Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second
Part 14
«--Parce que je suis étonné de ne vous trouver ni absurde, ni sec: il faut espérer que cela durera. Vous devez voir par le succès de votre mission que la société repousse vos qualités actuelles. Si vous vous étiez borné à vous faire couvrir de boue à Blois, le ministre vous eût donné la croix.
«--Du diable si je pense encore à cette mission.
«--Vous auriez tort; c'est la plus belle et la plus curieuse expérience de votre vie. Jamais, quoi que vous fassiez, vous n'oublierez le général Fari, MM. de Séranville, de Riquebourg, de Cerna, Donis d'Angel, etc.
«--Jamais.
«--Eh bien, le plus ennuyeux de l'expérience morale est fait. C'est le commencement, l'exposition des faits. Au ministère, vous achèverez votre éducation. Seulement pressez-vous, car il est possible que le de Vaize ait déjà inventé quelque coup de Jarnac pour vous éloigner tout doucement sans fâcher monsieur votre père.
«--Ah! à propos, mon père est député de l'Aveyron, après trois ballottages et à la flatteuse majorité de sept voix!
«--Vous ne m'aviez pas parlé de sa candidature...
«--Je la trouvais ridicule et d'ailleurs n'eus pas le temps d'y trop songer; je ne l'appris que par ce courrier extraordinaire qui donna une pâmoison à M. de Séranville.»
Deux jours après, le comte de Vaize disait à Lucien:
«--Lisez ce papier.»
C'était une première liste de gratifications à propos des élections. Le ministre, en la lui donnant, souriait d'un air de bonté qui semblait dire: «Vous n'avez rien fait qui vaille, et cependant voyez comme je vous traite.»
Il y avait trois gratifications de 10.000 francs, et à coté du nom des gratifiés, la mention: _Succès._ La quatrième ligne portait: M. Lucien Leuwen, maître des requêtes, _non succès._ M. Mairobert nommé à une majorité _d'une voix..._ 8.000 francs.
«--Eh bien, fit M. de Vaize, tient-on la parole qu'on vous donna à l'Opéra?»
Lucien exprima toute sa reconnaissance, puis ajouta:
«--J'ai une prière à adresser à Votre Excellence: je désirerais que mon nom ne figurât pas sur la liste.
«--J'entends, dit le ministre, dont la figure prit sur-le-champ l'expression la plus sérieuse. Vous voulez la croix, mais en vérité, après tant de folies, je ne puis la demander pour vous. Vous êtes plus jeune de caractère que d'âge. Demandez à Desbacs l'étonnement que causaient vos dépêches télégraphiques, arrivant coup sur coup et ensuite vos lettres.
«--C'est parce que je sens tout cela que je prie Votre Excellence de ne pas songer à moi pour la croix, et encore moins pour la gratification.
«--Prenez garde, cria le ministre en colère, je suis homme à vous prendre au mot. Allons, prenez une plume, et à côté de votre nom mettez ce que vous voudrez.»
Lucien écrivit à coté de son nom: _ni croix, ni gratification; élection manquée_, et puis, au bas du papier:
--M. Coffe... 2.500 francs.
«--Je porte ce papier au Château, songez-y bien. Il serait inutile que par la suite votre père me parlât à ce sujet.
«--Les hautes occupations de Votre Excellence l'empêchent de garder le souvenir de notre conversation à l'Opéra. Je manifestai le vœu le plus précis que mon père n'eût plus à s'occuper de ma fortune politique.
«--Eh bien, alors, expliquez à mon ami Leuwen comment s'est passée l'affaire de la gratification, et comment, vous ayant porté pour 8.000 francs, vous avez biffé tout cela. Adieu, monsieur.»
À peine la voiture de Son Excellence eut-elle quitté l'hôtel, que Mme la comtesse de Vaize fit appeler Lucien.
«--Diable, se dit-il en l'apercevant, elle est bien jolie aujourd'hui. Pas l'air timide et des yeux de feu; que signifie ce changement?
«--Vous nous tenez rigueur depuis votre retour, monsieur. J'attendais toujours une occasion pour vous parler en détail. Je vous assure que personne plus que moi n'a défendu vos dépêches avec plus de suite. J'ai empêché avec le plus grand courage qu'on en dit du mal devant moi à table. Tout le monde peut se tromper et j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Vos ennemis pourraient plus tard vous calomnier à propos de cette mission, et, quoique sachant que les questions d'argent ne vous touchent que médiocrement, j'ai obtenu de mon mari, pour fermer la bouche à ces ennemis, qu'il vous présentât au roi pour une gratification de 8.000 francs. Je voulais 10.000, mais M. de Vaize m'a fait voir que cette somme était réservée aux plus grands succès, et les lettres reçues hier de M. de Séranville et du maire de Caen sont affreuses pour vous.»
Tout cela fut dit avec beaucoup plus de paroles, et, par conséquent, avec beaucoup plus de mesure et de retenue féminine. Aussi Lucien y fut-il très sensible. Il lui raconta qu'il venait d'effacer son nom.
«--Mon Dieu, seriez-vous piqué? Vous aurez la croix à la première occasion, je vous le promets.»
Ce qui voulait dire: Allez-vous nous quitter?
L'accent de ces mots le toucha profondément; il fut sur le point de lui baiser la main.
«--Si je m'attachais à elle, pensait-il, que de dîners ennuyeux il faudra supporter! et avec la figure du mari de l'autre côté de la table!»
Cette réflexion ne lui prit pas une demi-seconde.
«--Je viens d'effacer mon nom, reprit-il, mais puisque vous daignez témoigner de l'intérêt pour mon avenir, je vous dirai la véritable raison de mon refus. Ces titres de gratification peuvent être imprimés un jour et me donner une célébrité fâcheuse. Je suis trop jeune pour m'exposer à ce danger.
«--Oh! mon Dieu, dit Mme de Vaize avec l'accent de la terreur, croyez-vous la république si près de nous?»
La peur lui avait fait oublier ses velléités d'amitié, et devant cette sécheresse, Lucien tomba dans une profonde rêverie.
«--Vous êtes fâché?
«--Je vous demande pardon. Y a-t-il longtempsque je suis tombé dans cette rêverie?
«--Trois minutes au moins, répondit-elle avec un air de bonté, mais à cette bonté qu'elle tenait à marquer, se mêlait un peu du reproche de la femme d'unministre puissant qui n'est pas accoutumée à de pareilles distractions, et en tête-à-tête encore.
«--C'est que je suis sur le point d'éprouver pour vous, madame, un sentiment trop tendre, et je me le reprochais...»
Après cette petite coquinerie, comme il n'avait plus rien à dire à Mme de Vaize, il ajouta encore quelques mots polis, et la laissa toute rouge et tout émue, pour aller s'enfermer dans son bureau.
«--J'oublie de vivre. Ces sottises d'ambition me distraient de la seule chose au monde qui ait de la réalité pour moi. C'est drôle de sacrifier son cœur à l'ambition, tout en n'étant pas ambitieux!... Il faut aller à Nancy. Attendons d'abord mon père qui revient un de ces jours. C'est un devoir, et puis je serais bien aise d'avoir son opinion sur ma conduite à Caen, tant sifflée au ministère.»
Le plaisir d'aller à Nancy changea le cours de ses pensées et le rendit, le soir, chez Mme Grandet, extrêmement brillant. Dans le petit salon ovale, au milieu de trente personnes peut-être, il fut le centre de la conversation et fit cesser tous les entretiens particuliers pendant vingt minutes au moins. Ce succès électrisa Mme Grandet.
«--Avec deux ou trois hommes comme celui-ci, chaque soirée, mon salon sera le premier de Paris.»
Comme on passait au billard, elle se trouva à côté de Lucien, séparée du reste de la société.
«--Que faisiez-vous le soir, pendant cette course en province?
«--Je pensais à une jeune femme de Paris pour laquelle j'ai une grande passion.»
Ce fut le premier mot de ce genre qu'il eût jamais dit à Mme Grandet: il arrivait à propos. Pendant toute la soirée il fut pour elle du dernier tendre.
* * *
M. Leuwen revint tout joyeux de son élection dans le département de l'Aveyron.
«--L'air y est chaud, les perdrix excellentes, les hommes plaisants. Je suis chargé par mes commettants de quatre-vingt-trois commissions, en outre de celles dont on me chargera par lettre: quatre paires de bottes bien confectionnées; une route de cinq quarts de lieue de longueur pour conduire à la maison de campagne de M. Castanet, etc., etc.»
Et M. Leuwen continua à raconter à Mme Leuwen et à son fils les intrigues au moyen desquelles il avait obtenu une majorité triomphante de sept voix.
«--Enfin, je ne me suis pas ennuyé un moment dans ce département, et si j'y avais eu ma femme, j'aurais été parfaitement heureux. Il y avait bien des années que je n'avais parlé aussi longtemps et à un aussi grand nombre d'ennuyeux. Aussi suis-je saturé de platitudes et d'ennuis officiels.»
On peut penser comme Lucien fut reçu lorsqu'il parla d'absence.
«--Je te renie à jamais, lui dit son père avec une vivacité gaie. Redouble d'assiduité et d'attention auprès de ton ministre; et si tu as du cœur, campe un enfant à sa femme! Et maintenant raconte-moi les aventures de ton voyage.
«--Voulez-vous mon histoire longue ou courte?
«--Longue, dit Mme Leuwen; elle m'a fort amusée et je l'entendrais une seconde fois avec plaisir. Je serais fort, curieuse de voir ce que vous en penserez, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari.
«--Eh bien, répondit M. Leuwen, il est dix heures trois quarts, qu'on fasse du punch et commence.»
Mme Leuwen fit un signe au valet de chambre et la porte fut fermée.
Lucien expédia en cinq minutes l'avanie de Blois et les menus incidents du voyage, et raconta longuement ce que le lecteur connaît déjà.
Vers le milieu du récit, M. Leuwen commença à faire des questions.
«--Plus de détails, plus de détails, disait-il à son fils; il n'y a d'originalité et de vérité que dans les détails.
«Et voilà comment ton ministre t'a traité à ton retour! Il semblait vivement contrarié.
«--Ai-je bien ou mal agi? En vérité je l'ignore, disait Lucien. Sur le champ de bataille, dans la vivacité de l'action, je croyais avoir mille fois raison. Ici, les doutes commencent à se faire jour.
«--Et moi, je n'en ai pas, répondit Mme Leuwen. Tu t'es conduit comme le plus brave homme aurait pu faire.»
Elle plaidait en faveur de son fils et avait peur de solliciter l'approbation de M. Leuwen qui ne disait rien.
«--Ce qui est fait est fait, continuait Lucien. Je me moque parfaitement du Brid'oison de la rue de Grenelle. Mais mon orgueil est alarmé; quelle opinion dois-je avoir de moi-même? Ai-je quelque valeur? Voilà ce que je vous demande, mon père. J'ai pu atténuer les faits, en ma faveur, en vous les racontant, et alors les mesures que j'ai prises d'après ces faits seraient justifiées à mon insu.
«--Ce M. Coffe me fait l'effet d'un méchant homme, dit Mme Leuwen.
«--Maman, vous vous trompez. Ce n'est qu'un homme découragé. S'il avait quatre cents francs de rente, il se retirerait dans les rochers de la Sainte-Baume, à quelques lieues de Marseille. Il est dommage que vous ayez cette opinion de lui, car je voulais obtenir de mon père qu'il entendît le récit de ma campagne, fait par ce fidèle aide de camp qui souvent n'a pas été de la même opinion que moi. Et jamais je n'obtiendrai une seconde séance de mon père, si vous ne la sollicitez avec moi.
«--Mais cela m'intéresse, répliqua M. Leuwen. Si votre Coffe veut venir dîner ici demain, serons-nous seuls? demanda-t-il à sa femme.
«--Nous avions un demi-engagement avec Mme de Thémines.
«--Nous dînerons ici, nous trois et M. Coffe. S'il est du genre ennuyeux, comme je le crains, il le sera moins à table. La porte sera fermée, et nous serons servis par Anselme.»
Lucien amena Coffe le lendemain, mais non sans peine.
Par la froideur et la simplicité de son récit, il fit la conquête de M. Leuwen.
«--Je vous remercie, monsieur, lui dit-il, de n'être pas Gascon. J'ai une indigestion de gens hâbleurs qui sont tou jours surs du succès du lendemain sauf à vous servir une platitude, lorsque le lendemain vous leur reprochez la défaite.»
Mme Leuwen était enchantée d'avoir une seconde édition des prouesses de son fils. Et à neuf heures, comme Coffe voulait se retirer, M. Leuwen insista pour le conduire dans sa loge à l'Opéra. Avant la fin de la soirée, le député de l'Aveyron lui dit:
«--Je suis bien fâché que vous soyez au ministère. Je vous aurais offert une place de quatre mille francs chez moi. Depuis la mort de ce pauvre Van Peters, je ne travaille pas assez, et depuis la sotte conduite du comte de Vaize, à l'égard de ce héros-là, fit-il en désignant son fils, je me sens une velléité de faire six semaines de demi-opposition. Morbleu, monsieur le ministre, vous me paierez votre sottise. Il serait indigne de moi de me venger comme votre banquier. Toute vengeance coûte à qui se venge, et comme banquier, je ne puis sacrifier un iota sur la probité.»
Et il tomba dans une longue rêverie. Lucien, qui trouvait la séance un peu longue, aperçut Mlle Gosselin dans une loge et disparut.
«--Aux armes! dit tout à coup M. Leuwen, en sortant de sa méditation. Il faut agir. Quelle heure est-il?
«--Je n'ai pas de montre, dit Coffe froidement, et il ne résista pas à la vanité d'ajouter:
«--Monsieur votre fils m'a tiré de Sainte-Pélagie; dans ma faillite j'ai placé ma montre dans le bilan.
«--Parfaitement honnête, parfaitement honnête! répondit M. Leuwen d'un air distrait. Puis-je compter sur votre silence? Je vous demande de ne prononcer jamais ni mon nom ni celui de mon fils.
«--Je vous le promets; c'est ma coutume.
«--Faites-moi l'honneur de venir dîner demain chez moi. S'il y a du monde, je ferai servir dans ma chambre; nous ne serons que trois, mon fils et vous, monsieur. Votre raison sage et ferme me plaît beaucoup, et je désire vivement trouver grâce devant votre misanthropie, si toutefois vous êtes misanthrope.
«--Oui, monsieur, pour trop aimer les hommes.» Quinze jours après cet entretien, le changement opéré chez M. Leuwen étonnait tout le monde. Il faisait sa société habituelle de trente à quarante députés nouvellement élus et des plus sots, et l'incroyable était qu'il ne persiflait jamais. Un diplomate de ses amis eut des inquiétudes sérieuses:
«--Il n'est plus insolent envers les imbéciles, il leur parle sérieusement, son caractère change. Nous allons le perdre.»
M. Leuwen suivait assidûment les soirées que le ministre de l'Intérieur donnait aux députés. Trois ou quatre affaires se présentèrent où il servit admirablement les intérêts de M. de Vaize.
«--Enfin, je suis venu à bout de ce caractère de feu, disait celui-ci: je l'ai maté. À cause de son fils, le voilà à mes pieds.»
Le résultat de ce raisonnement fut un brin de supériorité pris par le ministre à l'égard du député de l'Aveyron, à qui la nuance n'échappa point et dont il fit ses délices. Comme M. de Vaize ne faisait pas sa société des gens d'esprit, et pour cause, il ne sut pas l'étonnement que causait le changement d'habitudes de M. Leuwen parmi ces hommes actifs et fins qui font leur fortune par le gouvernement. Mme Leuwen ne revenait pas de son étonnement; tous les jours, il y avait à dîner cinq on six députés au moins, à qui il adressait des propos dans ce genre:
«--Ce dîner, que je vous prie d'accepter toutes les fois que vous ne serez pas invités chez les ministres ou chez le roi, coûterait plus de 80 francs par tête dans les grands restaurants. Par exemple, voilà un turbot...»
Et là-dessus l'histoire du turbot, le prix qu'il avait coûté, sa provenance, etc...
«--Lundi passé, ce même turbot, et quand je dis le même, je me trompe... celui-ci s'agitait dans la mer de la Manche, mais un turbot de même poids et aussi frais eut coûté dix francs de moins...»
Et il évitait de regarder sa femme en débitant ces belles choses.
Il ménageait avec un art infini l'attention de ses députés. Presque toujours il leur faisait part de ses réflexions comme celle sur le turbot ou bien d'anecdotes dans lesquelles des cochers de fiacre menaient à la campagne des imprudents qui ne connaissaient pas les rues de Paris. Mais il réservait toutes les forces d'esprit de ces messieurs pour cette idée difficile qu'il présentait de mille façons différentes:
«--L'union fait la force. Si ce principe est vrai partout, il l'est surtout dans les assemblées délibérantes. Il n'y a d'exceptions que lorsqu'il y a un Mirabeau et un général Foy. Mais qui est-ce qui est Mirabeau? Pas moi, pour sûr. Nous comptons pour quelque chose si aucun de nous ne tient avec opiniâtreté à sa manière de voir. Nous sommes vingt amis. Eh bien! il faut que chacun de nous pense comme pense la majorité, qui est de onze. Demain on mettra un article de loi en délibération dans la Chambre. Après dîner, ici, entre nous, mettons en délibération cet article de loi. Pour moi, qui n'ai sur vous d'autre avantage que celui de connaître les roueries de Paris depuis quarante-cinq ans, je sacrifierai toujours ma pensée à celle de la majorité de mes amis, car enfin, quatre yeux voient mieux que deux. Nous mettons donc en délibération l'opinion qu'il faudra avoir demain; si nous sommes vingt, comme je l'espère, et que onze d'entre nous disent _oui_, il faut absolument que les neuf autres disent _oui_, quand même ils seraient passionnément attachés au _non._ C'est là le secret de notre force. Et si jamais nous arrivons à réunir trente voix, sûres, les ministres n'auront plus aucune grâce à nous refuser. Nous ferons un _mémorandum_ des choses que chacun de nous désire le plus obtenir pour sa famille... Je parle de choses faisables. Lorsque chacun de nous aura obtenu une grâce, de valeur à peu près égale, nous passerons à une seconde liste. Que dites-vous, messieurs, de ce plan de campagne législative?»
M. Leuwen avait choisi les vingt députés les plus dénués de relations, les plus étonnés de leur séjour à Paris, les plus lourds d'esprit. Pour leur expliquer cette théorie, il les invitait à dîner. Ils étaient presque tous du Midi, quelques Auvergnats, ou gens habitant sur la ligne de Perpignan à Bordeaux. La grande affaire de M. Leuwen était de ne pas offenser leur amour-propre; quoique cédant partout et en tout, il n'y réussissait pas toujours. Il avait un coin de bouche moqueur qui les effarouchait; deux ou trois trouvèrent qu'il avait l'air de se moquer d'eux et s'éloignèrent de ses dîners. Il les remplaça heureusement par ces députés à trois lits et à quatre filles, et qui veulent placer fils et gendres.
Un mois environ après l'ouverture de la session et à la suite d'une vingtaine de dîners, il jugea sa troupe assez aguerrie pour la mener au feu. Un jour, après un excellent dîner, il les fit passer dans une chambre à part el voter gravement sur une question d'importance que l'on devait discuter le lendemain. Malgré toute la peine qu'il se donna pour faire comprendre, d'une façon indirecte d'ailleurs, de quoi il s'agissait à ses députés, au nombre de dix-neuf, douze votèrent pour le côté absurde de la question. M. Leuwen leur avait promis d'avance de parler en faveur de la majorité. À la vue de cette absurdité, il eut une faiblesse humaine: il chercha à éclairer cette majorité par des explications qui durèrent une heure et demie. Il fut repoussé avec perte. Le lendemain, intrépidement, et pour son début à la Chambre, il soutint une sottise palpable. Il fut secoué dans tous les journaux, à peu près sans exception, mais la petite troupe lui sut un gré infini.
Nous supprimons les détails infinis et aussi les soinsque lui coûtait son troupeau de fidèles. Par peur qu'on ne séduisît ses Auvergnats, il allait quelquefois avec eux chercher une chambre garnie, ou marchander chez les tailleurs qui vendaient des pantalons tout faits dans les passages. S'il l'eût osé, il les aurait logés, comme il les nourrissait à peu près. Avec des soins de tous les jours qui, par leur extrême nouveauté, l'amusaient, il arriva rapidement à vingt-neuf voix. Alors M. Leuwen prit le parti de n'inviter jamais un député à dîner qui ne fût de ces vingt-neuf; presque chaque jour il en amenait de la Chambre, après la séance, une berline toute pleine. Un journaliste de ses amis feignit de l'attaquer en proclamant l'existence de la _Légion du Midi_, forte de vingt-neuf membres. La seconde fois que cette légion eut l'occasion de révéler son existence, M. Leuwen la fit délibérer la veille, après dîner, et fidèles à leur instinct, dix-neuf députés votèrent pour le côté absurde de la question. Le lendemain, le député montait à la tribune et le parti absurde l'emporta dans la Chambre à une majorité de huit voix. Nouvelles diatribes dans les journaux contre la _Légion du Midi._
Comme M. Leuwen avait des amis aux Finances, il distribua parmi ses fidèles une direction de poste dans un village du Languedoc, et deux distributions de tabac. Trois jours après, il essaya de ne point mettre en délibération, faute de temps, une question à laquelle un ministre attachait un intérêt personnel. Ce ministre arrive à la Chambre en grand uniforme, radieux et sur de son fait; il va serrer la main à ses amis et caresse du regard les bancs de ses fidèles. Le rapporteur paraît et conclut en faveur du ministre. Un juste-milieu furibond succède et appuie le rapporteur. La Chambre s'ennuyait et allait approuver le projet à une forte majorité. Les députés de la Légion ne savaient que penser. Alors M. Leuwen, libre de son opinion, monte à la tribune et, malgré la faiblesse de sa voix, obtient une attention religieuse. Il trouve, dès le début de son discours, trois ou quatre traits fins et méchants. Le premier fit sourire quinze ou vingt députés voisins de la tribune, le second fit rire d'une façon sensible et produisit un murmure de plaisir, le troisième, à la vérité fort méchant, fit rire aux éclats. Le ministre intéressé demanda la parole et parla sans succès. Le comte de Vaize, accoutumé au silence de la Chambre, vint au secours de son collègue. C'était ce que M. Leuwen souhaitait avec passion depuis deux mois; il alla supplier son collègue de lui céder son tour. Comme le comte de Vaize avait répondu assez bien à une des plaisanteries de M. Leuwen, celui-ci demanda la parole pour un fait personnel. Le président la lui refuse, alors la Chambre la lui accorde au lieu d'un autre député qui cède son tour. Ce second discours fut un triomphe pour M. Leuwen. Il se livra à toute sa méchanceté et trouva contre M. de Vaize des traits d'autant plus cruels qu'ils étaient inattaquables dans la forme. Huit ou dix fois, la Chambre entière éclata de rire, trois ou quatre fois elle le couvrit de bravos. Comme sa voix était très faible, on eût entendu, pendant qu'il parlait, voler une mouche dans la salle. C'était un succès pareil à ceux que l'aimable Andrieux obtenait jadis aux séances publiques de l'Académie. M. de Vaize s'agitait sur son banc, et faisait signe tour à tour aux riches banquiers membres de la Chambre et amis de M. Leuwen. Il était furieux et parla de duel à ses collègues.
«--L'odieux serait si grand, si vous arriviez à tuer ce petit vieillard, qu'il retomberait sur le ministère tout entier,» lui dit le ministre de la guerre.
Le succès de M. Leuwen dépassa toutes les espérances. Son discours--si l'on peut appeler ainsi une diatribe méchante, charmante, piquante--était le débordement d'un cœur ulcéré qui s'est contenu pendant deux mois; il marqua la séance la plus agréable que la session eût offerte jusque-là. Personne ne put se faire écouter après qu'il fut descendu de la tribune.
Il n'était que quatre heures et demie; après un moment de conversation, tous les députés s'en allèrent et laissèrent seul, avec le président, un lourd juste-milieu qui essayait de combattre la brillante improvisation de M. Leuwen. Horriblement fatigué, celui-ci alla se mettre au lit. Mais il fut un peu ranimé le soir, vers les neuf heures, quand il eut ouvert sa porte. Les compliments pleuvaient, des députés qui ne lui avaient jamais parlé venaient le féliciter et lui serrer la main.
«--Demain, si vous m'accordez la parole, je traiterai à fond le sujet, leur disait-il.
«--Mais, mon ami, vous voulez vous tuer,» répétait Mme Leuwen, fort inquiète.