Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second
Part 11
Le préfet, M. Crépu, donna l'autorisation de loger MM. Leuwen et Coffe. À peine dans leurs chambres, un monsieur très jeune, fort bien mis, mais évidemment, armé de pistolets, vint leur remettre, sans mot dire, deux exemplaires d'un pamphlet in-18, couvert de papier rouge et fort mal imprimé. C'était la collection de tous les articles ultra-libéraux que M. Crépu de Séranville avait publiés dans le _National_, le _Globe_, le _Courrier_, et autres journaux libéraux de 1829.
«--Ce n'est pas mal, dit Coffe; il écrit bien.
«--Quelle emphase! quelle plate imitation de M. de Chateaubriand! À tout moment les mots sont détournés de leur sens naturel.»
Ils lurent interrompus par un agent de police qui vint, en souriant platement, leur remettre deux autres pamphlets.
«--Voilà deux louis; c'est l'argent des contribuables, dit Coffe. Eh! parbleu..., mais e'est notre pamphlet; c'est celui que nous avons perdu à Blois, c'est du Torset tout pur.»
Et ils se remirent à lire les articles qui faisaient briller autrefois, dans le _Globe_, le nom de M. Crépu de Séranville.
«--Allons voir ce renégat, proposa Leuwen.
«--Je ne suis pas d'accord avec vous. Il ne croyait pas plus en 1829 aux doctrines libérales, qu'aujourd'hui à l'ordre public et à la stabilité. Sous Napoléon, il se fût fait tuer pour être capitaine. Le seul avantage de l'hypocrisie d'alors sur celle de maintenant, de 1809 sur 1834, c'est que l'hypocrisie d'alors ne pouvait se passer de bravoure, dualité qui, en temps de guerre, n'admet pas d'autres sentiments mesquins. Le malheur de ces pauvres préfets, c'est que leur maître actuel n'exige d'eux que les qualités d'un procureur de Basse-Normandie.»
Ce fut dans ces dispositions philosophiques, considérant les Français du XIXe siècle sans haine ni amour, et uniquement comme des machines menées par les possesseurs du budget, que Leuwen et Coffe entrèrent à la préfecture de Caen.
Un valet de chambre, vêtu avec un soin rare en province, les introduisit dans un salon élégant. Des portraits à l'huile de tous les membres de la famille royale ornaient ce salon, qui n'eût pas été déplacé dans une des maisons les plus luxueuses de Paris.
«--Ce renégat va nous faire attendre ici au moins dix minutes.
«--J'ai justement apporté le pamphlet composé de ses articles. S'il nous fait attendre plus de cinq minutes, il me trouvera plongé dans la lecture de ses ouvrages.»
Ces messieurs se chauffaient près de la cheminée, lorsque Lucien s'aperçut que les cinq minutes d'attente étaient expirées; il s'établit dans un fauteuil, tournant le dos à la porte, et continua la conversation, ayant à la main le pamphlet in-18, couvert de papier rouge.
On entendit un bruit léger. Lucien devint attentif à sa lecture. Une porte s'ouvrit, et Coffe, que la rencontre de ces deux fats amusait assez, vit paraître un être maigre, petit, très mince, fort élégant. Il était, dès le matin, en pantalon noir collant, avec des bas qui dessinaient la jambe la plus grêle, peut-être, de son département. À la vue du pamphlet que Lucien ne remit dans sa poche que quatre ou cinq mortelles minutes après l'entrée de M. de Séranville, la figure de celui-ci prit une couleur de rouge foncé. Coffe remarqua que les coins de sa bouche se contractaient. Le ton de Leuwen était froid, simple, militaire, un peu goguenard.
«--C'est singulier, pensait Coffe, comme l'habit militaire a besoin de peu de temps pour s'incruster dans le caractère du Français qui le porte. Voilà un enfant qui n'a été militaire--et quel militaire!--que pendant dix mois; et toute sa vie, sa jambe, ses bras trahiront le soldat. Il n'est pas étonnant que les Gaulois aient été le peuple le plus brave de l'antiquité. Le plaisir de porter un insigne militaire bouleverse ces gens-là, mais leur inspire aussi, avec la dernière violence, deux ou trois vertus auxquelles ils ne manquent jamais.»
Pendant ces réflexions philosophiques et peut-être légèrement curieuses, car Coffe était pauvre et y pensait souvent, la conversation entre Lucien et le préfet s'engageait sérieusement sur les élections.
Le petit préfet parlait lentement et avec une extrême affectation d'élégance; mais il était évident qu'il se contenait.
«--Vous plairait-il, monsieur le préfet, de me confier le bordereau de vos élections?»
M. de Séranville hésita évidemment et enfin avoua le savoir par cœur, mais ne l'avoir pas écrit.
«--M. Coffe, mon adjoint dans ma mission,» présenta Lucien,--et il insista sur les qualités de son camarade parce qu'il lui semblait que le préfet n'accordait à celui-ci que peu de place dans son attention.--M. Coffe aura peut-être un crayon et, si vous le permettez, notera les chiffres que vous aurez la bonté de nous confier.»
L'ironie de ces derniers mots ne fut pas perdue pour M. de Séranville. Sa mine fut réellement agitée pendant que Coffe, avec le sang-froid le plus provocant dévissait l'écritoire du portefeuille en cuir de Russie de M. le maître des requêtes.
«--À nous deux, nous mettrons ce petit homme sur le gril. L'amusant, c'est de le retenir le plus longtemps possible dans cette agréable position,» pensait Coffe.
L'arrangement de l'écritoire, ensuite de la table, prit bien une minute et demie, durant laquelle Lucien fut de la froideur et du silence les plus parfaits.
«--Le fat militaire l'emporte sur le fat civil,» se disait Coffe.
Quand il fut commodément installe pour écrire:
«--S'il vous convient de nous communiquer votre bordereau, nous pourrons en prendre note.
«--Certainement, certainement, répondit le préfet:
Électeurs inscrits, 1.280.
Présents probablement, 900.
M. de Bourdoulier, candidat constitutionnel, 400.
M. Mairobert, 500.»
Et il n'ajouta aucun détail sur les nuances qui formaient ces chiffres totaux de 400 et de 500. Lucien ne jugea pas convenable de demander autre chose. Après quoi M. de Séranville s'excusa de ne les pouvoir loger à la préfecture, à cause des ouvriers qui étaient en train de faire des réparations et qui l'empêchaient d'offrir les pièces les plus confortables. Il n'invita ces messieurs à dîner que pour le lendemain.
Les trois personnages se quittèrent avec une froideur qui ne pouvait être plus grande sans être marquée.
«--Celui-ci est bien moins ennuyeux que le Riquebourg, dit gaiement Lucien, une fois dans la rue.
«--Et vous avez été infiniment plus homme d'État, c'est-à-dire parfaitement insignifiant.
«--M. de Séranville n'admet aucune comparaison avec ce bon bourgeois de Riquebourg qui dissertait sur les comptes de sa cuisinière. Il est bien plus commode, il n'est nullement ridicule, et beaucoup plus confit en méfiance et méchanceté, comme dirait mon père.
«--Serait-ce un fanatique sombre qui aurait besoin d'agir, de comploter, de faire sentir son pouvoir aux hommes? Il aura mis ce besoin de venin au service de son ambition, comme jadis, il l'employait dans la critique des ouvrages littéraires de ses rivaux.
«--Il a plutôt du sophiste qui aime à parler et à ergoter parce qu'il s'imagine raisonner puissamment. Cet homme serait puissant dans un comité de la Chambre des députés. Ce serait un Mirabeau pour notaires de campagne.»
Tout en causant, les deux amis parcouraient gaiement la ville. Il était évident que quelque chose d'extraordinaire agitait la démarche ordinairement si lourde des bourgeois de province.
«--Ces gens-ci n'ont pas l'air apathique qui leur est habituel.
«--Vous verrez qu'au bout de trente on quarante ans d'élections, le provincial sera moins bête.»
Il y avait à Caen une collection d'antiquités romaines, trouvées à Lillebonne. Les voyageurs la visitèrent et perdirent un grand temps à discuter avec le custode, sur l'antiquité d'une chimère tellement verdie par le temps que la forme en était presque perdue. Le custode, d'après le bibliothécaire de la ville, la faisait remonter à 2.700 ans, quand nos voyageurs furent abordés par un monsieur qui leur dit très poliment:
«--Ces messieurs voudront-ils bien me pardonner si je leur adresse la parole sans être connu? Je suis le valet de chambre du général Fari, qui attend ces messieurs depuis une heure à leur auberge et qui les prie d'agréer ses excuses s'il les fait avertir. Le général Fari m'a chargé de dire à ces messieurs ces propres mots: _Le temps presse._
«--Nous vous suivons, dit Lucien. Voilà un valet de chambre qui me plairait.
«--Reste à savoir si nous pourrons dire tel valet, tel maître. Dans le fait, nous étions un peu enfants d'examiner des antiquités, tandis que nous sommes chargés de construire le présent.»
Ils trouvèrent la porte de leur auberge suffisamment garnie de gendarmes, et, dans leur salon, un homme de cinquante ans, à figure rouge, l'air un peu paysan, mais des yeux animés et doux, et des manières qui ne démentaient pas ce que promettait le regard. C'était le général Fari, commandant la division. Sous les façons un peu communes d'un homme qui, pendant cinq ans, avait été simple dragon, il était difficile d'avoir plus de véritable politesse, et, à ce qu'il parut, d'entendre mieux les affaires. Coffe fut étonné de le trouver absolument exempt de toute fatuité militaire. Ses bras et ses jambes remuaient comme ceux d'un homme d'esprit ordinaire. Son zèle pour faire élire M. de Bourdoulier et pour éloigner M. Mairobert, n'avait aucune nuance de méchanceté ni même d'animosité. Il parlait de M. Mairobert comme il aurait fait d'un général prussien commandant la ville qu'il assiégeait. Il parlait avec beaucoup d'égards de tout le monde, et même du préfet; toutefois il était évident qu'il n'était pas infidèle à la règle qui fait du général l'ennemi naturel et instinctif du préfet. À peine avait-il reçu la lettre du ministre, que Leuwen lui avait envoyée en arrivant, qu'il l'avait cherché!
«--Mais vous étiez à la préfecture; messieurs, je vous l'avoue, je tremble pour vos élections. Les cinq cents votants de M. Mairobert sont énergiques, pleins de conviction, et peuvent faire des prosélytes. Nos quatre cents votants sont silencieux, tristes et, je trancherai le mot avec vous, messieurs, je les trouve honteux de leur rôle. Ce diable de M. Mairobert est le plus honnête homme du monde, riche, obligeant. Il n'a jamais été qu'une fois en colère dans sa vie, et encore poussé à bout par le pamphlet noir.
«--Quel pamphlet? demanda Leuwen.
«--Quoi, messieurs, M. le préfet ne vous a point remis un pamphlet couvert de papiers de deuil?
«--Vous m'en donnez la première nouvelle. Je vous serais vraiment obligé, mon général, si vous pouviez me le procurer.
«--Le voici.
«--Comment? C'est le pamphlet du préfet? N'a-t-il pas reçu l'ordre par télégraphe de n'en pas laisser sortir un seul exemplaire de son imprimerie?
«--M. de Séranville a pris sur lui de ne pas obéir à cet ordre. Ce pamphlet est peut-être un peu dur; il circule depuis avant-hier, et produit, je ne vous le dissimule point, messieurs, l'effet le plus déplorable. Du moins telle est ma façon de voir les choses.»
Lucien qui n'avait vu que le manuscrit, dans le cabinet du ministre, le parcourut rapidement. Et comme un manuscrit est toujours obscur, les traits de sottise et même de calomnie contre M. Mairobert lui semblaient cent fois plus forts.
«--Grand Dieu!» disait-il en lisant, et son accent était bien plus celui de l'honnête homme froissé que du commissaire aux élections, choqué d'une fausse manœuvre.
«--Et l'élection se fait après-demain, et comme M. Mairobert est généralement estimé dans le pays, ceci décidera à agir les honnêtes gens indolents et même les timides.
«--Je crains bien, dit le général, que ce pamphlet ne lui donne quarante voix de cette espèce.
«--On accuse ici M. Mairobert de gagner ses procès en donnant à dîner aux juges du tribunal de première instance.
«--C'est l'homme le plus généreux. Il a des procès, car enfin, nous sommes en Normandie, ajouta le général en souriant, et il les gagne parce que c'est un homme d'un caractère ferme, mais tout le département sait qu'il n'y a pas deux ans, il a rendu comme aumône à une veuve la somme qu'elle avait été condamnée à lui payer. M. Mairobert a plus de soixante mille livres de rente, et chaque année presque il fait des héritages de douze ou quinze mille livres de rente. Il a sept ou huit oncles tous riches et non mariés. Il a peut-être quarante fermiers dans le pays, auxquels il double les bénéfices qu'ils font. Le fermier prouve à M. Mairobert que sa femme, ses enfants et lui ont gagné cinq cents francs cette année. M. Mairobert lui remet une somme pareille remboursable dans dix ans sans intérêts. Comme conseiller de préfecture provisoire, il a mené la préfecture et a tout fait en 1814 pendant la présence des étrangers. Il a tenu tête à un colonel insolent et l'a chassé de la préfecture le pistolet à la main. Enfin, c'est un homme complet.»
Lucien parcourut encore quelques phrases du pamphlet.
«--Vous avez raison, mon général, nous sommes au commencement d'une bataille qui peut devenir une déroute. Quoique M. Coffe et moi n'ayons pas l'honneur d'être connus de vous, nous vous demandons une confiance entière pendant les trois jours qui nous restent encore jusqu'au scrutin définitif. Je puis disposer de cent mille écus, j'ai sept à huit places à donner, et autant de destitutions à demander par télégraphe. Voilà quelles sont mes instructions, que je ne confie qu'à vous.
«--Monsieur Leuwen, répondit le général Fari, je n'aurai pas de secrets pour vous, comme vous n'en avez pas eu pour moi: _il est trop tard._ Si vous étiez venu il y a deux mois, si M. le préfet avait écrit moins et parlé davantage, peut-être eussions-nous pu gagner les gens timides. Tout ce qui est riche ici n'apprécie pas convenablement le gouvernement du roi, mais a une peur terrible de la république. Néron, Caligula, le diable régneraient, qu'on les soutiendrait par peur de la république. Nous sommes sûrs de 300 voix de gens riches; nous en aurions 350, mais il faut calculer sur 300 jésuites et sur 15 ou 20 jeunes gens poitrinaires ou réellement de bonne foi, qui voteront d'après les ordres de Mgr l'évêque, lequel lui-même s'entend avec le comité de Henri V. Il y a dans le département 33 ou 36 républicains décidés: s'il s'agissait de voler entre la monarchie et la république, sur 900 voix, nous en aurions 860 contre 40. Mais on voudrait que la _Tribune_ n'en fût pas à son cent quatrième procès et surtout que le gouvernement du roi n'humiliât pas la nation à l'égard des étrangers. De là, 500 voix qu'espèrent les partisans de M. Mairobert. Le préfet n'a aucune influence personnelle et manque de rondeur apparente. Il parle trop bien, et il est incapable de séduire un bas Normand au bout d'une demi-heure de conversation. Il est terrible, même avec ses commissaires de police, qui sont pourtant à plat ventre devant lui. Voyant qu'il manquait d'influence, M. de Séranville s'est jeté dans le système des circulaires et des lettres menaçantes aux maires. J'en connais plus de quarante parmi ceux-ci que ces menaces continuelles ont fait _cabrer._ Il _ratera_ son élection et, ma foi, tant mieux; il sera déplacé et nous en serons débarrassés.»
Le général, Lucien et Coffe raisonnèrent longtemps; on retournait les chiffres de toutes les façons et malgré tout on arrivait toujours pour M. Mairobert à 450 voix au moins. Une seule voix de plus donnait la majorité dans un collège de 900 électeurs.
«--Mais l'évêque doit avoir un grand vicaire favori; si l'on donnait 10.000 francs à celui-ci...
«--Il a de l'aisance et veut devenir évêque. D'ailleurs, il ne serait peut-être pas impossible qu'il fût honnête homme. Ça s'est vu.
«--Ma foi, comme il fait soleil, dit Lucien à Coffe, lorsque le général fut parti, et comme il n'est qu'une heure et demie de l'après-midi, j'ai envie de faire une dépêche télégraphique au ministre. Il vaut mieux qu'il sache la vérité.
«--Ce n'est pas un moyen de faire votre cour; cette vérité est amère. Et que pensera-t-on de vous à la cour si, après tout, M. Mairobert n'est pas nommé?
«--Ma foi, c'est assez d'être un coquin au fond, je ne veux pas l'être dans la forme. J'en agis avec M. de Vaize comme je voudrais qu'on en agît avec moi.»
Il écrivit la dépêche, Coffe l'approuva en lui faisant ôter trois mots qu'il remplaça par un seul. Lucien sortit seul pour aller à la préfecture, et monta au bureau du télégraphe. Il pria le directeur de transmettre sa dépêche sans délai, et comme celui-ci paraissait embarrassé et faisait des phrases, Lucien qui regardait sa montre et craignait les brumes dans une journée d'hiver, finit par lui parler fortement et clairement. Le directeur lui insinua qu'il ferait bien d'aller voir le préfet.
M. de Séranville parut fort contrarié; il relut plusieurs fois les pouvoirs de Leuwen, et, au total, imita son commis. Impatienté d'avoir attendu trois quarts d'heure, Lucien dit enfin:
«--Veuillez, monsieur, me répondre clairement.
«--Monsieur, je tâche d'être toujours clair, répondit le préfet fort piqué.
«--Vous convient-il, monsieur, de faire passer cette dépêche?
«--Il me semble, monsieur, que je pourrais voir cette dépêche.
«--Vous vous écartez de la clarté qu'après trois quarts d'heure perdus vous m'aviez fait espérer. Je n'admets plus de périphrases. La journée s'avance. De votre part, différer la réponse, c'est me la donner négative, tout en n'osant pas dire non.
«--En n'osant pas! monsieur...
«--Voulez-vous, monsieur, ou ne voulez-vous pas faire passer ma dépêche?
«--Eh bien, monsieur, jusqu'à ce moment c'est moi qui suis le préfet de Caen, et je vous réponds non.»
Ce «non» fut dit avec la rage d'un pédant outragé.
«--Je vais avoir l'honneur de vous faire ma question par écrit; j'espère que vous oserez par écrit aussi me répondre. Après quoi j'enverrai un courrier au ministre.
«--Un courrier, un courrier! Vous n'aurez ni chevaux, ni courrier, ni passeport. Savez-vous qu'au sortir de la ville il y a ordre de rien laisser passer sans passeport signé de moi, et encore avec un signe particulier?
«--Eh bien, monsieur le préfet, dit Lucien en mettant un intervalle fortement marqué entre chacun de ses mots, il n'y a plus de gouvernement possible. J'ai des ordres pour le général, et je vais, du moment que vous n'obéissez pas au ministre de l'Intérieur, lui demander de vous faire arrêter.
«--Me faire arrêter, morbleu!»
Et le petit préfet s'élança sur Lucien qui prit une chaise et l'arrêta à trois pas de distance.
«--Monsieur le préfet, avec ces façons-là, vous serez battu et puis arrêté. Je ne sais pas si vous serez content.
«--Vous êtes un insolent et vous me rendrez raison!
«--Vous auriez besoin que je vous rendisse la raison. Pour le présent, je me bornerai à vous dire que mon mépris pour vous est complet, mais je ne vous accorderai l'honneur de tirer l'épée avec moi que le lendemain de l'élection de M. Mairobert. Je vais faire part de mes instructions au général.»
Ce mot parut mettre le préfet tout à fait hors de lui.
«--Si le général obéit, comme je n'en doute pas, aux ordres du ministre de la Guerre, vous serez arrêté, et moi mis en possession du télégraphe. Si le général ne pense pas devoir me prêter main-forte, je vous laisse, monsieur, tout l'honneur de faire élire M. Mairobert et je pars pour Paris, et passerai quand même les portes de la ville. À Paris, comme ici, je serai toujours prêt à vous renouveler l'hommage de mon mépris pour vos talents comme pour votre caractère. Adieu, monsieur.»
Comme Lucien s'en allait, on frappa violemment à la porte qu'il allait ouvrir et dont M. de Séranville avait poussé le verrou aux premières paroles un peu trop acerbes de leur conversation. Lucien ouvrit.
«--Dépêche télégraphique, dit le directeur du télégraphe.
«--Donnez, dit le préfet, avec la hauteur la plus dépourvue de politesse.»
Le malheureux directeur restait pétrifié. Il connaissait le préfet comme un homme violent et n'oubliant jamais de se venger.
«--Donnez donc, morbleu!
«--La dépêche est pour M. Leuwen, dit le directeur d'une voix éteinte.
«--Eh bien, monsieur, vous êtes préfet, dit M. de Séranville avec un rire amer et en montrant les dents. Je vous cède la place; et il sortit en poussant la porte de façon à ébranler tout le cabinet.
«--Voulez-vous me communiquer cette terrible dépêche?
«--La voici, mais M. le préfet me dénoncera. Je vous en supplie, veuillez me soutenir.»
Leuwen lut:
_M. Leuwen aura la direction supérieure des élections._
_Supprimer le pamphlet absolument._
_M. Leuwen répondra au moment même._
«--Voici ma réponse,» dit Lucien:
_Tout va au plus mal._
_M. Mairobert a dix voix de majorité au moins._
_Je me querelle avec le préfet._
«--Expédiez-moi ceci. Je vous le dis à regret, monsieur; les circonstances sont graves. Je ne voudrais pas blesser votre délicatesse, mais dans votre intérêt même, je vous avertis que, si cette dépêche ne parvient pas ce soir à Paris, ou si âme qui vive en a connaissance ici, je demande votre changement par le télégraphe de demain.
«--Ah! monsieur, mon zèle...
«--Je vous jugerai demain. Allez, monsieur, et ne perdez pas de temps.»
Lorsque le directeur du télégraphe fut sorti, Lucien regarda autour de lui et, après une seconde, éclata de rire. Il se trouvait seul, à la table du préfet: il y avait là son mouchoir, sa tabatière ouverte, ses papiers étalés.
Il alla ouvrir la porte, appela un huissier qu'il fit rentrer, et se mit à écrire sur la table du préfet, mais du côté opposé à la cheminée, pour s'ôter autant que possible l'apparence de lire les papiers épars sur la table. Il écrivit à M. de Séranville:
«Si vous m'en croyez, monsieur, jusqu'au lendemain des élections, nous regarderons ce qui s'est passé depuis une heure comme non avenu. Pour ma part, je ne ferai confidence de cette scène, désagréable à personne de la ville. Dans deux heures, à sept heures du soir, j'envoie un courrier à S. E. M. le ministre de l'Intérieur. J'ai l'honneur de vous demander un passeport que je vous supplie de me faire parvenir avant six heures et demie. Il serait convenable d'y apposer les signes nécessaires pour que le commis ne soit pas retardé aux portes de Caen. Mon courrier, en sortant de chez moi, passera à la préfecture pour prendre vos lettres en galopant vers Paris.
«Je suis, monsieur..., etc.
L. Leuwen.»
Il appela l'huissier qui, debout près de la porte, était pâle comme un mort, et il cacheta la lettre.
«--Remettez cela à M. le préfet.
«--Est-ce que M. de Séranville est encore préfet? demanda l'huissier.
«--Remettez ces lettres à M. le préfet; et Lucien quitta la préfecture avec beaucoup de froideur et de dignité.
«--Ma foi, vous avez agi comme un enfant, dit Coffe, quand Leuwen lui raconta la menace de faire arrêter M. de Séranville.
«--Je ne pense pas. D'abord je n'étais pas précisément en colère, j'ai eu le temps de réfléchir un peu à ce que j'allais faire. S'il y a un moyen au monde d'empêcher l'élection de M. Mairobert, c'est le départ du préfet actuel, et son remplacement provisoire par un conseiller de préfecture. Le ministre m'a dit qu'il donnerait 500.000 francs pour n'avoir pas vis-à-vis de lui à la Chambre M. Mairobert. Pesez ces mots. L'argent résume tout.»
Le général arriva sur ces entrefaites.
«--Je viens vous apporter mes rapports.
«--Général, lui dit Lucien, voulez-vous partager mon dîner d'auberge? Comme j'envoie un courrier, je désirerais que vous corrigiez ce que je vais dire sur l'état des esprits. Il vaut mieux, me semble-t-il, que le ministre sache la vérité.
«--Nous avons encore le temps, avant votre courrier, répondit le général, d'entendre deux commissaires de police et l'officier qui me seconde pour les élections. Comme je puis me tromper, je ne voudrais pas que vous vissiez les choses uniquement par mes yeux.»
À ce moment, on annonça M. le president Donis d'Angel.
«--Quel homme est-ce?