même: Les femmes sont toutes les mêmes. Au fond, je l’avais deviné. Et puis d’ailleurs qu’importe!

Je n’avais rien deviné. Je trouvais que cet événement avait beaucoup d’importance. Mon amertume allait grandissant. Je vis comme en rêve les boutiques des marchands de vins avec leurs terrasses qui débordaient sur les trottoirs, les garçons affairés, les consommateurs s’épongeant le front. On sentait traîner cette atmosphère de joie triste que répandent sur Paris les premières grandes chaleurs. Je m’aperçus tout à coup qu’un des carreaux du taxi était levé. Je le fis tomber d’un geste irrité mais sans regarder si une buée n’y avait pas tracé un dessin quelconque.

C’est bien cela! murmurai-je sans savoir pourquoi, quand je vis que nous approchions de Montmartre. Une foire était en train de s’y installer. Je vis des wagons avec des fenêtres minuscules, des masses carrées recouvertes de toiles grises, des chevaux de bois démontés qui jonchaient le sol. Devant l’hippodrome une foule se dispersait.

Nos taxis avaient ralenti leur course et je fis des vœux secrets pour que Laurence ne s’arrêtât pas à Montmartre, poursuivît sa route plus loin.

--Qui sait? me disais-je. Son père ou sa sœur sont peut-être malades, le téléphone est dérangé et elle est allée elle-même chercher un médecin pour le ramener immédiatement.

Hélas! Un peu avant d’arriver à la place Blanche sa voiture s’arrêta. Je fis signe à mon chauffeur de s’arrêter aussi. Je remarquai de loin que Laurence semblait tout à fait à son aise et qu’en attendant la monnaie qu’on lui rendait, elle regardait à droite et à gauche avec une tranquille curiosité. Elle traversa le boulevard d’un pas léger et se dirigea vers le Moulin-Rouge.

J’avais le sentiment que la chaleur augmentait. Les orchestres des cafés évoquaient en mourant des langueurs de casino. Un feu tournant, qui venait de je ne sais quelle réclame lumineuse, lançait un éclair régulier. Je fus frôlé par un tramway d’après minuit. Il débordait de petits bourgeois qui, parce qu’ils ont passé leur soirée au cinéma, prennent des airs de fêtards lassés. Un murmure d’ivresse s’élevait autour de moi et je me sentis subitement las et inutile. Le ciel était criblé d’étoiles indifférentes.

Laurence n’entra pas dans le Moulin-Rouge. Elle longeait maintenant, sans hâte, des cafés pleins d’hommes affreux qui regardaient en ricanant et en soufflant les femmes qui passaient devant eux sur le trottoir. La rue Lepic était encombrée de créatures qui offraient des journaux, qui achetaient des oranges ou les mangeaient, de bohèmes hirsutes, de bossus, de femmes avec des visages de revenants. Laurence traversait ce peuple bizarre que la sortie des théâtres fait éclore des pavés de Montmartre, comme si elle en avait fait partie. Son naturel était si grand que je n’aurais pas été surpris davantage si je lui avais vu échanger des bonjours de la main, à droite et à gauche.

Brusquement elle disparut dans un café. C’était un établissement assez mal famé, rendez-vous de filles et de marchands de coco. Je fus frappé comme par un trait de lumière. La coco! N’était-ce pas cela qu’elle venait chercher? Je m’efforçai de regarder par-dessus la tête des consommateurs assis à la terrasse et j’aperçus Laurence qui marchait parmi les tables de l’intérieur, souple, la tête un peu en avant, regardant les gens en train de boire des bocks comme une panthère qui va s’élancer, comme une raccrocheuse qui est sur le point de s’asseoir avec l’homme qui lui fera signe.

La curiosité supprimait chez moi l’angoisse. Deux goujats, assez jolis garçons, avec des visages rasés firent un geste pour l’inviter. L’un d’eux se souleva à demi, montrant la banquette à côté de lui avec son index renversé et je surpris dans ses yeux et sur son rire cette expression d’idiotie qu’ont les hommes quand ils font une proposition à une femme qu’ils ne connaissent pas.

Laurence n’eut même pas un frisson de l’épaule. Les ayant regardés bien en face, elle passa, avec une absence totale de réponse à l’invitation, comme si l’image matérielle des deux goujats n’avait pas été perceptible pour ses sens.

Il n’y eut aucun achat, aucune vente, aucun paquet glissé furtivement.

Je fus obligé de m’effacer brusquement et ce fut un hasard si Laurence ne me vit pas. Elle passa à côté de moi et je sentis qu’elle jetait un long regard sur les personnages étalés devant le café, comme pour les examiner.

Elle cherchait quelqu’un. Mais qui? Qui avait pu donner à la fille de M. de Saint-Aygulf un aussi singulier rendez-vous que celui de ce café, hanté d’hommes louches, de policiers, de fournisseurs de coco? Mais alors je m’aperçus que le rendez-vous n’était pas précisément dans cet endroit, que c’était un rendez-vous vague dans un des cafés environnant la place Blanche, car je vis Laurence pousser une porte un peu plus loin. Elle hésita une seconde sur cette porte, jetant un regard circulaire dans un intérieur enfumé, puis elle reprit sa course sur le trottoir. Un peu plus loin, elle colla encore son visage contre un carreau, elle stationna devant une boutique de marchand de vins presque vide et comme un gros homme court, à la figure couperosée, avec une expression joviale, la regardait sous le nez et ouvrait les bras pour lui barrer le chemin, elle se détourna et traversa à nouveau le boulevard. Elle revint sur ses pas et marcha de l’autre côté de l’avenue qui était presque désert. Elle croisa deux raccrocheuses immobiles l’une à côté de l’autre et je remarquai qu’elle les dévisageait sans gêne aucune et même avec une insistance assez grande pour se faire insulter. Mais cela n’arriva pas. Les raccrocheuses ne sortirent pas d’une immobilité de pierre et Laurence passa avec lenteur devant le café qui est à l’angle de la rue Blanche, frôlant les tables, examinant les couples assis.

Je souffrais de sa tranquillité. Je me dis que le mieux que je pouvais faire était de me présenter brusquement devant elle. D’abord, j’aurais la satisfaction de mettre un terme à cette aisance qui m’était insupportable. Je considérais ensuite comme possible un cri joyeux de surprise, un accueil favorable, des explications plausibles. Peut-être avait-elle besoin d’un guide pour une démarche tout à fait naturelle. J’imaginais aussitôt des confidences, une causerie intime dans un taxi la ramenant vers chez elle, peut-être la volupté de ses lèvres qui serait plus grande à cause d’un secret partagé. Mais Laurence prit sans doute une brusque résolution, car elle se mit tout d’un coup à descendre la rue Blanche avec une rapidité déconcertante. Un rassemblement retarda mon élan. Je la perdis un instant de vue puis je la découvris à une grande distance. Elle courait presque. M’avait-elle aperçu derrière elle et était-ce moi qu’elle fuyait? Résolu à l’atteindre, je me mis à courir aussi. Elle avait tourné et avait pris la rue Ballu. Quand j’arrivai à l’entrée de cette rue, j’eus la sensation qu’elle était entièrement déserte. Je m’y précipitai, insoucieux du ridicule que j’assumais, du manque de droit que j’avais à poursuivre cette jeune fille. Une forme, vaguement, sur la droite, disparut quelque part et j’entendis un bruit sourd de porte fermée.

--Elle vient d’aller retrouver son amant! pensai-je en atteignant un bureau de poste. Je me retournai et je trouvai à la rue Ballu un caractère sinistre. Je me rappelai avoir entendu dire que beaucoup de ses petits hôtels étaient des maisons de rendez-vous. J’embrassai d’un coup d’œil le square Vintimille et je murmurai:

--Quel paysage de crime!

Je m’assis sur la terrasse déserte d’un marchand de vins où il n’y avait qu’une seule petite table ronde et une chaise boiteuse. Je commandai un bock et j’attendis.

Des phrases toutes faites me venaient à l’esprit, telles que celles-ci:

--Voilà bien les jeunes filles parisiennes!

Ou bien:

«Et moi qui allais prendre cette aventure au sérieux!»

J’ai toujours remarqué que nos plus basses formes de pensée trouvent naturellement pour se traduire le moyen d’expression le plus banal. Mais ce soir-là j’écartai cette observation.

Eveline venait de reculer, de disparaître presque dans une buée d’indifférence. J’avais encore sur les lèvres un sourire méprisant à l’adresse de Laurence et déjà je voyais avec netteté toute l’importance qu’elle venait de prendre à mes yeux depuis une heure. Rapidement, une série de questions et de réponses se succédèrent en moi.

Avais-je songé à l’épouser? Non, jamais. Mais j’aurais pu y songer. Je professais l’opinion que l’on ne doit épouser qu’une femme qui a été votre maîtresse, dont on a expérimenté l’amour. J’avais fait la cour à Laurence, au petit bonheur, pour voir ce qui arriverait. Aucun souci de responsabilité n’avait, même une seconde, pesé sur moi. Or, voici que l’événement me donnait raison. D’abord, ce souci des responsabilités n’est-il pas un piège absurde qui tend à restreindre toute action agréable. On ne ferait jamais rien si on pensait à la conséquence de ses actes. Puis qui peut savoir comment les choses s’enchaînent? Le plus grand service que l’on peut rendre à quelqu’un n’est-il pas de le débarrasser du fardeau de la famille?

Est-elle seulement susceptible d’éprouver de l’amour pour quelqu’un? me disais-je encore. Non, non, sensuelle, purement sensuelle! et je me mettais à tapoter du bout des doigts le marbre gras de la table, en jetant un long regard vers l’obscurité des maisons de la rue Ballu... Et puis enfin sa mère! Il faut penser à l’hérédité... Et je reconstituais ce que je savais de l’existence de Laurence.