Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second

Part 13

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Il s'approcha de la fenêtre ouverte près de laquelle était le préfet auquel on frottait les tempes avec de l'eau de Cologne. Il dit un mot honnête et ensuite demanda la permission de passer un moment dans une chambre voisine avec M. Coffe.

«--Concevez-vous, dit-il à celui-ci en lui donnant la dépêche du ministre, qu'on envoie un courrier pour une telle lettre?»

Et il se mit à lire une lettre de sa mère, qui altéra rapidement sa physionomie riante. Mme Leuwen voyait la vie de son fils en péril, _et pour une cause si sale_, ajoutait-elle.

«--Quitte tout et reviens... Je suis seule. Ton père a eu une velléité d'ambition; il est allé dans le département de l'Aveyron, à deux cents lieues de Paris, pour tacher de se faire élire député.»

Il donna cette nouvelle à Coffe.

«--Voici la lettre qui a fait envoyer le courrier. Mme Leuwen aura exigé que sa lettre vous parvînt rapidement. Au total, il n'y a pas là de quoi vous affliger. Il me semble que votre rôle est auprès de ce petit jésuite qui meurt de haine rentrée. Moi je vais achever de l'assommer par mon air important.»

Coffe fut en effet parfait en rentrant dans la salle à manger. Il avait tiré de sa poche huit ou dix rapports d'élections qu'il avait fourrés dans la dépêche, et la portait connue un saint sacrement. M. de Séranville avait repris connaissance, et au milieu de ses angoisses, regardait Lucien et Coffe d'un air mourant. L'état de ce méchant personnage toucha Lucien; il ne vit en lui qu'un homme souffrant.

«--Il faut le soulager de notre présence,» et après quelques mots polis se retira.

Le courrier lui courut après dans l'escalier pour lui demander ses ordres.

«--M. le maître des requêtes vous réexpédiera demain,» dit Coffe avec une gravité parfaite.

Le lendemain était le grand jour des élections. Dès sept heures, Lucien était chez M. Disjonval, qui le reçut avec un empressement marqué.

«--Si je n'ai pas aujourd'hui et de bonne heure le crédit de cent mille francs sur le receveur, j'aurai eu du moins l'honneur de vous être présenté, et j'aurai eu aussi avec le respectable M. de Cerna une conférence qui a fait sur mon cœur une profonde impression, ayant appris à redoubler l'estime que j'avais déjà pour des hommes qui voient le bonheur de notre chère patrie dans une autre roule que celle que je crois la plus sûre...»

Nous faisons grâce au lecteur des phrases polies qu'inspirait à Lucien le désir de voir ces messieurs prendre patience jusqu'à l'arrivée de la dépêche.

À neuf heures, il rentra à son auberge où Coffe avait préparé deux immenses lettres de narrations et d'explications.

«--Quel drôle de style! fit Lucien en les signant.

«--Emphatique et plat, et surtout jamais simple; c'est ce qu'il faut pour les bureaux.»

Le courrier fut renvoyé à Paris.

Le général Fari avait fait louer, depuis un mois, par son petit aide de camp Milière, un appartement au premier étage en face de la salle des Ursulines où se faisaient les élections. Il s'établit là dès dix heures du matin avec Lucien et Coffe. Ces messieurs avaient de quart d'heure en quart d'heure, des nouvelles par des affidés du général. Les affidés de la préfecture, ayant appris l'arrivée et l'incident du courrier de la veille, et voyant dans Lucien le préfet futur si M. de Séranville manquait l'élection, faisaient, à tout moment, passer à Lucien des cartes avec des avis au crayon rouge. Les pointages se trouvèrent fort justes.

Un petit imprimé avait été distribué avec profusion aux électeurs:

_Honnêtes gens de tous les partis, qui aimez le pays dans lequel vous êtes nés!_

_Éloignez M. le préfet de Séranville!_

_Si M. Mairobert est élu député, M. le préfet sera destitué ou nommé ailleurs. Qu'importe après tout le député nommé! Chassons un préfet tracassier et menteur._

_À qui n'a-t-il pas manqué de parole?_

Vers midi, l'élection du président prenait la plus mauvaise tournure. Tous les électeurs du canton de Risset votaient en faveur de M. Mairobert. Tous les quarts d'heure Lucien envoyait Coffe regarder le télégraphe; il grillait de voir arriver la réponse à sa dépêche numéro 2.

«--Le préfet est bien capable de faire retarder cette dépêche, disait le général. Il serait bien digne de lui d'avoir envoyé un de ses commis à la station voisine du télégraphe, qui est à quatre lieues d'ici, de l'autre côté de la colline, pour tout arrêter. C'est par des traits de cette espèce qu'il croit être un nouveau Mazarin. Car il connaît son histoire de France, notre bon préfet.»

Le lieutenant Milière offrit de monter à cheval et d'aller en un temps de galop, sur la colline, observer les mouvements de la deuxième station du télégraphe. Mais Coffe lui demanda son cheval et courut à sa place.

Il y avait mille personnes au moins devant la salle des Ursulines. Lucien descendit sur la place pour juger de l'esprit général des conversations; il fut reconnu. Le peuple, lorsqu'il se voit en masse, est insolent. Des cris partaient de la foule:

«--Regardez donc ce petit commissaire de police, ce freluquet envoyé de Paris pour espionner le préfet.»

Il n'y fut presque pas sensible.

Deux heures sonnaient; le télégramme ne venait pas.

Lucien séchait d'impatience. Il alla voir M. Disjonval qui le reçut d'un air piqué.

«--Voilà, se dit-il, un homme qui croit que je me suis moqué de lui; il y va franc jeu avec moi et je jurerais qu'il a retardé le vote de ses amis, à la vérité peu nombreux, pour attendre le résultat de ma demande au ministre.»

Au moment où il cherchait à prouver à M. Disjonval qu'il n'avait pas voulu le tromper, Coffe accourut tout haletant.

«--Le télégraphe marche.

«--Daignez m'attendre chez vous encore un quart d'heure, dit Lucien à M. Disjonval; je vole au bureau du télégraphe.»

Il revint en courant vingt minutes après.

«--Voilà la dépêche originale, dit-il:

_Le ministre des Finances à M. le Receveur général. Remettez cent mille francs à M. le général Fari ou à M. Leuwen._

«--Et le télégraphe marche encore...

«--Je vais au collège, répondit M. Disjonval, qui paraissait persuadé. Je ferai ce que je pourrai pour la nomination de notre candidat: nous portons M. de Crémieux. De là je cours chez M. de Cerna: je vous engage aussi à y aller sans délai.»

La porte de l'appartement de M. de Cerna était grande ouverte; il y avait foule dans l'antichambre que Lucien et Coffe traversèrent en volant.

«--Monsieur, voici la dépêche de Paris.

«--Parfait. J'ose espérer que vous n'avez aucune objection à faire contre M. de Crémieux?

«--Monsieur le général Fari et moi approuvons M. de Crémieux. S'il est élu au lieu de M. Mairobert, le général et moi vous remettons les cent mille francs. En attendant l'événement, dans quelles mains voulez-vous que je dépose la somme?

«--La calomnie veille autour de nous, monsieur. C'est déjà beaucoup que quatre personnes, quelque honorables qu'elles soient, sachent un secret dont l'opinion publique peut abuser. Je compte, monsieur, ajouta M. de Cerna en désignant Coffe, vous, moi et M. Disjonval. À quoi bon faire voir le détail à M. le général Fari, d'ailleurs si digne de toute considération?

«--Mais je suis trop jeune pour me charger seul de la responsabilité d'une dépense secrète aussi forte»--et avec beaucoup d'adresse, il fit consentir M. de Cerna à l'intervention du général.

Il fut donc convenu que les cent mille francs seraient déposés dans une cassette, dont le général Fari et M. Ledoyen, un ami de M. de Cerna, auraient chacun une clef.

À son retour à l'appartement situé vis-à-vis de la salle des Ursulines, Lucien trouva le général extrêmement rouge. L'heure approchait à laquelle il avait résolu d'aller déposer son vote, et il craignait d'être hué. Malgré ce souci personnel, il fut néanmoins sensible à la considération que lui témoignait M. de Cerna.

Sur ces entrefaites, on reçut de M. Disjonval un mot qui priait M. Leuwen de lui envoyer Coffe. Celui-ci revint une demi-heure après, et annonça qu'il venait de voir monter à cheval et courir au galop vingt agents s'en allant dans les campagnes chercher cent soixante électeurs légitimistes.

«--Voilà l'heure, dit tout à coup le général fort ému. Il endossa son uniforme et traversa la rue pour aller voter. La foule s'ouvrit devant lui. Le général entra dans la salle, et au moment où il approchait du bureau, des applaudissements éclatèrent parmi les électeurs Mairobertistes.

«--Ce n'est pas un plat coquin comme le préfet, disait-on tout haut. Il n'a que ses appointements pour vivre, et il a une famille à nourrir.»

À quatre heures, Lucien expédia cette dépêche:

_Les chefs légitimistes paraissent de bonne foi. Des observateurs placés aux portes de la ville ont vu sortir vingt agents qui vont dans la campagne chercher cent soixante électeurs légitimistes. Si quatre-vingts ou cent électeurs arrivent le 18 avant midi, Hampden ne sera pas élu. Dans le moment. M. Hampden a la majorité pour la présidence du collège. Le scrutin sera dépouillé à cinq heures._

Le directeur du télégraphe envoya une nouvelle dépêche ministérielle:

_J'approuve vos projets. Donnez cent mille francs; un légitimiste quelconque, même M. Berryer, vaut mieux que M. Hampden._

«--Je ne comprends pas, dit le général. Que veut dire Hampden?

«--Hampden veut dire Mairobert; c'est le nom dont j'ai convenu avec le ministre.»

Le scrutin dépouillé donna:

Électeurs présents 873 Majorité 437 Voix à M. Mairobert 451 Voix à M. de Bourdoulier, candidat du préfet 389 Voix à M. de Crémieux 19 Voix perdues 14

Ces dix-neuf voix à M. de Crémieux firent plaisir au général et à Lucien; elles prouvaient presque que M. de Cerna ne s'était pas joué d'eux.

À six heures, des valeurs s'élevant à cent mille francs, furent remises par le receveur général lui-même entre les mains du général Fari et de Lucien, qui lui donnèrent un reçu.

M. Ledoyen se présenta aussitôt. C'était un fort riche propriétaire, généralement estimé. La cérémonie de la cassette fut effectuée, et il y eut parole d'honneur réciproque de remettre la cassette et son contenu à M. Ledoyen si tout autre que M. Mairobert était élu, à M. le général Fari si M. Mairobert était élu.

M. Ledoyen parti, on dîna.

«--Maintenant, la grande affaire, c'est le préfet, dit le général, extraordinairement gai ce soir-là. Prenons courage et montons à l'assaut. Il y aura bien neuf cents votants demain.

M. de Bourdoulier a eu 389 M. de Crémieux 19

Total 408

Nous voilà avec 408 voix sur 873. Supposons que les vingt-sept voix arrivées demain matin donnent dix-sept voix à M. Mairobert et dix à nous. Nous aurons:

M. de Crémieux avec 418 M. Mairobert avec 468

Et alors, cinquante et une voix de M. de Cerna donneront la majorité à M. de Crémieux.

Ces chiffres furent retournés de cent façons par le général, Lucien, Coffe et le lieutenant Milière, les seuls convives de ce dîner.

«--Appelons nos deux meilleurs agents,» dit le général.

Ces messieurs parurent et, après une assez longue discussion, avouèrent d'eux-mêmes que la présence des légitimistes déciderait de la victoire.

«--Et maintenant à la préfecture!

«--Si vous ne voyez pas d'indiscrétion à ma demande, je vous prierais, mon général, de porter la parole.

«--Cela est un peu contre nos conventions; je m'étais réservé un rôle tout à fait secondaire. Mais enfin, _j'ouvrirai le débat_, comme on dit en Angleterre.»

Le général tenait beaucoup à montrer _qu'il avait des lettres!_ mais ce brave homme avait bien mieux: un rare bon sens et de la bonté.

À peine eut-il expliqué au préfet qu'on le suppliait de donner à M. de Crémieux les voix dont il avait disposé la veille, lors de la nomination du président, que celui-ci l'interrompit d'un ton aigre:

«--Je ne m'attendais pas à moins après toutes ces communications télégraphiques. Mais enfin, messieurs, je ne suis pas encore destitué, et M. Leuwen n'est pas encore préfet.»

Tout ce que la colère peut mettre dans la bouche d'un petit sophiste sournois, fut adressé par M. de Séranville au général et à Lucien. La scène dura cinq heures. Le général ne perdit un peu patience que vers la fin.

«--Votre élection est évidemment perdue; laissez-la mourir entre les mains de M. Leuwen. Comme les médecins appelés trop lard, M. Leuwen aura tout l'odieux de la mort du malade.

«--Il aura ce qu'il voudra ou ce qu'il pourra, mais jusqu'à ma destitution, il n'aura pas la préfecture.»

Ce fut sur cette réponse de M. de Séranville que Lucien fut obligé de retenir le général.

«--Un homme qui trahirait le gouvernement, dit le général, ne pourrait pas faire mieux que vous, monsieur le préfet, et c'est ce que je vais écrire au ministre. Adieu, monsieur.»

À minuit et demi, en sortant de la préfecture, Lucien voulait apprendre ce beau résultat à M. de Cerna.

«--Si vous m'en croyez, monsieur Leuwen, attendez à demain matin, après votre dépêche télégraphique. Laissons ces alliés suspects. D'ailleurs ce petit animal de préfet peut se raviser.»

À cinq heures et demie, le lendemain, Lucien attendait le jour dans le bureau du télégraphe. Dès qu'on put voir clair, la dépêche suivante fut expédiée:

«--Le préfet a refusé ses 389 voix à M. de Crémieux. Le concours des 70 à 80 voix que le général Fari et M. Leuwen attendaient des légitimistes devient inutile, et M. Hampden va être élu.»

Lucien, mieux avisé, n'écrivit pas à MM. Disjonval et de Cerna, mais il alla les voir et leur expliqua le malheur survenu, avec tant de simplicité et de sincérité évidente, que ces messieurs, qui connaissaient le génie du préfet, finirent par croire à la bonne foi de Leuwen.

«--L'esprit de ce petit préfet des grandes journées, dit M. de Cerna, est comme les cornes des boues de mon pays: noir, dur et tortu.»

Le pauvre Lucien était tellement emporté par l'envie de ne pas passer pour un coquin, qu'il supplia M. Disjonval d'accepter de sa bourse le remboursement des frais qu'avait pu entraîner la convocation extraordinaire des électeurs légitimistes. M. Disjonval refusa, mais avant de quitter la ville de Caen, Lucien lui fit remettre 500 francs par le président Donis d'Angel.

Le grand jour de l'élection, à dix heures, le courrier de Paris apporta cinq lettres, annonçant que M. Mairobert était mis en accusation à Paris comme facteur du grand mouvement insurrectionnel républicain dont on parlait alors. Aussitôt douze des négociants les plus riches déclarèrent qu'ils ne donneraient pas leurs voix à M. Mairobert.

«--Voilà qui est bien digne du préfet, dit le général à Lucien avec lequel il avait repris le poste d'observation vis-à-vis de la salle d'élections. Il serait plaisant après tout que ce petit sophiste réussit. C'est bien alors, ajouta-t-il avec la gaieté et la générosité d'un homme de cœur, que pour peu que le ministre fût votre ennemi, et eût besoin d'un boue émissaire, vous joueriez un joli rôle.

«--Je recommencerais mille fois. Quoique la bataille fût perdue, j'ai donné quand même.

«--Vous êtes un brave garçon... Permettez-moi cette locution familière, corrigea bien vite le bon général, craignant d'avoir manqué à la politesse qui était pour lui comme une langue étrangère apprise sur le tard.

Lucien lui serra la main avec émotion et laissa parler son cœur.

À onze heures, on constata la présence de 948 électeurs.

Au moment où un émissaire du général venait de lui donner ce chiffre, M. le président Donis d'Angel voulut forcer toutes les consignes pour pénétrer dans l'appartement, mais n'y réussit pas.

«--Recevons-le un instant, dit Lucien.

«--Ah! que non. Ce pourrait être la base d'une calomnie. Allez recevoir ce digne président et ne vous laissez pas trahir par votre honnêteté naturelle.

«--Il m'apportait l'assurance que, malgré les contre-ordres de ce matin, il y a 49 légitimistes et 11 partisans du préfet gagnés en faveur de M. de Crémieux, dans la salle des Ursulines.»

L'élection suivit son cours paisible; les figures étaient plus sombres que la veille. La pauvre nouvelle du préfet, sur la mise en accusation de M. Mairobert, avait mis en colère cet homme si sage jusque-là, et surtout ses partisans. Deux ou trois fois on fut sur le point d'éclater, mais un beau-frère de M. Mairobert, monta sur une charrette, arrêtée à cinquante pas de la salle des Ursulines, et parla à la foule.

«--Renvoyons notre vengeance à quarante-huit heures après l'élection, autrement, la majorité vendue de la Chambre des députés l'annulera.»

Ce bref discours fut bientôt imprimé à vingt mille exemplaires. On eut même l'idée d'apporter une presse sur la place. Lucien, qui se promenait hardiment partout, ne fut point insulté ce jour-là; il remarqua que la foule sentait sa force. À moins de la mitrailler à distance, aucune puissance ne pouvait agir sur elle.

«--Voilà le peuple vraiment souverain!» pensait-il.

Il revenait de temps en temps à l'appartement d'observation; l'avis du lieutenant Milière était que personne n'aurait la majorité pour cette fois.

À quatre heures, il arriva une dépêche télégraphique au préfet, qui lui ordonnait de porter ses votes aux légitimistes désignés par le général Fari et Leuwen. Mais il ne fit rien dire. À quatre heures un quart, Lucien eut une dépêche dans le même sens.

Sur quoi Coffe s'écria:

Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée!

Le général fut charmé de la citation et se la fit répéter.

À ce moment, ils furent étourdis par un vivat étourdissant.

«--Est-ce joie, est-ce révolte? se demandèrent-ils en courant à la fenêtre.

«--C'est la joie, dit le général avec un soupir. Nous sommes foutus!»

En effet, un émissaire qui arrivait l'habit déchiré, tant il avait eu de peine à traverser la foule, apportait le bulletin du dépouillement du scrutin:

Électeurs présents 948 Majorité 475 M. Mairobert 475 M. de Bourdoulier, candidat du préfet 401 M. de Crémieux 61 M. Sauvage, républicain, voulant le caractère des Français par des lois draconiennes 0 Vois perdues 2

Le soir, la ville fut entièrement illuminée.

«--Mais où sont donc les fenêtres des 401 partisans du préfet?» disait Lucien à Coffe.

La réponse fut un bruit effroyable de vitres cassées; c'étaient les fenêtres du président Donis d'Angel.

Le lendemain, Lucien s'éveilla à onze heures et s'en alla tout seul se promener dans toute la ville. Une singulière pensée s'était rendue maîtresse de son esprit.

«--Que dirait Mme de Chasteller si je lui racontais ma conduite?»

Il fut bien une heure avant de trouver la réponse à cette question, et cette heure lui fut bien douce.

* * *

En approchant de Paris, il vint par hasard à penser à la rue où logeait Mme Grandet, et ensuite à elle.

Il partit d'un éclat de rire.

«--Qu'avez-vous donc?» lui demanda Coffe.

«--Rien. J'avais oublié le nom d'une belle dame pour qui j'ai une grande passion.

«--Je croyais que vous pensiez à l'accueil que va vous faire votre ministre.

«--Le diable l'emporte... Il me recevra froidement, me demandera l'état de mes déboursés et trouvera que c'est bien cher.

«--Tout dépend du rapport que ses espions lui auront fait sur votre mission. Votre conduite a été furieusement imprudente: vous avez donné pleinement dans cette folie de la première jeunesse qu'on appelle _le zèle._»

Lucien avait à peu près deviné. Le comte de Vaize le reçut avec la politesse ordinaire, mais ne lui fit aucune question sur les élections, aucun compliment sur son voyage; il le traita absolument comme s'il l'avait vu la veille. À la fin de l'entretien, il gagna son bureau, occupé, durant son absence, par Desbacs, qui avait rempli sa place. Ce petit homme fut très froid en lui faisant la remise des affaires courantes, lui qui avant le voyage était à ses pieds. Lucien ne dit rien à Coffe qui travaillait dans une pièce voisine et qui, de son côté, éprouvait un accueil encore plus significatif. À cinq heures et demie, il l'appela pour aller dîner ensemble. Dès qu'ils furent seuls dans un cabinet de restaurant:

«--Eh bien? dit Lucien en riant.

«--Eh bien, tout ce que vous avez fait de bien et d'admirable pour tâcher de sauver une cause perdue, n'est qu'un _péché splendide._ Vous serez bien heureux si vous échappez au reproche de jacobinisme ou de carlisme. On en est encore dans les bureaux à trouver un nom pour votre crime; on n'est d'accord que sur son énormité. Tout le monde épie la façon dont le ministre vous traite. Vous vous êtes cassé le cou.

«--La France est bien heureuse, répondit Lucien gaiement, que ces coquins de ministres ne sachent pas profiter de cette folie de jeunesse que vous appelez le zèle. Je serais curieux de savoir si un général en chef traiterait de même un officier qui, dans une déroute, aurait fait mettre pied à terre à un régiment de dragons, pour marcher à l'assaut d'une batterie enfilant la grande route et tuant horriblement de monde?»

Après de longs discours, Lucien apprit à Coffe qu'il n'avait point épousé une parente du ministre et qu'il n'avait rien à demander.

«--Mais alors, dit Coffe étonné, d'où venait avant votre mission la bonté marquée du ministre? Maintenant, après les lettres de M. de Séranville, pourquoi ne vous brise-t-il pas?

--Il a peur du salon de mon père. Si je n'avais pas pour père l'homme d'esprit le plus redouté de Paris, j'aurais été comme vous, jamais je ne me relevais de la profonde disgrâce où nous a jetés noire républicanisme de l'École polytechnique. Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement républicain fut aussi absurde que celui-ci?

«--Il serait moins absurde, mais plus violent. Ce serait souvent un loup enragé. En voulez-vous la preuve? Elle n'est pas loin de nous. Quelles mesures prendriez-vous dans les deux départements de MM. de Riquebourg et de Séranville, si demain vous étiez un ministre de l'Intérieur tout-puissant?

«--Je nommerais M. Mairobert préfet; je donnerais au général Fari le commandement des deux départements.

«--Songez au contre-coup de ces mesures et à l'exaltation que prendraient dans les deux départements Riquebourg et Séranville, tous les partisans du bon sens et de la justice. M. Mairobert serait roi de son département; et si ce département s'avisait d'avoir une opinion sur ce qui se fait à Paris? Pour parler seulement de ce que nous connaissons, si ce département s'avisait de jeter un œil raisonnable sur ces trois cent cinquante nigauds emphatiques qui grattent du papier dans la rue de Grenelle, et parmi lesquels nous comptons? Si les départements voulaient à l'Intérieur quelques hommes de métier à 10.000 francs d'appointements et 10.000 francs de frais de bureau, signant tout ce qui est d'intérêt secondaire, que deviendraient les trois cent quarante au moins de ces commis, chargés de faire au bon sens une guerre acharnée?

Et de proche en proche, que deviendrait le roi? Tout gouvernement est un mal, mais un mal qui préserve d'un plus grand.

«--C'est ce que disait M. Gauthier, l'homme le plus sage que j'aie connu, un républicain de Nancy. Que n'est-il ici à raisonner avec nous? Du reste, c'est un homme qui lit la _Théorie des fonctions_ de Lagrange, aussi bien que vous et cent fois mieux que moi, etc.»

Le discours fut infini entre les deux amis, car Coffe, ne sachant résister à Lucien, s'en était fait aimer, et par reconnaissance se croyait obligé de lui répondre. Il ne revenait pas de son étonnement qu'étant aussi riche, Lucien ne fût pas plus absurde.

Entraîné par cette idée, il lui demanda:

«--Êtes-vous né à Paris?

«--Oui, sans doute.

«--Et M. votre père avait cet hôtel magnifique à cette époque, et vous alliez vous promener en voiture à trois ans?

«--Mais, sans doute... Pourquoi ces questions?