Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second

Part 7

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«Tu en trouveras d'autres, fort bien reçus dans le monde, hommes d'esprit et, de plus, espions du ministère des Affaires étrangères. Prétends-tu les tuer tous en duel? Et si tu es tué, que devient ta mère? car le diable m'emporte si je pense à toi après que je ne te verrai plus. Pour toi, depuis trois mois, je cours les chances de prendre un accès de goutte qui peut fort bien m'enlever. Je passe ma vie à cette Bourse qui est plus humide que jamais depuis que j'y mets les pieds.

«--Ainsi, vous faites la guerre au pauvre petit quart d'heure de liberté que je puis encore avoir! Sans reproche, vous m'avez pris tous mes moments. Il n'est pas de pauvre diable d'ambitieux qui travaille autant que moi, car je compte pour travail, et le plus pénible, dans la disposition d'esprit où je me trouve, les séances à l'Opéra...

«--Si tu partais, en revenant au bout de six mois tu trouverais ta réputation complètement perdue, et tes mauvaises qualités seraient établies sur des faits incontestables et parfaitement oubliés. C'est ce qu'il y a de pire pour une réputation. Il faut ensuite ramener l'attention du public et se donner l'inflammation à la blessure pour la guérir. M'entends-tu?

«--Que trop, hélas! Je vois que vous ne voulez pas de six mois de voyage ou de six mois de présence, en échange de Mlle Gosselin.

«--Ah! tu parais devenir raisonnable, le ciel en soit béni! Mais comprends donc que je ne suis pas baroque. Mme de Beauséant dispose de vingt, de trente, peut-être de quarante espions diplomatiques, appartenant à la bonne compagnie et plusieurs à la très haute société. Il y a là des espions volontaires, tels que X... qui a quarante mille livres de rente. Mme la princesse de Morvan est à ses ordres.

«Ces gens ne manquent pas de tact, la plupart ont servi sous dix ou douze ministres et la personne qu'ils ont étudiée de plus près avec le plus de soin, c'est naturellement leur ministre. Je les ai surpris jadis, ayant des conférences entre eux à ce sujet. Même j'ai été consulté par demi ou trois qui m'ont des obligations d'argent. Quatre ou cinq,--M. le comte X... par exemple, que tu vois chez moi,--quand ils peuvent donner une nouvelle, veulent jouer à la rente et n'ont pas toujours ce qu'il faut pour couvrir les différences. Je leur rends service, par-ci par-là, pour de petites sommes. Enfin, pour le dire tout, j'ai obtenu l'aveu, il y a deux jours, que le Beauséant a une colère bleue, contre toi. Il passe pour n'avoir du cœur que lorsqu'il y a un grand cordon à gagner. Peut-être rougit-il de s'être trouvé faible en ta présence. Le pourquoi de sa peine, je l'ignore, mais il te fait l'honneur de te haïr.

«Ce dont je suis sur, c'est qu'on a organisé la mise en circulation d'une calomnie qui tend à te faire passer pour saint-simonien, retenu à grand peine dans le monde par ton amitié pour moi. Après moi, tu arboreras le saint-simonisme et tu te feras chef de quelque nouvelle religion.

«Je ne répondrais pus même, si la colère de Beauséant lui dure, que quelqu'un de ces espions ne le servît avec trop de zèle... Plusieurs de ces messieurs, malgré leurs brillants cabriolets, ont souvent le plus urgent besoin d'une gratification de cinquante louis et seraient trop heureux d'accrocher cette somme au moyen d'un duel. C'est à cause de cette partie de mon discours que j'ai la faiblesse de parler. Tu me fais faire, coquin, ce qui ne m'est pas arrivé depuis quinze ans: manquer à la parole que je me suis donnée à moi-même. C'est à cause de la gratification de cinquante louis, gagnée si l'on t'envoie _ad patres_, que je n'ai pas pu te parler devant ta mère. Si elle le perd, elle meurt, et j'aurai beau faire des folies, rien ne pourrait me consoler de sa perte, et,--ajouta-t-il avec emphase,--nous aurions une famille effacée du monde.

«--Je tremble que vous ne vous moquiez de moi, dit Lucien d'une voix qui semblait s'éteindre à chaque mot. Quand vous me faites une épigramme, elle me semble si bonne que je me la répète pendant huit jours contre moi-même, et le Méphistophélès que j'ai en moi, triomphe de la partie agissante. Ne me plaisantez pas, car je saurai être sincère. Ne me persiflez pas pour une chose que vous savez sans doute, mais que je n'ai jamais avouée à âme qui vive.

«--Diable! c'est du neuf en ce cas. Je ne t'en parlerai jamais.

«--Je tiens, ajouta Lucien d'une voix brève et en regardant le parquet, à être fidèle à une maîtresse que je n'ai jamais eue. Le moral entre pour si peu dans mes relations avec Mme Raymonde qu'elle ne me donne presque pas de remords. Et cependant--vous allez vous moquer de moi--elle m'en donne souvent! quand je la trouve gentille. Mais quand je ne lui fais pas la cour, je suis triste, sombre et il me vient des idées de suicide--car rien ne m'amuse... Répondre à votre tendresse c'est seulement un devoir moins pénible que les autres.

Je n'ai trouvé de distraction complète qu'auprès du lit de ce malheureux Kortis, et encore à quel prix! Je côtoyais l'infamie!

«Mais vous vous moquez de moi, dit Lucien, en osant relever les yeux à la dérobée.

«--Pas du tout. Heureux qui a une passion, fût-ce d'être amoureux d'un diamant, comme cet Espagnol dont Tallemant des Réaux raconte l'histoire.

«La vieillesse n'est, autre chose que la privation de folies, l'absence d'illusions et de passions. Je place l'absence des folies bien avant la diminution des forces physiques. Je voudrais être amoureux, fût-ce de la plus laide cuisinière de Paris, et qu'elle répondît à ma flamme.

«Je dirai comme saint Augustin: «_Credo quia absurdum._» Plus la passion serait absurde, plus je l'envierais.»

Et la physionomie de M. Leuwen prit un caractère de solennité que Lucien ne lui avait jamais vu. (C'est que M. Leuwen n'était jamais absolument sérieux. Quand il n'avait personne de qui se moquer, il se moquait de lui-même, souvent sans que Mme Leuwen même s'en aperçût.) Ce changement de physionomie plut à notre héros et encouragea sa faiblesse.

«--Eh bien, reprit-il d'une voix plus assurée, si je fais la cour à Mlle Gosselin ou à toute autre demoiselle célèbre, tôt ou tard, je serai obligé d'être heureux, et c'est ce qui me fait horreur. Ne vous est-il pas égal que je prisse une femme honnête?»

M. Leuwen éclata de rire.

«--Ne... te... fâche pas, dit-il en étouffant. Je resterai fidèle... à notre traité; c'est de la partie réservée du traité... que je ris... Et où diable... prendras-tu ta femme honnête?...

«Ah! mon Dieu, fit-il en riant aux larmes, et quand enfin, un beau jour... ta femme honnête confessera sa sensibilité à ta passion, quand enfin sonnera l'heure du berger... que fera le berger?...

«--Je lui reprocherai gravement de manquer à la vertu, dit Lucien d'un grand sang-froid. Cela ne sera-t-il pas digne de ce siècle moral?

«--Pour que la plaisanterie fût bonne, il faudrait choisir cette maîtresse dans le faubourg Saint-Germain.

«--Mais vous n'êtes pas duc, et je ne sais pas avoir de l'esprit et de la gaieté, en ménageant trois ou quatre préjugés saugrenus, dont nous rions même dans nos salons du juste-milieu, si stupides d'ailleurs.»

Tout en parlant, Lucien vint à songer à quoi il s'engageait insensiblement; il tourna à la tristesse sur-le-champ, et dit malgré lui:

«--Quoi, mon père, une grande passion! Avec ses assiduités, sa constance, son occupation de tous les moments.

«--_Fais ton arrêt toi-même, et choisis ton supplice._ J'en conviens, la plaisanterie serait meilleure avec une vertu à haute pitié et à privilège. Et d'ailleurs le pouvoir, qui est une bonne chose, se retire de ces gens-là, quand ils viennent à nous.

«Eh bien! parmi nous autres, nouvelle noblesse, gagnée en écrasant ou en escamotant la révolution de Juillet...

«--Ah! je vois où vous voulez en venir.

«--Eh bien! dit M. Leuwen du ton de la plus parfaite bonne foi, où veux-tu trouver mieux? N'est-ce pas une vertu, _d'après_ celles du faubourg Saint-Germain?

«--Comme Dangeau n'était pas un grand seigneur, mais d'après un grand seigneur! Ah! elle est trop ridicule à mes yeux; jamais je ne pourrai m'accoutumer à avoir une grande passion pour Mme Grandet. Dieu! quel flux de paroles, quelles prétentions!

«--Chez Mlle Gosselin, tu auras des gens désagréables et de mauvais ton. D'ailleurs plus elle est différente de ce que l'on a aimé, moins il y a d'infidélité.»

M. Leuwen alla se promener à l'autre bout du salon. Il se reprochait cette allusion.

«--J'ai manqué au traité. Cela est mal, fort mal. Quoi! même avec mon fils, ne puis-je pas me permettre de penser tout haut?

«Mon ami, ma dernière phrase ne vaut rien et je parlerai mieux à l'avenir. Mais voilà trois heures qui sonnent. Si tu fais ce sacrifice, c'est pour moi et uniquement pour moi. Je ne te dirai point que, comme le prophète, tu vis dans un nuage depuis plusieurs mois, et qu'au sortir du nuage, tu seras tout étonné du nouvel aspect de toutes choses. Tu en croiras toujours plus les sensations que mes récits. Ainsi ce que mon amitié te demande, c'est le sacrifice de six mois de ta vie. Il n'y aura de très amer que le premier. Ensuite tu prendras certaines habitudes dans ce salon où vont quelques hommes paisibles, si toutefois tu n'en es pas expulsé par la vertu terrible de Mme Grandet, auquel cas nous chercherions une autre vertu. Te sens-tu le courage de signer un engagement de six mois?»

Lucien se promenait dans le salon et ne répondait pas.

«--Si tu dois signer le traité, signons-le tout de suite, et tu me donneras une bonne nuit, car,--fit-il en souriant,--depuis quinze jours, à cause de vos beaux yeux, je ne dors plus.»

Lucien s'arrêta, le regarda et se jeta dans ses bras. M. Leuwen père fut très sensible à cette embrassade; il avait soixante-cinq ans!

Lucien lui dit, pendant qu'il était dans ses bras:

«--Ce sera le dernier sacrifice que vous me demanderez?

«--Oui, mon ami, je te le promets. Tu fais mon bonheur. Adieu!»

Lucien resta debout dans le salon, profondément pensif. Ce mot si touchant: _tu fais mon bonheur_, retentissait dans son cœur.

Mais d'un autre côté, faire la cour à Mme Grandet lui semblait une chose horrible.

«--Voyons ce que dit la raison, se dit-il tout à coup. Quand je n'aurais pour mon père aucun des sentiments que je lui dois en stricte justice, je suis obligé de lui obéir, car enfin j'ai été incapable de gagner quatre-vingt-quinze francs par mois. Si mon père ne me donnait pas ce qu'il faut pour vivre à Paris, ce que je devrais faire pour gagner de quoi vivre ne serait-il pas plus pénible que de faire la cour à Mme Grandet?»

Lucien prolongea longtemps son examen. Comment ferait-il le lendemain pour marquer à Mme Grandet qu'il l'adorait. Et ce mot le jeta peu à peu dans le profond et tendre souvenir de Mme de Chasteller. Il y trouva tant de charme qu'il finit par se dire:

«--À demain les affaires.»

Ce demain n'était qu'une façon de parler. Quand il éteignit sa bougie, les tristes bruits d'une matinée d'hiver remplissaient déjà la rue.

Il eut, ce jour-là, beaucoup de travail au bureau de la rue de Grenelle et à la Bourse. Jusqu'à deux heures, il examina les articles d'un grand règlement qu'il fallait rendre le soir même. Depuis quelque temps le ministre avait pris l'habitude de renvoyer à l'examen sérieux de Lucien les rapports de ses chefs de division, travail qui exigeait plutôt du bon sens et de la probité qu'une profonde connaissance des 4.400 lois, arrêts, circulaires, qui régissaient le ministère de l'Intérieur. Le ministre avait donné à ces rapports de Lucien le nom de _sommaires succincts_, et ces sommaires succincts avaient souvent de dix à quinze pages. Très occupé par les affaires du télégraphe, Lucien avait été obligé de laisser en retard plusieurs de ces travaux. Il prit un cabriolet qui roula rapidement vers le comptoir de son père et, de là, à la Bourse. Comme à l'ordinaire, il se garda bien d'y entrer, mais attendit des nouvelles de ses agents dans les cafés voisins et en regardant les boutiques d'estampes.

Tout à coup, il rencontra trois domestiques de son père qui le cherchaient partout pour lui remettre un billet de deux lignes:

«Courez à la Bourse. Entrez-y vous-même et arrêtez toute l'opération. Coupez net. Faites revendre, même à perte, et cela fait, venez bien vite me parler.»

Cet ordre l'étonna beaucoup; il courut l'exécuter et il eut assez de peine. Enfin il put courir chez son père.

«--Eh bien, as-tu défait cette affaire?

«--Tout à fait: mais pourquoi la défaire? elle me semble...

«--C'est de bien loin, la meilleure affaire dont nous nous soyons occupés. Il y avait là trois cent mille francs à réaliser. Ton ministre te le dira si tu sais l'interroger. Va le retrouver, il est fou d'inquiétude.»

Lucien courut au ministère et trouva M. de Vaize qui attendait enfermé à double tour dans sa chambre et tourmenté par une profonde agitation.

«--Êtes-vous parvenu à tout défaire?

«--Tout absolument, à dix mille francs près que j'avais fait acheter par un M. Bourbon que je n'ai pas retrouvé.

«--Ah! cher ami, je sacrifierais un billet de cinq cents francs, je sacrifierais même un billet de mille francs pour ravoir cette bribe et ne pas paraître avoir fait la moindre affaire sur cette damnée dépêche. Il y a longtemps que je ne doute plus de votre prudence et que je suis sur de vous. _On_ se réserve cette affaire, et encore c'est par miracle que je l'ai su. Il faut à tout prix retrouver M. Bourbon et retirer les dix mille francs. Et il faut encore que demain vous soyez assez complaisant pour acheter une jolie montre de femme. Voici deux mille francs, faites bien les choses: allez jusqu'à trois mille au besoin. Peut-on pour cela avoir quelque chose de présentable?

«--Je le crois.

«--Eh bien, il faudra faire remettre cette jolie montre de femme, par une personne sûre, et avec un volume des romans de Balzac, portant un chiffre impair: 3, 1, 5, à Mme Lavernange, rue Sainte-Anne, n° 90. À présent que vous savez tout, mon ami, encore un acte de complaisance; ne laissez pas la chose faite à demi. Raccrochez-moi ces dix mille francs et qu'il ne soit pas dit ou du moins que l'on ne puisse pas prouver, à qui de droit, que j'ai fait, moi ou les miens, la moindre affaire sur cette dépêche...

«--Votre Excellence ne doit avoir aucune inquiétude à ce sujet», dit Lucien en prenant congé avec tout le respect possible.

Il n'eut aucune peine à trouver ce M. Bourbon qui dînait tranquillement à son troisième étage avec sa femme et ses enfants, et moyennant l'assurance de payer la différence à la revente, le soir même, au café Tortoni, ce qui pouvait monter à cinquante ou cent francs, toute trace de l'opération fut anéantie, ce dont Lucien prévint le ministre par un mot.

Il arriva chez son père à la fin du dîner... Il était tout joyeux, et la corvée du soir, dans le salon de Mme Grandet ne lui semblait plus qu'une chose fort simple. Tant il est vrai que les caractères qui ont leur imagination pour ennemie doivent agir beaucoup avant d'accomplir une chose pénible, et jamais y réfléchir.

«--Ma mère, pardonnez-moi tontes les choses communes que je vais dire avec emphase, dit Lucien à sa mère, en la quittant sur les neuf heures.»

En entrant à l'hôtel Grandet, il examinait curieusement le portier, et cette cour, cet escalier, au milieu desquels il allait manœuvrer. Tout était magnifique, mais trop neuf. Dans l'antichambre, un paravent de velours bleu garni de clous d'or, et un peu usé, disait aux passants: _Ce n'est pas d'hier seulement que nous sommes riches..._

Lucien trouva Mme Grandet en petit comité: il y avait sept à huit personnes dans l'élégante rotonde où elle recevait à cette heure. Elle examinait, avec des bougies que l'on plaçait successivement sur tous les points, un buste de Cléopâtre, que l'on venait de lui envoyer. L'expression de la reine d'Égypte était simple et noble. Toutes les personnes présentes faisaient des phrases et l'admiraient.

Un député du centre complaisant, attaché à la maison, proposa une poule au billard.

Lucien reconnut la grosse voix qui, à la Chambre, est chargée de rire, quand par hasard on fait quelque proposition généreuse.

Mme Grandet sonna avec empressement pour faire éclairer le billard.

Tout semblait à Lucien avoir une physionomie nouvelle.

«--Il est bon à quelque chose, pensa-t-il, d'avoir des projets, quelque ridicules qu'ils soient. Elle a une taille charmante et le jeu de billard fournit cent occasions de se placer dans les poses les plus gracieuses. Il est étonnant que les convenances religieuses du faubourg Saint-Germain ne se soient pas encore avisées de proscrire ce jeu!»

Au billard, Lucien commença à parler et ne cessa presque plus. Sa gaieté augmentait à mesure que le succès de ses propos communs et lourds venait chasser l'image de l'embarras que devait lui causer l'ordre de faire la cour à Mme Grandet. Il se donnait l'esprit de se moquer de lui-même, de ce qu'il disait; c'était de l'esprit d'arrière-boutique, des anecdotes imprimées partout, des nouvelles de journaux.

Il considérait avec une admiration assez peu dissimulée les charmantes poses que prenait Mme Grandet.

«--Grand Dieu! qu'eût dit Mme de Chasteller si elle avait surpris un de ces regards.

_Mais il finit l'oublier pour être heureux ici!_» se dit-il, et il éloigna cette idée fatale, mais pas assez vite pour que son regard n'eût pas l'air fort ému.

Mme Grandet le regardait elle-même d'une façon assez singulière; point tendre, il est vrai, mais assez étonnée. Elle se rappelait vivement tout ce que Mme de Thémines lui avait appris quelques jours auparavant de la passion que Lucien avait pour elle.

«--Réellement il est présentable, pensait-elle; il a beaucoup de distinction.»

À la poule, le hasard avait donné à Leuwen la bille n° 6. Un grand jeune homme silencieux, apparemment adorateur muet de la maison, eut le n° 5 et Grandet le n° 4.

Lucien essaya de tuer le 5, y réussit, et se trouva par là chargé de jouer sur Mme Grandet et de la faire gagner, ce dont il s'acquitta avec assez de grâce. Il tentait tou jours les coups les plus difficiles, et avait le malheur de ne jamais faire la bille de Mme Grandet, et de la placer presque toujours dans une position avantageuse.

Mme Grandet était heureuse.

«--La chance de gagner une poule de vingt francs donnerait-elle de l'émotion à cette âme de femme de chambre logée dans un si beau corps? La poule va finir: voyons si ma conjecture est fondée.»

Il se laissa tuer; alors ce fut le n° 7 à jouer sur Mme Grandet. Ce numéro était tenu parmi préfet en congé, grand hâbleur et porteur de toutes les prétentions, même de celle de bien jouer au billard. Ce fat montrait une exaltation de mauvais goût à parler des coups qu'il allait faire, et menaçait Mme Grandet de faire sa bille ou de la mal placer.

Celle-ci, voyant son sort changé par la mort de Leuwen, prit de l'humeur, les coins de sa bouche si fraîche se serrèrent contre ses dents.

Au troisième mauvais coup que lui infligeait le préfet, elle regarda Lucien avec une expression de regret. Bientôt, en effet, elle perdit la partie, mais Lucien avait fait de tels progrès dans son esprit, qu'elle jugea à propos de lui adresser une petite dissertation géométrique et profonde, sur les angles que forment les billes d'ivoire en frappant les bandes du billard. Leuwen fit des objections.

«--Ah! vous êtes un élève de l'École polytechnique! Mais vous êtes un élève chassé et sans doute pas très fort en géométrie.»

Il invoqua des expériences, on mesura des distances sur le billard. Mme Grandet eut l'occasion d'étaler de charmantes poses et de jeter des éclats de voix. De ce moment, Lucien fut vraiment bien; Mme Grandet ne quitta les expériences que pour lui offrir de faire une partie de billard avec elle.

Sur les dix heures, il vint assez de monde, et sur les onze heures, M. Grandet arriva avec un ministre. Bientôt survint un second ministre, et, sur ses pas, les trois ou quatre députés les plus influents. Cinq ou six savants qui se trouvaient là, se mirent à faire bravement la cour aux Ministres et même aux députés. Ils eurent aussitôt pour rivaux deux ou trois littérateurs célèbres, un peu moins plats dans la forme, et, peut-être, plus esclaves au fond, mais cachant leur bassesse sous une urbanité parfaite. Ils débitaient d'une voix périodique et adoucie des compliments indirects et admirables de délicatesse.

À ce moment, Mme Grandet vint, du bout du salon, adresser la parole à Lucien.

«--Voilà une impertinence, se dit-il en riant. Où diable a-t-elle pris cette attention délicate? Serais-je duc sans le savoir?»

Les députés étaient devenus abondants dans le salon. Ils parlaient haut et cherchaient à faire du bruit. Ils levaient le plus possible leurs têtes grisonnantes et essayaient de se donner des mouvements brusques. L'un posait sa belle boîte d'or sur la table où il jouait de façon à faire retourner les voisins; un autre s'établissait sur sa chaise, la faisait remuer à chaque instant sur le parquet, sans égard pour les oreilles des personnes présentes.

Ils avaient tous l'importance du gros propriétaire qui vient de renouveler un bail avantageux.

Celui qui se remuait avec tant de bruit sur sa chaise vint, un instant après, dans la salle de billard et demanda à Lucien la _Gazette de France_ qu'il lisait. Il pria pour ce petit service d'un air si bas, que notre héros en fut tout attendri. Cet ensemble lui rappelait Nancy.

Il sortit de sa rêverie en entendant rire à ses côtés. Un écrivain célèbre racontait une anecdote fort plaisante sur l'abbé Barthélemy, auteur du _Voyage d'Anacharsis_; puis vint une anecdote sur Marmontel, ensuite une troisième sur l'abbé Delille.

«--Le fond de toute cette gaieté est sec et triste. Ces gens d'académie ne vivent que sur les ridicules de leurs prédécesseurs. Ils mourront banqueroutiers, eux et leurs successeurs. Ils sont trop timides, même pour faire des sottises.»

Au commencement de la quatrième anecdote sur les ridicules de Chénier, Lucien n'y put tenir et regagna le grand salon, par une galerie garnie de bustes et que l'on tenait moins éclairée. Devant une porte, il rencontra Mme Grandet qui lui adressa encore la parole.

«--Je serais un ingrat si je ne me rapprochais pas de son groupe, au cas où il lui prendrait envie de faire sa Mme Staël.»

Il n'eut pas longtemps à attendre.

On avait, ce soir-là, présenté à Mme Grandet un jeune savant allemand, à grands cheveux blonds séparés au milieu du front, et horriblement maigre. Elle parla d'Homère, de l'École d'Alexandrie, des découvertes faites par les Allemands. On en vint aux antiquités chrétiennes, et pour en parler, Mme Grandet prit un air sérieux, les coins de sa bouche s'abaissèrent.

Cet Allemand, nouvellement présenté, ne se mit-il pas à attaquer la messe, en présence d'une bourgeoise de la cour de Louis-Philippe? (Ces Allemands sont les rois de l'inconvenance.)

La messe n'était au Ve siècle, disait-il, qu'une réunion où l'on rompait le pain en mémoire de Jésus-Christ. C'était une sorte de thé de gens bien pensants. Il n'entrait dans l'idée de personne que l'on fit actuellement quelque chose différant le moins du monde d'une action ordinaire, et encore moins que l'on fit un miracle du changement de pain et de vin dans le corps et le sang du Sauveur. Ce thé des premiers chrétiens a augmenté d'importance et la messe s'est formée.

«--Mais, grand Dieu! où voyez-vous cela, monsieur? disait Mme Grandet effrayée. Apparemment dans quelques-uns de vos autours allemands, ordinairement pourtant si amis des idées sublimes et mystérieuses, et par là si chères à tout ce qui pense bien. Quelques-uns se seront égarés, et leur langue, malheureusement si peu connue de mes légers compatriotes, les met à l'abri de toute réfutation.