Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second

Part 6

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«--De grâce, mon ami, de grâce, dit-il à Leuwen. Mon cher collègue, c'est le jeune officier dont je vous parlais. N'allons pas plus loin.

«--Il n'y a qu'une façon de ne pas aller plus loin, dit Lucien avec un sang-froid qui cloua les ministres dans le silence. Il n'y a absolument qu'une façon, répéta-t-il d'un air glacial. C'est de ne pas ajouter un seul petit mot sur cet incident, et de supposer que l'huissier m'a annoncé à Vos Excellences.

«--Mais, monsieur! dit le ministre des Affaires étrangères en se redressant vivement.

«--J'ai un million de pardons à demander à Votre Excellence. Mais si Votre Excellence ajoute encore un mot, je donne ma démission à M. de Vaize, que voilà, et je vous insulte de façon à rendre une réparation nécessaire.

«--Allons-nous-en, allons-nous-en!» s'écria M. de Vaize fort troublé, entraînant Lucien.

Celui-ci prêta l'oreille pour entendre ce que disait le ministre...; il n'entendit rien.

Une fois en voiture, il pria M. de Vaize, qui commençait un discours paternel, de lui permettre d'abord de lui rendre compte de l'affaire Kortis. Comme on arrivait dans la rue de Grenelle, et comme Lucien finissait de rendre compte de sa mission, M. de Vaize essaya de reprendre son discours onctueux.

«--Monsieur le comte, je travaille pour Votre Excellence depuis cinq heures du soir. Il est une heure. Souffrez que je monte dans mon cabriolet qui suit votre voiture. Je suis mort de fatigue.»

Le ministre se laissa quitter, Lucien monta dans son cabriolet et dit à son domestique de conduire. Il était réellement exténué.

En passant sur le pont Louis XV, le domestique lui dit:

«--Voilà le ministre.»

Il retournait chez son collègue, malgré l'heure avancée.

Chez lui, Lucien trouva son père, un bougeoir à la main qui montait se coucher.

Malgré l'envie passionnée d'avoir l'avis d'un homme de tant d'esprit sur cette affaire:

«--Il est vieux, et il ne faut pas l'empêcher de dormir. À demain les affaires.»

Effectivement, le lendemain à dix heures, il conta tout à son père qui se mit à rire.

«--M. de Vaize te mènera demain dîner chez son collègue, aux Affaires étrangères. Mais voilà assez de duels dans ta vie; maintenant ils seraient de mauvais ton pour toi. Ces messieurs se seront promis de te destituer dans deux mois, ou de te faire nommer préfet à Briançon ou à Pondichéry. Mais si cette place éloignée ne te convient pas plus qu'à moi, je leur ferai peur et j'empêcherai cette disgrâce. Du moins, je le tenterai avec quelques chances de succès.»

Le dîner du ministère des Affaires étrangères se fit attendre jusqu'au surlendemain, et dans l'intervalle, Lucien, toujours occupé de l'affaire Kortis, ne permit pas que M. de Vaize lui reparlât de l'incident.

Quelques jours après, M. Leuwen raconta l'anecdote à trois ou quatre diplomates. Il ne cacha que le nom de Kortis et le genre de l'affaire importante qui obligeait Lucien à chercher son ministre à une heure du matin.

Après des démarches au ministère des Affaires étrangères et une audience au château, M. Leuwen pria Lucien de le suivre.

«--Viens ici, que je répète pour la deuxième fois la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec ton ministre. Mais pour ne pas m'exposer à une troisième répétition, allons chez ta mère.»

À la fin de la conférence chez Mme Leuwen, Lucien crut pouvoir accorder un mot de remerciement à son père.

«--Tu deviens commun, mon ami, sans t'en douter. Tu ne m'as jamais tant amusé que depuis un mois. Enfin je t'aime, et la mère te dira que jusqu'ici, pour employer un mot des livres ascétiques, je l'aimais en toi. Mais il faut payer mon amitié d'un peu de gêne.

«--De quoi s'agit-il?

«--Suis-moi.»

Arrivé dans sa chambre:

«--Il est capital que tu te laves de la calomnie d'être saint-simonien. Ton air sérieux et même important peut lui donner cours.

«--Rien de plus simple, un coup d'épée...

«--Oui, pour le donner la réputation de duelliste, presque aussi triste que celle de saint-simonien. Je t'en prie, plus de duel sous aucun prétexte.

«--Et que faut-il donc?

«--Aimer. Rien de moins. Il faut séduire Mme Grandet.

«--Mais, mon père, est-ce que je n'ai pas l'honneur d'être amoureux, déjà, de Mlle Raymonde?»

Lucien demanda au ministre un congé de quatre jours pour terminer quelques affaires d'intérêt à Nancy. Il se sentait depuis quelque temps une envie folle de revoir la petite fenêtre de Mme de Chasteller. Après avoir obtenu le congé du ministre, Lucien en parla à ses parents qui ne trouvèrent pas d'inconvénient à un petit voyage à Strasbourg. Là-dessus, un beau jour, arriva Mme d'Hocquincourt qui débuta par la folie de venir le trouver au ministère.

«--Prenons Mme d'Hocquincourt, se dit Lucien; je ne l'aurai jamais, mais elle va faire mille folies; je m'en tiendrai pour les besoins physiques à Mlle Raymonde.

«--J'ai gagné bien de l'argent par ton _télégraphe_, dit M. Leuwen à son fils, et jamais ta présence n'a été aussi nécessaire.»

Le soir même, Lucien trouva à dîner, chez son père, son cousin Ernest Déverloy. Celui-ci était fort triste. Son savant, qui lui avait promis quatre voix à l'Académie des sciences politiques, était mort aux eaux de Vichy, et après l'a voir dûment enterré, Ernest s'aperçut qu'il venait de perdre quatre mois de soins ennuyeux et de gagner un ridicule.

«--Car il faut réussir, disait-il à Lucien, et si jamais je me dévoue à un membre de l'Institut, je le prendrai de meilleure santé. Tu as une grande passion et parbleu! tu es bien heureux. On s'occupe de toi! Il ne s'agit que d'en deviner l'objet. Je le dirai bientôt quels sont les beaux yeux qui t'ont enlevé ta gaieté. Heureux Lucien! tu occupes le public. Qu'on est chançard d'être né d'un père qui donne à dîner et qui reçoit _Pozzo di Borgo_ et la haute diplomatie. Si j'avais été le fils d'un tel père, je serais pour tout cet hiver le héros de Paris, et la mort de mon savant m'eût été plus utile que sa vie. Faute d'un père tel que le tien, je fais des miracles et cela ne compte pas, ou ne compte que pour me faire appeler intrigant.»

Lucien trouva les mêmes bruits sur son compte chez quelques anciennes amies de sa mère, qui avaient des salons de second ordre où il était reçu avec amitié.

Le petit Desbacs, auquel il donna quelque liberté de parler de choses étrangères aux affaires, lui avoua que les personnes les mieux instruites parlaient de lui comme d'un jeune homme destiné aux plus grandes choses, mais arrêté tout court par une grande passion.

«--Ah! mon cher, que vous êtes heureux, surtout si vous n'aviez pas cette passion.»

Lucien se détendait du mieux qu'il le pouvait.

Mais il était loin de deviner qu'il devait sa réputation à son père, lequel, réellement, depuis l'aventure du ministère des Affaires étrangères, avait pris de l'amitié pour lui jusqu'au point d'aller à la Bourse, par ces jours froids et humides, chose à laquelle, depuis le jour où il avait eu 60 ans, rien n'avait pu le décider. M. Leuwen songeait à Mme de Thémines, vieille amie de 20 ans et fort liée avec Mme Grandet. Depuis bien des années il prenait soin de sa fortune, et c'est un grand service à Paris et pour lequel la reconnaissance est sans bornes, car, dans la déroute des dignités et de la noblesse d'origine, l'argent est resté la seule chose essentielle, et l'argent sans inquiétudes est la belle chose des belles choses. M. Leuwen alla lui demander des nouvelles de Mme Grandet.

Il voyait Mme de Thémines une fois la semaine, ou chez lui ou chez elle, parce qu'il habitait auprès d'elle. Il prit son rôle au sérieux.

Même il alla plus loin, et jugea qu'à son âge il pouvait entreprendre de la tromper net et de supprimer dans l'histoire de son fils le nom de Mme de Chasteller. Des aventures de son fils il fit une histoire fort jolie, et après avoir amusé Mme de Thémines pendant toute la fin d'une soirée, finit par lui avouer des inquiétudes sérieuses sur son fils qui, depuis trois mois qu'il était admis dans les salons de Mme Grandet, était d'une tristesse mortelle. Il craignait un amour sérieux qui dérangerait ses projets de mariage pour son Lucien.

«--Ce qu'il y a de singulier, lui dit Mme de Thémines, c'est que depuis son retour d'Angleterre, Mme Grandet est fort changée. Il y a aussi du chagrin dans cette tête-là.»

Pour prendre les choses par ordre, voici ce que M. Leuwen apprit de Mme de Thémines et de ses amies, qu'il vit séparément, et nous y ajouterons aussi ce que des mémoires particuliers nous ont fait savoir sur cette femme célèbre.

Mme Grandet se voyait à peu près la plus jolie femme de Paris, ou du moins, on ne pouvait citer les dix plus jolies sans la mettre du nombre. Ce qui brillait surtout en elle, c'était une taille élancée, souple, charmante. Elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde. C'était une beauté dans le genre des jeunes Vénitiennes de Paul Véronèse. Les traits étaient jolis, mais pas très distingués. Pour son cœur, il était à peu près l'opposé de ce que l'on se figure comme étant le cœur italien. Le sien était parfaitement étranger à tout ce qu'on appelle émotions tendres et enthousiasme, et cependant elle passait sa vie à jouer ces sentiments. Lucien l'avait trouvée dix fois s'apitoyant sur les infortunes de quelques prêtres prêchant l'évangile en Chine ou sur la misère d'une famille appartenant dans sa province _à tout ce qu'il y a de mieux._ Mais dans le secret de son cœur, rien ne lui paraissait plus ridicule, plus bourgeois en un mot, que d'être attendrie. Elle voyait en cela la marque la plus sûre d'une âme faible. Elle lisait souvent les Mémoires du cardinal de Retz; ils avaient pour elle le charme qu'elle cherchait vainement dans les romans. Le rôle politique de mesdames de Longueville et de Chevreuse était pour elle ce que sont les aventures de tendresse et de danger pour un jeune homme de dix-huit ans.

«--Quelles positions superbes, se disait Mme Grandet, si elles eussent su se garantir de ces erreurs de conduite qui donnent tant de prise sur nous!»

L'amour même, dans ce qu'il y a de plus réel, ne lui semblait, qu'une corvée, qu'un ennui. C'est peut-être à cette tranquillité d'âme qu'elle devait son étonnante fraîcheur, ce teint admirable qui eût pu lutter avec celui des plus belles Allemandes; cet air de fraîcheur qui était comme une fête pour les yeux. Aussi aimait-elle à se laisser voir à neuf heures du matin, au sortir du lit. C'est alors surtout qu'elle était incomparable: il fallait songer au ridicule du mot, pour résister au plaisir de la comparer à l'aurore. Aucune de ses rivales ne pouvait approcher d'elle sous le rapport de la fraîcheur du teint. Aussi son bonheur était-il de prolonger jusqu'au grand jour les bals qu'elle donnait, et de faire déjeuner les danseurs au soleil, les volets ouverts. Si quelque femme, sans se douter de ce coup de Jarnac, était restée à l'étourdie, entraînée par le plaisir de la danse, Mme Grandet triomphait. C'était le seul moment dans la vie où son âme perdit terre, et ces humiliations de ses rivales étaient l'unique chose à quoi sa beauté lui semblait bonne. La musique, la peinture, l'amour lui semblaient des niaiseries inventées par et pour les petites âmes. Et elle passait sa vie à goûter un plaisir sérieux, disait-elle, dans sa loge aux Bouffes; car, avait-elle soin d'ajouter, les chanteurs italiens ne sont pas excommuniés.

Le matin, elle peignait des aquarelles avec un talent vraiment fort distingué. Cela lui semblait aussi nécessaire à une femme du grand monde qu'un métier à broder, et bien moins ennuyeux. Une chose marquait qu'elle n'avait pas l'âme noble: c'était l'habitude et presque la nécessité de se comparer aux grandes dames du faubourg Saint-Germain. Elle avait engagé son mari à la conduire en Angleterre, pour voir si elle trouverait une blonde qui eût plus de fraîcheur, et pour savoir si elle aurait peur à cheval. Elle avait rencontré dans les élégants Country-Seats où elle avait été invitée, l'ennui, mais non le sentiment de la moindre crainte.

Quand Lucien lui fut présenté, elle revenait d'Angleterre, et ce séjour en ce pays avait envenimé l'admiration, voisine de l'envie, qu'elle éprouvait pour la noblesse d'origine. Mme Grandet n'avait été en Angleterre que la femme d'un des juste-milieu de Juillet les plus distingués par la faveur du roi, mais à chaque instant elle s'était sentie la femme d'un marchand. Ses cent mille livres de rente qui la tiraient si fort du pair à Paris, en Angleterre n'étaient presque qu'une vulgarité de plus.

Elle vivait donc avec ce grand souci:

«--Il faut n'être plus femme de marchand; devenir une Montmorency!»

Son mari était un gros et grand homme de quarante ans, fort bien portant. Il n'y avait pas de veuvage à espérer. Mais elle ne s'arrêta pas longtemps à cette idée: sa grande fortune l'avait éloignée de bonne heure, et par orgueil, des voies obliques. Elle méprisait tout ce qui était crime. Il s'agissait de devenir une Montmorency sans rien se permettre qu'elle n'eût pu avouer. C'était comme la diplomatie de Louis XIV quand il était heureux.

Son mari, colonel de la garde nationale, avait bien remplacé les Rohan et les Montmorency, politiquement parlant, mais quant à elle, personnellement, sa fortune était encore à faire.

Qu'est-ce qu'une Montmorency, à peine âgée de vingt-trois ans et avec une immense fortune, ferait de son bonheur? Et ce n'était pas encore là toute la question. Ne fallait-il pas faire encore autre chose, pour arriver à être regardée dans le monde à peu près comme cette Montmorency le serait?

Une haute et sublime dévotion, ou bien de l'esprit comme Mme de Staël, ou bien une illustre amitié. Devenir l'amie intime de la reine ou de Mme Adélaïde, ou une sorte de Mme de Polignac de 1785; être à la tête de la cour et donner des soupers à la reine. Ou encore, à défaut de tout cela, une amitié dans le faubourg Saint-Germain.

Toutes ces possibilités occupaient tour à tour son esprit, et l'accablaient, car elle avait plus de persévérance et de courage que d'esprit. Elle ne savait pas se faire aider, elle avait bien deux amies, Mmes de Thémines et de Travel, mais elle n'accordait sa confiance que pour une partie seulement des projets qui l'empêchaient de dormir.

Un peu avant le voyage de Lucien à Nancy, Mme Grandet ne voyant rien se réaliser de ses ambitions, s'était dit ceci:

«--Ne serait-ce pas négliger un avantage actuel et perdre une grande chance de distinction, que de ne pas inspirer un grand amour, célèbre par le malheur de l'amoureuse? Ne serait-il pas admirable, dans toutes les suppositions, qu'un homme distingué allât voyager en Amérique pour m'oublier, moi qui ne lui accordais jamais un moment d'attention?»

Ce fut dans ces circonstances intimes et tout à fait inconnues de M. Leuwen le père, que Mme de Thémines, un matin, vint passer une heure avec sa jeune amie pour savoir si dans ce cœur il y avait quelque chose pour Lucien. Après avoir ménagé l'état de sa vanité et de son ambition, Mme de Thémines lui dit:

«--Vous faites des malheureux, ma belle, et vous les choisissez bien.

«--Je suis si éloignée de choisir, répondit sérieusement Mme Grandet, que j'ignore jusqu'au nom du malheureux chevalier. Est-ce un homme de naissance?

«--La naissance ne lui manque pas.

«--Trouve-t-on vraiment de bonnes manières sans naissance? fit Mme Grandet avec découragement.

«--Que j'aime le ton parfait qui vous distingue! s'écria Mme de Thémines. Malgré la plate adoration qu'on a pour l'esprit, cet acide de vitriol qui ronge tout, vous ne l'admettez pas comme compensation des bonnes manières. Ah! que vous êtes bien des nôtres!

«Mais je croirais assez que votre victime nouvelle a des manières distinguées. Il est vrai qu'il est habituellement si triste depuis qu'il vient ici, qu'il n'est pas bien facile d'en juger. C'est la gaieté d'un homme, c'est le genre de ses plaisanteries et sa manière de les dire, qui marquent sa place dans la société. Si celui que vous rendez malheureux appartenait à une famille de noblesse, il appartiendrait indubitablement au premier rang.

«--Ah! c'est M. Leuwen, le maître des requêtes?

«--Eh bien! c'est vous ma belle, qui le conduirez au tombeau.

«--Ce n'est pas l'air malheureux que je lui trouve, dit Mme Grandet; c'est l'air ennuyé.»

On ajouta à peine quelques mots, Mme de Thémines laissa tomber le discours sur la politique et dit, à propos de quelque chose:

«--Ce sont les gens que vous recevez chez vous qui font et défont les ministres.

«--Mais je suis bien loin de recevoir exclusivement ces messieurs.

«--Ne désertez pas une belle position, ma chère. Déjà une fois, sous Louis XIV, comme le rabâche sans cesse ce méchant duc de Saint-Simon que vous aimez tant, les bourgeois ont pris le ministère. Qu'étaient Colbert, Séguier? À la longue les ministres font la fortune de leurs amis.

«Qui fait les ministres aujourd'hui? Les Rothschild, les Leuwen, les... À propos, n'est-ce pas M. Pozzo di Borgo qui disait l'autre jour que M. Leuwen avait fait une scène au ministre des Affaires étrangères à propos de son fils, ou bien c'est le fils qui au milieu de la nuit, est allé faire une scène à ce ministre...»

Mme Grandet raconta tout ce qu'elle savait sur l'affaire; c'était la vérité, à peu près, mais racontée à l'avantage des Leuwen.

Le soir, Mme de Thémines crut pouvoir rassurer M. Leuwen le père et lui dire qu'il n'y avait ni amour, ni galanterie, entre son fils et la belle Mme Grandet.

* * *

M. Leuwen était, un homme gros et fort; il avait le teint fleuri, l'œil vif et de jolis cheveux gris bouclés. Son habit, son gilet, étaient un modèle de cette élégance modeste qui convient à un homme âgé. On trouvait dans toute sa personne quelque chose d'assuré. À son œil noir, à ses brusques changements de physionomie, on l'eût pris plutôt pour un peintre, pour un homme de génie (comme il n'y en a plus) que pour un banquier célèbre. Il paraissait dans beaucoup de salons, mais il abhorrait les gens graves; il passait sa vie avec les diplomates, gens d'esprit, et le corps respectable des danseuses de l'Opéra. Il était leur providence dans les petites affaires d'argent; tous les soirs on le trouvait au foyer de l'Opéra. Il faisait assez peu de cas de la société qui s'appelle _bonne._ L'impudence et le charlatanisme, sans lesquels on ne réussit pas, l'importunaient. Il ne craignait, comme nous l'avons dit, que deux choses au monde: les ennuyeux et l'air humide. Pour fuir ces deux pestes, il faisait des choses qui eussent donné des ridicules à tout autre. Se promenant sur le boulevard, son laquais lui donnait un manteau pour passer devant la rue de la Chaussée-d'Antin. Il changeait d'habit cinq ou six fois par jour au moins, suivant le vent qui soufflait, et il avait pour cela des appartements dans tous les quartiers de Paris. Il ne disait jamais la vérité qu'à sa femme, qui l'adorait, mais aussi il la lui disait toute. Elle était pour lui comme une seconde mémoire à laquelle il tenait plus qu'à la sienne propre. D'abord, il avait voulu s'imposer quelque réserve quand son fils était en tiers, mais cette réserve était incommode et gâtait l'entretien. Mme Leuwen aimait à ne pas se priver de la présence de son fils, et comme il le jugeait fort discret, il avait fini par tout dire devant lui. L'intérieur de ce vieillard, dont les mots méchants faisaient si peur, était des plus gais.

À l'époque dont il est question ici, M. Leuwen était triste, agité. Pendant quelques jours, il joua fort gros jeu, se permit même d'aller à la Bourse, et Mlles des Brions, sa maîtresse, donna deux soirées dansantes dont il fit les honneurs.

Une nuit, à deux heures du matin, en revenant de l'une de ces soirées, il trouva son fils qui se chauffait dans le salon, el son chagrin éclata.

«--Allez pousser le verrou de cette porte...»

Et comme Lucien revenait près de la cheminée:

«--Savez-vous le ridicule affreux dans lequel je suis tombé? dit-il avec humeur.

«--Et lequel, mon père? je ne me serais jamais douté...

«--Je vous aime, et par conséquent vous me rendez malheureux, car la première des peines, c'est d'aimer, fit-il en s'animant de plus en plus et en prenant un ton sérieux que son fils ne lui connaissait pas. Dans ma longue carrière, je n'ai connu qu'une exception, mais aussi elle est unique. J'aime votre mère, elle est nécessaire à ma vie, et elle ne m'a jamais donné un grain de malheur. Au lieu de vous regarder comme mon rival dans son cœur, je me suis avisé devons aimer, et c'est un ridicule dans lequel je m'étais bien juré de ne jamais tomber. _Vous m'empêchez de dormir._»

À ce mot Lucien devint tout à fait sérieux. Son père n'exagérait jamais et il comprit qu'il allait avoir affaire à un accès de colère réel.

M. Leuwen était d'autant plus irrité qu'il parlait à son fils après s'être promis, quinze jours durant, de ne pas lui dire un mot de ce qui le tourmentait.

«--Daignez m'attendre, dit-il avec amertume.

Il revint bientôt avec un petit portefeuille en cuir de Russie.

«--Il y a là 12.000 francs. Si vous ne les prenez pas, je crois que nous nous brouillerons.

«--Le sujet de la querelle serait neuf, dit Lucien en souriant. Les rôles sont renversés et...

«--Oui, ce n'est pas mal. Voilà du petit esprit. Mais, en un mot comme en mille, il faut que vous preniez une grande passion pour Mlle Gosselin, la petite danseuse. Et n'allez pas lui donner votre argent et puis vous sauver à cheval, dans les bois de Meudon ou au diable, comme c'est votre belle habitude. Il s'agit de passer vos soirées avec elle, de lui donner tous vos moments. Il faut en être fou.

«--Fou de Mlle Gosselin?

«--Le diable t'emporte! Fou de Mlle Gosselin ou d'une autre. Qu'est-ce que cela fait? Il convient que le public sache que tu as une maîtresse.

«--Et, mon père, la raison de cet ordre si sévère?

«--Tu la sais fort bien. Voilà que tu deviens de mauvaise foi en parlant avec ton père, et de tes intérêts encore. Que le diable t'emporte, et qu'après t'avoir emporté, il ne te rapporte jamais! Je suis certain que si je passais deux mois sans le voir, je ne penserais plus à toi. Que n'es-tu resté à Nancy! Cela fallait fort bien: tu aurais été le digne héros de deux ou trois bégueules...

Lucien devint pourpre...

«--Mais dans la position que je l'ai faite, ton fichu air sérieux et même triste, si admis en province, où il est l'exagération de la mode, n'est propre qu'a le donner dans le ridicule abominable de n'être au fond qu'un fichu saint-simonien.

«--Mais je ne suis pas saint-simonien: je crois vous l'avoir prouvé.

«--Eh! sois-le, saint-simonien! sois encore mille fois plus sot, mais ne le parais pas.

«--Mon père, je serai plus gai, plus causeur, je passerai deux heures à l'Opéra au lieu d'une.

«--Est-ce qu'on change de caractère? Est-ce que tu seras jamais folâtre ou léger? Or, toute ta vie, si je n'y mets ordre, mais ordre d'ici à quinze jours, ton sérieux passera non pour l'enseigne du _bon sens_, non pour la conséquence d'une bonne chose, mais pour tout ce qu'il y a de plus antipathique à la bonne compagnie. Et quand ici l'on s'est mis à dos la bonne compagnie, il faut accoutumer son amour-propre à recevoir dix coups d'épingle par jour, auquel cas la meilleure ressource est de se brûler la cervelle ou d'aller s'enfermer à la Trappe. Voilà où tu en étais il y a deux mois, moi me tuant à faire comprendre que tu me ruinais en folies de jeune homme. Et en ce bel état, avec ce fichu bon sens sur la figure, tu vas te faire un ennemi du comte de Beauséant, le ministre des Affaires étrangères, un renard qui ne te pardonnera jamais si tu parviens à faire quelque figure dans le monde, et si tu t'avises à parler encore de l'affaire, pour laquelle tu veux l'obliger a se couper la gorge avec toi, ce qu'il n'aime pas.