Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second

Part 8

Chapter 84,006 wordsPublic domain

«--Non, madame! Les Français aussi sont fort savants, reprenait le jeune dialecticien allemand qui, pour faire durer les discussions, avait appris un formulaire de politesse. La littérature française est si belle, les Français ont tant de trésors, qu'ils sont comme les gens tropriches, ils ignorent leurs richesses. Toute celle histoire véritable de la messe, je l'ai trouvée dans le Père Mabillon, qui vient de donner son nom à une des rues de votre brillante capitale. À la vérité, cela ne figure pas dans le texte de Mabillon--le pauvre moine ne l'eût pas osé--mais dans les notes. Votre messe, madame, estime invention d'hier.»

Mme Grandet avait répondu jusque-là par des phrases entrecoupées et insignifiantes, à quoi notre Allemand, relevant ses lunettes, répliquait par des faits, et comme on les lui contestait par des citations, le monstre faisait preuve d'une mémoire étonnante.

Mme Grandet était excessivement contrariée.

«--Comme Mme de Staël, se disait-elle, eût été belle dans ce moment, au milieu d'un cercle si nombreux et si attentif. Il y a au moins trente personnes qui nous écoutent, et je vais rester sans un mot de réponse et il est trop tard pour me lâcher.»

Après avoir compté les auditeurs qui, après s'être moqués de l'étrange tournure de l'Allemand, commençaient maintenant à l'admirer, précisément à cause de sa dégaine et de la façon de relever ses lunettes, les yeux de Mme Grandet rencontrèrent ceux de Lucien.

Dans sa terreur, elle lui demanda presque grâce.

Elle venait d'éprouver que son regard le plus enchanteur n'avait aucun effet sur ce jeune Allemand qui s'écoutait parler et ne voyait rien.

Lucien vit dans ce regard suppliant un appel à la bravoure; il perça le cercle et vint se placer auprès du dialecticien.

Il avait un peu trop compté sur ses moyens, et enfin, comme il ne savait pas le premier mot de cette question, pas même dans quelle langue avait écrit Mabillon, il fut battu. Mais Mme Grandet était sauvée. À une heure, il quitta cette maison où l'on avait tout fait pour chercher à lui plaire. Son âme était desséchée. Ce fut avec délices qu'il se permit un tête-à-tête d'une heure avec le souvenir de Mme de Chasteller. Les gens de lettres, les savants, les députés dont il venait de voir la fleur ce soir-là, le faisaient douter de la possibilité d'existence d'êtres comme Mme de Chasteller. D'ailleurs toutes ces personnes n'avaient garde de paraître dans le salon horriblement méchant de M. Leuwen père. Là, tout le monde se moquait de tout le monde, tant pis pour les sols et pour les hypocrites qui n'avaient pas infiniment d'esprit. Les titres de duc, de pair de France, de colonel de la garde nationale--comme l'avait éprouvé M. Grandet--ne mettait personne à l'abri de l'ironie la plus gaie.

«--Je n'ai rien à demander à la faveur des hommes, gouvernants ou gouvernés, disait quelquefois M. Leuwen dans son salon. Je ne m'adresse qu'à leur bourse. C'est à moi de leur prouver, dans mon cabinet, le malin, que leurs intérêts et les miens sont les mêmes. Hors de mon cabinet, je n'ai qu'un intérêt: me délasser et rire des sots, qu'ils soient sur le trône ou dans la crotte. Ainsi, mes amis, moquez-vous de moi, si vous pouvez.»

Toute la matinée du lendemain, Lucien travailla à voir clair dans une dénonciation sur Alger, faite par un M. Gaudin. Le roi avait demandé un avis motivé à M. le comte de Vaize, lequel avait été d'autant plus flatté que cette affaire regardait le ministère de la guerre. Il avait passé la nuit à faire un beau travail, puis il avait fait appeler Lucien:

«--Mon ami, critiquez-moi cela impitoyablement, dit-il en lui remettant son cahier tout barbouillé. Trouvez-moi des objections. J'aime mieux être critiqué en secret par mon aide de camp, que par mes collègues en plein conseil. À mesure que vous ne vous servirez plus d'une de mes pages, faites-la copier par un commis discret; n'importe l'écriture. Comme il est fâcheux que la vôtre soit si détestable. Réellement, vous ne formez pas vos lettres. Ne pourriez-vous pas tenter une réforme?

«--Est-ce qu'on réforme l'habitude? Si cela se pouvait combien de voleurs qui ont deux millions deviendraient honnêtes hommes...

«--Ce Gaudin prétend que le général lui a fermé la bouche avec 1.500 louis... Au reste, mon cher ami, j'ai besoin de la mise au net et de votre critique avant huit heures. Je veux mettre cela dans mon portefeuille. Mais je vous demande une critique sans pitié. Si je pouvais compter que votre père ne tirerait pas une épigramme des trésors de la Casbah, je payerais au poids de l'or son avis sur cette question...»

Lucien feuilletait la minute du ministre qui avait douze pages.

«--Pour tout au monde, mon père ne lirait un rapport aussi long, et encore il faudra vérifier les pièces.»

Il trouva que cette affaire était aussi difficile, pour le moins, que l'origine de la monarchie.

À sept heures et demie, il envoya au ministre son travail, et ce travail était aussi long que le rapport du comte de Vaize et sa mise au net.

Sa mère avait fait naître des incidents pour prolonger le dîner, et à son arrivée il n'était pas encore fini.

«--Qui t'amène si tard? dit M. Leuwen.

«--Son amitié pour sa mère, dit Mme Leuwen; certainement il eût été plus commode pour lui d'aller au cabaret. Que puis-je faire pour te marquer ma reconnaissance? demanda-t-elle à son fils.

«--Engager mon père à me donner son avis sur un petit opuscule de ma façon que j'ai là, dans ma poche...»

Et l'on parla d'Alger, de la Casbah, de 48 millions, de 13 millions volés jusqu'à neuf heures et demie.

«--Et Mme Grandet?

«--Je l'avais tout à fait oubliée...

«--Il faut y retourner... et dès demain...»

* * *

Lucien était tout homme d'affaires ce jour-là; il courut chez Mme Grandet comme il serait allé à son bureau pour une affaire en retard. Il traversa lentement la cour, l'escalier, l'antichambre, en souriant de la facilité de l'affaire dont il allait s'occuper. Il avait le même plaisir qu'à retrouver une pièce importante, un instant égarée au moment où on la chercherait pour un rapport au roi.

Il trouva Mme Grandet entourée de douze complaisants ordinaires; ces messieurs disputaient sur un certain M. Greslin, nommé référendaire à la Cour des comptes--moyennant 12.000 francs comptés à la cousine de la maîtresse du comte de Vaize. Celui-ci s'enquérait si l'épicier du coin, major de la garde nationale et fournisseur de l'État, oserait mécontenter les _bonnes_ pratiques et votait dans le sens de son journal. Un autre de ces messieurs, jésuite avant 1800 et maintenant lieutenant de grenadiers, décoré, venait de dire qu'un des commis de l'épicier était abonné au _National_, ce qu'il n'eût certes osé faire si son patron avait eu toute l'horreur convenable pour cette rapsodie républicaine et désorganisatrice. Chaque mot diminuait sensiblement aux yeux de Lucien la beauté de Mme Grandet. Pour comble de misère, elle se mêlait fort à cette discussion qui n'eût pas déparé la loge d'un portier. Il s'aperçut aussi qu'elle le recevait froidement et il en fut amusé.

Mme Grandet se dit tout à coup presque en riant, mouvement rare chez elle:

«--S'il a pour moi cette passion que Mme de Thémines lui prête, il faut le rendre tout à fait fou. Et pour cela le régime des rigueurs convient peut-être à ce beau jeune homme, et me convient certainement beaucoup.»

Au bout d'une demi-heure, Lucien se voyant décidément reçu avec une froideur marquée, se trouva à l'égard de Mme Grandet dans la situation d'un connaisseur qui marchande un tableau médiocre: tant qu'il compte l'avoir pour quelques louis, il exagère ses beautés; les prétentions du vendeur s'élevant, le tableau devient ridicule et le connaisseur ne voit que les défauts.

«--Je suis ici, pensait Lucien, pour avoir une grande passion aux yeux de ces nigauds. Or, que fait-on, quand, dévoré par un amour violent, on se voit aussi mal reçu par l'objet de sa flamme? On tombe dans la plus sombre et silencieuse mélancolie!»

Et il ne dit plus un mot.

Sur les dix heures arriva à grand bruit M. de Torset, jeune ex-député, fort bel homme, et rédacteur éloquent d'un journal ministériel.

«--Avez-vous lu le _Messager_, madame? dit-il en s'approchant de la maîtresse de la maison d'un air commun, presque familier, et comme voulant faire prendre acte de cette familiarité avec une jeune femme dont le monde s'occupait. Ils ne peuvent répondre à ces quelques lignes, que j'ai lancées ce matin, sur l'exaltation et la dernière période des idées de ces réformistes. J'ai traité en deux mots l'augmentation du nombre des électeurs. L'Angleterre en a 800.000, et nous 180.000 seulement. Mais si je jette un coup d'œil rapide sur l'Angleterre, que vois-je avant tout? Quelle sommité frappe mon regard de son éclat brillant? Une aristocratie puissante et respectée, une aristocratie qui a des racines profondes dans les habitudes de ce peuple sérieux avant tout, et sérieux parce qu'il est biblique. Que vois-je de ce côté-ci du détroit? Des gens riches pour tout potage. Dans deux ans l'héritier de leur nom et de leur richesse sera peut-être à Sainte-Pélagie.

«--Ce Gascon impudent se croit obligé de parler comme les livres de M. de Chateaubriand,» se dit Lucien.

Il entendit tant de sottises, il vit tant de sentiments bas et mesquins étalés avec orgueil, qu'à un moment il crut être dans l'antichambre de son père.

«--Quand ma mère a des laquais qui causent comme M. de Torset, elle les renvoie.»

Lorsque arriva l'inévitable proposition d'une poule, il vit que M. de Torset se disposait à prendre une bille. Et comme il ne se sentait pas la force de remuer autour du billard, il sortit silencieusement avec la démarche lente qui convient au malheur.

«--Il n'est que onze heures,» se dit-il, et pour la première fois de la saison, il courut à l'Opéra avec quelque plaisir.

Il trouva Mlle Gosselin dans la loge grillée de son père: elle était seule depuis un quart d'heure et mourait d'envie de parler. Il l'écouta avec un plaisir qui le surprit, et fut charmant pour elle. Au plus fort de la causerie, la porte de la loge s'ouvrit avec fracas pour donner passage à S. E. le comte de Vaize.

«--C'est vous que je cherchais, dit-il à Lucien, avec un sérieux qui n'était pas exempt d'importance. Cette petite fille est-elle sûre?»

Quelque bas que ces derniers mots fussent prononcés, Mlle Gosselin les saisit.

«--C'est une question que l'on ne m'a jamais faite impunément, s'écria-t-elle, et puisque je ne puis pas chasser Votre Excellence, je remets ma vengeance à la Chambre prochaine!» et elle s'enfuit.

«--Pas mal, dit Lucien en riant, réellement pas mal!

«--Mais peut-on, quand en est dans les affaires, et dans les plus grandes, être aussi léger que vous! grommela le ministre avec l'humeur naturelle à l'homme qui, embrouillé dans des pensées difficiles, se voit distrait par une fadaise.

«--Je me suis vendu corps et âme à Votre Excellence pour les matinées; mais il est onze heures du soir, et, parbleu, les soirées sont à moi. Que m'en donnerez-vous si je les vends? fit Lucien toujours gaiement.

«--Je vous ferai lieutenant, de sous-lieutenant que vous êtes!

«--Hélas! cette monnaie est fort belle, mais je ne saurais qu'en faire.

«--Il viendra un moment où vous en sentirez tout le poids. Mais nous n'avons pas le temps de faire de la philosophie!... Pouvez-vous fermer cette loge?

«--Rien n'est plus facile,» et Lucien tira le verrou.

Pendant ce temps, le comte de Vaize regardait si l'on pouvait entendre des loges voisines. Il n'y avait personne, et malgré coin Son Excellence se cacha soigneusement derrière une colonne.

«--Par votre mérite, vous êtes devenu mon premier aide de camp. Votre place n'était rien et je ne vous y avais appelé que pour faire la conquête de M. votre père: vous avez créé la place, elle n'est point sans importance! Je viens de parler de vous au roi.»

Le ministre s'arrêta, s'attendant à un grand effet; il regarda attentivement Lucien et ne vit qu'une attention triste.

«--Malheureuse monarchie! pensa le comte de Vaize! Le nom du roi est dépouillé de tout son effet magique. Il est réellement impossible de gouverner avec ces petits journaux qui démolissent tout.»

Après un silence de dix secondes:

«--Mon ami, reprit-il, le roi approuve que je vous charge d'une double mission électorale.

«--Votre Excellence n'ignore pas que ces missions ne sont précisément pas tout ce qu'il y a de plus honorable aux yeux d'un public abusé.

«--C'est ce que je suis loin d'accorder, permettez-moi de vous le dire; j'ai plus d'expérience que vous.

«--Et moi, monsieur le comte, j'ai assez d'indépendance et trop peu de dévouement au pouvoir, pour supplier Votre Excellence de confier ces sortes de missions à un plus digne!

«--Mais, mon ami, c'est un des devoirs de votre place, de cette place dont vous avez fait quelque chose.

«--En ce cas, j'ai une seconde prière à ajouter à la première; c'est celle d'agréer ici ma démission et mes remerciements de vos bontés pour moi.

«--Je ne puis parler de cette démission qu'avec M. votre père...

«--Je voudrais bien, monsieur le comte, ne pas être obligé à chaque instant d'avoir recours au génie de mon père; s'il convient à Votre Excellence de m'expliquer ces missions, et s'il n'y a pas de combat de la rue Transnonain au fond de cette affaire, je pourrai m'en charger.

«--Je gémis comme vous sur les accidents terribles qui peuvent survenir dans l'emploi trop rapide de la force la plus légitime. Mais vous sentez bien qu'un accident déploré et réparé autant que possible, ne prouve rien contre un système. Est-ce qu'un homme qui blesse son ami à la chasse, par accident, est un assassin?

«--M. de Torset nous a parlé pendant une grande demi-heure, ce soir, sur cet inconvénient exagéré par la mauvaise presse.

«--Torset est un sot, et c'est parce que nous n'avons pas de Leuwen, ou parce qu'ils manquent de liant dans le caractère, que nous sommes quelquefois obligés d'employer des Torset. Car enfin il faut bien que la machine marche. Les arguments et les mouvements d'éloquence pour lesquels ces messieurs sont payés, ne sont pas faits pour des intelligences comme la vôtre: mais dans une armée nombreuse, tous les soldats ne sont pas des héros de délicatesse.

«--Mais qui m'assure qu'un autre ministre n'emploiera pas en mon honneur précisément les mêmes termes dont Votre Excellence se sert pour le panégyrique de M. de Torset?

«--Ma foi, mon ami, vous êtes intraitable!»

Ceci fut dit avec naturel et bonhomie, et Lucien était encore si jeune que le ton de ces paroles amena la réponse prévue.

«--Non, monsieur le comte, car, pour ne pas chagriner mon père, je suis prêt à prendre ces missions, s'il n'y a pas de sang au bout.

«--Est-ce que nous avons le pouvoir de répandre du sang? dit le ministre avec une voix différentiel où il y avait du reproche et presque du regret.

Ce mot venant du cœur frappa Lucien:

«--Voilà un inquisiteur tout trouvé.»

De son côté le ministre songeait:

«--À quoi nous en sommes réduits avec nos subalternes! Si nous en trouvons de respectueux, ce sont des hommes douteux, prêts à nous vendre au National ou à Henry V!

«--Il s'agit de deux choses, mon cher aide de camp, continua-t-il tout haut. Allez faire une apparition à Champagnié, dans le Cher, où M. votre père a de grandes propriétés, parlez à vos hommes d'affaires, et, par leur secours, tâchez de deviner ce qui rend la nomination de M. Bouleau si incertaine. Le préfet, M. de Riquebourg, est un brave homme très dévoué, très dévoué! mais qui me fait l'effet d'un imbécile. Vous serez accrédité auprès de lui, vous aurez de l'argent à distribuer sur les bords de la Loire, et, de plus, trois débits de tabac. Je crois même qu'il y aura deux directions de la poste aux lettres; le ministre des Finances ne m'a pas encore répondu à cet égard, mais je vous dirai cela par télégraphe. De plus, vous pourrez faire destituer à peu près qui vous voudrez. Vous êtes sage, vous n'userez de tous ces droits qu'avec discrétion. Ménagez l'ancienne noblesse et le clergé, entre eux et nous, _il n'y a que la vie d'un enfant._ Point de pitié pour les républicains, surtout pour les jeunes gens qui ont reçu une bonne éducation et qui n'ont pas de quoi vivre. Et comme vous savez que mes bureaux sont pavés d'espions, vous m'écrirez les choses importantes sous le couvert de M. votre père. Mais l'élection de Champagnié ne me chagrine pas infiniment.

«M. Malot, le libéral et le rival de Bouleau, est un hâbleur; il n'est plus jeune, et, de plus, il s'est fait peindre en uniforme de capitaine de la garde nationale, bonnet à poil en tête. Pour me moquer de lui, j'ai dissous sa garde huit jours après. Un tel homme ne doit pas être insensible à un ruban rouge qui ferait un bel effet dans son portrait. En tous les cas, c'est un hâbleur, impudent et vide qui, à la Chambre, fera tort à son parti. Vous étudierez les moyens de capter Malot en cas de non réussite pour ce fidèle Bouleau.

«Mais le grave de l'affaire c'est Caen, dans la Normandie. Vous donnerez un jour ou deux aux affaires de Champagnié, et vous vous rendrez en toute hâte à Caen. Il faut à tout prix que M. Mairobert ne soit pas élu. C'est un homme de tête et d'esprit. Avec douze ou quinze têtes comme celle-là, la Chambre serait ingouvernable. Je vous donne à peu près carte blanche, places à accorder, argent, et destitutions. Ces décisions pourraient être contrariées par deux pairs, des nôtres, qui ont de grands biens dans le pays. Mais la Chambre des pairs n'est pas gênante, et je ne veux à aucun prix de M. Mairobert. Il est riche, il n'a pas de parents pauvres, el il a la croix. Bien à faire de ce côté-là. Le préfet de Caen, M. Crépu, a tout le zèle qui ne vous brûle pas. Il a fait lui-même un pamphlet contre M. Mairobert et il a eu l'étourderie de le faire imprimer là-bas, dans le chef-lieu de sa préfecture. Je viens de lui ordonner par le télégraphe de demain matin, de ne pas en distribuer un seul exemplaire. M. de Torset a aussi composé un pamphlet, dont vous prendrez trois cents exemplaires dans votre voiture. Enfin, vous serez le maître de distribuer ou de ne pas distribuer ces pamphlets. Si vous voulez en faire un vous-même, ou bien un extrait des deux autres, vous m'obligeriez sensiblement. Mais faites tout au monde pour empêcher l'élection de M. Mairobert. Écrivez-moi deux fois par jour. Je vous donne ma parole d'honneur de lire vos lettres.»

Lucien se mit à rire.

«--Anachronisme! monsieur le comte! Nous ne sommes plus au temps de Samuel Bernard. Que peut le roi pour moi en choses raisonnables? Quant aux distinctions, M. de Torset dîne une fois ou deux, tous les mois chez Leurs Majestés. Réellement les moyens de récompense manquent à votre monarchie.

«--Pas tant que vous croyez. Si M. Mairobert est élu, malgré vos bons et loyaux services, vous serez lieutenant. S'il n'est pas nommé, vous serez lieutenant d'état-major, avec le ruban.

«--M. de Torset n'a pas manqué de nous apprendre ce soir qu'il est officier de la Légion d'honneur depuis huit jours, apparemment à cause de son article sur les maisons ruinées par le canon, à Lyon. Au reste, je me souviens du conseil donné par le maréchal Bournonville au roi d'Espagne Ferdinand VIl. Il est minuit, je partirai à deux heures du matin.

«--Bravo, bravo, mon ami. Faites vos instructions dans le genre que je vous ai indiqué, et vos lettres aux préfets et aux généraux. Je signerai le tout avant de me coucher, à une heure et demie. Probablement, il me faudra encore passer la nuit pour ces diables d'élections.

«--Pourrais-je emmener M. Coffe, qui a du sang-froid pour deux?

«--Mais je resterai seul.

«--Seul, avec quatre cents commis! Et M. Desbacs?

«--C'est un petit coquin trop malléable, qui trahira plus d'un ministre avant d'être conseiller d'État. Cependant emmenez qui vous voudrez, même ce Coffe. Pas de Mairobert à tout prix. Je vous attends à une heure et demie.»

* * *

Lucien monta chez sa mère, on lui donna la calèche de voyage de la maison de banque qui était toujours prête, et à trois heures du matin il était en route pour le département du Cher.

La voiture était encombrée de pamphlets électoraux, il y en avait partout, et jusque sur l'impériale. À peine restait-il de la place pour Lucien et M. Coffe. À six heures du soir, ils arrivèrent à Blois et s'y arrêtèrent pour dîner.

Tout à coup, un bruit énorme se fit devant l'auberge et l'hôte entra tout pâle.

«--Messieurs, sauvez-vous, on veut piller votre voiture.

«--Et pourquoi? demanda Lucien.

«--Ah! vous le savez mieux que moi.

«--Comment!» fit Lucien furieux, et il sortit vivement du salon qui était au rez-de-chaussée.

Il fut accueilli par des cris assourdissants:

«--À bas l'espion, à bas le commissaire de police!»

Rouge comme un coq, il prit sur lui de ne pas répondre et voulut s'approcher de la voiture. La foule s'écarta un peu. Pendant qu'il ouvrait la portière, une énorme pelletée de boue tomba sur sa figure et de là sur sa cravate, et comme il parlait à M. Coffe dans ce moment, la boue lui entra même dans la bouche.

Un grand commis voyageur, à favoris rouges, qui fumait tranquillement au balcon du premier étage chargé de voyageurs qui se trouvaient dans l'hôtel, dit en criant au peuple:

«--Voyez comme il est sale! Vous avez mis son âme sur sa figure.»

Ce propos fut accueilli par un éclat de rire général qui se prolongea dans toute la rue avec bruit et dura bien cinq minutes.

Lucien se retourna vivement vers le balcon pour chercher à deviner parmi ces figures qui riaient d'un rire affecté, celui qui avait parlé de lui. Mais deux gendarmes au galop arrivèrent sur la foule. Le balcon fut vidé en un instant et la foule se dissipa, dans les rues latérales. Ivre de colère, Lucien voulut entrer dans la maison pour chercher l'homme qui l'avait insulté, mais l'hôte avait barricadé la porte; ce fut en vain que notre héros y donna des coups de poing et de pied.

«--Filez rapidement, messieurs, disait le brigadier de gendarmerie d'un ton grossier, et riant lui-même de l'état de Leuwen. Je n'ai que trois hommes et ils peuvent revenir avec des pierres.»

Pendant ce temps, on attelait les chevaux en toute hâte. Lucien était fou à force de colère et parlait à Coffe qui ne répondait pas et tâchait, à l'aide d'un grand couteau de cuisine, d'ôter le plus gros de la boue fétide dont les manches de son habit étaient couvertes.

«--Il faut que je retrouve l'homme qui m'a insulté, ne cessait de répéter Lucien.

«--Dans le métier que nous faisons, vous et moi, répondit enfin Coffe avec un grand sang-froid, il faut secouer les oreilles et aller en avant.»

L'hôte survint; il était sorti par une porte de derrière, et ne put ou ne voulut répondre à Leuwen.

«--Payez-moi, monsieur, cela vaudra mieux. C'est 42 francs.

«--Vous vous moquez! Un dîner pour deux, 42 francs?

«--Je vous conseille de filer, dit le brigadier en intervenant. Ils vont revenir avec des tronçons de chou.»

Lucien remarqua que l'hôte remerciait le gendarme du coin de l'œil.

«--Comment avez-vous l'audace...

«--Monsieur, allons chez le juge de paix, répliqua l'hôte avec l'insolence d'un homme de cette classe. Tous les voyageurs de mon hôtel ont été effrayés. Il y a un Anglais et sa femme qui ont loué chez moi la moitié du premier pour deux mois, et il m'a déclaré que si je recevais chez moi des...

«--Des quoi? fit Lucien pâle de colère, en courant à la voiture pour prendre son sabre.

«--Délogeons, dit Coffe, voici le peuple qui revient.» Il jeta 42 francs à l'aubergiste, et l'on partit.

«--Je vous attendrai hors la ville; je vous ordonne de venir m'y rejoindre.

«--Ah! j'entends, répondit le brigadier, en souriant avec mépris, monsieur le commissaire a peur.»

La foule commençait à se reformer au bout de la rue.

Arrivé à vingt pas de celle-ci, le postillon prit le galop malgré les cris de Lucien.

La boue et les tronçons de chou pleuvaient de tous côtés dans la calèche. Malgré un brouhaha épouvantable, ces messieurs eurent le plaisir d'entendre les plus sales injures.