Part 13
--Tu n’y es pour rien. Ce sont les hommes, tous les hommes. Il y a une loi qui fait qu’on est puni quand on veut faire quelque chose de bien. Tu ne t’occupais pas beaucoup de moi, alors. Mais tu avais remarqué pourtant que j’avais un secret. Je cachais quelque chose qui me faisait pleurer quand j’étais toute seule. Je me souviens que tu m’as posé des questions et que j’ai gardé le silence. Tu n’as pas insisté du reste. Lorsque je t’ai connu, j’avais une fille que j’aimais plus que tout. Je n’avais pas d’âme, mais elle, cette fille, c’était mon âme. Et je l’aimais d’autant plus que je n’étais pas absolument sûre que son père était bien son père. Je peux bien te l’avouer, n’est-ce pas? Il y a des hommes qui ne veulent jamais croire qu’ils sont les pères et d’autres, au contraire, qui par amour-propre... Eh bien! celui dont je parle croyait. Il avait déjà au moins une quarantaine d’années à cette époque. Il s’appelait de Saint-Aygulf.
Je ne fis pas de mouvement parce que j’avais entrevu la vérité depuis qu’Irma Pascaud avait commencé à parler.
--Tu le connais, tu as été chez lui, d’après ce qu’on m’a dit, tu as vu ma fille. Le monde a l’air très grand et pourtant c’est exactement comme s’il n’y avait, en tout, que quelques personnes qui se retrouvent sans cesse. Je ne parlais jamais de Laurence autrefois, mais tu ne peux pas t’imaginer à quel point je l’aimais. Je l’aimais tellement que je consentis à m’en séparer pour toujours, à ne plus jamais la revoir.
Son père vint me trouver, après des années. Il avait des remords. Il voulait prendre sa fille avec lui, non pas parce qu’il l’aimait, mais à cause de certains principes de morale qu’ont les gens de son milieu. Il l’élèverait, me dit-il, il en ferait une jeune fille riche qu’il marierait convenablement à la condition que moi, je renoncerais complètement à elle, je ne ferais aucun effort pour la retrouver. Je ne sais pas comment une autre se serait conduite à ma place. Je me posai la question. Tu sais comment je vivais. Les chambres d’hôtel, les gargottes, la bohème... C’est comme ça que ma fille était appelée à vivre, puisqu’elle allait grandir avec le seul exemple des béguins de sa mère à côté d’elle. Je me suis représenté toute son existence, modèle chez les peintres, fille-mère à l’hôpital et la sueur de misère qu’il lui faudrait verser. Alors j’ai accepté et c’est incroyable! j’ai accepté même avec joie parce que j’ai cru que c’était pour le bien de Laurence. Et pendant quinze ans je peux dire que quand je pensais à elle et j’y pensais tous les jours, je ne souffrais même pas, parce que j’avais conscience que ce que j’étais, elle ne le serait pas, qu’elle participerait à des choses auxquelles je ne peux atteindre, qu’elle serait meilleure que moi, plus instruite, qu’elle aurait une âme, elle...
Les yeux d’Irma Pascaud étaient secs et elle regardait droit devant elle. Je me demandais si je devais m’enfuir ou lui demander pardon. Elle parla à nouveau, mais d’une voix basse et comme si elle s’adressait à elle-même.
--Est-ce que ce n’est pas toi qui me disais autrefois que ce n’est pas le bonheur qui est le but de la vie, mais que c’est autre chose. Devenir plus intelligent, s’élever?
Je fis signe qu’en effet j’avais pu dire quelque chose d’analogue.
--Eh bien, ce qui est arrivé, ce n’est pas la faute de quelqu’un, c’est ma faute à moi et je suis punie pour avoir cru qu’une enfant peut s’élever davantage avec de l’argent qu’à côté de sa misérable mère. Laurence vit à Montmartre maintenant, comme moi j’y ai vécu et comme j’y vis encore. Je sais qu’elle est quelque part, près d’ici. Elle habite peut-être la même rue que moi et demain elle viendra peut-être s’installer dans le même hôtel. D’après ce qu’on m’a dit, elle est partie avec le premier venu, comme un coup de tête, parce qu’elle avait assez de son genre de vie et que le sang de sa mère courait dans ses veines. Tu te demandes sans doute comment je l’ai appris. C’est un hasard... En parlant... Laurence un soir a fait des confidences à une femme, Henriette, que je connais depuis longtemps. J’avais souvent parlé de ma fille à Henriette. Alors elle a fait des rapprochements... Elle a tout compris. Laurence lui a raconté comment elle avait quitté son père, elle lui a même dit avec qui. Mais Henriette ne s’est pas souvenue du nom. Eh bien! Elle l’a quitté, non pas parce qu’elle ne l’aimait pas assez, non pas non plus parce qu’elle l’aimait trop, mais parce qu’elle avait envie de mener la même vie que sa mère. Et elle la mène. Il paraît qu’elle a été avec l’un, puis avec l’autre. Beaucoup de gens diront que c’est par vice, par envie d’avoir des hommes. Mais moi qui ai passé par là, je sais bien que ce n’est pas cela.
Irma se tut. Je l’interrogeais des yeux. Sa puissance d’explication devait avoir une limite, car elle ébaucha deux ou trois phrases et s’arrêta. Puis une autre pensée lui vint et elle se tourna vers une horloge qui était au fond.
--Est-ce bien l’heure? me dit-elle.
Je regardai ma montre et je confirmai qu’il était sept heures moins le quart.
--Il va falloir que je te quitte, dit Irma, et elle mit fébrilement des gants qui dégagèrent une odeur de térébenthine. Mais elle avait autre chose à dire. Elle releva la tête et je vis sur ses traits fripés une extraordinaire expression de joie: les poches des yeux, les plis de la bouche, la poudre de riz fondue en rigoles faisaient tout à coup une espèce de soleil extasié et Irma Pascaud eut tout à coup l’air d’une sainte qui contemple l’apparition de la Vierge.
--Tu ne le croirais pas, dit-elle, mais Laurence n’a pas cessé de m’aimer. Elle a toujours pensé à moi et elle a cherché à me voir. Je ne sais pas comment Kotzebue avait deviné que j’étais sa mère, mais il s’était fait fort de me retrouver. Il m’avait aperçue dans un café de la place Blanche, il le lui avait dit et il paraît que Laurence s’échappait de chez elle, quand elle le pouvait, pour rôder par ici, dans l’espoir de me rencontrer. Hein? Tout de même! Si on s’était trouvé face à face, crois-tu que la voix du sang nous aurait fait nous reconnaître?
Je n’eus pas le temps de répondre, car Irma Pascaud s’était levée et ce que je pouvais dire n’avait plus la moindre importance.
--Je le saurai à sept heures, dit-elle. Je vais rencontrer Laurence chez Lucienne. C’est elle qui lui a demandé ce rendez-vous et je crois que ça va être le plus beau moment de ma vie.
--Mais alors, pourquoi pleurais-tu?
--C’est à cause de ce que tu disais autrefois à mon sujet. Tu disais que je n’avais pas d’âme. Alors je pensais que je n’étais pas digne d’embrasser ma fille.
J’aurais voulu me mettre à genoux pour baiser le bas de sa robe et lui demander mille fois pardon.
Mais elle se dirigea vers la porte et je la vis s’éloigner rapidement.
* * * * *
Je marchais vite. Il pleuvait et j’avais ôté mon chapeau pour que la pluie rafraîchît mon front. J’étais ivre, non à cause du porto que j’avais bu, mais par l’effet d’un alcool intérieur que distillait l’afflux de mes pensées.
On entendait le bruit que font en retombant les devantures de fer des magasins. Des trompes d’auto retentissaient. Des gens couraient sous des parapluies. Le ciel était si bas qu’il avait l’air de toucher les toits des maisons. J’errais sous un couvercle ténébreux qui n’était éclairé que par une lumière, celle de l’amour d’Irma Pascaud pour sa fille. Cette lumière venait de briller pour moi et elle s’était éteinte. Mais je savais qu’elle existait. Il y avait une lumière qui était l’amour.
Je passai devant la vitrine d’un bijoutier et derrière les diamants faux, les perles japonaises, le ruissellement des colliers en toc, au milieu des flammes de l’électricité, j’aperçus Mammon le démon hébraïque de la richesse. Il se tenait debout dans une jaquette correcte et il élevait en souriant avec un geste de prestidigitateur devant une jeune femme blonde, une émeraude verte comme une goutte d’absinthe ou comme l’œil d’une morte. Je collai mon visage contre le carreau et j’aperçus les traits ravissants de la jeune femme qui se décomposaient sous l’action du désir. Un pacte semblable au mien allait se conclure là et je fus tenté de m’élancer dans la boutique et de forcer la jeune femme à écouter mon histoire.
Peut-être l’aurais-je fait, si en me reculant d’un pas sur le trottoir, je n’avais pas été heurté par un personnage qui avait des lunettes d’or et des bagues d’or à ses doigts osseux. Il était maigre, son visage affectait des formes géométriques, il y avait dans les lignes de ses bras, leurs rapports avec les angles de ses jambes et de ses pieds, des problèmes compliqués de trigonométrie, pareils à ceux que je n’avais pu résoudre quand je préparais mon baccalauréat. Il était semblable à Astaroth, génie de la science des nombres et des mesures, tel qu’il est représenté dans les livres de démonologie.
Derrière lui, la bouche peinte et les pommettes fardées, avec des gouttes de pluie comme des écailles sur le plâtre de son front, une rose à la boutonnière et faisant onduler ses hanches, s’avançait un jeune homme équivoque qui passa sa langue sur ses lèvres en me voyant et en qui je reconnus Belial, qui avait une statue à Sidon et qu’on avait adoré à Sodome comme un dieu.
Je m’étais arrêté imprudemment à un carrefour diabolique. Lilith, la princesse des succubes, qui fait périr les nouveau-nés, le traversait presque nue, dans un cercle de gouttes d’eau, levant au-dessus de sa tête un parapluie tellement petit qu’il ne pouvait être qu’un objet magique pour capter les forces éparses. Elle pénétra dans un restaurant et par la porte ouverte j’aperçus en train de manger, Behemoth avec son ventre énorme et sa face d’éléphant, le démon de la stupidité et de l’absorption continuelle des nourritures. Près de lui était Kamosh, le démon de la flatterie, et le monstrueux Ronwe avec ses filles qui entraînent les hommes dans des lits où elles sifflent et se changent en serpent. Un orchestre se mit à jouer et je vis un musicien frapper sur un tambourin en clignant de l’œil afin d’indiquer aux initiés qu’il se livrait à l’opération magique du Kamlat par laquelle les jouissances sensuelles sont décuplées.
Je songeai à m’éloigner. Mais partout il y avait des démons, ils avaient envahi la terre, ils en avaient pris possession et ils s’accouplaient avec les filles des hommes, comme aux premiers jours de la malédiction. Je vis Abigor qui chérit les uniformes, Adramelech qui a des plumes de paon à cause de son orgueil, les Lamies qui adorent la chaleur particulière aux lèvres des jeunes hommes et les Lemures qu’on croit vivants et qui sont morts depuis longtemps. Je vis Léonard, le grand nègre, et To, démon de la vitesse qui courait autrefois à pied dans les déserts de l’Arabie et a engendré tant de machines affreuses pour traverser le monde rapidement. Samiaxas, enveloppé d’une pelisse, reniflait le parfum qui sort des robes des femmes, cherchant à s’unir à elles avec cette ardeur qui est rapportée dans le livre d’Enoch. Samaël blanc, messager de la gourmandise, portait des plats dans un panier sur son bonnet de marmiton, et Samaël noir, préparateur de philtres et de poisons, sortait de la boutique d’un pharmacien où venaient de s’éteindre les flammes étranges des bocaux.
Ardarel, esprit du feu, soufflait dans les moteurs des autos, Talliud, esprit de l’eau, s’allongeait dans les rayons de la pluie et l’affreux Furlac rampait sur les pavés, travaillant à rendre la boue vivante.
Et sans cesse, dans toutes les maisons, sous les portes, dans les cafés et sur les places, des pactes étaient signés. Je voyais les trois bougies s’allumer, le déroulement des parchemins vierges et je sentais autour de moi l’impalpable poussière de leurs cendres.
Et alors une vérité m’apparut. Je n’étais maudit que dans la mesure où tous les hommes l’étaient. Tous s’étaient vendus à l’esprit du mal, les uns pour l’argent, les autres par ambition, les autres pour le plaisir de leur chair. La sorcellerie était naturelle. Elle fonctionnait dans les tribunaux, dans les rites du mariage, dans les transactions des banques. La signature des pactes était au bas de tous les contrats, elle était reproduite dans les journaux, elle s’escomptait en Bourse. Toute la société était diabolique. Ce que Lévy m’avait fait faire autrefois, chacun le faisait quotidiennement et sans le savoir. Les mères, dès le premier baiser, vouaient leur enfant à Lucifer. Les amants s’accouplaient selon le mode infernal. Les prêtres, quand ils levaient l’hostie dans l’église, tendaient au ciel le symbole de l’égoïsme. L’homme suivait la voie à rebours et il la suivait joyeusement, ayant éteint en lui-même jusqu’à l’espérance du but divin.
La pluie continuait à tomber et mes vêtements étaient collés à mon corps. Mais la fraîcheur que j’en ressentais était agréable, parce qu’elle était comme un bain, après une longue souillure. J’avais couru toute la journée de temple en temple, partout où il y a des hommes qui cherchent la vérité et je m’apercevais que je n’avais qu’à regarder autour de moi pour découvrir cette vérité.
A droite et à gauche, je voyais les rues se creuser profondément entre des couloirs de pierre, pour se perdre je ne sais où. Une marée de ténèbres roulait au-dessus des maisons, descendait, de plus en plus menaçante, sur les vagues palpitations des réverbères. Et moi je marchais à petits pas. J’étais un homme comme tous les autres, ni meilleur ni pire, courbé par la crainte, soulevé par le désir et qui n’avait su aimer sincèrement que lui-même.
Le printemps vint et fut suivi par l’été. Je vivais seul. J’avais renvoyé ma gouvernante et mon valet de chambre et il n’y avait pas eu d’autre changement dans mon existence. Mais je savais que si mon pacte était à la ressemblance de celui de tous, je devais, par une action éclatante, effacer la trace de ma signature sur le parchemin de Lévy.
Quelle serait cette action? Elle m’apparut un jour et je crus sentir tout de suite qu’elle seule pouvait débarrasser mon âme de son fardeau, en ébranlant le point d’appui sur lequel reposait ma vie. Il fallait la réaliser sans perdre une minute.
Je retrouvai dans un tiroir, sur un vieux bout de papier, l’adresse de cette femme de ménage qui avait été la confidente de Laurence et je rédigeai pour elle un pneumatique où je la priais de venir me voir sans retard. J’allai jeter moi-même le pneumatique à la poste. Mais je n’eus pas à faire de contour pour éviter Saint-François-de-Sales. L’archevêque de pierre avait depuis longtemps repris sa place au-dessus du portail de l’église.
Puis j’attendis avec la même impatience que j’avais éprouvée en d’autres temps, lorsque j’attendais une maîtresse dont l’arrivée était incertaine.
L’après-midi touchait à sa fin quand la sonnette retentit et quand je fis entrer Mme Honorine.
Son nez était plus rouge qu’à l’ordinaire. Elle portait, comme un uniforme de pauvre femme, un fichu grisâtre croisé sur sa poitrine et elle tenait un filet qui contenait un objet de nature graisseuse enveloppé dans du papier journal.
--Je venais justement de faire mon marché, dit-elle en soulevant ce filet, quand est arrivé le...
La prononciation du mot l’arrêta et comme je cherchais moi-même le début de ma phrase, elle entama des récriminations.
Elle savait que le valet de chambre lui en voulait. Elle n’avait pas été étonnée qu’on ne la fasse plus revenir après le départ de madame. D’abord elle avait bien prévu que madame s’en irait. Madame le lui avait dit à elle-même. Le valet de chambre lui trouvait un genre trop peuple. Elle se flattait d’être du peuple. On peut porter des savates et être plus honnête que ceux qui ont des souliers.
Je me hâtai de lui dire que cela n’avait pas d’importance et qu’il s’agissait de tout autre chose.
--Monsieur sait-il que le tarif de l’heure a augmenté de vingt-cinq centimes depuis trois mois?
Je lui fis signe que je le savais et je la priai de s’asseoir. Elle n’en fit rien. Je m’aperçus alors qu’elle promenait son doigt sur ma table et qu’elle traçait un dessin primitif dans la poussière accumulée. Son regard erra sur les meubles et en constata le désordre. Par la porte restée ouverte, elle vit de l’autre côté de l’antichambre, la salle à manger où se trouvaient encore les restes du déjeuner que j’avais préparé moi-même. Une obscure faculté professionnelle lui permettait sans doute de mesurer la somme de travail qu’exigeait mon appartement laissé à l’abandon.
Un éclair d’orgueil passa dans son terne regard, en même temps qu’un désir de serviabilité.
On la trouvait quand on avait besoin d’elle. Le travail ne lui avait jamais fait peur. Ah! elle savait combien il est difficile de se procurer une femme de ménage, par le temps qui court.
--Non, Honorine, lui dis-je, je ne cherche pas une femme de ménage. J’ai pensé à vous à cause des éloges que j’ai entendus à votre sujet. Je sais que vous êtes pleine de mérite, que vous avez été abandonnée par votre mari, que vous avez travaillé toute votre vie pour nourrir vos enfants. Je veux vous faire un cadeau ou plutôt une donation.
Les yeux d’Honorine s’étaient subitement mouillés car nul ne peut entendre une allusion à des malheurs qu’il a subis sans être ému de pitié pour lui-même. Mais aux derniers mots que je prononçai, son visage reprit une impassibilité hébétée.
--Je veux quitter Paris et mener une tout autre existence que celle que j’ai menée jusqu’à présent. Cet appartement et tout ce qu’il contient me sera désormais inutile. Je répugne à le vendre. J’ai pensé à en faire la donation à la personne qui, de toutes celles que je connaissais, en était la plus digne.
Honorine, impassible, garda le silence et hocha la tête en signe d’approbation.
A la fin, elle dit:
--Je ne comprends pas ce que monsieur veut dire par donation.
--Je veux dire que je vous donne tout ce qui est dans cet appartement et l’appartement lui-même dont je m’engage à payer le loyer. Les meubles, les tapis, tout ce qui est ici sera à vous. Vous pourrez le vendre ou le garder à votre guise.
Honorine se mit à rire comme on rit d’une plaisanterie incompréhensible.
--Monsieur s’amuse.
Je lui affirmai que je ne plaisantais nullement, que ma résolution était sérieuse et irrévocable. Elle pouvait dès maintenant emporter ce qui lui plaisait, notamment les couverts d’argent. Je citai les couverts sachant quel prestige ils exercent sur les simples.
Honorine s’obstinait à répéter:
--Monsieur s’amuse.
Mais son visage exprimait la plus vive inquiétude.
--On m’avait bien dit dans le quartier que depuis le départ de madame, monsieur était... Mais je ne suis pas femme à profiter de...
Je crus qu’elle allait montrer son front avec son doigt mais elle s’arrêta.
Je lui assurai que j’avais tout mon bon sens et que ma résolution était prise. Mais Honorine avait pris aussi la résolution de ne pas profiter.
Si je n’étais pas fou elle se trouvait blessée dans un amour-propre caché et elle répétait:
--Alors, ce ne sont pas des choses à dire.
--Eh bien! réfléchissez!
--C’est tout réfléchi.
Et elle fit mine de s’en aller pour sortir du monde extraordinaire où je venais de la faire pénétrer.
--Si monsieur veut me donner quelque chose, je prendrai bien cette petite médaille en souvenir de madame que j’aimais bien... et aussi de monsieur.
La médaille que m’avait donnée l’abbé Durand reposait dans la poussière sur une coupe.
Je la lui donnai de grand cœur.
Je passai la soirée à m’émerveiller et à glorifier la sainteté des cœurs simples. C’était Laurence qui avait raison. Je n’avais pas su distinguer sous la grossière enveloppe, l’or pur du désintéressement.
Il était tard. J’allais aller me coucher quand on sonna.
C’était Honorine qui revenait. Elle avait une attitude embarrassée et pourtant résolue.
--Monsieur m’a dit: Réfléchissez. Alors, j’ai réfléchi, ou plutôt ce n’est pas moi. Moi, je pense qu’il ne faut pas profiter... Mais c’est ma fille... Ma fille m’a dit: Tu as des enfants. Nous sommes plusieurs...
--Alors, vous acceptez?
--Puisque c’est monsieur de lui-même... Par l’effet de sa bonté... J’accepte.
--C’est parfait. Je maintiens ce que j’ai dit. Tout ce qui est ici est à vous.
Honorine secoua la tête.
--Il paraît que de toute façon il faut un papier en règle. Et pour le loyer aussi...
--Vous aurez un acte de donation et mon homme d’affaires s’occupera du loyer. Aidez-moi à faire ma valise. Je vais m’en aller tout de suite.
--Et pourquoi?
--Je ne suis plus chez moi.
Elle se mit à rire. Elle avait pris l’expression rusée de quelqu’un qui ne veut pas se laisser tromper.
Elle me regarda presque avec regret mettre du linge dans ma valise, mais elle se ravisa et elle insista généreusement pour que j’en prisse davantage. Je lui en sus gré, car elle avait aussi des fils.
--Monsieur aime les livres, ça tient compagnie. Moi, je ne lis jamais.
Et elle bourrait ma valise au hasard avec tous les livres qui étaient à portée de sa main.
--Voulez-vous passer la nuit ici? lui demandai-je.
Elle refusa vivement. Elle n’oserait jamais. Seulement quand elle aurait les papiers.
Je lui remis la clef de la porte d’entrée. Elle prit ma valise. Il faisait beau dehors. Je ressentais un bonheur immense.
Je pris à peine le temps de déposer ma valise dans une petite auberge dont j’avais, l’année précédente, remarqué l’humilité au bord de la route. J’en savourai hâtivement l’odeur rustique, le manque de confort et la difficulté de se procurer l’eau indispensable pour sa toilette, après un long voyage. Je demandai à une patronne joviale, qui avait un double menton rose et se tenait derrière un comptoir, si un original habitait toujours dans la direction du cap Myrte, une petite maison de planches face à la mer, qu’il avait construite lui-même.
--Le pauvre Jacques! s’écria la femme dont le visage s’éclaira. Oui, il est toujours là, mais pas pour longtemps.
--Je ne savais pas qu’il était connu par son surnom.
--Si, et c’est un surnom qui, d’ailleurs, ne lui va pas du tout. Ce sont des messieurs de Paris qui le lui ont donné, je ne sais pas bien pourquoi.
La femme s’était levée et je pus admirer une forte carrure, une taille plantureuse, la puissance de la maturité féminine.
Je me rappelai avoir entendu dire autrefois, de façon précise, que le pauvre Jacques avait donné aux pauvres tout ce qu’il possédait, avant de se retirer dans la solitude pour y chercher la perfection.
On m’avait cité avec admiration ses propres paroles:
--Nous sommes enchaînés tant que nous avons quelque chose à nous. La première action que doit faire celui qui veut être pur est de rompre les liens qui l’attachent.
Je voulais le consulter sur cette rupture de liens. Le début en était peut-être aisé mais la difficulté de continuer m’apparaissait immense.
--Sans doute, pensai-je, cette aubergiste ne connaît le pauvre Jacques que par des racontars.
Je la quittai et je m’élançai sur un petit chemin qui gravissait une colline entre des pins et des mimosas.
Il faisait chaud et l’air était immobile. C’était le milieu de l’après-midi. Des insectes bourdonnaient. Je découvrais au loin la mer. Mon enthousiasme pour la beauté d’une vie nouvelle augmentait pendant que je marchais.
Comme cela m’avait été indiqué, je quittai le chemin pour prendre un sentier, entre des vignes. Je descendis une pente, j’en remontai une autre et je me trouvai devant la petite maison de planches où le sage était venu abriter une âme désormais sans passions.
Le pauvre Jacques était debout devant sa porte. Il ne fut pas surpris en me voyant et il ne manifesta aucun plaisir. J’aurais même pu interpréter les plis de son front comme un signe de mauvaise humeur.