Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second

Part 15

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La plupart des journalistes vinrent dans la soirée lui demander son discours; il leur montra une carte à jouer, sur laquelle il avait marqué cinq idées à développer. Quand ils virent que le discours avait été réellement improvisé, leur admiration fut sans bornes. Le nom de Mirabeau fut prononcé sans rire. À dix heures, le sténographe du _Moniteur_ vint apporter le discours à corriger.

«--Cela me dispensera de reparler demain,» et il ajouta cinq ou six phrases d'un bon sens profond, dessinant clairement l'opinion qu'il voulait faire prévaloir.

Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'était l'enchantement des députés de sa réunion, qui assistèrent à ce triomphe pendant toute la soirée; ils croyaient tous avoir parlé et lui fournissaient les arguments qu'il aurait dû faire valoir. M. Leuwen admirait ces arguments avec sérieux.

«--D'ici à un mois, votre fils sera commis à cheval, dit-il à l'oreille de l'un d'eux; et le vôtre, chef de bureau à la sous-préfecture, disait-il à un autre.»

Le lendemain matin, Lucien faisait une drôle de mine, dans son bureau, à vingt pas de la table où écrivait le comte de Vaize, sans doute furibond. Son Excellence put entendre le bruit que faisaient en entrant les commis qui venaient féliciter Lucien sur le talent de son père. Ce pauvre ministre était hors de lui; quoique les affaires l'exigeassent, il ne put prendre sur lui de voir Lucien. Vers les deux heures, il partit pour le château, et à peine fut-il sorti que la jeune comtesse fit appeler Leuwen.

«--Ah! monsieur, vous voulez donc nous perdre: le ministre est hors de lui et n'a pas fermé l'œil. Vous serez lieutenant, vous aurez la croix, mais donnez-nous le temps.»

La comtesse de Vaize était elle-même fort pâle. Lucien fut charmant pour elle et presque tendre; il la consola et la persuada de son mieux de ce qui était vrai, c'est qu'il n'avait pas eu la moindre idée de l'attaque projetée par son père.

«--Je puis vous jurer, madame, que depuis six semaines, mon père ne m'a pas parlé une seule fois d'affaires sérieuses.

«--M. de Vaize sent bien tous ses torts. Il aurait dû vous récompenser autrement. Mais aujourd'hui, il dit que c'est impossible, après une levée de boucliers aussi atroce.

«--Madame la comtesse, répondit Lucien d'un air très doux, le fils d'un député opposant peut être désagréable à voir; si ma démission pouvait faire plaisir à M. le ministre...

«--Ah! monsieur, ne croyez point cela. Mon mari ne me pardonnerait jamais s'il savait que ma conversation avec vous a été maladroite au point de vous faire prononcer ce mot de démission. C'est plutôt de conciliation qu'il s'agit.»

Et cette jolie femme se mit à pleurer. Lucien fit son possible pour la consoler, mais en séparant avec soin dans ses consolations ce qu'il devait dire à une femme affligée de ce qui devait être répété à l'homme qui l'avait maltraité à son retour de mission.

Après ses succès, M. Leuwen passa huit jours au lit. Un jour de repos eut suffi, mais il connaissait son pays où le charlatanisme à côté du mérite est comme un zéro à la droite d'un chiffre; il décuple sa valeur. Ce fut donc au lit qu'il reçut les félicitations de plus de cent membres de la Chambre. Il refusa huit ou dix députés non dépourvus de talent qui voulaient s'enrôler dans la _Légion du Midi._

«--Nous sommes plutôt une réunion d'amis qu'une société de politiciens... Votez avec nous, secondez-nous pendant cette session, et si cette fantaisie, qui nous honore, vous dure encore l'année prochaine, ces messieurs, accoutumés à vous voir partager nos opinions, toutes de conscience, iront eux-mêmes vous engager à venir à nos dîners de bons garçons...

«--Il faut déjà le comble de l'abnégation et de l'adresse pour mener ces vingt-neuf oisons. One serait-ce s'ils étaient quarante ou cinquante, et encore avec quelques gens d'esprit, dont chacun voudrait être mon lieutenant et bientôt évincerait le capitaine.»

Quelques jours après, le télégraphe apporta d'Espagne une nouvelle qui probablement devait faire baisser les fonds. Le ministre hésita beaucoup à donner l'avis ordinaire à son banquier.

«--Ce serait pour lui un nouveau triomphe, pensait M. de Vaize, que de me voir piqué au point de négliger mes affaires. Mais halte-là!»

Il fit appeler Lucien et, sans presque le regarder en face, lui donna l'avis à transmettre à son père. L'affaire se fit comme à l'ordinaire et M. Leuwen en profita pour envoyer à M. de Vaize, le surlendemain du rachat des rentes, le bordereau de cette dernière opération et le restant des bénéfices de trois ou quatre opérations précédentes. De telle sorte qu'à quelques centaines de francs près, la maison Leuwen ne devait rien à M. le comte de Vaize.

Coffe était en grande faveur auprès de M. Leuwen, faveur basée sur cette grande qualité, disait l'illustre député: il n'est pas Gascon. Il l'employait à faire des recherches, et comme M. de Vaize le sut, il raya Coffe sur la liste des gratifications où Lucien l'avait inscrit pour 2.500 fr.

«--Voilà qui est de bien mauvais goût, dit en riant M. Leuwen, et il donna 4.000 francs à l'ami de Lucien.

À sa seconde sortie, M. Leuwen alla voir le ministre des Finances, qu'il connaissait de longue main.

«--Eh bien, parlerez-vous aussi contre moi? lui dit celui-ci gaiement.

«--Certainement, à moins que vous ne répariez la sottise de votre collègue le comte de Vaize.» Et il raconta l'histoire de Coffe.

Le ministre, homme d'esprit, ne fit aucune question sur le protégé du député.

«--On dit que le comte de Vaize a employé M. votre fils dans nos élections, et que ce fut M. votre fils qui fut attaqué à Blois dans une émeute.

«--Il a eu cet honneur-là.

«--Et je n'ai point vu son nom sur la liste de gratifications apportée au conseil?

«--Mon fils avait effacé son nom et porté celui de M. Coffe. Mais ce bon M. Coffe n'est pas heureux avec le comte de Vaize.

«--Ce pauvre de Vaize a du talent, et parle bien à la Chambre, mais il manque tout à fait de tact. Voilà une belle économie qu'il a faite là, aux dépens de M. Coffe.»

Huit jours après cet entretien, Coffe était nommé sous-chef aux Finances, avec six mille d'appointements, et la condition expresse de ne jamais paraître au ministère.

«--Êtes-vous content, dit le ministre à M. Leuwen, dans les couloirs de la Chambre.

«--Oui, de vous!»

Quinze jours après, dans une discussion où le ministre de l'Intérieur venait d'avoir un beau succès; au moment où on allait voter, on disait de toutes parts autour de M. Leuwen: majorité de quatre-vingts voix. Il monta à la tribune et commença par parler de son âge et de sa faible voix: aussitôt régna un profond silence. Il fit un discours de dix minutes, serré, raisonné, après quoi, pendant cinq minutes, il se moqua des raisonnements du comte de Vaize.

La Chambre, si silencieuse pendant la première partie, murmura de plaisir dix ou vingt fois.

«--Aux voix! aux voix! crièrent pour interrompre M. Leuwen trois ou quatre juste-milieux imbéciles.

«--Eh bien, oui, aux voix, messieurs les interrupteurs. Je vous en défie, et pour laisser le temps de voter, je descends de la tribune. Aux voix, messieurs, cria-t-il avec sa petite voix, en passant devant les ministres.

La Chambre tout entière et même les tribunes éclatèrent de rire. En vain, le président prétendait-il qu'il était trop tard pour aller aux voix.

«--Il n'est pas cinq heures, cria M. Leuwen de sa place. D'ailleurs, si vous ne voulez pas nous laisser voter, je remonte à la tribune demain. Aux voix!»

Le président fut forcé de laisser voler, et le ministère l'emporta à la majorité de _une voix._

Le soir les ministres se réunirent pour laver la tête à M. de Vaize.

Le ministre des Finances se chargea de l'exécution. Il raconta à ses collègues l'aventure de Coffe, l'émeute de Blois, etc... M. Leuwen et son fils occupèrent toute la soirée de ces graves personnages. On força le comte de Vaize de tout avouer, et l'affaire Kortis, et les élections de Caen, mal dirigées par lui.

Le ministre de la guerre alla le soir même chez le roi et fit signer deux ordonnances: la première nommant Lucien Leuwen, lieutenant d'état-major; la seconde lui accordant la croix pour blessure reçue à Blois dans une mission à lui confiée.

À onze heures, les ordonnances étaient signées; avant minuit, M. Leuwen en avait une expédition avec un mot aimable du ministre des Finances; à une heure du matin, ce ministre avait un mot de M. Leuwen qui demandait huit petites places et remerciait très froidement des grâces incroyables accordées à son fils.

Le lendemain, à la Chambre, le même ministre lui dit:

«--Mon cher ami, il ne faut pas être insatiable.

«--En ce cas, cher ami, il faut être patient! et M. Leuwen se fit inscrire pour avoir la parole le lendemain. Il invita tous ses amis à dîner pour le soir même.

«--Messieurs, dit-il en se mettant à table, voici une petite liste des places que j'ai demandées à M. le ministre des Finances, qui a cru me fermer la bouche en donnant la croix à mon fils. Mais, si avant quatre heures demain, nous n'avons pas cinq au moins de ces emplois qui nous sont dus si justement, nous réunissons nos vingt-neuf boules noires et onze autres qui me sont promises dans la salle, ce qui fait quarante voix; de plus je m'engage à secouer ce bon ministre de l'Intérieur qui, avec M. de Beauséant, s'oppose seul à nos demandes. Qu'en pensez-vous, messieurs?»

Le lendemain, à la Chambre, quelques moments avant que fût voté l'objet à l'ordre du jour, le ministre des Finances prit à part M. Leuwen et lui annonça que cinq des places demandées étaient accordées.

«--La parole de Votre Excellence est de l'or en barre pour moi: mais les cinq députés dont j'ai épousé les intérêts désireraient avoir un avis officiel. Ils seront incrédules jusque-là...

«--Leuwen, cela est trop fort!--et le ministre rougit jusqu'au blanc des yeux. De Vaize a raison...

«--Eh bien alors, la guerre!» et un quart d'heure après il montait à la tribune.

On alla aux voix et le ministère n'eut qu'une majorité de trente-sept voix qui fut jugée fort alarmante. Le soir même, le conseil des ministres, présidé par le roi, discuta longuement sur le compte de M. Leuwen.

Le comte de Beauséant proposa de lui faire peur.

«--C'est un homme d'humeur; son associé, Van Peters, me le disait souvent. Quelquefois il a les vues les plus nettes des choses; en d'autres moments, pour satisfaire un caprice, il sacrifierait sa fortune et lui avec. Si nous l'irritons, il nous fera autant et plus de mal dans une soirée à l'Opéra que dans une séance de la Chambre.

«--On peut l'attaquer dans son fils, dit le comte de Beauséant. C'est un petit sot que l'on vient de faire lieutenant.

«--Ce n'est pas _on_, monsieur, répondit vertement le ministre de la guerre; c'est moi, qui, par métier, dois me connaître en fait de bravoure; c'est moi qui l'ai nommé lieutenant. Quand il était sous-lieutenant de lanciers, il a pu être peu poli, un soir, chez vous, en cherchant le comte de Vaize pour lui rendre compte de l'affaire Kortis, affaire qu'il a très bien menée. On ajoute même des détails; _on_ a raconté la scène à des gens qui s'en souviennent!--et le vieux général élevait la voix.

«--Il me semble, dit le roi, qu'il y a des moments où il vaudrait mieux discuter raisonnablement..., ne pas tomber dans les personnalités et surtout ne pas élever la voix.

«--Sire, répliqua le ministre des Affaires étrangères, le respect que je dois à Votre Majesté me ferme la bouche, mais partout où je rencontrerai monsieur...

«--Votre Excellence trouvera mon adresse dans l'Almanach royal,» dit le général.

Le lendemain du conseil, on fit faire des ouvertures à M. Leuwen. Il en fut profondément étonné.

«--Comment? Il se trouve quelqu'un qui prend au sérieux mon verbiage parlementaire! J'ai donc de l'influence? Il le faut bien, puisqu'un grand parti, ou, pour parler mieux, une grande fraction de la Chambre me propose un traité d'alliance.»

Néanmoins, cela lui parut si ridicule qu'il n'en parla même pas à sa femme, et jusque-là Mme Leuwen avait eu ses moindres pensées.

Le roi fit appeler M. Leuwen à l'insu de ses ministres. En recevant cette communication de M. de Romel, officier d'ordonnance du roi, le vieux banquier rougit de plaisir. (Il avait déjà vingt ans quand la royauté tomba en 1793.) Toutefois, s'apercevoir de son trouble et le dominer, ne fut que l'affaire d'un instant pour cet homme vieilli dans les salons de Paris. Il fut avec l'officier d'ordonnance d'une froideur qui pouvait passer également pour du respect profond, ou pour un manque complet d'empressement.

«--Je vais jouer le rôle si connu de Samuel Bernard, promené par Louis XIV dans les jardins de Versailles,» se dit M. Leuwen en regardant s'éloigner le cabriolet.

Cette idée suffit pour lui rendre tout le feu de la première jeunesse.

Au château, il fut parfaitement convenable.

Le procureur de basse Normandie, qu'était Louis-Philippe, commença par lui dire:

«--Un homme tel que vous!...»

Mais trouvant ce plébéien malin, et voyant qu'il perdait son temps inutilement; ne voulant pas, d'un autre côté, lui donner par la longueur de l'entrevue, une idée exagérée du service qu'il était obligé de lui demander, en moins d'un quart d'heure il revint à la bonhomie.

En observant cechangement de ton chez un homme si adroit, M. Leuwen fut content de lui, et ce premier succès lui rendit la continuée. On lui disait de l'air le plus paternel, et comme si dans ce qu'on lui disait de marqué on y était obligé par les circonstances:

«--J'ai voulu vous voir, mon cher monsieur, à l'insu de mes ministres. Demain aura lieu, selon toute apparence, le scrutin définitif sur la loi des dotations. Je vous avouerai, monsieur, que je prends à cette loi un intérêt tout personnel. Je suis bien sur qu'elle passera par assis et levé; n'est-ce point votre avis?

«--Oui, sire.

«--Mais au scrutin j'aurai un bel et bon rejet par sept ou huit boules noires. N'est-ce pas?

«--Oui, sire.

«--Eh bien, rendez-moi ce service: parlez contre, si vous le trouvez nécessaire à votre position, mais donnez-moi vos trente-cinq voix. C'est un service personnel que j'ai tenu à vous demander moi-même.

«--Sire, je n'ai que vingt-sept voix en ce moment, en comptant la mienne.

«--Ces pauvres ministres se sont effrayés ou plutôt piqués, parce que vous aviez donné une liste de huit petites places subalternes; je n'ai pas besoin de vous dire que j'approuve d'avance cette liste. Je vous engage même à y ajouter quelque chose pour vous, ou pour le lieutenant Leuwen.

«--Sire, répondit M. Leuwen, je demande à Votre Majesté de ne rien signer, ni pour nous, ni pour mes amis, et je lui fais hommage de mes voix pour demain.

«--Parbleu, vous êtes un brave homme!» dit le roi, jouant, et pas trop mal, la franchise à la Henri IV. Il fallait beaucoup de perspicacité pour n'y être pas pris.

Sa Majesté parla encore un bon quart d'heure dans ce sens.

«--Sire, il est impossible que M. de Beauséant, ministre des Affaires étrangères, pardonne jamais à mon fils. Ce ministre a peut-être manqué un peu de fermeté personnelle envers ce jeune homme plein de feu, que Votre Majesté appelle le lieutenant Leuwen. Je demande à Votre Majesté de ne jamais croire un mot des rapports que M. de Beauséant fera faire sur mon fils par sa police, ou même par celle du bon M. de Vaize, mon ami.

«--_Que vous servez avec tant de probité!_» dit le roi, l'œil brillant de finesse.

Cette obéissance, si prompte et si entière, eut l'air d'étonner un peu ce grand personnage. Il vit que M. Leuwen n'avait aucune grâce à lui demander, et comme il n'était pas accoutumé à donner ou à recevoir rien pour rien, il avait calculé que les vingt-sept voix lui coûteraient dans les 27.000 francs.

«--Sire, continua le banquier, je me suis fait une position dans le monde en ne refusant rien à mes amis, et en ne me refusant rien contre mes ennemis. C'est une vieille habitude, et je supplie Votre Majesté de ne pas me demander de changer de caractère envers les ministres. Ils ont pris des airs de hauteur avec moi, et jusqu'à ce bon M. Bardoux, des Finances, qui m'a dit gravement, à propos des petites places en question:

«--Vous abusez, monsieur!

«--Je présente respectueusement à Votre Majesté ces vingt-sept voix dont je dispose, mais je la supplie de me laisser me moquer de ses ministres.»

C'est ce dont M. Leuwen s'acquitta le lendemain à la Chambre, avec une verve et une gaieté admirables. La loi, à laquelle le roi prétendait tenir, passa à une majorité de treize voix, dont six appartenaient aux ministres. Lorsqu'on proclama le résultat, M. Leuwen placé au second banc de la gauche, à trois pas du banc ministériel, dit tout haut:

«--Ce ministère s'en va; bon voyage!»

Le mot fut à l'instant répété par tous les députés voisins du banquier.

Trois jours après le vote de la loi, M. Bardoux, le ministre des Finances, s'approcha de M. Leuwen et lui dit à mi-voix:

«--Les places sont accordées.

«--Fort bien, mon cher Bardoux, mais vous vous devez à vous-même de ne point contresigner ces grâces. Laissez cela à votre successeur. J'attendrai.»

Ordinairement la _Légion du Midi_ dînait au grand complet chez M. Leuwen le lundi. Ce jour avait été choisi pour mieux pouvoir convenir de la campagne parlementaire à mener pendant la semaine.

«--Lequel de vous, messieurs, leur dit M. Leuwen, aurait pour agréable de dîner au Château?»

À ces mots, les bons députés le virent l'égal d'un dieu.

On convint que M. Chapeau, l'un d'entre eux, aurait le premier cet honneur, et que plus tard, avant la fin de la session, on solliciterait le même honneur pour M. Cambray.

«--J'ajouterai à ces deux noms ceux de MM. Lamorte et Debrée, qui ont voulu nous quitter.»

Ces messieurs bredouillèrent et firent des excuses.

M. Leuwen alla solliciter l'aide de camp de service de Sa Majesté, et moins de quinze jours après, les quatre députés les plus obscurs de la Chambre furent engagés à dîner chez le roi. M. Cambray fut tellement comblé par cette faveur qu'il tomba malade et ne put en profiter. Le lendemain de ce dîner, M. Leuwen pensa qu'il devait profiler de la faiblesse de ces gens, auxquels l'esprit seul manquait pour être méchants.

«--Messieurs, leur dit-il, si Sa Majesté m'accordait une croix, lequel parmi vous devra-t-il être l'heureux chevalier?»

Les députés demandèrent huit jours pour se concerter, mais ils ne purent tomber d'accord. La semaine suivante, on alla au scrutin, et M. Lamorte fut désigné pour la croix.

Depuis longtemps, M. Leuwen avait osé avouer à Mme Leuwen ses projets d'ambition.

«--Je commence à songer sérieusement à tout ceci. Le succès est venu me chercher, moi qui, à la Chambre, parle connue dans un salon. Et le plaisant c'est que, si ce ministère qui ne bat plus que d'une aile, vient à tomber, je ne saurai plus que dire. Car enfin je n'ai d'opinion sur rien et ce n'est certainement pas à mon âge que j'irai travailler à m'en former une.

«--La _Gazette_ vous appelle le Maurepas de cette époque. Je voudrais bien avoir sur vous l'influence que Mme de Maurepas avait sur son mari, pour vous empêcher d'être ministre. Vous en mourrez, avec votre tempérament...

«--Il y aurait un autre inconvénient plus grand. Je me ruinerais. La perte de ce pauvre Van Peters se fait vivement sentir. Nous avons été fixés dernièrement par deux banqueroutes d'Amsterdam, causées uniquement par sa mort. Je ne suis pas allé en Hollande, où la chose se serait arrangée, à cause de cette maudite Chambre. Et ce maudit Lucien, que voilà, est la cause première de mes embarras. D'abord il m'a enlevé la moitié de votre cœur, ensuite il devrait connaître le prix de l'argent et être à la tête de ma maison de banque. A-t-on jamais vu un homme né riche, qui ne songe pas à doubler sa fortune? Il mériterait d'être pauvre. Sans la sottise du comte de Vaize à son égard, jamais je n'aurais songé à me faire une position à la Chambre. Maintenant j'ai pris goût à ce jeu, et je vais avoir une bien autre part à la chute de ce ministère--s'il tombe toutefois--que je n'en ai eu à sa formation. Aussi bien, une objection terrible se présente. Que puis-je demander? Si je ne prends rien de substantiel, au bout de deux mois, le ministère que j'aurai aidé à naître se moquera de moi et je me trouverai dans une fausse position.

Receveur général? Cela ne signifie rien pour moi, et c'est un avantage trop subalterne pour ma position actuelle à la Chambre. Faire nommer Lucien préfet, malgré lui, c'est ménager à celui de mes amis qui sera ministre le moyen de me jeter de la boue en le destituant. Et c'est ce qui arriverait au bout de trois mois.

«--Mais ne serait-ce pas un beau rôle que de faire le bien et de ne rien prendre? dit Mme Leuwen.

«--C'est ce que notre public ne croira jamais. M. de la Fayette a joué ce rôle-là pendant quarante ans et a toujours été sur le point d'être ridicule. Le public est trop gangrené pour comprendre ces choses-là. Pour les trois quarts des gens de Paris, M. de la Fayette eût été un homme admirable s'il avait volé quatre millions. Si je refusais le ministère et montais ma maison de manière à dépenser cent mille écus par an, tout en achetant des terres--ce qui montrerait que je ne me ruine pas--on ajouterait foi à mon génie et je garderais la supériorité sur tous ces fripons qui vont se disputer les ministères. Et si tu ne me résous pas cette question: Que puis-je demander? fit-il en riant et en s'adressant à son fils, je te regarde comme un être sans imagination, el n'ai d'autre parti à prendre que de jouer la petite santé et d'aller passer trois mois en Italie, pour laisser faire le ministère sans moi. Au retour je me trouverai effacé, mais ne serai pas ridicule. Maintenant, ma chère amie, ajouta-t-il en prenant les mains de sa femme, j'ai une grande corvée à vous demander: il s'agirait de donner deux bals.

«Deux grands bals! Si le premier n'est pas brillant, nous nous dispenserons du second; mais je crois bien que nous aurons _toute la France_, comme on disait dans ma jeunesse.»

Effectivement, les deux bals eurent lieu avec un immense succès et furent pleinement favorisés par la mode.

Le maréchal, ministre de la guerre, arriva des premiers. La Chambre des députés afflua en masse. L'événement de la soirée fut le long entretien particulier du ministre de la guerre et de M. Leuwen. Et ce qu'il y avait de singulier, c'est que, pendant cet aparté qui fit ouvrir de grands yeux aux cent quatre-vingts députés présents, le maréchal avait réellement parlé d'affaires au banquier.

«--Je suis bien embarrassé, avait-il dit. En fait de choses raisonnables, que trouveriez-vous à faire pour M. votre fils? Le voulez-vous préfet? Rien de si simple. Le voudriez-vous secrétaire d'ambassade? Mais il y a là une hiérarchie gênante! Je le nommerai second et dans trois mois premier.

«--_Dans trois mois?_» demanda M. Leuwen avec un air naturellement dubitatif et bien loin d'être exagéré.»

Le maréchal, dans toute autre circonstance, eût pris ces mots pour une violence. Il répondit avec une grande bonne foi:

«--Voilà une difficulté! Donnez-moi le moyen de la lever.»

M. Leuwen, ne trouvant rien à répondre ou ne voulant pas répondre, se jeta sur la reconnaissance, sur l'amitié, sur la sympathie que lui inspirait cette démarche.

Et ces deux plus grands trompeurs de Paris étaient sincères. Telle fut aussi la réflexion de Mme Leuwen, lorsque son mari lui rapporta l'entretien.

Au second bal, tous les ministres furent obligés de paraître. La pauvre petite Mme de Vaize pleurait presque, en disant à Lucien:

«--Aux bals de la saison prochaine, c'est vous qui serez ministres, et c'est moi qui viendrai chez vous.

«--Je ne vous serai pas plus dévoué alors qu'aujourd'hui; cela est impossible. Mais qui serait ministre dans cette maison? Ce n'est pas moi, et ce serait encore moins mon père.

«--Vous n'en clés que plus méchants. Vous nous renversez et ne savez qui mettre à la place. Et tout cela parce que M. de Vaize ne vous a pas assez fait la cour lorsque vous êtes revenu de cette mission...