Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second
Part 12
«--C'est un bavard insupportable, expliquant longuement ce dont on n'a quoi faire, et sautant à pieds joints sur les choses difficiles. D'ailleurs, nageant entre deux eaux, et entretenant des relations avec les personnes qui dans le département nous sont hostiles. Il nous fera perdre un temps précieux, et comme il faut vingt-sept heures à votre courrier pour gagner Paris, il me semble que vous ne sauriez l'expédier trop vite, si toutefois vous voulez en expédier un, ce que je suis loin de vous conseiller. Ce que je vous conseille réellement, c'est de renvoyer M. Donis d'Angel à ce soir à dix heures ou à demain matin.»
Ainsi fut fait. Malgré la sincérité et la probité des interlocuteurs, le dîner fut triste, sérieux et court. Au dessert parurent deux commissaires de police, et ensuite un petit lieutenant, nommé Milière, aussi madré que les commissaires, et qui prétendait bien gagner la croix avec cette élection.
Enfin, à sept heures et demie, le courrier partit pour Paris, portant à M. le comte de Vaize le bordereau dos élections et trente pages de détails explicatifs. Dans une dépêche à part, Lucien donnait au ministre le narré exact de sa dispute avec le préfet; il rapportait le dialogue avec la même exactitude que s'il avait été écrit par un sténographe. À neuf heures, le général revint chez Lucien, lui apportant de nouveaux rapports replis du canton de Risset. Il l'avertit aussi que, dès six heures, le préfet avait fait partir pour Paris un courrier, avec une avance sur le sien de une heure et demie, et que probablement ce dernier ne désirait pas bien vivement attendre son camarade...
«--Vous conviendrait-il, général, de m'accompagner demain matin chez les cinquante citoyens les plus recommandables de la ville? Cette démarche peut être tournée en ridicule, mais si elle nous fait seulement gagner deux voix, c'est un succès.
«--Ce serait avec beaucoup de plaisir que je vous accompagnerai partout, monsieur, mais le préfet...»
Après avoir longuement discuté sur les moyens de ménager la vanité maladive de ce fonctionnaire, il fut convenu que le général et Leuwen lui écriraient chacun de leur côté. Le valet de chambre du général porta les deux lettres à la préfecture; M. de Séranville le fit entrer et le questionna beaucoup. Cette union de Leuwen et du général Fari le mettait au désespoir. Il répondit par écrit, aux deux lettres, qu'il était indisposé et au lit. Les visites du lendemain convenues, ou arrêta la liste des visités; le petit lieutenant Milière fut appelé de nouveau et passa dans une chambre voisine pour dicter à Coffe un mot sur chacun de ces messieurs. Le général et Lucien se promenaient en silence, cherchant quelque moyen de sortir d'embarras.
«--Le ministre ne peut plus vous être d'aucun secours. Il est trop tard...
«--Sans doute, mais à l'armée, vous avez souvent hasardé de faire charger un régiment lorsque la bataille était perdue aux trois quarts. Nous sommes dans le même cas; que pouvons-nous perdre? D'après les derniers rapports du canton de Risset, il n'y a plus d'espoir...; une vingtaine de vos amis voteront pour M. Mairobert uniquement pour se débarrasser de M. de Séranville. Dans cet état désespéré, n'y aurait-il pas moyen de tenter une démarche auprès du chef du parti légitimiste, M. de Cerna?»
Le général s'arrêta court au milieu du salon.
«--Je lui dirai ceci, continua Lucien: je fais nommer celui de vos électeurs que vous me désignerez; je lui donne les trois cent quarante voix du gouvernement. Pouvez-vous ou voulez-vous envoyer des courriers à cent gentilshommes campagnards? Avec ces cent voix et les nôtres nous excluons M. Mairobert de la Chambre. Que nous fait un légitimiste de plus? D'abord, il est à parier mille contre un, que ce sera un imbécile ou un ennuyeux que personne n'écoutera. Eût-il le talent de Berryer, ce représentant ne représentera rien, si ce n'est lui-même, et un parti peu dangereux, cent ou cent cinquante mille de Français riches, tout au plus. Si j'ai bien compris le ministre, mieux vaut dix légitimistes à la Chambre qu'un seul Mairobert, représentant de tous les petits propriétaires de la basse Normandie.»
Le générai se promena longtemps sans rien répondre.
«--C'est une idée, mais elle est bien dangereuse pour vous. Le ministre qui est à cent lieues du champ de bataille vous blâmera. Je ne vous demande pas quels sont vos rapports avec M. le comte de Vaize, mais enfin j'ai soixante et un ans, je pourrais être votre père... Permettez-moi d'aller jusqu'au bout de ma pensée: Fussiez-vous le fils du ministre, ce parti extrême que vous proposez serait dangereux pour vous. Quant à moi, monsieur, ceci n'étant pas une action de guerre, mon rôle est de rester en deuxième et même troisième ligne. Comme je ne suis pas fils de ministre, ajouta-t-il en souriant, vous m'obligeriez infiniment en évitant de dire que vous m'avez fait part de ce projet d'union avec les légitimistes. Si cette élection tourne mal, il y aura quelqu'un de sévèrement blâmé, je désire donc rester dans la demi-teinte.
«--Je vous donne ma parole d'honneur que personne ne saura jamais que je vous ai parlé de cette idée. J'aurai l'honneur de vous remettre, avant votre sortie, une lettre qui le prouve. Quant à l'intérêt que vous daignez prendre à ma jeunesse, mes remerciements sont sincères comme votre bienveillance, mais je vous avouerai que je ne cherche que le succès de l'élection. Toutes les considérations personnelles sont secondaires pour moi. Je désirais ne pas employer le moyen des destitutions--un moyen infâme.--Malheureusement, il n'y a pas dix heures que je suis à Caen, je n'y connais personne absolument et le préfet me traite en rival. Si M. de Vaize veut être juste, il considérera tout cela. Mais je ne me pardonnerais jamais de faire de mes craintes un moyen de ne pas agir. Ce serait à mes yeux la pire des platitudes. Ceci bien posé, voulez-vous, mon général, me donner des avis, vous qui connaissez le pays? Ou me forcerez-vous à me livrer uniquement à ces deux commissaires de police, sans doute disposés à me vendre au parti légitimiste, tout comme au parti républicain?
«--Je ne vous dis ni oui, ni non, attendu que ce n'est pas là une action de guerre ou de rébellion. Je ne puis avoir d'opinion sur la mesure que vous prenez; mais si pour son exécution--dont à vous seul incombe la responsabilité--vous me faites des questions, je suis prêt à vous répondre.
«--Mon général, je vais écrire le dialogue que nous venons d'avoir ensemble, je le signerai et vous le remettrai.
«--Nous en ferons deux copies, comme pour une capitulation.
«--Convenu. Quels sont donc les moyens d'exécution? Comment puis-je parvenir à M. de Cerna sans l'effrayer?»
Le général Fari réfléchit quelques minutes.
«--Vous ferez appeler le président Donis d'Angel, ce bavard impitoyable qui ferait pendre son père pour avoir lu Courier. D'ailleurs vous n'aurez pas à le faire appeler; il viendra lui-même ici. Je vous conseillerai de lui faire lire nos instructions, de lui faire remarquer que le ministre a une telle confiance en vous qu'il nous a chargé de rédiger vous-même vos instructions. Une fois que Donis d'Angel, qui n'est pas mal méfiant, vous croira bien avec le ministre, il n'aura rien à vous refuser. Il l'a bien montré dans le dernier procès de délit de presse, où il a fait preuve d'une si insigne mauvaise foi, qu'il s'est fait huer par les petits garçons de la ville. Au reste, vous avez peu de chose à lui demander: uniquement de nous mettre en rapport avec M. Donis Disjonval, son oncle, vieillard calme, discret et point trop imbécile pour son âge. Si le président parle comme il faut à son oncle Disjonval, celui-ci vous fera obtenir une audience de M. de Cerna. Mais où et comment? je n'en sais rien. Prenez garde aux pièges. D'autrepart, M. de Cerna voudra-t-il vous voir? C'est ce que je ne puis non plus vous dire.
«--Le parti légitimiste n'a-t-il pas un sous-chef?
«--Sans doute, le marquis de Bron, mais qui se garderait bien de faire la moindre chose sans l'autorisation de M. de Cerna. Vous trouverez en celui-ci un petit blond sans barbe, de soixante-sept à soixante-huit ans, et qui, à tort ou à raison, passe pour l'homme le plus fin de toute la Normandie. En 1792, ce fut un patriote furibond, aujourd'hui c'est un renégat: la pire espèce de coquins. En un mot, c'est Machiavel en personne. Un jour, ne m'a-t-il point proposé de me faire décorer? Il prétendait que par la reine il m'obtiendrait le cordon de grand officier de la Légion d'honneur.
«--Je serai avec lui d'une extrême franchise.
«--Mais le préfet, comment vous arrangerez-vous avec lui? Comment donnerez-vous les trois cent vingt voix du gouvernement à M. de Cerna?
«--Je demanderai un ordre par le télégraphe et je persuaderai M. de Séranville, et si je n'obtiens ni l'un ni l'autre, je pars pour Paris.»
Pour la seconde fois, il se fit répéter tous les détails. En dix heures de temps, il avait vu passer devant lui deux ou trois cents noms propres, il avait assuré de son mépris un homme qu'il n'avait jamais vu, et il faisait maintenant son contident intime d'un autre homme inconnu la veille.
Le président Donis se fit annoncer. C'était un monsieur maigre, avec une tête à traits carrés, de beaux yeux noirs et des cheveux blancs assez rares, et d'énormes boucles d'or à ses souliers. Il n'eût pas été mal, mais il souriait constamment, et avec un air qui jouait la franchise. C'est la plus impatientante des espèces de fausseté.
«--Monsieur le président, dit Lucien, je désire d'abord vous donner connaissance de mes instructions.»
Il lui parla ensuite de sa façon d'être avec M. le comte de Vaize, des millions de son père, et puis, d'après les conseils du général, le laissa causer seul pendant trois grands quarts d'heure.
Lorsque le président fut tout fait las et qu'il insinua de cinq ou six façons différentes ses droits évidents à la croix, Lucien prit la parole à son tour.
«--Le ministre sait tout. Vos droits sont connus. J'ai besoin que vous me présentiez demain à monsieur votre oncle Donis Disjonval, lequel, lui-même, me procurera une entrevue avec M. de Cerna.»
À cette étrange proposition, le président pâlit.
«--Du reste, ajouta Lucien, j'ai l'ordre d'indemniser largement les amis du gouvernement des frais que je puis leur occasionner. Mais le temps presse. Je donnerai cent louis pour voir M. de Cerna le plus tôt.
«--En prodiguant l'argent, pensait Leuwen, je donnerai une haute idée à cet homme du degré de confiance que S. Exe. M. le ministre daigne m'accorder.»
Nous épargnons au lecteur les finasseries d'un juge de province qui veut avoir la croix; chez Lucien, le dégoût moral alla presque au mal de cœur physique.
«--Malheureuse France! Je ne croyais pas que les juges en fussent là. Quel excès de coquinerie!»
Une idée l'illumina tout à coup.
«--Dernièrement, dit-il, votre cour a fait gagner tous leurs procès aux _anarchistes...._
«--Hélas! je le sais bien, interrompit le président, presque les larmes aux yeux et du ton le plus piteux. S. Exe. M. le ministre de la Justice m'a écrit pour me le reprocher.»
Il raconta ensuite avec des détails interminables et dont aucun n'avait l'air sincère, tous les moyens pris par lui pour faire perdre leurs procès aux anarchistes. Il se plaignit du jury qui, selon lui, était une institution détestable dont il était urgent de se débarrasser au plus vite.
«--C'est la faction des timides, monsieur le maître des requêtes, qui perdra le gouvernement et la France. Le conseiller Ducros, auquel je reprochai son vote en faveur d'un cousin de M. Lefèvre, le journaliste et anarchiste libéral de Honfleur, n'a-t-il pas eu le front de me répondre:
«Monsieur le président, j'ai été substitut sous le Directoire, auquel j'ai prêté serment; juge de première instance sous Bonaparte, auquel j'ai prêté serment; président de tribunal sous Louis XVIII en 1814, confirmé par Napoléon dans les Cent-Jours; appelé à un siège plus avantageux par Louis XVIII revenant de Gand, nommé conseiller par Charles X, et je prétends mourir conseiller. Or, si la République vient, cette fois-ci nous ne resterons plus inamovibles. Qui se vengeront les premiers, si ce n'est les journalistes? Voyez ce qui est arrivé aux pairs qui ont condamné le maréchal Ney. En un mot, j'ai cinquante-cinq ans; donnez-moi l'assurance que vous durerez dix ans, et je vote avec vous.» Quelle horreur, monsieur, quel égoïsme! Et cet infâme raisonnement, je le lis dans tous les yeux.»
Quand Lucien fut remis de l'émotion causée par ces confidences, il dit de l'air le plus froid qu'il put prendre:
«--Monsieur, la conduite équivoque de la cour de Caen--j'emploie les termes les plus modérés--sera compensée par celle du président Donis, s'il me procure l'entrevue que je sollicite avec M. de Cerna, et si cette demande _reste ensevelie dans l'ombre du plus profond mystère._
«--Il est onze heures et un quart. Il n'est pas impossible que le whist de mon oncle, le respectable Donis Disjonval, se soit prolongé jusqu'à ce moment. J'ai ma voiture en bas, voulez-vous hasarder, monsieur, une course qui peut être inutile? D'ailleurs les espions du parti anarchiste ne pourront nous voir; marcher de nuit est toujours préférable.»
Lucien suivit le président, qui parlait toujours et revenait sur le danger de prodiguer la croix; selon lui, le gouvernement pouvait tout faire avec des croix.
«--Malgré l'heure indue, je remarque beaucoup de monde.
«--Ce sont ces malheureuses élections. Vous n'avez pas idée, monsieur, du mal qu'elles font. Il faudrait que la Chambre ne fût élue que tous les dix ans; ce serait plus constitutionnel.»
Le président se jeta tout à coup à la portière en disant tout bas à son cocher d'arrêter.
«--Voilà mon oncle devant nous.»
Lucien aperçut un vieux domestique qui allait au petit pas, portant une chandelle allumée dans une lanterne ronde en fer-blanc, garnie de deux vitres d'un pied de diamètre. M. Donis Disjonval le suivait d'un pas assez ferme.
«--Il rentre chez lui, dit le président. Il n'aime pas que j'aie une voiture; laissons-le filer, puis nous descendrons.»
C'est ce qui fut fait, mais il fallut frapper longtemps à la porte de l'allée. Les visiteurs furent reconnus à travers une petite fenêtre grillée, pratiquée dans la porte, et admis enfin en présence du vieux M. Disjonval.
«--Le service du roi m'appelle auprès de vous, mon respectable oncle, et le service du roi ne connaît pas d'heure indue. Permettez que je vous présente M. le maître des requêtes Leuwen.»
Les yeux bleus du vieillard peignaient l'étonnement et presque la stupidité. Après cinq à six minutes, il engagea ces messieurs à s'asseoir, et ne parut comprendre de quoi il s'agissait qu'après un gros quart d'heure.
«--Le président prononce toujours le roi, tout court, pensait Lucien, et je parierais cent contre un que ce bon vieillard entend le roi Charles X.»
M. Donis Disjonval dit enfin, après s'être fait répéter une seconde fois tout ce que son neveu lui expliquait depuis vingt minutes:
«--Demain, je vais entendre la messe à Sainte-Gudule; à huit heures et demie, en sortant après mon action de grâces, je passerai par la rue des Carmes et monterai chez le respectable M. de Cerna. Je ne puis vous dire sûrement si ses occupations si nombreuses et si importantes, aussi ses devoirs de piété, lui permettront de me donner audience comme il le faisait il y a vingt ans, avant d'avoir tant d'affaires sur les bras. Nous étions plus jeunes alors, tout allait plus vite, les élections n'étaient pas connues. La ville ce soir a l'air en émeute comme en 1789.»
Lucien remarqua que le président n'était pas bavard en présence de son oncle; il maniait même avec assez d'adresse l'esprit du vieillard qui, sa petite tête coiffée d'un énorme bonnet, paraissait bien avoir soixante-dix ans.
«--Demain, aussitôt que j'aurai vu mon oncle, sur les huit heures et demie, dit le président à Lucien lorsqu'ils furent sortis, j'aurai l'honneur de me rendre chez vous. Mais peut-être vaudrait-il mieux, comme vous n'êtes pas connu, que vous eussiez la bonté de venir vous-même, à neuf heures un quart, chez mon cousin Maillet, 9, rue des Clercs.»
Le lendemain, à l'heure convenue, Lucien laissa le général dans sa voiture, sur le cours Napoléon, et courut chez M. Maillet. Le président y arrivait de son côté.
«--Bonnes nouvelles! M. de Cerna accorde l'entrevue à l'instant même, ou bien ce soir à cinq heures.
«--J'aime mieux tout de suite.
«--M. de Cerna prend son chocolat chez Mme Blachet, rue des Carmes, n° 7. Cette rue est très solitaire. Toutefois, si vous m'en croyez, je n'aurai pas l'honneur de vous accompagner. M. de Cerna est grand partisan du mystère et n'aime pas ce qu'il appelle la publicité inutile.
«--Je vais le chercher seul.
«--Rue des Carmes, n° 7, au second, sur le derrière. Il faudra frapper à la porte deux coups avec le dos du doigt, et puis cinq. Vous comprenez, Henri V est le second de nos rois, Charles X le premier.»
Lucien, absorbé par le sentiment du devoir, était comme un général qui commande en chef et s'aperçoit qu'il va perdre la bataille. Tous les détails que nous avons rapportés l'amusaient, mais il cherchait à n'y pas penser, de peur d'être distrait. Il y avait sans doute une personne aux écoutes derrière la porte de Mme Blachet, car à peine eut-il frappé les deux, puis les cinq coups, qu'il entendit parler à voix basse.
Après un certain temps, on lui ouvrit et on l'introduisit dans une pièce obscure, dont la boiserie était peinte en blanc et les carreaux de vitre enfumés. Un véritable bureau de prison gardé par un homme qui avait une figure jaune, des traits effacés et l'air malade. C'était M. de Cerna. Il montra de la main une chaise à grand dossier en noyer. Sur la cheminée, au lieu de glace il y avait un grand crucifix noir.
«--Que réclamez-vous de mon ministère, monsieur?
«--Louis-Philippe, le roi mon maître, m'envoie à Caen pour empêcher l'élection de M. Mairobert. Elle est probable, toutefois, car il dispose sur 900 voix, de 410. Le roi, mon maître, ne dispose que de 310 voix. S'il vous convient, monsieur, de faire élire un de vos amis, à l'exclusion de M. Mairobert, je vous offre ces 310 voix. Joignez-y les 100 voix de vos gentilshommes de campagne, et vous aurez à la Chambre un homme de votre couleur. Je ne vous demande qu'une chose: c'est qu'il soit électeur et du pays.
«--Ah! vous avez peur de M. Berryer?
«--Je n'ai peur de personne.
«--Oserais-je vous demander vos lettres de créance?
«--Les voici, dit Lucien, qui n'hésita pas à mettre dans la main de M. de Cerna la lettre du ministre de l'intérieur à M. le préfet.
«--Vos pouvoirs sont très grands, monsieur, dit M. de Cerna après avoir lu; ils sont faits pour donner une haute idée des missions, dont, si jeune encore, vous êtes chargé. Oserais-je vous demander si vous étiez déjà au service sous nos rois légitimes, avant la fatale...
«--Permettez-moi, monsieur, de vous interrompre. Je respecte toutes les opinions professées par un galant homme, et c'est à ce titre que je me sentirai disposé à honorer les vôtres.»
Après cinquante minutes de discussion, M. de Cerna prit un air hautain et impertinent.
«--Il est trop tard, dit-il; mais au lieu de rompre la conférence, il chercha à convertir Lucien. Notre héros était sur la défensive et tâchait d'amener l'idée d'argent. Il ne se défendit pas avec trop d'obstination. Dans le cours de la conversation, il parla des millions de son père et remarqua que c'était la seule chose qui fit impression sur M. de Cerna.
«--Vous ôtes jeune, mon fils; permettez-moi ce nom qui comporte l'expression de mon estime. Songez à votre avenir. Je crois bien que vous n'avez pas vingt-cinq ans encore.
«--J'en ai vingt-six passés.
«--Eh bien, mon fils, sans vouloir le moins du monde médire de la bannière sous laquelle vous combattez, et en me réduisant à ce qui est strictement nécessaire pour l'expression de ma pensée--d'ailleurs pleine de bienveillance pour vos intérêts dans ce monde et dans l'autre--croyez-vous une cette bannière flottera encore la même dans quatorze ans d'ici, quand vous serez parvenu à quarante ans, à cet âge de maturité qu'un homme sage doit toujours avoir devant les yeux, comme le point décisif de la carrière? Si vous daignez revenir voir un pauvre vieillard, ma porte vous sera toujours ouverte. Je quitterai tout pour ramener au bercail un homme de votre importance dans le monde, et qui, si jeune, développe une telle maturité de pensée. Car moins je partage vos illusions sur le compte d'un roi élevé par la révolte, plus j'ai été bien placé pour juger du talent que vous avez déployé pour amener une conclusion.»
Lucien alla rendre compte de tout au général Fari, cloué à son hôtel par les rapports qu'il recevait de tous côtés. De là, il monta au bureau du télégraphe et expédia la dépêche suivante:
«La nomination de M. Mairobert est regardée comme certaine. Voulez-vous dépenser cent mille francs et avoir un légitimiste au lieu de M. Mairobert? En ce cas, adressez une dépêche au receveur.»
À cinq heures, il était mort de fatigue; il n'avait, pas pris un seul instant de repos. Cette journée pouvait bien compter comme la plus active de sa vie. Il lui restait encore la corvée de dîner à la préfecture; le petit lieutenant l'avait averti que les deux meilleurs espions du préfet étaient à ses trousses.
«--Ce petit ergoteur de Séranville doit être bouffi de rage contre vous, disait Coffe à Lucien, comme ils s'en allaient chez le préfet. Car enfin vous faites son métier depuis deux jours, tandis que lui écrit des centaines de lettres et en réalité ne fait rien. J'en conclus qu'à Paris il sera loué et vous blâmé, mais quoi qu'il vous fasse ce soir, ne vous mettez pas en colère. Si nous étions au moyen âge, je craindrais pour vous le poison. Je vois dans ce petit sophiste la rage de l'auteur sifflé.»
La voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel de la préfecture. Il y avait huit ou dix gendarmes stationnés sur le premier et sur le second repos de l'escalier. Ils se levèrent quand Lucien passa. Le préfet était fort pâle, et reçut ces messieurs avec une politesse contrainte et qui ne fut pas assouplie par l'accueil empressé que chacun fit à Lucien. Le dîner se passa tristement; tout le monde prévoyait la défaite du lendemain. Chacun se disait: le préfet sera destitué ou envoyé ailleurs, et je dirai que c'est lui qui a fait tout le mal. Ce jeune blanc-bec, comme fils du banquier du ministre, est déjà maître des requêtes; ce pourrait bien être le successeur en herbe.»
Lucien mangeait comme un loup et était fort gai. Vers le milieu du second service, Coffe, à qui rien n'échappait, remarqua que le préfet s'épongeait le front à chaque instant. Tout à coup on entendit un grand bruit: c'était un courrier qui arrivait de Paris et qui entrait avec fracas dans la salle.
Machinalement, le directeur des Impositions indirectes, placé près de la porte, dit au courrier:
«--Voilà M. le préfet.--M. de Séranville se leva.
«--Ce n'est pas au préfet de Séranville que j'ai affaire, répondit le courrier d'un ton emphatique et grossier. C'est à M. Leuwen, maître des requêtes.
«--Quelle humiliation... Je ne suis plus préfet, pensa M. de Séranville, et il retomba sur sa chaise. Il appuya les deux bras sur la table, et se cacha la tête dans les mains.
«--M. le préfet se trouve mal, s'écria le secrétaire général, en regardant Lucien comme pour lui demander pardon de l'acte d'humanité qu'il allait accomplir. En effet, M. de Séranville était évanoui; on le porta près d'une fenêtre qu'on ouvrit. Pendant ce temps, Lucien s'étonnait du peu d'intérêt de la dépêche du ministre. C'était une grande lettre de M. de Vaize sur sa belle conduite à Blois; le ministre ajoutait de sa main qu'on rechercherait et punirait sévèrement les auteurs de l'émeute, et qu'il avait lui-même lu au conseil du roi la lettre de Leuwen qu'on avait trouvée fort bien.
«--Et de l'élection d'ici, pas un mot. C'était bien la peine d'envoyer un courrier.»