Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second
Part 9
En approchant de la porte, il fallut mettre les chevaux au trot à cause du pont fort étroit. Il y avait là huit ou dix criards.
«--À l'eau, à l'eau! criaient-ils.
«--Ah! c'est le lieutenant Leuwen, dit un homme en capote verte déchirée; apparemment un lancier congédié.
«--À l'eau Leuwen, à l'eau Leuwen!» se mit-on à crier à l'instant.
À vingt pas hors de la ville, tout était calme. Le brigadier arriva bientôt.
«--Je vous félicite, messieurs, dit-il aux voyageurs, vous l'avez échappé belle.»
Son air goguenard acheva de mettre Lucien hors de lui. Il lui ordonna de lire son passeport, et ensuite:
«--Quelle peut être la cause de tout ceci? demanda-t-il.
«--Eh! monsieur, vous le savez vous-même et mieux que moi. Vous êtes le commissaire de police qui vient pour les élections. Vos papiers imprimés que vous aviez sur l'impériale de votre calèche, sont tombés en entrant en ville, vis-à-vis du Café National où on les a lus; on vous a reconnu, et, ma foi, il est bien heureux qu'ils n'aient pas eu des pierres.»
M. Coffe monta tranquillement sur le siège de devant de la calèche.
«--En effet, il n'y a plus rien, dit-il à Leuwen en inspectant l'impériale.
«--Ce paquet était-il pour le Cher ou pour M. Mairobert?
«--Contre M. Mairobert. C'est le pamphlet de Torset.»
La figure du gendarme pendant ce court dialogue désolait Lucien. Il lui donna vingt francs et le congédia.
Le brigadier fit mille remerciements.
«--Messieurs, ajouta-t-il, les Blaisois ont la tête chaude. Les messieurs comme vous autres ne traversent la ville que de nuit.
«--F...-moi le camp, lui dit Lucien, et, s'adressant au postillon: Marche au galop, toi!
«--N'ayez donc pas tant de peur, s'exclama celui-ci en ricanant. Il n'y a personne sur la route.»
Au bout de cinq minutes de galop:
«--Hé bien, Coffe?
«--Hé bien, répondit Coffe froidement, le ministre vous donne le bras au sortir de l'Opéra; les maîtres de requêtes, les préfets en congé, les députés à entrepôts de tabac envient votre fortune. Ceci est la contrepartie. C'est tout simple.
«--Votre sang-froid me ferait devenir fou. Ces indignités, ces propos atroces, cette boue!
«--Cette boue, c'est pour nous la noble poussière du champ de bataille. Cette huée publique vous comptera: ce sont les actions d'éclat dans la carrière que vous avez prise, et où ma pauvreté et ma reconnaissance me portent à vous suivre.
«--C'est-à-dire que si vous aviez 1.200 francs de rentes, vous ne seriez pas ici.
«--Si j'avais 300 francs de rente seulement, je ne servirais pas le ministère qui retient des milliers de pauvres diables dans les horribles cachots de Mazas, de Saint-Michel et de Clairvaux.»
Un profond silence suivit cette réponse trop sincère, et ce silence dura pendant trois lieues.
À quelque distance d'un village, dont on apercevait le clocher pointu s'élever derrière une colline nue et sans arbres, Lucien fit arrêter:
«--Il y aura 20 francs pour vous, dit-il au postillon, si vous ne dites rien de l'émeute.
«--À la bonne heure, 20 francs, c'est bon, je vous remercie. Mais, not' maître, votre figure si pâle de la venette que vous venez d'avoir, mais votre belle calèche anglaise couverte de boue, ça va sembler drôle, on jasera. Ce ne sera pourtant pas moi qui aurai jasé.
«--Dites que vous avez versé, et aux gens de la poste qu'il y aura 20 francs pour eux s'ils attellent en trois minutes; puis se tournant vers Coffe:
«--Et être obligés de nous cacher!
«--Voulez-vous être reconnu ou pas reconnu?
«--Je voudrais être à cent pieds sous terre, ou avoir votre impassibilité.
«--Que me conseillez-vous, Coffe? dit Lucien, les larmes aux yeux, lorsqu'ils furent partis. Je veux envoyer ma démission et vous céder la mission, ou, si cela vous déplaît, je manderai M. Desbacs. Moi, j'attendrai huit jours et je reviendrai châtier l'insolent.
«--Je vous conseille de faire laver votre calèche à la première poste, de continuer comme si de rien n'était, et de ne dire jamais mot de cette aventure à qui que ce soit, car tout le monde rirait.
«--Quoi? vous voulez que je supporte toute ma vie cette idée d'avoir été insulté impunément.
«--Si vous avez la peau si tendre au mépris, pourquoi quitter Paris?
«--Quel moment nous avons passé à la porte de cet hôtel! Toute ma vie, ce quart d'heure sera à me brûler, comme de la braise sur ma poitrine.
«--Ce qui rendait l'aventure piquante, répliqua Coffe, c'est qu'il n'y avait pas le moindre danger et que nous avions tout le loisir de goûter le mépris. La rue était pleine de boue, mais parfaitement bien pavée; pas une seule pierre de disponible. C'est la première fois que j'ai senti la honte. Quand j'ai été arrêté pour Sainte-Pélagie, trois ou quatre personnes seulement s'en sont aperçues comme je montais en fiacre, et l'une d'elles a dit avec beaucoup de bonté et de pitié:
«--Le pauvre diable!»
Lucien ne répondait pas. Coffe continuait à penser tout haut avec une cruelle franchise:
«--J'ai songé au mot célèbre. On avale le mépris, mais on ne le mâche pas.
«--Mon ami, dit Lucien tout à coup, je compte que vous ne rirez avec personne de mes angoisses?
«--Vous m'avez tiré de Sainte-Pélagie où j'aurais dû faire mes cinq ans, et il va plusieurs années que nous sommes liés.
«--Eh bien, mon cœur est faible; j'ai besoin de parler, et je parlerai si vous me promettez une discrétion éternelle.
«--Je le promets.
«--Je déserterai là, sur la grande route. Je me fais conduire à Rochefort, et de là il est facile de s'embarquer pour l'Amérique sous un nom supposé. Au bout de deux ans, je puis revenir à Blois et souffleter le jeune homme le plus marquant de la ville. J'ai mal conduit toute ma vie; je suis dans un bourbier sans issue!
«--Soit, mais quelque raison que vous ayez, vous ne pouvez pas déserter au milieu de la bataille, comme les Saxons à Leipzig. Cela n'est pas bien, et vous créerait des remords par la suite, du moins je le crains. Fâchez d'oublier et surtout pas un mot à M. de Riquebourg, le préfet du Cher.»
La nuit tomba tout à coup: l'obscurité devint profonde. Coffe voyait Leuwen changer de position toutes les cinq minutes.
«--Il se tord comme saint Laurent sur le gril, pensait-il. Il est fâcheux qu'il ne trouve pas de lui-même un remède à sa position. Cependant, ajouta-t-il, après un quart d'heure de réflexions et de déductions mathématiques, je lui dois de m'avoir tiré de cette chambre de Sainte-Pélagie, grande à peu près comme cette calèche. Il est malheureux par sa faute, malheureux avec de la santé, de l'argent et de la jeunesse à revendre. Quel sot! et comme je le haïrais s'il ne m'avait tiré de Sainte-Pélagie! À l'école, quel présomptueux et quel bavard! Parler, parler, toujours parler. Mais cependant, il faut l'avouer, jamais le moindre mot inconvenant, et cela fait un fameux point pour lui, lorsqu'il me fit sortir de prison... oui, mais pour faire de moi un apprenti bourreau. Le bourreau est plus estimable...; c'est par pur enfantillage, par suite de leur sottise ordinaire, que les hommes l'ont pris en grippe. Il remplit un devoir, un devoir nécessaire, indispensable. Et nous! nous qui sommes sur la route de tous les honneurs que peut distribuer la société, nous voilà en train de commettre une infamie, une infamie _nuisible._ Le peuple qui se trompe si souvent, par hasard a eu raison cette fois.»
À cet instant, Lucien soupira.
«--Le voilà qui souffre de son absurdité. Il prétend réunir les profits du ministériel avec la sensibilité délicate de l'homme d'honneur. Quoi de plus sot! Il connaît le mépris public, comme moi, aussi dans les premiers jours de Sainte-Pélagie. Quand je pensais que les voisins de mon magasin pouvaient me croire un banquier frauduleux!»
Le souvenir de cette si vive douleur fut assez puissant pour porter Coffe à parler.
«--Nous ne serons pas en ville avant onze heures, voulez-vous débarquer à l'auberge ou chez le préfet?
«--S'il est debout, voyons le préfet.»
Lucien avait la faiblesse dépenser tout haut devant son ami. Il avait toute honte bue, puisqu'il avait pleuré. Il ajouta:
«--Je ne puis être plus contrarié que je ne le suis. Jetons la dernière ancre de salut qui reste au misérable, faisons notre devoir.
«--Vous avez raison, dit froidement Coffe. Dans l'excès du malheur, et surtout du pire des malheurs, celui qui a pour cause le mépris de soi-même, faire son devoir et agir est en effet la seule ressource. _Experto crede Roberto._ Je n'ai pas passé ma vie sur des roses, allez. Si vous m'en croyez, vous secouerez les oreilles et tâcherez d'oublier l'algarade de Blois. Vous êtes bien éloigné encore du comble des malheurs: vous n'avez pas lieu de vous mépriser vous-même. Le juge le plus sévère ne pourrait voir que de l'imprudence dans votre fait. Vous avez jugé de la vie d'un _ministériel_ par ce qu'on en voit à Paris, où ils ont le monopole de tous les agréments que peut donner la société. Ce n'est qu'en province que le ministériel voit le mépris que lui accorde si libéralement la grande majorité des Français. Vous n'avez pas la peau assez dure pour ne pas sentir le mépris public. Mais on s'y accoutume. On n'a qu'à mettre son orgueil ailleurs. Voyez M. de Talleyrand. On peut même observer à l'égard de cet homme célèbre, que lorsque le mépris est devenu lieu commun, il n'y a plus que les sots qui l'expriment; or, les sots, parmi nous, gâtent jusqu'au mépris.
«--Voilà une drôle de consolation que vous me donnez là, dit Lucien assez brusquement.
«--C'est, ce me semble, la seule dont vous soyez susceptible. Il faut d'abord dire la vérité quand on entreprend la tâche ingrate de consoler un homme de cœur. Je suis un chirurgien cruel en apparence, je sonde la plaie jusqu'au fond, mais je puis guérir.
«Vous souvient-il que le cardinal de Retz, qui avait le cœur si haut, l'homme de France auquel on a vu peut-être le plus de courage, ayant donné d'impatience un coup de pied au cul à son écuyer qui faisait quelque sottise pommée, fut accablé de coups de canne et rossé d'importance par cet homme qui se trouva beaucoup plus fort que lui?
«Eh bien, cela est plus piquant que de recevoir de la boue d'une populace qui vous croit l'auteur de l'abominable pamphlet que vous portez en Normandie. À le bien prendre, c'est à l'insolence si provocante de ce fat de Torset qu'on a jeté cette boue. Si vous aviez été Anglais, cet accident vous eût trouvé presque insensible. Lord Wellington l'a éprouvé trois ou quatre fois dans sa vie.»
Coffe prit la main de Lucien, et Lucien pleura pour la seconde fois.
«--Et ce soldat, ce lancier qui m'a reconnu, qui a crié: à bas Leuwen!
«--Ce soldat a appris au peuple de Blois le nom de l'auteur de l'infâme pamphlet de Torset.
«--Mais comment sortir de la boue où je suis plongé, au moral comme au physique? s'écria Lucien avec la dernière amertume. Encore enfant, j'ai fait ce que j'ai pu pour être utile et estimable. J'ai travaillé dix heures par jour, pendant trois ans. Le métier de soldat conduit maintenant à une action comme celle de la rue Transnonain. Faut-il que le malheureux officier qui attendait l'époque de la guerre dans un régiment donne sa démission au milieu des balles d'une émeute?
«--Non, parbleu, et vous avez bien fait de quitter l'armée.
«--Me voici dans l'administration. Vous savez que je travaille en conscience, de neuf heures du matin à quatre heures. J'expédie bien vingt affaires, et souvent importantes. Si à dîner, je crains d'avoir oublié quelque chose d'urgent, au lieu de rester auprès du feu, avec ma mère, je reviens au bureau où je me fais maudire par le commis de garde qui ne m'attendait pas à ce moment. Pour ne pas faire de la peine à mon père, je me suis laissé entraîner dans cette exécrable mission. Me voilà obligé de calomnier un honnête homme, comme M. Mairobert, avec tous les moyens dont un gouvernement dispose; je suis couvert de boue et on me crie que mon âme est sur ma figure. Que devenir? Manger le bien gagné par mon père, ne rien faire, n'être bon à rien! Attendre ainsi la vieillesse et me mépriser moi-même. Que faire? Quel état prendre?
«--Quand on a le malheur de vivre sons un gouvernement fripon, un malheur plus grand, à mon sens, est de raisonner trop juste et de voir la vérité. L'agriculture et le commerce sont les seuls métiers indépendants. À vivre au milieu des champs, à cinquante lieues de Paris, parmi nos paysans qui sont encore des bêtes brutes, j'ai préféré le commerce. Il est vrai qu'il faut y supporter et partager certains usages sordides, établis par la barbarie du XVIle siècle et soutenus aujourd'hui par les gens âgés, avares et tristes, qui sont le fléau du commerce. Ces usages sont comme les cruautés du moyen âge, qui n'étaient pas des cruautés de leur temps et qui ne sont devenues telles que par les progrès de l'humanité. Mais enfin, ces usages sordides, dût-on finir par les trouver naturels, valent mieux que d'égorger des bourgeois tranquilles, rue Transnonain, ou, ce qui est pis et plus bas encore, justifier de telles choses dans les pamphlets que nous colportons.
«--Je devrai donc changer une troisième fois d'état!
«--Vous avez un mois pour songer à cela. Mais déserter au milieu du combat, ou vous embarquer à Rochefort comme vous en aviez l'idée, vous donnera aux yeux de la société une teinte de folie pusillanime dont vous ne vous laverez jamais. Aurez-vous le caractère de mépriser le jugement de la société au milieu de laquelle vous êtes né? Lord Byron n'a pas eu cette force. Le cardinal de Retz lui-même ne l'a pas eue. Napoléon, qui se croyait noble, a frémi devant l'opinion du faubourg Saint-Germain. Un faux pas, dans la situation où vous vous trouvez, vous conduit au suicide. Songez à ce que vous me disiez il y a un mois, de la haine adroite du ministre, à la tête de quarante espions de bonne compagnie.»
Après avoir fait l'effort de parler aussi longtemps, Coffe se tut, et quelques minutes après, on arriva à la ville, chef-lieu du département du Cher. Le préfet, M. de Riquebourg, les reçut en bonnet de coton, mangeant une omelette, seul dans son cabinet, sur une petite table ronde. Il appela sa cuisinière Marion avec laquelle il discuta fort posément sur ce qui restait dans le garde-manger, et sur ce qui pourrait être le plus tôt prêt pour le souper de ces messieurs.
«--Ils ont dix-neuf lieues dans le ventre, dit-il à sa cuisinière, faisant allusion à la distance parcourue par les voyageurs depuis leur dîner à Blois.»
La cuisinière partie.
«--C'est moi, messieurs qui compte avec ma cuisinière; par ce moyen ma femme n'a que l'embarras des bambins. Et puis, tout en laissant bavarder cette fille, je sais tout ce qui se passe chez moi, car ma conversation, messieurs, est toute dénoncée à la police et je suis environné d'ennemis. Vous n'avez pas idée, messieurs, des frais que je fais. Par exemple, j'ai un perruquier libéral pour moi, et le coiffeur des dames légitimistes pour ma femme. Vous comprenez que je pourrais fort bien me faire la barbe. J'ai deux petits procès que j'entretiens uniquement pour donner occasion de venir à la préfecture au procureur, M. Clapier, l'un des libéraux les plus malins du pays, et à M. Le Beau, l'avocat, personnage éloquent, modéré, pieux comme les grands propriétaires qu'il sert. Ma place, messieurs, ne tient qu'à un fil... Si je ne suis pas un peu protégé par Son Excellence, je suis le plus malheureux des hommes. J'ai eu pour ennemi, en première ligne, Mgr l'évêque; c'est le plus dangereux.--Il n'est pas sans relations avec quelqu'un qui approche de bien près l'oreille de S. M. la reine. De plus, les lettres de Monseigneur ne passent point par la poste. La noblesse dédaigne de venir dans mon salon et me harcèle avec son Henry V et son suffrage universel. J'ai enfin ces malheureux républicains; ils ne sont qu'une poignée et font du bruit comme mille. Le croiriez-vous, messieurs, les fils des familles les plus riches, à mesure qu'ils arrivent à dix-huit ans, n'ont pas de honte d'être de ce parti! Dernièrement, pour payer l'amende de 5.000 francs à laquelle j'ai fait condamner le journal insolent qui semblait approuver le charivari donné à notre digne substitut du procureur général, les jeunes gens nobles ont donné 67 francs, et les jeunes gens riches, non nobles, 89 francs. Cela n'est-il pas horrible? nous qui garantissons leurs propriétés contre la République!
«--Et les ouvriers? demanda Coffe.
«--53 francs, monsieur: cela fait horreur, 53 francs, tout en sous. La plus forte contribution parmi ces gens-là a été de six sous, et c'est le cordonnier de mes filles qui a eu le front de donner ces six sous!
«--J'espère que vous ne l'employez plus», dit Coffe en fixant un œil scrutateur sur le pauvre préfet.
Celui-ci eut l'air très embarrassé, car il n'osait mentir, redoutant la contre-police de ces messieurs.
«--Je serai franc, dit-il enfin, la franchise est la base de mon caractère. Barthélemy est le seul cordonnier pour femmes de la ville. Les autres chaussent les femmes du peuple... et mes filles n'ont jamais voulu consentir. Je lui ai fait cependant une bonne semonce.»
Excédé de tous ces détails, à minuit moins le quart, Lucien dit assez brusquement à M. de Riquebourg:
«--Vous plairait-il, monsieur, de lire cette lettre de S. E. le ministre de l'Intérieur?»
Le préfet la lut deux fois, très posément. Les deux jeunes gens se regardaient.
«--C'est une grand diable de chose que ces élections, dit le préfet, et qui depuis trois semaines m'empêche de dormir, moi qui, grâce à Dieu, en temps ordinaire, n'entends pas tomber ma dernière pantoufle. Si, entraîné par mon zèle pour le gouvernement du roi, je me laissais aller à quelque mesure un peu trop acerbe envers mes administrés, je perdrais la paix de l'âme. Ah! mes jeunes amis, conservez longtemps la paix de l'âme! Ne vous permettez jamais en administration la moindre action, je ne dis pas douteuse aux yeux de l'honneur, mais douteuse à vos propres yeux. Sans la paix de l'âme, y a-t-il possibilité de bonheur?»
Le souper était servi.
«--Ah! misérable, pensait Lucien, es-tu fait pour me torturer! et quoique mourant de faim, il éprouva une telle contraction de diaphragme qu'il ne put avaler une seule bouchée.
«--Mangez donc, monsieur le commissaire, disait le préfet. Imitez monsieur votre adjoint.
«--Secrétaire seulement, monsieur,» répliqua Coffe en continuant à manger comme un loup.
Ce mot jeté avec force parut cruel à Lucien. Il ne put s'empêcher de regarder son ami.
«--Vous ne voulez donc pas m'aider à porter l'infamie de ma mission?» disait ce regard.
Coffe ne comprit rien. C'était un homme parfaitement raisonnable, mais nullement délicat.
«--Mangez donc, monsieur le commissaire.»
Coffe qui comprit enfin que ce malheureux titre choquait Lucien, dit au préfet:
«--Maître des requêtes, s'il vous plaît, monsieur.
«--Ah! maître des requêtes, fit le préfet étonné. Et c'est toute notre ambition, à nous autres, pauvres préfets de province, après avoir fait deux ou trois bonnes élections!
«--Est-ce naïveté sotte, est-ce un malin? se demandait Lucien peu disposé à l'indulgence.
«--Mangez donc, monsieur le maître des requêtes. Si vous ne devez m'accorder que trente-six heures, comme le dit le ministre dans sa lettre, j'ai à vous dire bien des choses, à vous communiquer bien des détails, à vous soumettre bien des mesures, avant après-demain, à midi, qui serait l'heure où vous quitteriez l'hôtel de la Préfecture.
«Demain, j'ai le projet de vous prier de recevoir une cinquantaine de personnes, une cinquantaine d'administrateurs douteux, ou timides, et d'ennemis non déclarés ou timides aussi. Les sentiments de tous seront stimulés, je n'en doute pas, par l'avantage de parler à un fonctionnaire qui, lui-même, parle au ministre. D'ailleurs cette audience que vous leur accorderez et dont toute la ville parlera, sera, pour eux, un engagement solennel. Parler au ministre, c'est un grand avantage, une belle prérogative, monsieur le maître des requêtes. Que peuvent nos froides dépêches, nos dépêches qui, pour être claires, ont besoin d'être longues? Que peuvent-elles auprès du compte rendu vif et intéressant d'un administrateur qui peut dire: «_J'ai vu!_»
Ces propos duraient encore à une heure et demie du matin. Coffe, qui mourait de sommeil, était allé s'informer des lits. Le préfet en profita pour demander à Leuwen s'il pouvait parler devant le secrétaire.
«--Certainement, monsieur le préfet, M. Coffe travaille dans le bureau particulier du ministre, et a, pour les élections, toute la confiance de Son Excellence.»
Au retour de Coffe, M. de Riquebourg se crut obligé de reprendre toutes les considérations qu'il avait déjà exposées à Lucien, en y ajoutant cette fois les noms propres. Mais ces noms, tous également inconnus pour les deux voyageurs, ne faisaient qu'embrouiller à leurs yeux le système d'influence que M. le préfet se proposait d'exercer. Coffe, contrarié de ne pouvoir dormir, voulut du moins travailler sérieusement, et, avec l'autorisation de M. le maître des requêtes, comme il eut soin de l'exprimer, il se mit à presser de questions M. de Riquebourg.
Ce bon préfet, si moral et si soigneux de ne pas se préparer des remords, articula enfin que le département était fort mal disposé, parce que huit pairs de France, dont deux étaient grands propriétaires, avaient fait nommer un nombre considérable de petits fonctionnaires, et les couvraient de leur protection.
«--Si vous étiez arrivés quinze jours plus tôt, nous eussions pu ménager quelques destitutions salutaires.
«--Mais, monsieur, n'avez-vous pas écrit dans ce sens au ministre? Il y est, je crois, question de la destitution d'une directrice de la poste aux lettres?
«--Mme Durand, la belle-mère de M. Duchodeau? La pauvre femme! Elle pense fort mal, il est vrai, mais cette destitution, si elle arrive à temps, fera peur à deux ou trois fonctionnaires du canton de Pourville; l'un est son gendre, et les autres ses cousins. Mais ce n'est pas là que sont mes grands besoins: c'est à Mélan, où, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le montrer sur ma carte électorale, nous avons contre nous une majorité de vingt-sept voix au moins.
«--Mais, monsieur, j'ai dans mon portefeuille les copies de vos lettres. Si je ne me trompe, vous n'avez par parlé du canton de Mélan au ministre? interrompit Lucien.
«--Eh, monsieur le maître des requêtes, comment voulez-vous que j'écrive de telles choses? M. le comte d'Allevard, pair de France, ne voit-il pas votre ministre tous les jours? Ses lettres à son homme d'affaires, le bonhomme Ruffé, notaire, ne sont remplies que de choses qu'il a entendu dire la veille ou l'avant-veille, par son S. Ex. M. le comte de Vaize, quand il eut l'honneur de dîner avec Elle. Ces dîners sont fréquents, à ce qu'il parait. On n'écrit pas de telles choses, monsieur. Je suis père de famille. Demain, j'aurai l'honneur de vous présenter Mme de Riquebourg et mes quatre filles. Il faut songer à établir tout cela. Mon fils est sergent au 86e, depuis deux ans; il faut le faire nommer sous-lieutenant, et je vous avouerai franchement, monsieur le maître des requêtes, et sous le sceau de la confession, qu'un mot de M. d'Allevard peut me perdre, et M. d'Allevard qui veut détourner un chemin public qui passe dans son parc, protège tout le monde dans le canton de Mélan. Pour moi, monsieur le maître des requêtes, la simple perspective de changer de préfecture, serait un désastre. Les trois mariages que Mme de Riquebourg a ébauchés pour ses filles ne seraient plus possibles.»
Ce ne fut que vers les deux heures du matin que les questions pressantes de l'inflexible Coffe forcèrent le préfet à faire connaître une grande manœuvre à laquelle, depuis le commencement de la soirée, il renvoyait sans cesse.