Lucifer

Part 15

Chapter 153,926 wordsPublic domain

L’oiseau étouffé par l’étreinte de Kotzebue fit une tache blanche sur le divan d’azur. L’homme velu, sur un signe de M. Althon s’était levé, et Eveline et lui se trouvaient face à face de chaque côté du divan, comme le symbole du bien et du mal, sous l’aspect de la beauté parfaite et de la laideur victorieuse.

Au renouvellement de quel antique rite allais-je assister? Je savais que, depuis le commencement du monde, des profanateurs de la beauté avaient célébré leur amour de la dégradation. Je vis dans le vertige désordonné de mes idées passer l’image de la déesse Mylitta à Babylone, celle du Moloch carthaginois, les fêtes secrètes de Suburre à Rome, les agapes obscènes des Nicolaïtes et l’adoration du bouc démoniaque dans le sabbat du Moyen âge.

Je voyais fleurir devant moi l’ultime rameau de l’arbre du mal. Selon la loi inéluctable, c’était ceux qui avaient cherché le bien au delà de la loi commune que la corruption avait atteints et qui étaient devenus les prêtres de la laideur. Malheureux Esséniens si remplis de bonnes intentions à l’origine, ils aspiraient à contempler la déchéance symbolique de la beauté! Et j’étais parmi eux, à peine plus conscient et aussi consumé de peur jusqu’aux moelles. Car la peur courbait les têtes, faisait battre les paupières et claquer les dents.

Mon regard erra un instant sur les dos inclinés devant moi.

Je fus surpris de l’anormale courbe des cous, du mouvement des visages changés tout à coup en mufles. J’étais dans une réunion de bêtes, au milieu de porcs en train d’adorer le visage rayonnant de l’intelligence tourné vers le mal. Je participais à cette fête de la rétrogression. J’allais en voir la représentation vivante, par la pollution matérielle d’un corps pur.

Ce fut alors qu’une étrange puissance s’empara de moi. Je ne sais pas si je poussai un cri, mais la salle fut remplie par un bruit sorti d’une gorge humaine, qui avait une résonance à la fois terrible et insensée. Ce bruit dut augmenter la peur ambiante en même temps que, par une alchimie intérieure dont l’explication est impossible, il muait ma propre terreur en un courage divin.

L’élan qui me poussa en avant me porta à l’extrémité de cette longue pièce comme s’il n’y avait eu qu’un seul pas à franchir. J’eus la sensation qu’à droite et à gauche des gens brusquement renversés gémissaient, mais je n’eus pas le loisir de chercher la cause de leur chute. J’étais possédé par un projet que je devais réaliser immédiatement et cette réalisation eut lieu à peine le projet fut-il conçu.

Je me souviens de la parfaite allégresse qui m’inonda lorsque je saisis à deux mains la grande lampe de cuivre qui était à droite du divan azuréen et lorsque je la levai au-dessus de ma tête.

Il me sembla que j’étais un chevalier de la lumière, recouvert d’une armure d’argent, et que je levais une épée enchantée. De toutes mes forces, je laissai retomber cette lampe qui me paraissait légère, mais qui était d’un cuivre lourd, sur le visage de marbre, sur l’intelligence mauvaise, sur le Lucifer des âges lointains.

La tête en s’écroulant avec fracas entraîna dans sa chute la seconde lampe, qui s’éteignit en même temps que celle que je venais de briser en frappant. Comme s’il avait lui-même reçu le coup, M. Althon tomba sur le sol, les bras ouverts, sans doute afin de rassembler les morceaux d’un trésor qui devait être pour lui inestimable. Je vis confusément Kotzebue, livide, reculer en me criant: «Malheureux!» et en étendant un bras devant son visage. Je frappai, du tronçon de cuivre qui restait dans ma main, l’homme nu qui, par instinct professionnel, tentait de se jeter sur moi, et sa chute entraîna la troisième lampe, si bien que la pièce fut plongée dans les ténèbres et que leur opacité y multiplia la terreur.

Eveline, tremblante, était restée près de la porte. Elle n’avait fait qu’un geste, au milieu du désordre général, celui de ramasser le peignoir qui était à ses pieds et de le jeter sur ses épaules. Ma lucidité redoublait avec mon allégresse. Je m’élançai vers elle, je la saisis par le bras et je lui fis franchir la porte que je rejetai derrière moi.

Je ne savais pas s’il y avait une sortie de ce côté et l’obscurité était profonde. Ce fut Eveline qui me guida. Elle gagna un escalier qui devait être un escalier de service et nous nous trouvâmes au rez-de-chaussée, dans la cuisine par laquelle j’étais entré. La lune nous éclairait, mais il me sembla qu’Eveline ne me reconnaissait pas. Un grand tumulte arrivait jusqu’à nous du premier étage.

--Je vais vous raccompagner, dis-je.

J’avais à peine prononcé ces mots qu’Eveline avait ouvert la porte et s’élançait au dehors.

Mon étonnement fut si grand que je laissai quelques instants s’écouler. Quand je sortis derrière elle, elle était déjà loin. Je m’élançai à sa suite et même je l’appelai plusieurs fois. J’entendis du côté du jardin des bruits de pas et je vis des formes qui fuyaient. Je fus retardé par des ronces au milieu desquelles je m’embarrassai. Je rejoignis enfin le petit chemin de traverse qu’Eveline avait pris, mais elle avait disparu. Je me mis à courir de toutes mes forces. Je craignais que l’état d’égarement dans lequel elle se trouvait la poussât à quelque acte déraisonnable. J’aperçus sa silhouette sous un groupe de pins, puis un peu plus loin, le long du mur du couvent. Le chemin qu’elle suivait la ramenait vers sa maison.

J’étais parvenu à me rapprocher d’elle. Je l’appelai à nouveau. Je ne savais pas du reste ce que je voulais lui dire et si elle était revenue sur ses pas peut-être serais-je demeuré muet devant elle. Mais elle ne se retourna pas. Je lui vis franchir la haie qui séparait le chemin de son jardin, juste à l’endroit où M. Althon, un an auparavant, avait poussé un cri de haine en l’apercevant, et conçu sans doute le projet que je venais de faire avorter.

Elle atteignit le seuil de sa porte et j’en entendis les battants retomber avec fracas.

Alors je m’arrêtai, j’écoutai. Une autre porte se referma à l’intérieur de la maison. Tout redevint silencieux. La lune me parut plus glacée au-dessus du paysage plus immobile. Très loin, l’aboiement d’un chien dans une ferme se traîna avec une tristesse infinie. Une feuille d’eucalyptus tournoya et vint tomber à mes pieds, comme à regret.

Et il me sembla que pour avoir tenté de sauver Eveline du mal, la beauté était à jamais perdue pour moi sur la terre.

Combien de temps après la scène que je viens de raconter eut lieu ma visite dans cette exposition de Nice? Je ne saurais me le rappeler.

Autour de moi, quelques rares visiteurs riaient et montraient du doigt des toiles qu’ils jugeaient incompréhensibles. Mais moi, à peine entré, je demeurai frappé d’étonnement devant le premier tableau que je contemplai, tellement je sentais la vie profonde de la couleur et du paysage pénétrer jusqu’à la racine de mon être.

C’était un crépuscule sur des champs abandonnés. Il y avait des pieds de vigne malades, tordus par d’anciens orages et des arbres dépourvus de feuilles et qu’on sentait tellement pauvres de sève qu’ils allaient expirer. Au premier plan, enfoncée jusqu’aux genoux dans des sillons boueux, une créature à demi humaine faisait un effort puissant pour s’arracher à la terre mouvante. Cette créature n’était pas une femme, car l’extrémité de ses jambes s’allongeait en racines et ses jambes même étaient faites de tissus végétaux. Mais le corps avait une forme animale, était velu et la grosseur du ventre pouvait faire penser qu’elle était enceinte. Un de ses bras tirait du sol redoutable une sorte de larve, un fantôme d’enfant ruisselant de glaise et couvert de filaments herbeux. Mais les seins et les épaules de la créature étaient humains et recouverts de cette teinte doucement voilée qu’a la chair féminine. Le contour devenait de plus en plus délicat, à mesure qu’il s’élevait vers le visage. Et ce visage recouvert d’une beauté douloureuse, où brillait distinctement dans la flamme des yeux l’espérance et le courage, ce visage dont les tempes rayonnaient d’amour avait la parfaite ressemblance de Laurence.

Le peintre, sur cette lutte de la créature enchaînée à l’obscure matière et qui veut devenir esprit, avait fait tomber d’un soleil couleur de sang une surnaturelle lumière. Une ligne de collines stériles coupait l’horizon, mais la nuance du ciel au-dessus de ces collines suffisait à faire penser qu’il y avait plus loin une vallée plus favorisée avec des raisins aux vignes et des fleurs aux arbres.

Je me mis à considérer les autres tableaux. Il y avait dans tous le visage de Laurence et dans tous, sous des symboles différents, à travers des sujets multiples, je retrouvai la même conception d’arrachement à une matière impérieuse qui tient l’homme par des racines et dans tous, il y avait, évoqué par un rayon de lumière, un horizon inachevé ou une étoile dans une épaisse nuit, le sentiment d’un paysage idéal qui était plus loin, invisible, inaccessible et pourtant réel, dans un autre monde.

Quel était ce peintre qui ne pouvait imaginer un personnage qu’avec le regard de Laurence? Mon étonnement grandit encore. Il y avait des tableaux où mes imaginations personnelles avaient pris corps, et cela au point que je me demandai un instant si ce n’était pas moi qui avais enfanté cette galerie de rêves dans des heures d’inconscience.

Je vis un bal public plein d’animaux avec un orchestre de nègres chargés de carcans et de chaînes. Les consommations étaient représentées par des charbons incandescents et ceux qui y avaient porté leurs lèvres avaient d’affreuses brûlures qui agrandissaient le dessin de leur bouche. Au centre de ce bal flottait une nébuleuse, une aérienne forme dont la tête était celle de Laurence, et à l’extrémité de sa robe de clarté se traînait un chien à face de démon sur lequel Laurence jetait un regard plein de pitié. Je reconnus le bal Wagram au style des colonnes qui encadraient le tableau et à la gigantesque porte des water-closet vers laquelle refluaient les couples d’hommes-animaux. Comme je n’étais assurément pas l’auteur du tableau je pensai que c’était moi qui étais représenté sous l’aspect du chien à tête de démon, et en le considérant davantage, je trouvai qu’il était en effet peint à mon image avec une exactitude rigoureuse.

Les démons revenaient souvent dans les toiles de ce peintre si fraternellement proche de moi. Il y en avait un qui embrassait Laurence sur les lèvres mais qui pleurait si tristement en lui donnant ce baiser que mon cœur en fut ému, se ressouvenant de moi-même. Il y avait un démon de l’avarice représenté par un gros homme avec une pelisse et une rosette de la Légion d’honneur, qui était vautré sur des billets de banque et qui venait de s’apercevoir de la vanité de son amour, car ses yeux exprimaient un désespoir infini.

Un tableau montrait Laurence couchée et s’offrant aux démons de la luxure. C’était une toile plus grande que les autres, où rougeoyaient des chairs pantelantes et grasses, des ventres débordants, des torses gélatineux et des faces d’hommes couperosées avec d’abjects rictus de désir. Le bas du corps de Laurence, campé sur un lit ravagé de maison publique, avait un mouvement obscène, l’élan d’une offrande résolue et sans remords. Mais ses traits étaient ceux d’une martyre dont on torture la chair, et qui atteint par l’excès de la souffrance l’illumination extasiée de la sainteté.

Le tableau qui me frappa le plus, parce qu’il ouvrait une porte nouvelle à mes méditations, représentait un chemin creux montant vers une hauteur au delà de laquelle on apercevait à l’infini des paysages de désolation. Le chemin creux était semé de pierres, sombre et encaissé, la hauteur était désolée, l’horizon au loin était une succession de déserts. Un Christ maigre, nu et voûté, si maigre qu’on voyait ses côtes, si voûté qu’il paraissait bossu, s’avançait péniblement accoté du bras et de l’épaule à un Lucifer aussi efflanqué et aussi bossu qui gravissait avec lui le profond chemin de pierres. La fatigue se voyait à la saillie des muscles, aux gouttes de sueur, au sang des pieds. Une énorme croix pesait sur leurs communes épaules et l’on sentait au mouvement des bras et à la tension des cous le double effort que chacun faisait pour assumer la plus lourde part du poids et libérer un peu son compagnon. Le Christ et le démon se soutenaient comme deux frères. Ils ne considéraient pas le ciel bas et pesant au-dessus de leur tête, l’immense étendue des déserts qu’ils avaient à franchir. Ils tournaient l’un vers l’autre leur visage plein de pitié et l’on voyait qu’ils tiraient un merveilleux réconfort du partage de leur misère et du sentiment de leur réciproque amour.

Quel était ce peintre dont l’âme renfermait une si haute conception de la fraternité? Je m’élançai vers une petite case vitrée où se tenait un employé aussi hâve, aussi décharné que le Christ et que le Lucifer du tableau. Mais à cette maigreur s’arrêtait la ressemblance. Le regard, derrière le lorgnon, était vil. Avec un geste de mépris qui embrassait à la fois le peintre et celui qui s’intéressait au peintre, il me tendit un catalogue où je lus un nom: Drevet.

Ce nom tout d’abord ne me dit rien, mais en considérant un portrait qui était sur le catalogue, il me sembla voir flotter une face qui ressemblait à ce portrait, dans le nuage d’anciens souvenirs. Cette face était accoudée auprès d’un verre vide et de plusieurs sous-tasses, dans le bar d’Alberte, et elle reflétait l’abrutissement et l’hostilité à mon égard.

Drevet! C’était le peintre alcoolique, le bohème déchu que j’avais connu dans le bar d’Alberte et que Laurence, avec son goût inné des ratés et des misérables, avait tout de suite trouvé si sympathique!

Des phrases d’elle me revinrent à la mémoire.

--Je suis sûre qu’il aurait beaucoup de talent, s’il arrivait à travailler, si quelqu’un l’aimait assez pour le faire travailler.

Et comme je lui avais demandé comment elle pouvait avoir une idée quelconque à ce sujet, elle avait répondu d’un ton naturel:

--Mais moi je reconnais tout de suite ceux qui ont besoin d’être aidés par un peu de bonheur. Et il y a tellement de gens qui ne se réalisent pas à cause de ce tout petit peu de bonheur que personne ne leur donne jamais!

J’étais dans l’exposition des œuvres de Drevet et je voyais Laurence idéalisée sur toutes les toiles. Et ces toiles, incompréhensibles peut-être pour le public qui les regardait en se moquant, me paraissaient profondes, révélatrices, sublimes.

Où était Drevet? Où peignait-il mes propres rêves? Comment avait-il échappé aux cauchemars de l’alcool et par quelle étonnante communication répandait-il mon âme dans ses visions?

La vilenie du regard de l’employé m’avait averti que je pouvais, avec de l’argent, obtenir de lui ce que je désirais savoir, concernant Drevet.

Je l’interrogeai et il parla en entrecoupant ses discours de hochements de tête méprisants et de ricanements de haine.

Ce Drevet était un malheureux. Il entendait malheureux dans le sens de pauvre et il insista sur cette pauvreté qui lui paraissait, à lui, minable employé d’une petite salle d’exposition de Nice, ce que l’on peut dire de plus flétrissant sur quelqu’un, le dernier degré de l’abjection. Ce pauvre était un alcoolique qui ne buvait plus pour le moment, mais qui reboirait, c’était certain. Il était en outre poitrinaire et ici, l’employé se tapa la poitrine avec force pour exprimer la gravité du mal et aussi la joie qu’il éprouvait à annoncer la fin prochaine de ce Drevet. Car il y a des hommes qui ont des chances imméritées et l’alcoolique Drevet était de ceux-là. Il avait trouvé, Dieu sait où une femme qui était prête à aller avec n’importe qui pour lui être utile. Elle lui était dévouée comme une chienne. Elle l’admirait, elle le faisait peindre, elle lui trouvait les sujets de ses tableaux. Qui sait? C’était peut-être elle-même qui peignait. Et elle se donnait du mal pour vendre ces croûtes! S’il y avait une exposition, c’est qu’elle s’était arrangée avec le patron. Ah! Ah! Et les amateurs! Ils achetaient quelquefois ces horreurs très cher, parce qu’ils savaient qu’ils avaient la femme par-dessus le marché. Ah! Ah! Le peintre était très content. Il peignait maintenant. Mais il reboirait bientôt. Pauvres gens! Des pauvres! Des malheureux!

Je demandai s’ils habitaient Nice.

Oui, oui, ils s’y étaient installés comme tous ces poitrinaires qui viennent pour mourir. Ils avaient une baraque dans la banlieue...

Je notai l’adresse et je m’enfuis.

* * * * *

Je pris un tramway. Je cherchai longtemps ce chemin bordé de maisons de jardiniers dans un faubourg étagé au milieu des pierres et qui domine la mer. L’après-midi touchait à sa fin.

C’était un tout petit chemin tout droit. Il y avait d’un côté une file de barrières de bois absolument semblables, avec des maisons modestes construites sur le même modèle, et de l’autre des terrains vagues, parsemés de cactus sauvages, de vieux journaux, de boîtes de conserves. Chaque barrière avait un numéro peint en bleu, beaucoup trop grand pour l’exiguité du domaine dont il décorait le seuil. Les jardins qu’on apercevait étaient presque tous composés de choux bien alignés, sur lesquels des tomates accrochées à des piquets faisaient des taches rouges. Seul, le numéro dix, devant lequel je me proposais de passer, avait un jardin sans légumes où il n’y avait qu’un pliant et un chevalet vide.

Ce paysage, avec sa nostalgie crépusculaire, m’aurait en d’autres temps donné envie de pleurer, et je me serais enfui sans même atteindre le seuil du numéro dix.

Mais il passa sur moi un petit souffle de tiède douceur, semblable à cet effluve qui se dégage d’un endroit où des êtres sont heureux. Je m’avançai sur le chemin. A une fenêtre de la maison, il y avait un rideau rose soulevé. Je reconnus derrière le carreau Irma Pascaud qui cousait. Elle avait un profil tranquille et doux et elle suivait le mouvement de son aiguille avec une paisible attention. La barrière de bois n’était que poussée comme si quelqu’un allait bientôt revenir.

Je continuai à marcher, droit devant moi.

Et tout à coup je les aperçus. Mais je n’eus pas à craindre d’être vu moi-même, tant ils pensaient l’un à l’autre et étaient occupés de leur propre présence. Laurence tenait le bras de Drevet et elle le serrait avec orgueil. Lui marchait comme un homme qui vient d’échapper à un grand danger et est maintenant sauvé. Ils s’appuyaient l’un sur l’autre avec une attitude pareille à celle du Christ et du Lucifer dans le tableau que je venais de voir. Ils étaient le Christ et Lucifer, la rédemptrice et le pécheur, et je devinais au-dessus de leurs têtes l’invisible croix de la vie qu’il leur faudrait porter ensemble jusqu’à la fin des temps.

J’étais sur une hauteur. Je me mis à la descendre à petits pas. La lumière du soleil couchant m’éclairait obliquement. Des réverbères s’allumaient au loin, de-ci, de-là. Le paysage qui se déroulait devant mes yeux, des pentes rocailleuses, un petit bouquet de plus, trois figuiers au milieu d’un champ, m’apparut revêtu d’une grandeur noble et familière. Le ciel, sur ce faubourg, était d’un bleu plus profond, plus illimité. La résonance des bruits pénétrait davantage le cœur.

La vitrine d’une petite épicerie qui se dressait à l’angle de deux chemins s’éclaira tout à coup. Ah! comme il m’aurait été doux d’aller y acheter de l’huile ou du café et de les rapporter allégrement vers une maison où m’auraient attendu des êtres aimés! Ah! comme la croix devait être légère aux deux compagnons du chemin creux qui se soutenaient l’un l’autre!

Je m’aperçus que des larmes coulaient sur mon visage, mais cela m’était égal. Je regardais intérieurement avec une curiosité pieuse et une totale absence de pitié pour moi-même, se dérouler les images de la vie qui ne devait pas être la mienne.

Non, ce n’était pas de la douleur que j’éprouvais, mais une soudaine compréhension de la valeur des âmes et de ma propre âme et cette découverte était si passionnante qu’elle faisait s’effacer tout regret.

J’étais arrivé à un carrefour où des gens passaient.

Des volets se refermèrent à une fenêtre. Je fus croisé par des enfants qui rentraient chez eux.

--Mon Dieu, comme la vie est simple, en somme. Tout s’éclaire. Les derniers sont réellement les premiers. Le don de soi, auquel je donnais le nom de péché, est le plus divin holocauste de l’amour. Heureux ceux qui ont compris qu’il faut s’arracher aux sillons de la boue terrestre et tendre vers le beau paysage de lumière, qui est toujours plus loin derrière la montagne et dont on n’est pas certain qu’il existe. Mon Dieu! vous n’avez étendu de malédiction sur personne. Aucun pacte ne lie au mal. Chacun a quelque part sa tâche sur la terre. Il suffit de la découvrir et de l’exécuter humblement.

Un tramway s’arrêta devant moi. J’y montai. Le conducteur, frappé sans doute du trouble de mon visage, me demanda où j’allais. Je lui répondis que cela m’était égal et que je descendrais au point terminus.

Ce n’étaient pas les talismans de Simon le Magicien qui m’attiraient dans ce point de terre. J’avais cessé de croire à leur existence. Ce n’était pas la présence d’Eveline. On m’avait dit qu’elle était repartie pour Paris. Ce n’était pas l’union du pin, du romarin et du mimosa se mêlant pour former un parfum unique et dont l’intime communion ne se rencontre guère que sur les pentes des collines qui sont en face Saint-Tropez.

Une idée s’était emparée de moi avec une telle puissance que je n’avais pu retarder d’un jour sa réalisation et que je frémissais d’impatience dans le petit train qui serpente avec lenteur le long de la côte, suit les détours des golfes et s’arrête parfois comme s’il était ivre de soleil et d’air marin.

Le commencement de l’automne avait une ardeur plus chaude que celle de l’été. Je m’élançai le long de la maison de paysan qui figure la gare de Beauvallon et j’eus presque envie de me mettre à courir, quand j’aperçus la ligne grisâtre des murailles du couvent et les quadrilatères que forment les vieux arbres de ses cours intérieures.

Là vivaient des femmes humbles qui avaient trouvé la consolation dans la pratique des prières, la réclusion et le renoncement, mais il en était une parmi elles si dépourvue de raison, si inaccessible aux enseignements élémentaires de la religion, qu’on l’avait jugée indigne d’être admise parmi les nonnes et qui ne jouait que le rôle de portière et de bonne à tout faire. Sa simplicité lui avait interdit de prononcer des vœux. D’après ce qu’on m’avait dit, elle ne priait pas, elle écoutait la messe sans comprendre et on l’avait vue rire idiotement quand le prêtre levait l’hostie. L’unique lumière de son intelligence ne brillait que pour lui permettre de recevoir des mains de l’épicier les provisions qu’elle transportait au couvent par le chemin où je l’avais jadis regardée passer. Elle savait aussi ouvrir la porte et la refermer et bêcher à l’endroit qu’on lui désignait. C’était tout. Et je m’étais plu à penser que s’il n’y avait dans cette âme aucune espérance de vie future, elle était au moins recouverte par les calmes ténèbres de l’ignorance.

Mais je m’étais rappelé quelquefois l’alleluia chanté à travers les vignes d’automne et la crise de démence ordurière que ce chant avait provoqué chez la malheureuse Marie au long cou. L’ombre en elle n’était pas si paisible! Il y avait des remous douloureux. La vieille vie des bouges de Marseille poussait encore ses appels. Alors une folie s’emparait d’elle et la ramenait à un degré plus bas que celui où elle végétait. Porter des provisions, bêcher, rire idiotement à la messe, était peut-être le point le plus élevé qu’elle pouvait atteindre et même elle n’était pas sûre d’y demeurer, en vertu d’occultes influences parties d’en bas.