Lucifer

Part 16

Chapter 163,705 wordsPublic domain

Et tout d’un coup, comme une lumière qui vient d’une étoile cachée par un nuage, j’avais été atteint par un souvenir. Cette misérable, un matin de soleil, en passant auprès de moi, s’était prosternée comme si elle avait vu une auréole autour de mon front. Je n’avais rien compris alors à cette sainteté qu’elle semblait m’attribuer. J’avais mis cette inexplicable vénération sur le compte de sa folie.

Mais maintenant, je croyais comprendre. C’est un frère qu’elle avait salué, un être semblable à elle, dévoré par un mal de la même nature, mais qui avait fait quelques pas de plus dans la possession de la vie et la conscience de ce mal. Et ce frère était un saint pour elle parce qu’elle croyait qu’il devait la sauver.

Elle attendait le salut de moi. Sous quelle forme? Je ne savais pas au juste. Quelques paroles enfantines l’orientant vers un idéal très simple, une attitude à son égard lui montrant qu’elle était une pauvre femme pour laquelle on pouvait avoir de l’amitié... Qui sait? Un geste avec la main ouverte aurait peut-être suffi.

Mais comme j’avais tardé! Elle avait vu le guide au bord de la route. Elle s’était prosternée et elle attendait! Qui sait si elle ne s’était pas lassée, si elle n’avait pas désespéré, si son âme ne s’était pas fermée à la longue à tout espoir?

Comme je marchais vite sur la route qui conduisait au couvent! Tout ce que je voyais, l’écriteau d’un garage, l’inclinaison des arbres, un puits au loin, prenait un sens symbolique de pardon. Je voulais me racheter à mes propres yeux. Chaque homme doit accomplir une fois dans sa vie un grand acte d’amour, librement choisi. C’était vers mon acte de rédemption que je courais, mais sans intention arrêtée et sans savoir avec quelles paroles je le rendrais plausible.

Je passai devant l’allée des eucalyptus. Ils avaient l’air d’avoir acquis avec les rousseurs de l’automne une somme nouvelle de sagesse. Je vis à travers les feuillages la maison de M. de Saint-Aygulf, fermée et silencieuse. Et comme j’allais arriver au chemin creux qui monte vers le couvent entre des bouquets de mimosas, j’entendis le petit bruit d’une clochette. Dans le même endroit où je l’avais rencontré l’année précédente, s’avançait un prêtre, précédé d’un enfant de chœur. Avec le même geste que jadis, il tenait contre sa poitrine le Saint-Sacrement.

Un gros homme qui conduisait une voiture et qui me dépassa sur la route s’arrêta brusquement à côté du prêtre, juste au moment où celui-ci allait pénétrer dans le chemin creux. Ils devaient se connaître. Le gros homme ôta respectueusement son chapeau de paille et il posa une question que je n’entendis pas en montrant du doigt le couvent. Je perçus les derniers mots que disait le prêtre:

--C’est Marie, celle qui faisait les courses, celle qu’on appelait Marie au long cou. J’arrive trop tard. Elle est morte brusquement il y a une heure.

Je vis le gros homme faire un geste vague qui semblait signifier que cette mort était la moins grave de celles que l’on pouvait redouter. Il fouetta son cheval. La clochette de l’enfant de chœur retentit. Une ombre venue on ne sait d’où sembla glisser sur les choses. Je restai immobile, au coin du chemin.

Une fois dans sa vie, un grand acte d’amour! Comme c’est difficile! Et quand on a laissé passer l’heure, elle ne revient plus.

Du soleil sur des quais! Mais était-ce sur ceux de Marseille, sur ceux de Toulon, ou ceux d’ailleurs?... J’allais partir ou peut-être étais-je déjà parti et cela se passait-il dans un pays éloigné?...

Je m’étais assis dans une petite buvette qu’abritait un velum rapiécé et que le vent faisait claquer. J’attendais qu’il fût six heures pour m’embarquer sur un vapeur dont la cheminée fumait et je buvais un breuvage que j’avais élevé à la hauteur de mes yeux pour en regarder la couleur.

Je perçus soudain--car ma sensibilité s’était accrue démesurément--qu’il y avait non loin de moi quelqu’un qui me regardait et me tourmentait avec sa pensée.

Je posai mon verre sur la table et je vis en effet un homme inconnu qui se tenait immobile à côté d’un fardeau posé à terre et qui me fixait avec des yeux recouverts d’épais sourcils.

C’était un ouvrier, un débardeur. Il était sans col et il avait aux pieds des sandales déchirées. Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la disproportion qui existait entre son apparence chétive et l’énormité du fardeau qui était à côté de lui.

J’allais laisser voir que j’étais importuné par son insistance à me regarder, quand il se décida tout d’un coup et il s’approcha de moi. D’un geste familier, sans hâte, il prit une chaise et il s’installa à ma table. Il n’était nullement gêné. Il sourit même, sous des moustaches incultes et grisonnantes.

--Tu as peu de mémoire, fit-il. Mais moi, je te reconnais. Je suis Lévy.

Et comme je demeurais béant d’étonnement, il ajouta:

--Lévy, celui du quartier latin.

Nous échangeâmes les habituelles paroles de reconnaissance. Je m’excusai de ne pas l’avoir reconnu tout de suite.

--Tu as bigrement vieilli, me dit-il avec satisfaction.

Je lui demandai s’il était marié et il se mit à rire comme à l’énonce d’une folie.

--Est-ce que tu te souviens du pacte? fit-il.

J’inclinai la tête pour dire oui et il comprit à la lourdeur de mon crâne que ce souvenir avait dû jouer un grand rôle dans ma vie.

--Veux-tu que je te dise ce qu’est devenu Kotzebue? dis-je, croyant l’intéresser.

--Non, cela m’est égal.

--Veux-tu que je te dise ce que moi-même...

Il m’arrêta, me faisant comprendre du geste que tout ce qui me concernait lui était indifférent.

--Ah! je l’ai échappé belle, ce soir-là, fit-il. Toi aussi, d’ailleurs.

--Comment?

--Ce ne fut pas par calcul. Je n’étais pas assez intelligent à cette époque pour duper Lucifer. Maintenant, ce serait une autre affaire. Ce fut par oubli, tout simplement. Le pacte, tel qu’il fut conçu et signé dans ta chambre, nous laissait une porte de sortie. Il est inutile que je t’explique des choses que tu ne comprendrais pas. Sache seulement que j’avais oublié de dessiner, avec du charbon, le triangle magique.

--Et alors?

--Le pacte était valable pour lui comme pour nous. Mais dans ces conditions, l’homme garde la capacité d’échapper à Lucifer, s’il le veut avec une volonté d’homme et s’il rend ce qu’il a reçu.

Je considérai Lévy attentivement. Il parlait avec la même sincérité que jadis. Il était pénétré de son ancienne conviction dans l’existence et la puissance du démon.

--Veux-tu dire que tu as eu du regret de ce pacte et que tu as cherché à échapper à ses conséquences?

--Je l’avoue, fit-il d’une voix forte et ses yeux brillèrent sous la broussaille de ses sourcils. Je me suis trompé. C’est quand j’ai vu le peu de valeur de ce que j’avais demandé et obtenu que j’ai compris mon erreur.

--Tu as demandé et tu as reçu?

--Oui, et j’ai rendu.

--Quoi?

--L’intelligence. J’ai été assez insensé pour désirer être intelligent quand j’avais vingt ans.

Je me murmurai à moi-même:

--Moi aussi, j’ai reçu et j’ai rendu.

Il eut un petit rire de mépris, mais sans ostentation. Il y avait une tristesse sincère dans ce rire.

--Oui, Lucifer donne honnêtement ce qu’on lui demande. C’est même assez curieux. Lucifer est honnête, tandis que Dieu promet beaucoup et ne tient pas. Tu t’en es peut-être aperçu. Eh! bien, en vertu de l’honnêteté de Lucifer, j’ai été l’homme le plus intelligent de la terre. Mais l’intelligence, c’est le mal. Ce n’est rien. Il m’a fallu me débarrasser de ce néant. Ç’a été long. Mais j’y suis arrivé pourtant.

--Et comment?

Lévy désigna le sac qu’il avait déposé en me voyant et d’où émergeaient de vieilles ferrailles.

--Par le travail physique, en peinant, en suant. En me rapprochant de la matière au point d’être presque semblable à elle. Etre déchargeur de bateaux est la profession idéale pour le sage.

--Et tu es heureux?

Il haussa les épaules et parut irrité de cette question.

--Tu es comme tout le monde, tu crois que c’est le bonheur qu’il faut chercher.

--Que faut-il chercher alors?

Il fit un geste qui semblait projeter une flamme vers le ciel.

--Dieu.

--Où le trouver?

--En ne pensant pas. En regardant au fond de soi-même. Là il dort. Il s’éveille quelquefois, rarement. Je me suis demandé souvent... Et justement, quand je t’ai aperçu...

La voix de Lévy devint plus basse. Il se pencha au-dessus de la table. Je compris qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il hésitait.

--Tu vois ce petit môle qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du port?

--Oui.

--Chaque soir, je vais m’asseoir sur ce môle. Je ne bouge pas. J’attends. La nuit vient. Les bruits de la terre s’apaisent. Ceux de la mer deviennent plus réguliers. Le ciel a l’air de descendre. Alors Dieu s’éveille. Timidement d’abord. C’est difficile à expliquer... Pourquoi Dieu est-il timide quand Lucifer est si audacieux? Il suffit du pas d’un promeneur, du falot d’une barque frôlant le môle, pour qu’il disparaisse. Alors...

--Alors?

--Alors, j’ai pensé que tu pourrais peut-être m’aider. Je te l’ai expliqué jadis. C’est un secret que seuls les grands maîtres ont connu. Il faut être trois.

Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre.

--Trois. Pourquoi?

--Puisque l’on peut faire un pacte avec Lucifer et même, dans certains cas, rompre ce pacte, pourquoi n’en ferait-on pas un de tout à fait valable avec Dieu?

Je pris dans ma poche un billet de dix francs et je le donnai au garçon en lui faisant signe de garder la monnaie.

--J’ai appris jadis la puissance magique des cérémonies. Je sais qu’il est possible de signer un pacte avec Dieu. Veux-tu le signer avec moi? Je connais un malheureux qui, moyennant un peu d’argent, remplacera avec avantage Kotzebue. Ah! cette fois-ci, je suis certain de ne rien oublier!

Je ne pus me contenir. Je me dressai, je saisis Lévy par sa chemise déchirée et je lui criai, mon visage tout près du sien:

--Non! Non! plus de pacte! Tu ne sais pas tout ce qu’il m’a fallu pour arracher de mon esprit l’épouvante qui s’en était emparé par ta faute. Tu as peiné, tu as sué, me dis-tu? Mais tu as trouvé une sorte de consolation dans ta folie solitaire. Tu crois encore que Lucifer et Dieu sont deux êtres séparés et tu tends naïvement les bras vers l’un après les avoir tendus vers l’autre. Moi je les ai vus s’en aller fraternellement portant le fardeau de la même croix vers une région où enfin il n’y a plus ni lumières, ni ténèbres. Je préfère en rester là et les aimer également puisqu’ils sont moi-même.

Je saisis ma valise, je fis un geste d’adieu et je m’éloignai sans me retourner.

Environ une heure après, le bateau sur lequel je m’étais embarqué sortait du port. Il allait lentement, faisant à l’arrière un cercle d’écume. Je regardais du pont les lumières de la ville étinceler sur les eaux mouvantes.

Il me sembla reconnaître à ma gauche le môle que Lévy m’avait désigné. Il y avait une forme humaine accroupie à son extrémité et je pensai que c’était mon ami qui se livrait à sa méditation de chaque soir.

Voyait-il Dieu? N’était-il pas tourmenté au contraire par un retour de Lucifer? Je regardai s’il n’y avait pas dans sa silhouette découpée sur des mâtures de bateaux un contour révélateur, une figure symbolique comme le hasard en avait si souvent dessiné pour moi.

Mais non, je ne voyais que la réalité. Il n’y avait qu’un pauvre homme immobile dans l’ombre.

NOTE DE L’AUTEUR

Ce fut au retour de son voyage à Alexandrie et en Palestine que je rencontrai J. N., l’auteur de la confession qu’on vient de lire.

Le propriétaire du petit hôtel où je m’étais installé pour l’été, à quelque distance d’Aix-en-Provence, me dit qu’un original qui arrivait d’Orient avait loué, sur un terrain qui lui appartenait, un pavillon composé de trois pièces.

--Il demande à n’être dérangé par personne, me dit-il, et il n’adresse même pas la parole au garçon qui deux fois par jour va lui porter ses repas là-haut. Je ne serais pas étonné s’il avait quelque chose à se reprocher. Il m’a l’air de n’avoir choisi ce pavillon que parce qu’il est situé sur une hauteur et qu’il peut se rendre compte de loin si quelqu’un se dirige de son côté. Redoute-t-il une visite inattendue ou n’est-ce qu’un timbré comme il y en a tant?

Poussé par la curiosité, je pris l’habitude de me promener chaque soir sur un chemin creux encaissé entre des arbres qui se dirigeait vers le pavillon. J’en étais arrivé un jour plus près qu’à l’ordinaire et je me souviens que, comme cela m’arrive souvent, en me promenant, j’avais placé ma canne sur mon épaule et je la tenais à la manière d’un fusil, geste sans importance dont je ne compris qu’ensuite la portée.

L’original dont on m’avait parlé sortit brusquement et s’élança de mon côté. Il paraissait en proie à une assez vive émotion. De loin il regardait ma canne avec attention et il cria:

--Que me voulez-vous? Qui êtes-vous?

Je reconnus aussitôt J. N... et nous nous serrâmes affectueusement les mains. Nous nous étions vus assez fréquemment à Paris, deux ou trois ans auparavant et nous avions eu l’un pour l’autre une de ces sympathies inexplicables qui prennent au bout de peu de temps le nom d’amitié.

Il s’excusa de la brusquerie de son accueil, mais sans lui donner d’explication.

--J’avais cru un instant... dit-il. Je crois que décidément...

Et il se tapa le front du doigt en riant.

Je fus moins surpris du changement de ses traits que des modifications profondes qui semblaient s’être opérées dans son caractère. Il m’avait plu jadis par sa spontanéité et une manière à lui d’être sincère. Il m’avait paru rentrer dans cette catégorie d’individus qui n’accordent d’importance qu’aux femmes et à la possibilité de les conquérir. Je l’avais toujours jugé vaniteux et même un peu sot. Il avait acquis une nervosité excessive et l’habitude de regarder à droite et à gauche, comme si quelqu’un pouvait être en train de l’épier.

Nous nous rencontrâmes presque chaque soir, durant tout un mois de septembre de Provence, le long des oliviers et des vignes rousses et c’est au cours de ces promenades qu’il me fit le récit de la crise de son existence. J’ai transcrit ce récit aussi fidèlement que je l’ai pu et sans y rien ajouter, ce qui en explique le décousu et l’absence de certains développements.

--Et Eveline? lui demandai-je.

Il eut un geste vague.

--Les premiers deviennent les derniers. J’ai entendu dire pourtant qu’Eveline s’est ressaisie, qu’elle est allée vivre en Bretagne, chez une de ses parentes, pour échapper à son ancien milieu.

Mais malgré les questions que je lui posai et qu’il éluda, J. N... ne me dit presque rien de son voyage en Palestine. Il avait été vivement impressionné par le caractère de certains paysages au bord de la mer Morte. Il ne les évoquait qu’avec des réticences et un déplaisir évident.

Ce ne fut que plus tard, la veille de mon départ, qu’il se décida, sur ma demande, à me raconter un épisode de son voyage que je crois bon de rapporter.

--J’avais résolu de vérifier ce qui m’avait été raconté par Kotzebue. Je savais qu’il mélangeait le vrai et le faux sans pouvoir les reconnaître lui-même. Et je pensais que pour être fixé sur l’existence de ce monastère où des êtres puissamment développés par l’intelligence s’adonnaient en commun au mal spirituel, il n’y avait pas d’autre moyen que d’y aller et de le voir de mes propres yeux. Je me rappelais le nom du village que m’avait donné Kotzebue. Il était situé non loin de l’endroit où fut Galgala, dans la plaine d’El-Ghor. Je passe sur les difficultés du voyage, la longueur du parcours à cheval depuis Jérusalem, une mauvaise nuit chez le Scheik du village. Personne ne savait rien. Il n’y avait pas de monastère. Je partis au lever du soleil avec mon guide que j’obligeai presque à me suivre. J’allai de droite et de gauche à travers la plaine d’El-Ghor et ses blocs de pierre posés à l’infini les uns sur les autres et cela dura des heures. A la fin, j’étais épuisé. Je me souviens que je distinguais au loin la nappe bitumeuse de la mer Morte, comme un morceau de plomb fondu. Les blocs qui m’entouraient affectaient des formes géométriques et ils se succédaient avec régularité. Il me sembla qu’un vol d’oiseaux en marche contournait circulairement l’endroit où je me trouvais.

Et soudain j’aperçus une série de bâtisses si plates, si basses, qu’elles se confondaient presque avec la terre crayeuse. Ni tour, ni clocher au-dessus de ces toitures unies qui avaient à peine la hauteur humaine. Je poussai donc mon cheval dans cette direction et je l’arrêtai sans m’expliquer pourquoi, quand je fus à quelque distance du seuil. Je sentis le bras du guide terrifié qui me tirait en arrière.

Alors la porte basse et carrée s’ouvrit silencieusement, mais quand elle fut ouverte, je ne vis pas celui qui en avait tiré les battants et personne ne parut sur le seuil pour m’accueillir.

Le soleil brûlait sur ma tête et les pierres jetaient un éclat morne autour de moi. Je croyais distinguer au loin, sous la forme de buées grisâtres, les émanations malsaines qui sortent des vases du Jourdain. C’était un peu plus loin que Jean-Baptiste avait baptisé Jésus et le couvent s’était dressé là en conformité de cette loi qui veut que le trop beau fruit renferme un ver, que l’effort spirituel soit aussitôt détourné par l’appel d’en bas.

Peut-être étais-je impressionné par les paroles de mon guide, ou l’extrême chaleur agissait-elle sur moi? Il se dégageait du seul vide, des losanges formés par les bâtisses muettes et comme écrasées sur la terre, une telle atmosphère de solitude extra-humaine que l’idée de franchir la porte déserte me donna la sensation d’un danger auprès duquel la mort ne serait rien.

Je fis un effort sur moi-même. Je ne voulais pas être venu si loin pour rien. J’avançai. De quelques pas seulement. D’un sentier que je n’avais pas aperçu sortirent quelques moines vêtus de blanc qui se dirigeaient vers le monastère. C’étaient des moines comme tous les moines, mais sans chapelet et sans croix brodée sur leur robe. Ils avaient des visages ordinaires qu’ils tournèrent de mon côté avec indifférence. Ordinaires, mais si glacés, reflétant une si complète insensibilité que la terreur me saisit et que je m’enfuis aussi vite que je le pus.

Je ne me retournai pas et quand mon cheval s’arrêta sur le chemin qui longe le Jourdain, je me demandai si je n’avais pas fait un rêve.

Je sais que j’ai été lâche, mais aucune puissance au monde ne me ferait revenir dans la plaine d’El-Ghor. On ne brise pas deux fois le buste du jeune homme couronné de feuilles de poivrier.

* * * * *

Nous marchions maintenant en silence. Je le raccompagnais sur les lacets qui aboutissaient à son pavillon et je réfléchissais à ce qu’il venait de me dire. Je me remémorais aussi tout ce qui, dans son récit des jours précédents, concernait cette confrérie du mal avec laquelle il avait essayé d’entrer en lutte. Existait-elle véritablement? La soirée chez M. Althon n’avait-elle pas été une banale fête de détraqués où les rites d’un Luciferisme puéril ne servent qu’à aiguiser la sensualité? Le monastère d’El-Ghor n’était-il pas un monastère comme tous les autres qu’avait seulement rendu redoutable l’imagination troublée de celui qui le visitait?

Je pensai que, de toutes façons, les heures solitaires de J. N... devaient être hantées d’appréhensions. S’il avait choisi cette petite maison au sommet d’une hauteur, c’était à coup sûr pour guetter les allées et venues de ceux qui viendraient vers lui. J’imaginai ses insomnies, son visage angoissé contre un carreau de la fenêtre, les voix qu’il devait entendre dans le bruit du vent.

Au moment de lui tendre la main et de le quitter, j’eus pitié de sa solitude.

--Est-ce que vous ne trouvez pas cet endroit bien isolé?... commençai-je. Etant donné...

Il comprit ma pensée et il sourit.

--Vous pensez que j’ai peur d’eux? Il y a quelques mois encore, c’eût été possible. Mais plus maintenant.

Je le regardai avec surprise. Son regard reflétait une tranquille assurance.

--On ne peut pas avoir peur de ceux qu’on aime. Là est le secret. Aimer autant les mauvais que les bons. Davantage même, car ils en ont besoin davantage. La coalition de mille confréries de damnés ne saurait effleurer de la plus petite ombre la rêverie d’une âme pleine d’amour.

Les ombres emplissaient maintenant la campagne. Le tracé des chemins s’était effacé. Les lumières du village paraissaient infiniment lointaines et perdues. Une chauve-souris passa à plusieurs reprises devant nous. Mais je compris que pour J. N... les ténèbres ne renfermaient plus aucune menace.

--Et moi qui croyais... dis-je, moi qui craignais que vous ne soyez la proie de certaines idées... La situation même de ce pavillon m’avait fait penser...

--Je vais vous expliquer ce qui m’a poussé à le choisir. Figurez-vous que je me suis mis dans la tête, je ne sais trop pourquoi, que lorsque j’arriverai à atteindre le point d’amour parfait, j’en serai averti par un signe matériel. Je vous ai décrit le tableau de Drevet représentant le Christ et l’ange du mal portant ensemble une croix et s’entr’aidant dans un chemin creux. Quand je suis venu ici, j’ai remarqué que ce chemin que nous venons de gravir ressemblait à celui du tableau. Je crois fermement que le signe par lequel je saurai que ma rédemption est accomplie sera la vue du Christ et de Lucifer s’avançant vers moi, fraternellement unis sous leur commun fardeau. J’ai trouvé à peu de chose près le paysage qui convient. Il ne manque plus que les personnages. Et figurez-vous que lorsque je vous ai vu paraître, l’autre jour, avec votre canne sur l’épaule, je me suis demandé un instant si cette canne n’était pas une croix...

--Je n’ai rien pourtant ni du Christ, ni de Lucifer, dis-je.

--Détrompez-vous. Chaque homme est à la fois les deux tour à tour et quelquefois en même temps et c’est leur intime union qu’il faut opérer au plus profond de son cœur.

Je le quittai sur ces mots. Je partis le lendemain et je ne l’ai plus revu.

FIN

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 MAI 1929 PAR LES ÉTABLISSEMENTS BUSSON 117, RUE DES POISSONNIERS PARIS