Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second

Part 17

Chapter 173,924 wordsPublic domain

«--Si par l'agriculture on ne se trouvait pas en rapport avec des paysans fripons, avec un roi qui les ameute contre vous, avec un préfet qui fait voler votre journal à la poste, ce serait une manière de travailler qui me conviendrait beaucoup. Vivre dans une terre avec Mme de Chasteller, et faire produire à cette terre les douze ou quinze mille francs nécessaires à notre petit bien-être!.... Ah! l'Amérique... Là point de préfets...»

Toutes ses anciennes idées sur l'Amérique et sur M. de la Fayette lui revinrent en mémoire. Quand il rencontrait le dimanche M. de la Fayette chez le vénérable comte de Fr...., il se figurait qu'avec son bon sens, sa probité, sa haute philosophie, les gens d'Amérique auraient aussi l'élégance de ses manières. Il eût été rudement détrompé. En Amérique, règne une majorité en grande partie formée par la canaille. À New-York, la charrette gouvernative est tombée dans une ornière opposée à la nôtre. Le suffrage universel règne en tyran, et en tyran aux mains sales. Si je ne plais pas à mon cordonnier, il répand sur mon compte une calomnie qui me fâche, et il faut que je flatte mon cordonnier. Les hommes ne sont pas pesés, mais comptés, dans le suffrage universel, et le vote du plus grossier des artisans compte autant que celui de Jefferson.

«--Enfin, je ferai ce que Bathilde voudra...»

Il raisonna longtemps sur cette idée, et fut heureux de la trouver si profondément enracinée dans son esprit.

«--Je suis donc bien sûr de lui pardonner! Telle qu'elle est, elle est encore pour moi la seule femme qui existe...

«Je crois qu'il y aura plus de délicatesse à ne jamais laisser soupçonner que je connais les suites de sa faiblesse. Elle m'en parlera elle-même, si elle veut m'en parler.

«Ce» stupide travail de bureau me prouve au moins que je puis gagner ma vie et celle de ma femme. Je ne suis plus ce jeune sous-lieutenant de lanciers allant rejoindre son régiment à Nancy, esclave alors de cent petites faiblesses de vanité, et encore regimbant sous ces mots de mon cousin: «Oh! trop heureux d'avoir un père qui te donne du pain!» Faisons comme tout le monde, laissons de côté la moralité de nos actions officielles...»

Ces pensées de Lucien étaient tout son bonheur. L'image de Mme de Chasteller, si présente à sa mémoire, les accords de la musique et les pas divins et pleins de grâce de Mlle Essler, firent de cette soirée, passée dans un coin de loge, une des plus heureuses de sa vie.

Le lendemain, il monta dans un hôtel garni, prit un petit appartement, paya, et comme son hôte insistait pour voir son passeport, il se mit d'accord avec lui en assurant qu'il ne coucherait pas cette première nuit et que le lendemain il apporterait ses papiers. Il se promena avec délices dans ce joli petit appartement dont les plus beaux meubles étaient cette idée: «Ici je suis libre!» Il s'amusa comme un enfant du faux nom qu'il donnerait dans cet hôtel. On pense bien qu'au milieu de ces préoccupations, il n'eut pas la moindre tentation d'aller s'asphyxier dans les idées épaisses du salon de Mme Grandet, et encore moins se soumettre à ses serrements de main.

La confidence de son père, au sujet du marché fait avec celle-ci, fut une grande faute chez cet homme adroit, il est vrai, admirable d'expédients mais trop de premier mouvement pour être politique. Lucien avait le défaut et la haute imprudence d'être naturel dans l'intimité, même quand cette intimité n'était pas amenée par un amour vrai. Dissimuler avec un être, qu'il voyait pendant quatre heures tous les jours, lui eût été insupportable. Ce défaut, joint à sa mine naïve, fut d'abord pris pour de la bêtise, et lui valut ensuite l'étonnement et l'intérêt de Mme Grandet, ce dont il se serait bien passé. Car s'il y avait dans Mme Grandet la femme ambitieuse, parfaitement raisonnable, soigneuse de la réussite de ses projets, il y avait aussi un cœur de femme qui jusque-là n'avait jamais aimé. Par hasard, ce naturel de Lucien était ce qu'il y avait de mieux calculé pour faire naître un vrai sentiment dans ce cœur toujours sec.

Il faut avouer qu'en arrivant à la seconde demi-heure d'une visite, il parlait peu et pas très bien s'il n'osait pas se permettre de dire ce qui lui passait par la tête. Cette habitude, antisociale à Paris, avait été voilée jusqu'à cette époque de sa vie, parce qu'à l'exception de Mme de Chasteller, personne n'avait été intime avec Lucien, et jamais on ne l'avait vu prolonger une visite plus de vingt minutes. Sa manière de vivre avec Mme Grandet vint mettre à découvert ce défaut cruel, le mieux fait de tous pour casser le cou à la fortune d'un homme! Malgré des efforts incroyables, il était absolument hors d'état de dissimuler un changement d'humeur: il n'y avait pas, au fond, de caractère plus inégal que le sien. Ce défaut, voilé en partie par les manières les plus simples et toutes les habitudes d'une excellente éducation et d'une politesse exquise, enseignée par une mère, femme d'esprit, avait été jadis un charme aux yeux de Mme de Chasteller. Pour Lucien, le souvenir d'une idée qui lui était chère, une journée de vent du nord avec des nuages sombres, la vue soudaine de quelque nouvelle canaillerie, ou tel autre événement aussi peu rare, suffisaient pour en faire un autre homme.

Pendant la soirée passée à l'Opéra,--cette soirée délicieuse où il avait vécu ses projets d'avenir et qui avait l'ait une révolution dans son cœur,--Mme Grandet avait régné comme à l'ordinaire dans son salon. Cependant l'absence de son soupirant habituel l'avait d'abord étonné, puis l'avait entraînée dans la colère la plus vive. Elle n'avait pu s'occuper un seul instant d'un autre être que de Lucien. Une telle constance d'attention était chose inouïe chez elle. L'état dans lequel elle se voyait bétonnait un peu, mais elle était fermement persuadée que la fierté seule ou l'orgueil blessé était la cause unique de son agitation. Elle interrogeait son monde avec un parler bref, un sein haletant et des yeux à paupières contractées et immobiles, et qui n'avaient jamais eu cet éclat que par l'effet d'une douleur physique. Elle charma l'assistance. Avec tous, Grandet n'osait pas également prononcer le nom sur lequel son attention était fixée ce soir-là, mais elle engageait ces messieurs dans les récits infinis, espérant toujours que le nom de Lucien paraîtrait comme circonstance accessoire.

Mgr le prince royal avait fait annoncer une partie de chasse dans la foret de Compiègne; il s'agissait de forcer des chevreuils. Mme Grandet savait que Lucien avait parié 25 louis contre 70, que le premier chevreuil serait forcé en moins de vingt et une minutes après la vue. Il avait été introduit en si haute société par le vieux maréchal, ministre de la guerre. Aucune distinction n'était alors plus flatteuse pour un jeune homme. Le prince royal avait expressément désigné le nombre de dix personnes, car un des hommes de lettres de sa chambre venait de découvrir que monseigneur, fils de Louis XIV et Dauphin de France, n'admettait que ce nombre de courtisans à ses chasses au loup.

«--Se pourrait-il, se disait Mme Grandet, que le prince royal eût fait dire à l'improviste qu'il recevrait ce soir les chasseurs invités?»

Mais les pauvres députés et pairs de son salon étaient trop peu du monde avec lequel on essayait de refaire une cour, pour se trouver au courant de ces choses-là et lui donner un enseignement.

«--Dans tous les cas, ne devait-il paraître ici cinq minutes, ou au moins envoyer un mot? Car cette conduite est affreuse.»

Onze heures sonnèrent, onze heures et demie, minuit; Lucien ne paraissait pas.

«--Ah! je saurai bien le guérir de ces petites façons-là,» se dit Mme Grandet, hors d'elle-même.

Cette nuit, le sommeil n'approcha pas de sa paupière, comme diraient les gens qui savent écrire. Dévorée par la colère et le malheur, elle chercha une distraction dans ce que ses complaisants appelaient ses études historiques. Sa femme de chambre se mit à lui lire les Mémoires de Mme de Motteville qui, la veille encore, lui semblaient le manuel d'une femme du grand monde, mais qui, cette nuit-là, lui parurent dénués de tout intérêt. Il fallut avoir recours à ces romans contre lesquels, dans son salon, elle faisait depuis huit ans des phrases si morales.

Toute la nuit, Mme Trublet, la jeune femme de chambre de confiance, fut obligée de monter à la bibliothèque située au second étage, ce qui ne laissait pas d'être fort pénible. Elle en rapporta successivement plusieurs romans. Aucun ne plaisait, et enfin, de chute en chute, la sublime Mme Grandet, dont Rousseau était la bête noire, fut obligée d'avoir recours à la _Nouvelle Héloïse._ Il se trouva que l'emphase un peu pédantesque qui fait fermer ce livre par les lecteurs un peu délicats était justement ce qu'il fallait pour la sensibilité bourgeoise et commençante de Mme Grandet. Lorsqu'elle aperçut l'aube à travers les jointures de ses volets, elle renvoya Mme Trublet.

«--Dès le matin, se dit-elle, je recevrai une lettre d'excuses; on me l'apportera vers les neuf heures, et je saurai répondre de bonne encre.»

Un peu calmée par cette idée de vengeance, elle s'endormit enfin en arrangeant les phrases du billet.

Dès huit heures, Mme Grandet sonna avec impatience: elle supposait qu'il était midi.

«--Mes lettres, mes journaux!» s'écria-t-elle avec humeur.

On sonna le portier qui arriva, n'ayant à la main que de sales enveloppes de journaux.

Quel contraste avec le joli petit billet, si élégant et si bien plié, qu'elle s'était imaginé recevoir. Lucien était remarquable pour l'art de plier ses billets, et c'était peut-être celui de ses talents élégants auquel Mme Grandet avait été le plus sensible.

La matinée s'écoula en projets d'oubli et même de vengeance, mais elle n'en sembla pas moins interminable à Mme Grandet. Au déjeuner, elle fut terrible pour ses gens et pour son mari. Comme elle le vit gai, elle lui raconta avec aigreur l'histoire de sa bêtise auprès du ministre de la guerre. M. Leuwen ne la lui avait pourtant confiée que sous la promesse d'un secret éternel.

Une heure sonna, une heure et demie, deux heures! Le retour de ces sons qui lui rappelaient la nuit passée, la mit en fureur. Pendant longtemps, elle fui comme hors d'elle-même. Tout à coup,--qui l'aurait imaginé d'un caractère dominé par la vanité la plus puérile?--elle eut l'idée d'écrire à Lucien. Pendant une heure entière elle se débattit contre cette horrible tentation: _écrire la première._ Elle céda enfin, mais sans se dissimuler l'horreur de sa démarche.

«--Quel avantage ne vais-je pas lui donner sur moi, et que de journées sévères ne faudra-t-il pas pour lui faire oublier la position que la vue de mon billet va lui faire prendre à mon égard. Qu'est-ce qu'un amant, après tout? De ces petits messieurs qu'on prend comme un instrument auquel on se frotte pour avoir du plaisir. M. Cuvier me disait: «Votre chat ne vous caresse pas, il se caresse à vous.» Eh bien, dans ce moment, le seul plaisir que puisse me donner ce petit monsieur, c'est de lui écrire. Que m'importe sa sensation? La mienne sera du plaisir, dit-elle avec une joie féroce, et c'est ce qui m'importe.»

À ce moment, ses yeux étaient superbes. Elle écrivit une lettre dont elle ne fut pas contente, une seconde, une troisième; enfin elle fit partir la septième ou huitième:

«Mon mari, monsieur, a quelque chose à vous dire. Nous vous attendons, et pour ne pas attendre toujours, malgré le rendez-vous donné, connaissant votre bonne tête, je prends le parti de vous écrire.

«Recevez mes compliments.

«Augustine Grandet.»

«P.-S. Venez avant trois heures.»

Or, quand cette lettre, qu'on avait trouvée la moins imprudente et surtout la moins humiliante, fut partie, il était deux heures et demie.

Le valet de chambre de Mme Grandet trouva Lucien fort tranquille à son bureau, rue de Grenelle, mais au lieu de venir, il écrivit:

«Madame,

«Je suis doublement malheureux: je ne puis avoir l'honneur de vous présenter mes respects ce matin, ni peut-être même ce soir. Je me trouve cloué à mon bureau par un travail pressé dont j'ai en la gaucherie de me charger. Vous savez que comme un respectueux commis, je ne voudrais pas, pour tout au monde, fâcher mon ministre. Il ne comprendra certainement jamais toute l'étendue du sacrifice que je fais au devoir, en ne me rendant pas aux ordres de M. Grandet et aux vôtres.

«Agréez avec bonté la nouvelle assurance du plus respectueux dévouement.

«Lucien Leuwen.»

Mme Grandet était occupée depuis vingt minutes à calculer le temps absolument nécessaire à Lucien pour voler à ses pieds. Elle prêtait l'oreille pour entendre le bruit des roues de son cabriolet, que déjà elle avait appris à connaître. Tout à coup, à son grand étonnement, le domestique frappa à la porte et lui remit le billet de Lucien.

À cette vue, toute sa rage se réveilla, ses traits se contractèrent et presque en môme temps elle devint pourpre.

«--L'absence de son bureau eut été une excuse. Mais quoi! il a vu ma lettre et au lieu de voler à mes pieds, il m'écrit!

«--Partez, dit-elle au valet de chambre avec des yeux qui l'atterrèrent.

«--Ce petit sot peut se raviser il, va venir dans un quart d'heure, se dit-elle; il vaut mieux qu'il voie sa lettre non ouverte. Mais ce qui vaut encore mieux, c'est qu'il ne me trouvât pas même chez moi.»

Elle sonna et donna l'ordre de faire atteler. Le billet de Lucien était sur un petit guéridon, à côté de son fauteuil; à chaque instant elle le regardait malgré elle.

On vint lui dire que la voiture était prête. Comme le domestique sortait, elle se précipita sur la lettre et l'ouvrit avec un mouvement de fureur, et sans s'être, pour ainsi dire, permis cette action. La jeune femme l'emportait sur la capacité politique. Celte lettre si froide mit Mme Grandet dans un état impossible à décrire. Nous ferons observer, pour l'excuser un peu, qu'à vingt-six ans, l'âge qu'elle avait à ce moment, elle n'avait encore jamais aimé. Elle s'était même sévèrement interdit ces amitiés galantes qui peuvent conduire à l'amour. Maintenant l'amour prenait sa revanche, et depuis dix-huit heures, l'orgueil le plus invétéré, le plus fortifié par l'habitude, lui disputait le cœur de cette Mme Grandet dont la tenue dans le monde était si imposante et le nom si haut placé dans les annales de la vertu contemporaine. Jamais tempête de l'âme ne fut plus pénible à chaque reprise de cette affreuse douleur; le pauvre orgueil était battu et perdait du terrain. Il y avait trop longtemps qu'elle lui obéissait en aveugle. Tout à coup, cette habitude de l'âme et la passion cruelle qui se disputaient son cœur, réunirent leurs efforts pour la mettre au désespoir. Quoi! voir ses ordres éludés, désobéis, méprisés par un homme!

«--Mais il ne sait donc pas vivre?» se disait-elle.

Enfin, après deux heures passées au milieu de souffrances atroces et d'autant plus poignantes qu'elles étaient ressenties pour la première fois dans un transport de véritable désespoir, elle descendit de chez elle et monta en voiture. Mais à peine y fut-elle, qu'elle changea d'avis.

«--S'il vient, il ne me trouvera pas! Rue de Grenelle, au ministère de l'Intérieur,» cria-t-elle au valet de pied.

Elle, rassasiée de flatteries, d'hommages, de respect et de la considération des hommes les plus considérables de Paris, osa aller chercher elle-même Lucien à son bureau.

Quand Lucien vit Mme Grandet entrer dans son bureau, l'humeur la plus vive s'empara de lui:

«--Je n'aurai donc jamais la paix avec cette femme! Elle me prend sans doute pour un des valets qui l'entourent. Mon billet a dû pourtant la convaincre que je ne voulais pas la voir!»

Mme Grandet se jeta dans un fauteuil, avec toute la fierté d'une personne qui, depuis six ans, dépense chaque année cent vingt mille francs sur le pavé de Paris. Cette attitude saisit Lucien et toute sympathie fut détruite chez lui.

«--Je vais avoir affaire, se dit-il, à un épicier _demandant son dû._ Il faudra parler clair et haut pour être compris.»

Mme Grandet restait silencieuse; Lucien était immobile, dans une position plus bureaucratique que galante: les mains appuyées sur les bras du fauteuil, les jambes allongées dans toute leur longueur. Sa physionomie était absolument celle d'un marchand _qui perd_; pas l'ombre d'un sentiment généreux.

Après un moment, il eut presque honte de lui-même.

«--Ah! si Mme de Chasteller me voyait. Elle pourrait entendre, car la politesse ne déguisera jamais assez ce que je veux faire comprendre à cette épicière, orgueilleuse de l'hommage des députés du centre.

«--Faudra-t-il, monsieur, que je vous prie de faire retirer votre huissier?»

Le langage de Mme Grandet ennoblissait les fonctions, selon son habitude. Il ne s'agissait que d'un simple garçon de bureau qui, voyant une belle dame à équipage entrer d'un air si troublé, était resté par curiosité, sous prétexte d'arranger le feu qui allait à merveille.

Cet homme sortit sur un regard de Lucien. Le silence continuait.

«--Quoi, monsieur, dit enfin Mme Grandet, vous n'êtes pas étonné, stupéfait, confondu de me voir ici?

«--Je vous avouerai, madame, que je suis étonné d'une démarche très flatteuse assurément, mais que je ne mérite pas.»

Lucien n'avait pu se faire violence au point d'employer des mots décidément peu polis, mais le ton avec lequel ces paroles étaient dites, éloignait à jamais toute idée de reproche passionné et les rendait presque froidement insultantes.

«--Il me semblait, monsieur,--reprit Mme Grandet avec une voix tremblante de colère,--si j'ai bien compris les protestations, quelquefois longues, relatives à votre haute vertu, que vous prétendiez à la qualité d'honnête homme.

«--Puisque vous me faites l'honneur de me parler de moi, madame, je vous dirai que je cherche à être juste et à voir, sans me flatter, ma position et celle des autres envers moi.

«--Votre justice s'abaissera-t-elle jusqu'à considérer combien ma démarche, en ce moment, est dangereuse? Mme de Vaize peut reconnaître ma livrée.

«--C'est précisément, madame, parce que je vois le danger de cette démarche, que je ne sais comment la concilier avec l'idée que je me suis faite de la haute prudence de Mme Grandet.

«--Apparemment, monsieur, que vous m'avez emprunté cette prudence rare, et que vous avez _trouvé utile_ de changer en vingt-quatre heures tous les sentiments dont les assurances se renouvelaient sans cesse et m'importunaient tous les jours?

«--Madame, répondit Lucien, avec le plus grand sang-froid, ces sentiments, dont vous me faites l'honneur de vous souvenir, ont été humiliés par un succès qu'ils n'ont pas dii absolument à eux-mêmes. Ils se sont enfuis, eu rougissant de leur erreur. Avant de disparaître, ils ont obtenu la certitude douloureuse qu'ils ne devaient un triomphe apparent qu'à l'emploi qu'on voulait en faire pour arriver au ministère. Un cœur, que ces sentiments avaient la présomption, sans doute déplacée, de pouvoir toucher, a cédé tout simplement à un calcul d'ambition, et il n'y a eu de tendresse que dans les mots. Enfin, je me suis aperçu qu'on me trompait, et c'est, un éclaircissement, madame, que mon absence voulait essayer de vous épargner. C'est là ma façon d'être honnête homme.»

Lucien eût pu continuer à l'infini cette justification trop facile. Mme Grandet était atterrée. Les souffrances de son orgueil eussent été atroces, si, heureusement pour elle, un sentiment moins sec ne fût venu l'aider à souffrir. Au mot fatal de _ministère_, elle s'était couvert les yeux avec son mouchoir. Peu après, Lucien crut s'apercevoir qu'elle avait des mouvements convulsifs qui la faisaient changer de position dans son fauteuil--cet immense fauteuil doré des ministères. Malgré lui, il devint plus attentif.

«--Voilà sans doute, se disait-il, comment ces comédiens de Paris répondent aux reproches qui n'ont pas de réponse.»

Néanmoins, il ne pouvait s'empêcher d'être touché par cette image bien jouée de l'extrême malheur. Ce corps, d'ailleurs, qui s'agitait sous ses yeux était si beau!

Mme Grandet sentait en vain qu'il fallait à tout prix arrêter ces paroles fatales de Lucien. S'il allait s'irriter au son de son propre discours, et peut-être prendre envers lui-même des engagements auxquels il ne songeait pas en commençant. Il fallait répondre, mais que dire? Cette situation affreuse provoqua la défaite complète de son orgueil; mais quelle humiliation! Ce qui faisait le seul intérêt de sa vie depuis quelques jours allait lui manquer. Et que ferait-elle après? Son salon et le plaisir de donner des soirées brillantes, où il n'y e ût que la meilleure société de la cour de Louis-Philippe, lui semblaient maintenant bien peu de chose. Elle trouva que Lucien avait raison, et constata combien sa colère à elle était peu fondée. Le silence dura plusieurs minutes. Enfin Mme Grandet ôta le mouchoir qu'elle avait devant les yeux, et Lucien fut frappé parmi des plus grands changements de physionomie qu'il eut jamais vus. Pour la première fois de sa vie, Mme Grandet portait sur sa figure une expression réellement féminine.

«--J'avouerai mes torts, monsieur, mais pourtant ce qui m'arrive est flatteur pour vous. La cour que vous me faisiez me flattait, m'amusait, mais me semblait absolument sans danger. Mais mon cœur a changé!»

Ici Mme Grandet rougit profondément; elle n'osait pas regarder Lucien.

«--J'ai eu le malheur de m'attacher à vous. Peu de jours ont suffi pour changer mon cœur à mon insu. J'ai oublié le juste soin d'élever ma maison; un autre sentiment a dominé ma vie. L'idée de vous perdre, l'idée surtout de n'avoir pas votre estime, est intolérable pour moi. Je suis prête à tout sacrifier pour reconquérir cette estime.»

Elle se cacha de nouveau la figure derrière son mouchoir, osa dire:

«--Je vais rompre avec M. votre père, renoncer aux espérances du ministère... mais ne vous séparez pas de moi!»

En lui disant ces derniers mots, Mme Grandet lui tendit la main avec une grâce et un charme extraordinaires.

«--Cette grâce, ce changement étonnant chez une femme si fière, c'est votre mérite qui en est l'auteur, lui disait la vanité.»

La méfiance ajoutait:

«--Voilà une femme admirablement belle et qui, sans doute, compte sur l'effet de sa beauté. Tâchons de n'être pas dupe. Voyons: Mme Grandet prouve son amour par un sacrifice assez pénible, celui de la fierté de toute sa vie. Il faut donc croire à cet amour... Mais doucement. Il faudra que cet amour résistât à des épreuves un peu plus décisives et d'une durée un peu plus longue que ce qui vient d'avoir lieu jusqu'ici.»

Il faut avouer que la figure de Lucien n'était point du tout celle d'un héros de roman, pendant qu'il se livrait à ces sages raisonnements. Il avait plutôt l'air d'un banquier qui pèse la convenance d'une grande opération.

«--La vanité de Mme Grandet peut regarder comme le pire des maux celui d'être quittée; _elle doit tout sacrifier pour éviter cette humiliation_, même les intérêts de son ambition. Il se peut fort bien que ce ne soit pas l'amour qui fasse ces sacrifices, mais tout simplement la vanité, et la mienne serait bien aveugle si elle se glorifiait d'un triomphe d'une nature aussi douteuse. Au bout du compte, sa présence ici m'importune; je me sens incapable de me soumettre à ses exigences. Son salon m'ennuie, et c'est ce qu'il s'agit de lui faire entendre avec politesse.

«--Madame, je ne m'écarterai pas avec vous des égards les plus respectueux. Le rapprochement qui nous a placés, pour un instant, dans une position intime, a pu être la suite d'un malentendu, d'une erreur. Mais je n'en suis pas moins votre obligé. Je me dois à moi-même, Madame, je dois encore plus à mon respect pour le lien qui nous a unis, l'aveu de la vérité. Le dévouement, la reconnaissance, remplissent mon cœur, mais je n'y trouve plus d'amour.»

Mme Grandet le regardait avec des yeux grands ouverts, mais dans lesquels l'extrême attention suspendait les larmes.

Après un petit silence, elle se remit à pleurer sans nulle retenue. Elle considérait Lucien, et elle osa dire ces étranges paroles: