Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second
Part 16
«--Je suis désolé de votre chagrin. Que ne puis-je vous consoler en vous donnant mon cœur... Mais vous savez bien qu'il est _vôtre_ depuis longtemps.»
Tout cela fut dit avec assez de sérieux pour ne pas avoir l'air d'une impertinence.
Mme de Vaize ne répondit pas, mais son regard parla pour elle.
«--Si j'étais parfaitement sûre qu'il m'aime, pensait-elle, le bonheur d'être à lui serait peut-être la seule consolation possible au malheur de perdre le ministère.»
À l'empressement que de tous côtés on marquait à M. Leuwen, le monde voyait de plus en plus que le nouveau et déjà célèbre député allait représenter la Bourse et les intérêts d'argent dans la crise ministérielle. Et cependant l'ennui de M. Leuwen était grand. Tandis qu'on enviait sa situation, il voyait, lui, l'impossibilité de la faire durer.
«--Je retarde tout, disait-il à sa femme et à son fils, et au milieu de ces retards, il ne me vient pas une idée. Qui est-ce qui me fera la charité d'une idée?
«--Vous ne pouvez pas prendre votre glace et vous avez peur qu'elle ne se fonde, répliquait Mme Leuwen. Cruelle situation pour un gourmand!
«--Et je meurs de peur de regretter ma glace quand elle sera fondue!»
Toute l'attention de M. Leuwen était appliquée maintenant a retarder la chute du ministère. Ce fut dans ce sens qu'il dirigea ses trois ou quatre conversations avec un grand personnage. Il ne pouvait pas être ministre, il ne savait qui porter au ministère, et si un ministère se faisait sans lui, sa position était perdue. Il y avait bien M. Grandet, qui, depuis deux mois, le harcelait de ses demandes, et mettait en œuvre l'influence d'amis communs.
«--Mais il va arriver à la pairie; que lui faut-il encore?
«--Il veut être ministre.
«--Ministre, lui, grand Dieu! Mais ses chefs de division comme ses huissiers se moqueront de lui.
«--Il a cette importance épaisse et sotte qui plaît tant à la Chambre des députés, et puis le degré juste de grossièreté, et d'esprit cauteleux à la Villèle, pour être de plain-pied et à deux de jeu avec l'immense majorité du Parlement.
«--Dès que, dans une affaire quelconque, un homme ne se rendra pas à un bénéfice d'argent, à une place pour sa famille, ou à quelques croix, il criera à l'hypocrisie. Il dit n'avoir jamais vu que trois dupes en France, MM. de la Fayette, Dupont de l'Eure et Dupont de Nemours, qui entendait le langage des oiseaux. S'il avait encore quelque esprit, quelque instruction, quelque vivacité..., il pourrait faire illusion. Mais le moins clairvoyant aperçoit tout de suite le marchand de gingembre enrichi qui veut devenir duc. Le comte de Vaize est un Voltaire pour l'esprit et un J.-J. Rousseau pour le sentiment romanesque à côté de M. Grandet.»
Depuis le grand succès que son second discours à la Chambre avait valu à M. Leuwen, Lucien remarqua qu'il était un tout autre personnage dans le salon de Mme Grandet. Il y était accueilli avec de grandes démonstrations et il ne tenait qu'à lui de pousser plus loin les choses. Pendant ce temps, sa position de secrétaire d'un ministre turlupiné par son père, était devenue fort délicate. Comme par un accord tacite, ils ne se parlaient presque plus que pour se dire des choses polies. Un garçon de bureau portait les papiers d'un cabinet à l'autre. Pour lui marquer sa confiance, le ministre l'accablait des grandes affaires du ministère.
«--Croit-il arriver à me faire crier grâce?»
Et il travailla autant que trois chefs de bureau. Il arrivait le matin à sept heures, et, bien des fois, pendant le dîner, il faisait faire des copies dans le comptoir de son père, et retournait le soir au ministère pour les placer sur le bureau de Son Excellence. Mme de Vaize le faisait appeler trois ou quatre fois par semaine et lui volait un temps précieux pour ses paperasses. Mme Grandet trouvait aussi des prétextes fréquents pour le voir dans la journée. Par amitié et par reconnaissance pour son père, Lucien cherchait à profiter de ces occasions pour se donner les apparences d'un amour vrai. Bien plus, pour plaire à Mme Grandet, il était devenu d'une recherche extrême dans sa toilette; il marquait parmi les jeunes gens de Paris qui mettent le plus de soin à s'habiller.
Tout cet ensemble de choses durait depuis environ six semaines, quand, un beau jour Mme Grandet écrivit à M. Leuwen pour lui demander une heure de conversation, le lendemain à dix heures, chez Mme de Thémines. Au début de l'entretien, elle commença par des protestations infinies. M. Leuwen restait grave et impassible. Il comptait les minutes à la pendule de la cheminée. Enfin, ouvertement, Mme Grandet lui demanda un ministère pour son mari.
«--Le roi aime beaucoup M. Grandet, ajouta-t-elle, et serait fort content de le voir arriver aux grandes affaires. Nous avons, de cette bienveillance du Château, des preuves que je vous détaillerai si vous le souhaitez et m'en accordez le loisir.»
À ces mots, M. Leuwen prit un air extrêmement froid; la scène commençait à l'amuser. Mme Grandet, alarmée et presque décontenancée, malgré la ténacité de son esprit, qui ne s'effarouchait pas pour peu de chose, se mit à parler de l'amitié réciproque des deux familles.
À ces phrases affectueuses qui demandaient un signe d'assentiment, M. Leuwen resta silencieux. La chose en vint à ce point de gravité, que Mme Grandet prit le parti de demander ce qu'il pouvait y avoir contre elle. M. Leuwen, qui depuis trois quarts d'heure gardait le silence, avait toutes les peines du monde en ce moment à ne pas éclater de rire.
«--Si je ris, pensait-il, elle s'apercevra que je me moque d'elle, et je manque l'occasion d'avoir le vrai _tirant d'eau_ de cette vertu si célèbre.»
Il commença par demander des pardons infinis sur la communication qu'il allait faire, et puis il prononça ces mots d'une voix basse et profondément émue:
«--Je vous avoue, madame, que je ne puis vous aimer, car vous serez cause que mon fils mourra de la poitrine!»
Et il se sentit saisi par une telle envie de rire, qu'il s'enfuit. Mme Grandet, après avoir mis le verrou à la porte, resta près d'une heure immobile sur son fauteuil. Pensive, elle tenait les yeux ouverts comme la Phèdre de M. Guérin au Luxembourg. Jamais ambitieuse, tourmentée par dix ans d'attente, n'a désiré le ministère comme elle le souhaitait à cette heure.
«--Quel rôle à jouer que celui d'une Mme Roland, au milieu d'une société qui se décompose. Et dans les salons, arriver à une belle position, en inspirant une passion grande et malheureuse, dont l'homme le plus distingué du faubourg Saint-Germain serait la victime. Le nom de Grandet est encore inconnu, mais une fois qu'il aura passé par le ministère, il sera célèbre à jamais. Des millions de Français ne connaissent des gens qui forment la première classe de la société, que les noms qui ont figuré dans les ministères...»
Elle divagua longtemps de la sorte.
Lucien, qui n'était pas dans la confidence de la démarche faite par son père, remarqua bien, en revenant, voir Mme Grandet, quelque chose de moins guindé et de plus naturel dans sa manière d'être. Il eût été bien plus surpris en apprenant que celle-ci, après une nuit agitée et remplie de visions de grandeur, s'était réveillée eu pensant à lui, et trouvant que décidément il lui plaisait chaque jour davantage. C'était par lui que toutes les grandeurs rêvées, que toute cette nouvelle vie devaient lui arriver.
Aussi le soir, en le voyant entrer dans son salon, rougit-elle de plaisir.
«--Quel air noble! Quelles manières parfaites! Combien peu d'empressement! Et quelle différence des autres jeunes gens qui, devant moi, ont l'air de dévots à l'église...»
Pendant que Lucien s'étonnait de la physionomie singulière de l'accueil qui lui était fait ce soir-là, sa mère avait une grande conversation avec M. Leuwen.
«--Eh, mon ami, lui disait-elle, l'ambition vous a tourné la tête! Et une si bonne tête, grand Dieu! Votre position va en souffrir!»
Notre lecteur s'étonnera peut-être de ce qu'une femme qui, à quarante-cinq ans, était encore la meilleure amie de son mari, fût sincère avec lui. C'est qu'avec un homme d'un esprit, aussi singulier et un peu fou, comme M. Leuwen, il eût été excessivement dangereux de n'être point parfaitement sincère. Au milieu d'un monde si menteur, et dans les relations intimes, plus menteuses peut-être que celles de société, ce parfum de franchise avait un charme auquel le temps n'ôtait rien de sa fraîcheur.
Jamais M. Leuwen n'avait été si près de mentir qu'à ce moment. Comme son succès à la Chambre ne lui avait coûté aucun travail, il ne pouvait croire à sa durée, ni presque à sa réalité.
Là était l'illusion, là était le coin de folie, là était la preuve du plaisir extrême produit par cette célébrité imprévue et la position incroyable qu'il s'était créées en trois mois. Si, dans cette affaire, il eût apporté le sang-froid qui ne le quittait jamais au milieu des plus grands intérêts d'argent, il se serait dit:
«--Ceci est un nouvel emploi d'une force que je possède déjà depuis longtemps. C'est une machine à vapeur puissante que je ne m'étais pas encore avisé de faire fonctionner dans ce sens.»
Les flots de sensations nouvelles produites par un succès si étonnant, faisaient un peu perdre terre au bon sens de M. Leuwen, et c'est ce qu'il avait honte d'avouer même à sa femme. Après des discours infinis:
«--Eh bien, oui, dit-il, je ne veux plus nier la dette. J'ai eu un succès d'ambition, et c'est ce qu'il y a de plus plaisant, je ne sais pas quoi désirer.
«La fortune frappe à votre porte; il faut prendre un parti tout de suite. Si vous ne lui ouvrez pas, elle ira frapper ailleurs.
«Les miracles du Tout-Puissant éclatent surtout quand ils opèrent sur une matière vile et inerte. Je fais Grandet ministre ou du moins je l'essaie...
--M. Grandet ministre! dit Mme Leuwen en souriant. Mais vous êtes injuste envers Anselme! Pourquoi, je vous prie, ne pas songer à lui.»
(Le lecteur aura peut-être oublié qu'Anselme était le vieux et fidèle valet de chambre de M. Leuwen.)
«--Toi qu'il est, répondit M. Leuwen avec ce sérieux plaisant qui le rendait si attrayant, Anselme vaut mieux pour les affaires que M. Grandet. Après qu'on lui aura accordé un mois pour se guérir de son étonnement, il décidera cent fois plus intelligemment dans les grandes questions, où il faut un vrai bon sens, que ce M. Grandet. Mais Anselme n'a pas une femme qui soit sur le point de servir de manteau à Lucien. En portant Anselme au ministère de l'Intérieur, tout le monde ne verrait pas que c'est Lucien que je fais ministre en sa personne.
«--Ah! que m'apprenez-vous! s'écria Mme Leuwen, avec un accent de véritable douleur. Lucien va être la victime de cet esprit sans repos, de cette femme qui court après le bonheur comme une âme en peine, et ne l'atteint jamais.
«--C'est la plus jolie femme de Paris, ou du moins la plus brillante. Elle ne pourra pus avoir un amant sans que tout le monde le sache, et pour peu que cet amant ait déjà un nom un peu connu, cette liaison le mettra au premier rang. Je le placerai auprès de Grandet, ministre, comme secrétaire général. Si l'on me refuse ce titre à cause de son âge, la place restera vacante, et sous le nom de secrétaire intime il en remplira les fonctions. Il se cassera le cou dans un an, ou il se fera une réputation. Quant à moi, je tire mon épingle du jeu. On verra que j'ai fait Grandet ministre uniquement parce que mon fils n'était pas encore en âge de l'être. Si je n'y réussis pas, je n'aurai point de reproches à me faire: la fortune ne frappait donc pas à ma porte. Si j'emporte le Grandet, me voilà hors d'embarras pour six mois.
«--M. Grandet pourra-t-il se maintenir?
«--Il y a des raisons pour, il y en a contre. Il aura les sots pour lui, et un train de maison à dépenser pour cent mille francs par an en sus de ses appointements. Il ne lui manquera que de l'esprit dans les discussions, et du bon sens dans les affaires.
«--Excusez du peu, fit Mme Leuwen en souriant.
«--Au demeurant, le meilleur fils du monde. À la Chambre, il parlera comme vous savez. Il lira comme un laquais les excellents discours que je commanderai aux meilleurs faiseurs, à cent louis par discours réussi. Je parlerai aussi: aurais-je du succès pour la défense comme j'en ai eu pour l'attaque? C'est ce qui sera curieux de voir. Celle incertitude m'amuse. Mon fils et le petit Coffe me feront les carcasses de mes discours.»
À quelques jours de là, M. Leuwen alla voir Mme Grandet et lui tint ce discours:
«--Permettez-moi, madame, un langage tout de sincérité, exempt de tout vain déguisement... comme si déjà vous faisiez partie de la famille...»
Ici M. Leuwen retint à grand'peine un coup d'œil malin.
«--Ai-je besoin de vous demander une discrétion absolue? M. le comte de Vaize est aux écoutes. Un seul mot, recueilli par un de ses espions, pourrait déranger ou gâter à tout jamais nos petites affaires.
«M. Grandet est, ainsi que moi, à la tête de la Banque, et depuis juillet, la Banque est à la tête de l'État. La bourgeoisie a remplacé le faubourg Saint-Germain et la Banque est la noblesse de la classe bourgeoise. M. Laffitte, en se figurant que tous les hommes étaient des anges, nous a fait perdre le ministère; les circonstances actuelles appellent la haute banque à ressaisir l'empire et à reprendre le ministère, par elle-même ou par ses amis. On accusait les banquiers d'être bêtes: l'indulgence de la Chambre a bien voulu me mettre à même de prouver le contraire. Nous savons affubler nos adversaires politiques de mots difficiles à faire oublier. Je sais mieux que personne que ces mots ne sont pas des raisons, mais la Chambre n'aime pas les raisons.
«--C'est ce que dit M. Grandet.
«--Il a des idées assez justes, mais, puisque vous me permettez le langage de l'amitié la plus intime, je vous avouerai que sans vous, madame, je n'eusse jamais songé à M. Grandet. Je vais vous parler brutalement: vous croyez-vous assez de crédit sur lui pour le diriger dans toutes les actions capitales de son ministère? Il lui faut toute votre habileté pour ménager le maréchal, ministre de la guerre. Le roi tient à l'armée et le maréchal seul peut l'administrer et la contenir. Or, il aime l'argent, il veut beaucoup d'argent, et c'est au ministre des Finances à fournir cet argent. L'argent est non seulement le nerf de la guerre, mais encore de cette espèce de paix armée dont nous jouissons depuis juillet. Outre l'armée, indispensable contre les ouvriers, il faut donner des places à tout l'état-major de la bourgeoisie. Il y a là six mille bavards qui feront de l'éloquence contre vous, si vous ne leur fermez pas la bouche avec une place de 5.000 ou 6.000 francs. Mais je ne puis néanmoins vous donner ce ministère comme je vous donnerais ce bouquet de violettes. Le roi lui-même, dans nos habitudes actuelles, ne peut vous faire un tel don. Un ministre, au fond, ne doit être élu que par cinq ou six personnes, dont chacune a plutôt le veto sur le choix des autres, que le droit absolu de faire triompher son candidat. N'oubliez pas, madame, qu'il faut plaire tout à fait au roi, plaire à peu près à la Chambre, et enfin ne pas trop choquer cette pauvre Chambre des pairs. Avant d'estimer mon degré de dévouement à vos intérêts, cherchez à vous faire une idée nette de cette portion d'influence que, pour deux ou trois fois vingt-quatre heures, le hasard a mise dans mes mains.
«--Je crois en vous, et beaucoup, et admettre avec vous une discussion sur un pareil sujet n'en est pas une faible preuve. Mais entre la confiance en votre génie et en votre fortune, et les sacrifices que vous semblez exiger, il y a loin.
«--Je serais au désespoir de blesser le moins du monde cette charmante délicatesse de votre sexe. Mais Mme de Chevreuse, la duchesse de Longueville, toutes les femmes qui ont laissé un nom dans l'histoire, et, ce qui est plus réel, qui ont établi la fortune de leur maison, ont eu quelquefois des entretiens avec leur médecin. Eh bien, je suis, moi, le médecin de l'âme, le donneur d'avis à la noble ambition qui vous tourmente à cette heure.»
M. Leuwen se leva.
«--Ma chère belle, les moments sont précieux. Vous voulez me traiter comme un de vos adorateurs et chercher à me faire perdre la tête; je vous certifie que je n'ai plus de tête à perdre et je vais chercher fortune ailleurs.
«--Vous êtes un cruel homme. Eh bien! parlez.
«--Voici, et en très peu de mots. J'aiderai M. Grandet à devenir ministre de l'Intérieur, à condition que mon fils Lucien soit son secrétaire général. Voyez, réfléchissez! Si vous ne voulez pas de mon idée, je m'arrangerai autrement.»
Quelques moments après le départ de M. Leuwen, Mme Grandet rapportait à son mari l'entretien qu'elle venait d'avoir.
«--Vous sentez-vous le courage de prendre le fils de M. Leuwen pour votre secrétaire général?
«--Comment? Un lieutenant de lanciers, secrétaire général? Mais c'est un rêve! Cela ne s'est jamais vu! Où est la gravité?
«--Hélas, nulle part! Il n'y a plus de gravité dans nos mœurs! C'est déplorable.
M. Leuwen m'a posé cet _ultimatum._
«--Prendre pour secrétaire général un petit sournois qui s'avise aussi d'avoir des idées, qui jouera auprès de moi le rôle que M. de Renneville jouait auprès de M. de Villèle. Je ne me soucie point d'un _ennemi intime._»
Mme Grandet eut à supporter pendant vingt minutes les phrases oiseuses d'un sot qui cherchait à placer du Montesquieu et qui avait l'intelligence bouchée par cent mille livres de rente. Enfin, M. Grandet, comprenant qu'il ne pouvait avoir quelque chance d'arriver au ministère que par l'entremise de M. Leuwen, consentit à laisser la place de secrétaire général à la disposition de celui-ci.
«--Tous ces tripotages ne me conviennent guère, ajouta-t-il gravement. Dans une administration loyale, chacun doit occuper les places que lui valent ses mérites.»
Par l'entremise de Lucien, il fut présenté dès le lendemain au vieux maréchal, lequel, rempli de bon sens et de vigueur quand il ne se laissait pas engourdir par la paresse ou par l'humeur, avait fait à ce futur collègue quatre ou cinq questions brusques, auxquelles M. Grandet, peu accoutumé à s'entendre parler aussi nettement, répondit par des phrases. Sur quoi le maréchal, qui détestait les phrases, d'abord parce qu'elles sont détestables et ensuite parce qu'il ne savait pas en faire, lui avait tourné le dos. M. Grandet était rentré chez lui pale et désespéré. Sa femme l'avait accablé de flatteries, l'avait consolé de son mieux, mais pris sur-le-champ la ferme opinion que M. Leuwen l'avait trahie. Lorsque celui-ci lui raconta ce qui s'était passé chez le maréchal, les platitudes, les fausses grâces, le vide de M. Grandet--mais en adoucissant toutefois la vérité, Mme Grandet lui fit entendre avec un froid dédain qu'elle était convaincue qu'il la trahissait.
M. Leuwen se conduisit comme un jeune homme; il fut au désespoir de cette accusation, et pendant trois jours son unique affaire fut de prouver à M. Grandet son injustice. Ce qui compliquait la question, c'est que le roi, qui, depuis cinq ou six mois devenait chaque jour plus ennemi des décisions promptes, avait envoyé quelqu'un de sa famille chez le ministre des Finances, afin de moyenner un arrangement avec le vieux maréchal, sauf, si le raccommodement ne lui convenait plus, à lui, le roi, de désavouer la démarche. L'entente se fit, car le maréchal tenait beaucoup à ce qu'une certaine fourniture de chevaux lui entièrement soldée avant sa sortie du ministère. M. Salomon G..., le chef de celle entreprise, avait sagement stipulé que les cent mille francs promis au maréchal et les bénéfices auxquels il avait droit, ne lui seraient payés qu'avec les fonds provenant de l'_ordonnance de solde_, signée par M. le ministre des Finances. Le roi connaissait bien cette spéculation sur les chevaux, mais il ignorait ce détail.
Dans l'ennui que lui causait l'attitude de Mme Grandet, à son égard et le manque de confiance qu'elle lui témoignait, M. Leuwen se décida à en faire part à son fils. Après le dîner de famille, il partit de bonne heure pour l'Opéra, emmena Lucien, tira, avec le plus grand soin, les verrous de la loge, et ces précautions prises, il raconta, par le détail et dans le style le plus simple, le marché fait avec Mme Grandet.
La vanité de Lucien lut consternée; il se sentit froid dans la poitrine. M. Leuwen venait de commettre là une lourde gaucherie. Par excès de déférence, il sut ne pas se laisser deviner par l'œil lin et scrutateur de son père attaché sur lui; il déroba à ce moqueur impitoyable son cruel désappointement.
«--Au fond, se dit-il, mon père est comme tous les pères, mais il l'est avec infiniment plus d'esprit et de cœur, ce que je n'avais pas su deviner jusqu'ici. Il veut me rendre heureux, _mais à sa façon_, non à la mienne. Et c'est pour tout cela que je m'hébète depuis huit mois par le travail du bureau le plus excessif, et le plus stupide. Les autres victimes du fauteuil de maroquin sont au moins ambitieux... Tandis que moi! La boue de Blois même n'a pu me réveiller! Qui te réveillera donc, infâme? Coffe a raison; je suis plus grandement dupe qu'aucun de ces cœurs vulgaires qui se sont vendus au gouvernement. Hier encore, en causant de Desbacs, Coffe ne m'a-t-il pas dit avec sa froideur inexorable: «Ce qui fait que je ne les méprise pas trop, c'est qu'au moins ils n'ont pas de quoi dîner.»
Un avancement merveilleux pour mon âge, mes talents, la position de mon père dans le monde, m'ont-ils jamais procuré d'autre sentiment que cet étonnement sans plaisir: _N'est-ce que ça?_ Il est temps de se réveiller! Qu'ai-je besoin de fortune? Un dîner de cinq francs et un cheval ne me suffisent-ils pas et au delà? Tout le reste est bien plus souvent corvée que plaisir. À présent surtout que je pourrai dire: «Je ne méprise pas ce que je ne connais point» comme un sot philosophe à la Jean-Jacques. Succès du monde, sourires et serrements de main de députés, de campagnards ou de sous-préfets en congé, bienveillance grossière dans tous les regards d'un salon... je vous ai goûtés! Je vais vous retrouver dans un quart d'heure au foyer de l'Opéra. Et si je partais immédiatement pour aller entrevoir le seul pays au monde où soit pour moi le _peut-être_ du bonheur?... En dix-huit heures, je puis être dans la rue de la Pompe!»
Cette idée s'empara de son attention pendant une heure entière. Depuis quelque temps notre héros était devenu beaucoup plus hardi; il avait vu de près les motifs qui font agir les hommes chargés des grandes places. Cette sotte timidité première qui, pour l'œil clairvoyant, annonçait une âme sincère, n'avait pu tenir contre l'expérience. S'il eût usé sa vie dans le comptoir de son père, il eût été toute sa vie un homme de mérite, connu seulement d'une personne ou deux. Il osait maintenant croire à son premier mouvement, et y tenir jusqu'à ce qu'on lui eût prouvé qu'il avait tort. Et il devait à l'_ironie_ de son père l'impossibilité de se payer de mauvaises raisons.--«Au fond, se disait-il, je n'ai à ménager dans tout ceci que le cœur de ma mère et la vanité de mon père. Celui-ci bâtit pour sou fils des châteaux en Espagne, et le fils se trouve être trop paysan du Danube pour ce qu'il en veut faire: un homme adroit plongeant ferme dans le budget!»
Avec ces idées, établies dans son esprit comme des idées incontestables et nouvelles, Lucien se mit un peu à regarder dans la salle. La musique plate jouée ce soir-là et les pua charmants de Mlle Fany Essler lui causèrent un enchantement qui l'étonna. Il se disait vaguement qu'il ne jouirait pas longtemps de toutes ces choses, et pendant que la musique donnait des ailes à son imagination, sa raison parcourait les différentes chances de la vie.