Part 14
J’eus honte de troubler sa méditation. Je lui exposai pourtant le but de ma visite. J’étais tenté de l’imiter. Je voulais me débarrasser du mal que tout homme porte en lui. Je savais que le premier geste de la libération doit être de distribuer tout ce qu’on a. J’avais commencé et ce commencement m’avait été agréable. Mais je me rendais bien compte que ce qui m’avait plu, c’était le caractère un peu théâtral de ma générosité. Je n’avais pas le courage d’aller plus loin. Un obscur déplacement au profit d’une œuvre de tous les titres constituant ma fortune m’était impossible. Comment avait-il donc fait, lui, pour se dépouiller complètement?
Le pauvre Jacques se mit à marcher de long en large. Il paraissait ennuyé de ma question. Il tenta d’abord d’y répondre de façon évasive.
--Chacun doit agir selon sa conscience et ce qu’il fait ne regarde personne.
Mais je m’étais assis sur un banc rudimentaire, qui était devant sa porte, et je ne paraissais pas disposé à m’éloigner sans réponse.
A la fin il dit avec une certaine impatience:
--Tout donner est impossible! Personne n’en a le courage. On donne facilement son pardessus, des meubles, mais sa fortune, jamais! D’ailleurs on a trop décrié l’argent. Voyons, il faut tout de même de l’argent même pour vivre en ermite dans une cabane de planches comme celle-là. D’abord ces planches, il a fallu les payer. Il a fallu louer le terrain. Et il faut manger tous les jours. Même si on ne mange que des pommes de terre et de la salade, il faut payer ces pommes de terre et cette salade.
--Mais je croyais que vous viviez du produit de votre travail, et je désignai une terre calcinée où il semblait y avoir eu le vestige d’une culture abandonnée.
--Rien de ce que j’ai planté n’a poussé. Tout a été brûlé par le soleil ou pourri par la pluie. Je serais mort depuis longtemps si je n’avais pas les rentes que m’envoie régulièrement le Crédit Lyonnais.
--Ainsi vous ne croyez pas la fortune incompatible avec l’existence du sage?
Il se mit à rire et me regarda bien en face. Alors seulement je m’aperçus qu’il avait grossi, qu’il portait un complet neuf et qu’il avait aux pieds des chaussettes et des souliers.
--La sagesse! D’abord où est-elle? Il est arbitraire de la placer dans une cabane en planches, près d’un bois de pins, plutôt qu’ailleurs. Je me demande si l’on n’est pas beaucoup plus sage de vivre dans une maison, comme tout le monde, avec ses semblables.
J’étais déçu. Je regardai les collines qui s’étageaient et se prolongeaient en des caps rocheux vers la mer gonflée d’azur. Le soleil allait se coucher et l’air tranquille semblait pousser doucement au-dessus des arbres immobiles, de muettes pensées d’amour.
--Pourtant, vous avez donné un exemple, dis-je.
Le pauvre Jacques parut se décider à un aveu.
--Si vous étiez venu demain, vous ne m’auriez pas trouvé. Cette soirée sera la dernière que je passerai ici. Et peut-être me paraîtra-t-elle longue.
--Comment?
--J’ai réfléchi. Rien ne fait réfléchir comme d’interminables heures passées, l’hiver, à écouter la pluie, l’été à contempler la lumière du soleil. J’ai changé d’avis. Je trouve que la compagnie d’une taupe et d’une couleuvre ne suffisent pas à un sage.
--Et quelle compagnie leur préférez-vous?
--Celle d’une femme, par exemple.
Il rougit légèrement, baissa les yeux, puis il les leva vers moi orgueilleusement.
--Pourquoi pas? fit-il. J’ai fait la connaissance de quelqu’un, dans le pays... quelqu’un qui partage mes idées.
Il s’arrêta, remuant la terre de son soulier neuf.
--N’étiez-vous pas bouddhiste?
--Cette jeune femme est catholique, mais qu’importe!
Il baissa la voix et l’orgueil de son visage s’accentua.
--Elle est veuve, très jolie et propriétaire d’un hôtel tout près d’ici, ce qui ne gâte rien.
Je pensai en frémissant à la grosse aubergiste avec qui j’avais échangé quelques paroles. Une grande tristesse m’envahit.
--Croyez-vous au diable? dis-je pour changer de conversation.
Le pauvre Jacques faillit se mettre en colère. Il crut que je devinais qui était sa fiancée et que je faisais un rapprochement injurieux avec le diable à cause de la couleur rose feu de ses joues. Il me regarda longuement, il vit ma parfaite innocence et il répondit:
--Mais non. Je n’y crois pas. Si j’y avais cru, je n’aurais pu passer une seule nuit dans cette cabane. Ah! je comprends la tentation de saint Antoine maintenant! On ne peut s’imaginer toutes les voix qui sortent des bois, tous les appels qui sont poussés dans les champs par des êtres errants. Je les sentais quelquefois collés derrière ma porte, en train d’écouter ma respiration. Je me suis même demandé quelquefois si le voisinage de M. Althon n’y était pour rien.
--M. Althon? Pourquoi?
--Ce sont des potins. Il vaut mieux ne pas s’en occuper.
Il fit un geste large qui signifiait que la vie était plus belle que toutes ces imaginations.
--Et la taupe et la couleuvre? dis-je en le quittant.
--J’ai fait plusieurs kilomètres à pied pour les perdre dans ces bois que vous voyez, là-bas, à l’extrémité de l’horizon. Cela m’a fait beaucoup de peine. Je ne peux m’expliquer comment, mais ces animaux avaient tout compris. La couleuvre sifflait, la taupe ronronnait. C’était déchirant. Ah! il est impossible de tout concilier.
Je me mis à marcher très vite. Le soir tombait. J’atteignis la grande route et j’allai droit devant moi.
* * * * *
Il y avait plus d’une heure que je marchais et la nuit était tout à fait venue quand je passai à côté d’une petite buvette dont la terrasse était éclairée par une lanterne. Je m’y assis pour me reposer.
Je reconnus le paysage qui était devant moi. Aux flancs de la colline, cette ligne de murailles grises était l’enceinte du couvent des filles repenties. La masse de pierre criblée d’yeux électriques était l’hôtel. Je distinguais entre des branches la toiture de la petite villa que j’avais louée l’année précédente et sur la droite, je voyais s’ouvrir entre les eucalyptus centenaires, l’allée qui menait à la demeure de M. de Saint-Aygulf.
Autour d’une table à côté de moi des chauffeurs en livrée causaient et riaient avec des gens du pays. Les mêmes mots revenaient sans cesse dans leur conversation. Il était question de dingos, de toqués et je fus aussitôt certain qu’il s’agissait de gens que je connaissais et peut-être de moi-même.
Involontairement, je prêtai l’oreille. Je compris qu’un gros homme taciturne et un valet de chambre à figure de belette étaient les domestiques de M. Althon.
Après des confidences à voix basse qui les firent s’esclaffer, le gros homme taciturne s’écria d’une voix retentissante:
--Voulez-vous que je vous dise ce que je crois? Eh bien, ce sont tout simplement des porcs.
Les rires reprirent. Un chauffeur fit un récit plaisant que je n’entendis pas, mais mon cœur se mit à battre quand le nom de Saint-Aygulf fut prononcé. Il venait, disait-on, de partir subitement pour Paris, laissant sa fille toute seule et on allait en profiter le soir même.
--Ils vont s’en payer. C’est pour ça qu’on nous a donné congé toute la soirée.
Un paysan à grosses moustaches et qui devait être jardinier dut faire une réserve bienveillante relative à Eveline.
--Elle est comme les autres, peut-être pire, dit avec un affreux sourire le valet de chambre à tête de belette.
J’entendis encore le paysan dire:
--Ils ont raison, puisqu’ils en ont les moyens. Mais pourquoi, diable, mêlent-ils à ça des histoires de religion?
Et l’homme taciturne clama à nouveau:
--Je vous le dis, ce sont des porcs!
Je me levai et je partis. J’avais honte d’avoir écouté et pourtant j’étais heureux de savoir. La curiosité me dévorait. M. Althon! Eveline! S’il existait ailleurs que dans mon imagination des êtres consacrés au mal et qui adoraient Lucifer comme d’autres adorent Dieu, M. Althon devait être de ceux-là.
La lune était dans son plein et brillait d’un éclat extraordinaire. J’étais à jeun, j’avais la tête vide et il me sembla que sa lumière contribuait à me griser.
Mais soudain je m’arrêtai. J’étais arrivé devant le petit chemin qui menait à la propriété de M. Althon. Un groupe qui venait sur la route, en sens inverse, avait tourné et s’enfonçait sous les arbres avec quelque chose de furtif dans l’allure.
Quand j’essaie de me rappeler à présent quelle est la pensée qui me poussa, je suis incapable de la retrouver. Je ne croyais pas avoir un rôle à jouer, un devoir à accomplir. Je n’étais pas non plus avide d’assister à une scène d’érotisme collectif, à laquelle ce genre de réunion sert d’ordinaire de prétexte. Je me mis à marcher dans le petit chemin, derrière le groupe qui me précédait, comme un visiteur quelconque qui est invité chez M. Althon.
Arrivé près de la maison, je m’arrêtai et d’instinct je me blottis dans un massif pour laisser passer trois personnes qui venaient derrière moi. J’avais reconnu le rire de Mme Vigerie. Elle s’appuyait au bras de deux jeunes gens que je connaissais et tout en marchant, elle déboutonnait un grand manteau de fourrures qui l’enveloppait jusqu’aux pieds. Je n’eus pas le temps de m’étonner qu’elle portât un manteau de fourrures par une aussi chaude soirée. Le manteau s’ouvrit quand elle arriva près de moi. Elle était nue sous sa fourrure.
Et pendant que les trois silhouettes s’éloignaient sous la lune, je fus frappé par quelque chose de spécial dans la manière pesante de marcher, le mouvement des épaules, une épaisseur des cous que je n’avais jamais remarquée. Je me rappelai aussitôt les paroles que je venais d’entendre dans la buvette:
--Ce sont des porcs!
Je pénétrai à leur suite dans le jardin. Il était formé de massifs épais et il me sembla que les plantes qui composaient ces massifs appartenaient à des espèces inconnues.
Mais j’étais dans un état de semi-inconscience et je me dirigeai d’un pas tranquille vers la maison. Aucune lumière n’y apparaissait. Elle était massive, silencieuse, morte. Elle avait happé les visiteurs par je ne sais quelle porte qui s’était refermée sans bruit. Je longeai inutilement la façade et je me demandais sérieusement si je ne ferais pas bien d’appeler avec une voix retentissante en criant mon nom. Mais je me dis avec raison que Kotzebue, qui ne pouvait manquer d’être là, me ferait éconduire.
J’eus aussi l’idée d’allumer quelques branches de pin, que je ramasserais et que je disposerais devant la porte pour y mettre le feu. Je cherchai mes allumettes dans ma poche et cette pensée me remplit de gaîté au point que je me mis à rire tout seul. Pourtant je renonçai à ce projet, trouvant plus sage d’attendre dans le jardin l’arrivée d’un nouvel invité qui me permettrait de pénétrer par surprise.
Je pris une allée au hasard et je marchai jusqu’à un espace libre où je voyais le gravier étinceler sous la lune. Je m’arrêtai, quand je distinguai une forme blanche, indécise, immobile, qui était bizarrement suspendue dans l’air. En regardant avec plus d’attention, je vis au-dessus de la forme blanche, la ligne dressée d’un poteau.
C’était une croix qui était au centre de ce carrefour et un être immaculé avec des taches de sang sur le corps y était crucifié. Je fus hypnotisé d’abord par les yeux qui me paraissaient fixés sur moi, obstinément fixés et étonnamment vides, comme des yeux de verre.
D’une blancheur absolue, depuis l’extrémité de ses petites oreilles pointues jusqu’à ses sabots étroits, était l’agneau crucifié en présence duquel je me trouvais. Pour que les pattes de devant puissent être clouées, on avait disloqué les jambes en les écartant. Une cordelette serrait le cou, obligeant la tête à se tenir droite. Les clous étaient profondément enfoncés et avaient brisé les os. Je découvris, en passant la main sur les poils de l’animal et en y sentant une légère tiédeur, que ce surprenant supplice était tout récent.
On sait que les bêtes sont tuées pour être mangées et on ne s’indigne pas après les bouchers. Mais la mort de cet agneau, son exposition sur une croix, le mystérieux caractère rituel qui me paraissait s’attacher à cette mort, me remplirent de dégoût. Je jetai un regard autour de moi et le jardin me sembla devenu singulièrement menaçant, lourd d’une incompréhensible énigme.
Je fus alors frappé par la résonance d’un chant lointain. C’était une complainte traînante, étouffée, qui provenait de l’espace ambiant plutôt que d’un lieu déterminé. Je songeai d’abord à quelqu’un qui aurait chanté au haut d’un arbre à travers du coton. La voix mourait et renaissait, monotone et je me rendis bientôt compte qu’elle devait partir de la terrasse qui était sur le toit même de la maison. Quelle était sa signification? Une cérémonie commençait-elle en ce moment dont elle était l’accompagnement? Et de quel ordre était cette cérémonie?
Je quittai les ombres des massifs et je me mis à faire le tour de la maison, les nerfs tout à coup surexcités par l’étrange angoisse de ce chant.
Je me trouvai, du côté inverse à la façade, dans la partie du jardin sur laquelle donnaient les cuisines. Je heurtai une boîte à ordures. J’essayai d’ouvrir une porte, elle était fermée à clef. Mais en examinant avec attention une lucarne, je m’aperçus qu’elle n’était que poussée. Elle céda sous ma main. Elle était large et n’était pas haute. J’hésitai une seconde, évoquant l’hypothèse d’un chien redoutable et silencieux qui pouvait m’attendre de l’autre côté. Puis je m’introduisis dans la maison de M. Althon.
Tout ce qui arriva ensuite se déroula avec rapidité et je n’en ai gardé que le souvenir laissé par les choses accomplies en rêve.
A la clarté d’une allumette, je vis que j’étais dans la cuisine et qu’il y avait encore sur la table les restes du repas des domestiques. Mon premier soin fut de rouvrir la porte qui donnait sur le jardin. Puis je m’appliquai à tourner sans bruit le bouton d’une porte qui était à l’autre extrémité de la cuisine. Après y avoir consacré quelques minutes, je me trouvai dans un office devant une autre porte fermée. J’employai les mêmes précautions pour l’ouvrir et une nouvelle allumette me montra un salon spacieux et désert. Il y avait des panoplies d’armes et des étoffes turques sur les murs. Il me parut meublé avec ce mauvais goût oriental qui présidait à beaucoup d’installations, il y a une cinquantaine d’années. Je vis sur un divan surmonté d’un dais de voiles tunisiens des chapeaux d’hommes et trois ou quatre manteaux de femmes.
Je ne me rendais que vaguement compte du mauvais accueil au devant duquel j’allais. Ce qui pouvait m’arriver de pire était d’être chassé brutalement, mais j’avais écarté tout amour-propre. Je pensai que le mieux était de payer d’audace et j’allumai l’électricité. D’ailleurs j’étais las de tourner avec lenteur des boutons de porte qui craquaient.
Je voyais en enfilade un autre salon et la salle à manger. Le rez-de-chaussée était désert. La réunion devait se tenir au premier. Je prêtai l’oreille, mais je n’entendis que l’exaspérante complainte assourdie du chanteur qui devait être quelque part, sur la toiture, le visage tourné vers la lune.
J’aperçus à l’extrémité du salon, l’escalier qui conduisait au premier étage. Je le gravis en trois bonds et j’hésitais entre plusieurs portes. Alors enfin, une voix que je reconnus frappa mes oreilles. C’était la voix de Kotzebue. Elle était emphatique, bien que le ton fût voilé. Il devait réciter une prière, mais cette prière était dans une langue dont les syllabes frappaient pour la première fois mes oreilles.
La porte de la pièce dans laquelle Kotzebue parlait s’entre-bâilla à ce moment. Une femme maigre, entre deux âges, qui avait dû entendre le bruit de mes pas, sortit la moitié de son buste et m’examina avec un face-à-main dans la demi-obscurité du palier. Je crus reconnaître une énigmatique créature que j’avais aperçue l’année précédente sur la plage et qu’on m’avait dit être la secrétaire de M. Althon.
--Vous êtes en retard, dépêchez-vous, me dit-elle en s’effaçant pour me laisser passer.
J’entrai et elle referma doucement la porte derrière moi.
Je ne pus d’abord rien distinguer, car la lumière ne venait que de trois lampes disposées en triangle et ces lampes étaient de l’autre côté de la pièce qui était très longue. Ce devait être une sorte de salon-atelier séparé en deux parties par des colonnes et qu’on avait débarrassé de ses meubles pour la circonstance. Autour de moi étaient des hommes et des femmes dont beaucoup m’étaient inconnus. Quelques-uns appartenaient au groupe des Esséniens et je vis à la crispation de leurs traits, à la flamme de leurs yeux, quelle ardeur ils apportaient dans cette adoration si différente de leur ancien idéal. Les visages étaient tellement tendus que je ne pouvais me rendre compte si les femmes étaient jolies. J’en vis de vieilles et de hagardes. Quant aux hommes il m’était impossible de définir à quelle classe ils appartenaient. Tous avaient les yeux fixés sur l’extrémité de la pièce et sur un rideau qui en voilait une partie et ils semblaient dans l’attente d’un événement étrangement attrayant.
Ce rideau était fait d’une soie d’un bleu profond, étincelant, mouvant, sur laquelle étaient brodés des croissants de lune et des étoiles d’argent. La beauté de cette étoffe était captivante. Elle faisait penser au ciel d’une région extra-terrestre, au zaimph secret du temple de Carthage. Une balustrade en demi-cercle était disposée entre les colonnes. Tout autour les murs étaient tendus d’étoffes nuancées où dominaient la pourpre et le violet. Au milieu, un divan sur une estrade avait l’air de jouer un rôle prépondérant. Il était recouvert de la même soie que le rideau, mais cette soie était froissée et souillée et même il y avait des déchirures en plusieurs endroits. Sur une table basse reposait un large vase de cuivre rempli d’eau ainsi que divers objets en métal. On voyait les clous qui faisaient tenir les étoffes au mur et le plâtre qui était tombé. L’ensemble avait un je ne sais quoi de toc et d’improvisé qui faisait penser à un salon de prestidigitateur ou à un décor hâtivement mis debout chez un photographe.
A côté du divan était assis un homme aux cheveux crépus, avec une figure cynique et gaie et qui était entièrement nu. Il était tellement velu que je crus d’abord qu’il était revêtu d’une espèce de fourrure et que je me penchai en avant pour m’assurer de sa nudité. Il devait être de petite taille et un peu contrefait, mais son cou de taureau et ses bras énormes semblaient indiquer un lutteur professionnel. Il se redressait et jetait parfois sur l’assistance un regard sournois et surpris. Il donnait la sensation d’être gêné, égaré dans un milieu inconnu, où on l’avait fait venir en le payant, pour accomplir je ne sais quelle bizarre action.
A côté de lui était une grande cage où bougeaient des plumages d’oiseaux blancs. Il y avait parfois un battement d’ailes, un crissement de bec et l’homme nu se tournait alors vers les oiseaux qu’il fixait avec attention pour se donner une contenance.
De l’autre côté du divan, Kotzebue, debout, psalmodiait la prière qui avait tout d’abord frappé mes oreilles. Je trouvai qu’il avait maigri et que ses yeux étaient plus petits qu’à l’ordinaire. Il portait un costume qui était fait d’une sorte de dalmatique, moitié byzantine, moitié égyptienne. Il lisait la prière sur un parchemin de forme allongée et comme la lumière était insuffisante il le rapprochait parfois tout près de ses yeux. Le tremblement de sa main, la lividité de son visage et un rétrécissement de ses épaules trahissaient l’épouvante à laquelle il était en proie. Cette épouvante était visible, matérielle autour de lui, chacun la sentait et en recevait les ondes, et c’était cette inexplicable épouvante qui rendait terrible une scène qui n’aurait été sans cela que grotesque.
Je fus frappé par la résonance de certains mots qui revenaient dans la prière de Kotzebue, surtout par la résonance d’un mot, d’un nom propre: Apophis!
Apophis! Les syllabes de ce nom flottèrent durant quelques secondes dans mon esprit, mortes, dépourvues de sens, mais peu à peu elles s’animèrent et se colorèrent par la répétition, à côté d’elles, d’autres syllabes évocatrices.
Quelques années auparavant, au moment de ma première curiosité pour l’histoire des religions, j’avais étudié les langues anciennes et notamment quelques rudiments de langue copte. C’était en langue copte que Kotzebue s’exprimait! Et je reconnaissais le nom de l’être auquel sa prière était adressée, avec une voix à la fois suppliante et terrifiée. Apophis, le serpent qui personnifie les ténèbres dans le Livre des morts des Egyptiens! Le serpent qui est appelé Nahash dans la Genèse. Le principe même du mal éternel! Et Kotzebue l’invoquait sur un ton galvanisé par la peur et il invoquait aussi Astès le seigneur de l’Amenti, Oouadj l’éteigneur de rayons, Azi la luxure, Khem l’ithyphallique, Khépra le transformateur, Sokari, celui qui coupe les glaïeuls pour éventer les morts. Il donnait aux démons les premiers noms dont les hommes les avaient désignés pour que son appel fût plus puissant par la virginité du nom primordial. J’avais cru assister à une caricature de messe noire, à une basse orgie comme en enfantent les rêves religieux de certaines sectes où le mysticisme se confond avec la sensualité. Mais non! J’étais en présence du plus antique culte du mal dont le rite s’était perpétué à travers les âges, et sans comprendre j’en regardais les accessoires ridicules et mystérieux.
Soudain la voix grelottante de peur se brisa. Il y eut un frémissement parmi les assistants qui se pressèrent pour voir, et le merveilleux rideau azuréen glissa silencieusement. Il ne laissa voir qu’un buste et ma première impression fut une déception. Sur un socle noir, ce n’était même pas un buste, mais une tête en marbre au type égyptien, une tête grandeur nature, avec des cheveux frisés, un nez droit, des traits réguliers. Cette tête était couronnée avec des branches de poivrier récemment coupées.
Il me fallut quelques secondes d’attention pour me rendre compte de l’inexprimable attrait qui se dégageait de ce visage. L’attrait venait-il de l’indifférence du sourire, de l’harmonieuse perfection des lignes, de l’amour du plaisir que recélait une légère proéminence du menton, de l’intelligence passionnée reflétée par le vide des yeux? Je ne pouvais le discerner exactement, mais plus je considérais la tête égyptienne, plus je me sentais pénétré d’une sorte de mollesse, d’une envie de contempler encore le néant de ce regard, la fascinante beauté de ce visage. Et en même temps j’avais la sensation que mes idées se fondaient, que ma personnalité était en train de se dissoudre, que je cessais délicieusement d’être moi-même.
Je fis un violent effort pour réagir, pour reprendre conscience de moi-même et je m’aperçus que mes dents claquaient et que j’avais peur, une peur panique, une peur qui glaçait mes os, la même peur que je voyais devant moi, inscrite sur le visage de Kotzebue.
Alors une petite porte que le rideau en s’ouvrant avait découverte tourna sur ses gonds et je sentis mon cœur battre à coups précipités en voyant paraître Eveline. Ses cheveux défaits tombaient sur ses épaules. Elle était nue et je fus ébloui par l’étonnante harmonie que dégageait son corps chancelant. Une silhouette d’homme se découpait derrière elle. Je compris au mouvement des épaules d’Eveline que cet homme venait de l’aider à ôter un peignoir ou un manteau qu’il tenait encore à la main et qu’il laissa tomber près de la porte. Je reconnus que c’était M. Althon.
Les yeux d’Eveline étaient égarés et semblaient ne rien voir. Il y avait sur ses lèvres une crispation de démence. Alors Kotzebue s’approcha de la cage, il en ouvrit la porte et sa main énorme y prit un oiseau. Il le souleva dans l’air, il le tendit du côté de la divinité aux yeux morts et en murmurant quelques paroles que je n’entendis pas, il le laissa retomber.