Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second
Part 18
«--Tout ce que tu dis est vrai, je mourais d'ambition et d'orgueil. Me voyant extrêmement riche, le but de ma vie était de devenir une femme titrée; j'ose t'avouer ce ridicule amer. Ce n'est pas de cela que je rougis en ce moment. C'est par ambition uniquement que je me suis occupée de toi. Mais je meurs d'amour. Je suis une indigne, humilie-moi, je mérite tous les mépris. Je meurs d'amour et de honte. Je tombe à tes pieds, je te demande pardon! Je n'ai plus ni ambition, ni orgueil. Dis-moi ce que tu veux que je fasse à l'avenir. Je suis à tes pieds, humilie-moi tant que tu voudras! Plus tu m'humilieras, plus tu seras humain avec moi!...
«--Tout cela est encore de l'affectation,» se disait Lucien, qui n'avait jamais vu de scène de cette force.
Elle était à ses pieds; lui, debout, essayait de la relever. Arrivée à ces derniers mots, il s'aperçut qu'elle faiblissait. Comme il faisait un effort pour la remettre debout, il sentit tout à coup le poids de son corps. Elle était profondément évanouie. Lucien était embarrassé, mais point touché. Son embarras venait, uniquement de la crainte de manquer à ce précepte de sa morale: _Ne jamais faire de mal inutile._
Il lui vint une idée ridicule, en cet instant, qui coupa court à tout autre attendrissement. L'avant-veille on était venu quêter chez Mme Grandet--qui avait une terre dans les environs de Lyon--pour les malheureux prévenus du Procès d'avril, que l'on allait transférer de la prison de Perrache à Paris, par le froid, et qui n'avaient pas d'habits.
«--Il m'est permis, messieurs, avait-elle dit aux quêteurs, de trouver votre demande singulière. Vous ignorez apparemment ce que mon mari est dans l'État. M. le préfet de Lyon a défendu cette quête.»
Elle-même avait raconté tout cela à la société. Lucien l'avait regardée, puis avait dit en l'observant:
«--Par le froid qu'il fait, une douzaine de ces gens-là mourront sur leurs charrettes. Ils n'ont que des habits d'été et on ne leur donne point de couvertures.
«--Ce sera autant de peine de moins pour la cour de Paris,» avait répondu un gros député, héros de Juillet.
L'œil de Lucien s'était fixé sur Mme Grandet; elle n'avait pas sourcillé.
En la voyant évanouie, ses traits, sans expression autre que la hauteur qui lui était habituelle, lui rappelèrent l'expression qu'ils avaient lorsqu'il lui présentait l'image des prisonniers mourant de froid et de faim sur leurs charrettes; au milieu d'une scène d'amour, Lucien fut homme de parti.
«--Que ferai-je de cette femme? se dit-il. Il faut être humain, lui donner de bonnes paroles, et la renvoyer chez elle à tout prix.» Il alla la déposer doucement contre le fauteuil, il ferma la porte à clef, puis, avec son mouchoir trempé dans le modeste pot à eau en faïence,--seul meuble culinaire du bureau,--il humecta ce front, ces joues, ce cou, sans que tant de beauté lui donnât un instant de distraction.
Mme Grandet soupira enfin. Il la saisit à bras le corps, et la plaça assise dans le grand fauteuil doré. Le contact de ce corps charmant lui rappela un peu cependant qu'il tenait dans ses bras une des plus jolies femmes de Paris. Elle se remettait lentement, et le regardait avec des yeux encore à demi voilés par la chute de la paupière supérieure.
Lucien pensa qu'il devait lui baiser la main; ce fut ce qui hâta le plus la résurrection de cette pauvre femme amoureuse.
«--Viendrez-vous chez moi? lui dit-elle d'une voix basse et à peine articulée.
«--Sans doute, comptez sur moi. Mais ce bureau est un lieu de danger. La porte est fermée, on peut frapper. Si le petit Desbacs se présente...»
Cette idée rendit des forces à Mme Grandet.
«--Soyez assez bon pour me soutenir jusqu'à ma voiture.
«--Ne serait-il pas bien de parler d'une entorse devant vos gens?»
Elle le regarda avec des yeux où brillait le plus vif amour.
«--Généreux ami! Ce n'est pas vous qui cherchez à me compromettre et à afficher un triomphe! Quel cœur est le vôtre!»
Lucien se sentit attendri, niais ce sentiment lui fut désagréable. Il plaça sur le dossier du fauteuil la main de Mme Grandet qui s'appuyait sur lui, et courut dans la cour dire aux gens d'un air effaré:
«--Mme Grandet vient de se donner une entorse; peut-être même s'est-elle cassé la jambe. Venez vite.»
Un homme de peine du ministère tint les chevaux, le cocher et le valet de pied accoururent et aidèrent Mme Grandet à gagner sa voiture.
Elle serrait la main de Lucien avec le peu de forces qui lui restaient. Ses yeux reprirent de l'expression, celle de la prière, quand elle lui dit de l'intérieur de la voiture:
«--À ce soir!
«--Sans doute, madame; je viendrai savoir de vos nouvelles.»
L'aventure parut fort louche aux domestiques, surpris de l'air ému de leur maîtresse. Ces gens-là sont fins à Paris, et ils devinèrent bien que cet air n'était pas celui de la douleur physique pure.
Lucien se referma de nouveau à clef dans son bureau. Il se promenait à grands pas dans la diagonale de cette petite pièce.
«--Scène désagréable, se dit-il. Est-ce une comédie? A-t-elle chargé l'expression de ce qu'elle sentait? L'évanouissement était réel... autant que je puis m'y connaître. C'est là un triomphe de vanité et ça ne me fait aucun plaisir...»
Il voulut reprendre un _rapport_ commencé, et il s'aperçut qu'il écrivait des niaiseries. Il alla chez lui, monta à cheval, passa le pont de Grenelle et se trouva bientôt dans le bois de Meudon. Là, il mit son cheval au pas el se mit à réfléchir. Ce qui surnagea à tout, ce fut le remords d'avoir été attendri au moment où Mme Grandet avait écarté le mouchoir qui lui cachait la figure, et celui, plus fort, d'avoir été ému au moment où il l'avail prise dans ses bras pour la déposer dans le fauteuil.
«--Ah! si je suis infidèle à Mme de Chasteller, elle aura une raison de l'être à son tour!
«--Mais il me semble qu'elle ne commence pas mal, lui dit le parti contraire. Peste, un accouchement! Excusez du peu.
«--Puisque personne au monde ne voit ce ridicule, répondit Lucien, il n'existe pas. Pour exister, le ridicule doit être vu.»
En rentrant à Paris, il passa au ministère, il se fit annoncer chez M. de Vaize, et lui demanda un congé d'un mois.
Ce ministre qui, depuis trois semaines, ne l'était plus qu'à demi, et vantait les douceurs du repos,--_otium cum dignitate_, répétait-il souvent--fut étonné et enchanté de voir fuir l'aide de camp du général ennemi.
«--Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?» se demandait-il.
Muni de son congé en bonne forme, écrit par lui et signé par le ministre, Lucien alla voir sa mère à laquelle il annonça une partie de campagne de quelques jours.
«--De quel coté? demanda-t-elle avec anxiété.
«--En Normandie, répondit Lucien qui avait compris le regard de sa mère.
Il avait bien eu quelques remords de tromper cette mère, mais sa question: _De quel côté?_ avait achevé de les dissiper. Il écrivit ensuite un mot à son père et passa chez Mme Grandet qu'il trouva bien faible. Il fut très poli et promit de repasser dans la soirée.
Il partit pour Nancy, ne regrettant rien de Paris, et désirant de tout son cœur d'être oublié par Mme Grandet.
* * *
À la nouvelle de la mort subite de son père, Lucien revint à Paris[1].
Aussitôt débarqué, il passa une heure avec sa mère et alla ensuite au comptoir, où se trouvait M. Leffre, chef du bureau, homme sage à cheveux blancs, consommé dans les affaires.
Le vieillard lui dit, avant même de faire mention de la mort de M. Leuwen:
«--Monsieur, j'ai à vous parler de vos affaires. S'il vous plaît, nous passerons dans votre cabinet.
À peine arrivés:
«--Vous êtes un homme et un brave homme. Préparez-vous à tout ce qu'il y a de pis. Me permettrez-vous de parler librement?
«--Je vous en prie, mon cher monsieur Leffre. Dites-moi nettement ce qu'il y a de pis.
«--Il faut faire banqueroute!
«--Grand Dieu! Combien doit-on?
«--Juste autant qu'on a. Si vous ne faites pas banqueroute, il ne vous reste rien.
«--Y a-t-il moyen de ne pas faire banqueroute?
«--Sans doute, mais il ne vous restera peut-être pas cent mille écus, et encore faudra-t-il cinq ou six ans pour faire la rentrée de cette somme.
«--Attendez-moi un instant: je vais parler à ma mère.
«--Monsieur, Mme votre mère n'est pas dans les affaires: peut-être ne conviendrait-il pas de prononcer le mot de banqueroute aussi nettement. Vous pouvez payer 60 0/0, et il vous reste une honnête aisance. M. votre père était aimé de tout le haut commerce, et il n'est pas de petit boutiquier auquel il n'ait prêté une ou deux fois dans sa vie une couple de billets de mille francs. Vous avez votre concordat signé à 60 0/0, avant trois jours et avant même la vérification du grand livre. Et, ajouta M. Leffre en baissant la voix, les affaires des dix-neuf derniers jours sont portées sur un livre à part, que j'enferme tous les soirs. Nous avons pour 190.000 francs d'argent liquide, et sans ce livre on ne saurait où les prendre.
«--Et cet homme est parfaitement honnête!» pensa Lucien.
M. Leffre, le voyant pensif, ajouta:
«--M. Lucien a un peu perdu l'habitude du comptoir, depuis qu'il est dans les honneurs. Il attache peut-être, à ce mot de banqueroute, la fausse idée qu'on en a dans le monde. M. Van Peters, que vous aimiez tant, avait fait banqueroute à New-York, et cela l'avait si peu déshonoré, que nos plus belles affaires se font avec New-York et l'Amérique du Nord.
«--Une place va me devenir nécessaire! songeait Lucien.
«--Vous pourriez offrir 4 0/0, continuait M. Leffre, croyant le décider; j'ai tout arrangé dans ce sens. Si quelque créancier de mauvaise humeur veut vous forcer la main, vous le réduirez à 35 0/0. Mais, suivant moi, offrir 40 0/0 serait manquer à la probité. Offrez-en 60, et Mme Leuwen n'est pas obligée de mettre à bas son carrosse. Mme Leuwen sans voiture! Il n'est pas un de nous à qui ce spectacle ne perçât le cœur. Il n'est pas un de nous à qui M. votre père n'ait donné en cadeaux plus de la valeur de ses appointements.»
Lucien se taisait toujours et cherchait s'il n'y avait pas un moyen de cacher cet événement à sa mère.
«--Il n'est pas un de nous qui ne soit décidé à tout faire pour qu'il reste à Mme votre mère et à vous une somme ronde de 600.000 francs. Et d'ailleurs, s'écria M. Leffre en grossissant la voix, quand aucun de ces messieurs ne le voudrait, je le veux, moi, qui suis le chef, et vous aurez 600.000 francs, aussi sûrement que si vous les teniez, et en outre du mobilier, de l'argenterie, etc.
«--Attendez-moi, monsieur,» dit Lucien.
Ce détail de mobilier, d'argenterie, lui fit horreur. Il revint à M. Leffre après un gros quart d'heure. Il avait employé dix minutes à préparer sa mère. Elle avait, comme lui, horreur de la banqueroute, et avait offert le sacrifice de sa dot, montant à 150.000 francs, ne réclamant qu'une pension viagère de 1.200 francs pour elle, et de 1.200 francs pour son fils.
M. Leffre fui atterré par cette résolution de payer intégralement tous les créanciers, il supplia Lucien de réfléchir vingt-quatre heures.
«--C'est justement, mon cher Leffre, la seule et unique chose au monde que je ne puisse pas vous accorder.
«--Eh bien, monsieur Lucien, au moins ne dites mot de notre conversation. Ce secret est entre Mme votre mère, vous et moi. Les commis du bureau ne font tout au plus qu'entrevoir les difficultés.
«--À demain, mon cher Leffre. Ma mère et moi ne vous regardons pas moins comme notre meilleur ami.»
Le lendemain, M. Leffre répéta ses offres. Il supplia Lucien de consentir à un arrangement. Le surlendemain, après un nouvel effort, il proposa ceci:
«--Vous pouvez tirer bon parti du nom de la maison, sous la condition de payer toutes les dettes, dont voici l'état complet, dit-il à Lucien en lui montrant une feuille de papier grand aigle, chargée de chiffres. Avec la condition de payer intégralement, et l'abandon de toutes les créances de la maison, vous pouvez vendre votre banque 50.000 écus peut-être. En attendant, moi qui vous parle, Jean-Pierre Leffre, et M. Gavardin, le caissier, nous vous offrons 100.000 francs comptant, avec recours contre nous pour toutes sortes de dettes de feu M. Leuwen, notre honoré patron, même ce qu'il peut devoir à son tailleur et à son sellier.
«--Votre proposition me plaît fort. J'aime mieux avoir affaire à vous, brave et honnête ami, pour 100.000 francs, que d'en recevoir 150.000 de tout autre qui n'aurait pas la même vénération pour l'honneur de mon père. Je ne vous demande qu'une chose: donnez un intérêt à M. Coffe.
«--Je vous répondrai avec franchise. Travailler avec M. Coffe le matin, m'ôte tout l'appétit à dîner. C'est un parlait honnête homme, mais sa vue me porte malheur. Il ne sera pas dit néanmoins que la maison Leffre et Gavardin refuse une proposition faite par un Leuwen. Notre prix d'achat pour la cession complète sera de 100.000 francs comptant, 1.200 francs de pension viagère pour Mme Leuwen et autant pour vous, monsieur, et tout le mobilier, vaisselle, chevaux, voitures, etc. Sauf un portrait de notre sieur Leuwen et un autre de notre sieur Van Peters. Tout cela est porté dans le projet d'achat que voici, et sur lequel je vous engage à consulter un homme que tout Paris vénère et que le commerce ne doit nommer qu'avec vénération: M. Laffitte. Je vais y ajouter, dit M. Leffre en s'approchant de la table, une pension viagère de 600 francs pour M. Coffe.»
Toute l'affaire fut tranchée avec cette rondeur. Lucien consulta les amis de son père, dont plusieurs, poussés à bout, le blâmèrent de ne pas faire banqueroute à 60 0/0.
«--Qu'allez-vous devenir, une fois dans la misère? Personne ne voudra vous recevoir?»
Lucien et sa mère n'avaient pas eu une seconde d'incertitude. Le contrat fut signé avec _MM. Leffre et Gavardin_, qui donnèrent 4.000 francs de pension viagère à Mme Leuwen, parce qu'un autre commis offrait cette augmentation. Du reste, le contrat fut signé avec les clauses indiquées ci-dessus. Ces messieurs payèrent 100.000 francs comptant, et le même jour, Mme Leuwen mit en vente ses chevaux, ses voitures, et sa vaisselle d'argent. Son fils ne s'opposa à rien; il lui avait déclaré que pour rien au monde il ne prendrait autre chose que sa pension de 1.200 francs et 20.000 francs de capital.
Pendant toutes ces transactions, Lucien vit fort peu de monde. Quelque ferme qu'il fût dans sa ruine, la commisération du vulgaire l'eût impatienté. Il reconnut bientôt l'effet des calomnies répandues par les agents du comte de Beauséant, le ministre des Affaires étrangères. Le public crut que ce grand changement n'avait nullement altéré sa tranquillité, parce qu'il était saint-simonien au fond, et que, si cette religion lui manquait, au besoin il s'en créerait une autre.
Il fut bien étonné, un matin, en recevant une lettre de Mme Grandet, qui se trouvait à une maison de campagne près de Saint-Germain, et qui lui assignait un rendez-vous à Versailles, rue de Savoie, n° 62. Lucien avait grande envie de s'excuser, mais enfin il se dit:
«--J'ai assez de torts envers cette femme; sacrifions une heure.»
Il trouva une femme perdue d'amour et ayant à grand peine la force de parler raison. Elle mit une adresse vraiment remarquable à lui faire, avec toute la délicatesse possible, la scabreuse proposition que voici: elle le suppliait d'accepter d'elle une pension de 15.000 francs et ne lui demandait que de venir la voir, en tout bien, tout honneur, quatre fois par semaine.
«--Je vivrai les autres jours en vous attendant!»
Lucien vit bien que s'il répondait comme il le devait, il allait provoquer une scène violente. Il fit entendre que, pour certaines raisons, cet arrangement ne pouvait commencer que dans six mois, et qu'il se réservait de répondre par écrit dans vingt-quatre heures. Malgré sa prudence, cette visite dura deux heures et ne finit pas sans larmes.
Pendant ce temps, Lucien suivait une négociation bien différente avec le vieux maréchal, encore ministre de la guerre, malgré que, depuis quatre mois, il fût toujours à la veille de perdre sa place. Quelques jours avant la course de Versailles, Lucien avait vu entrer chez lui un des officiers d'ordonnance du maréchal, qui l'engageait à se trouver le lendemain, au ministère, à six heures et demie du matin.
Il alla au rendez-vous encore tout endormi.
«--Eh bien, jeune homme, dit le ministre d'un air grognon, _sic transit gloria mundi._ Encore un de ruiné. Grand Dieu, on ne sait que faire de son argent! Il n'y a de sur que la terre, mais les fermiers ne payent jamais. Est-il vrai que vous n'avez pas voulu faire banqueroute et que vous avez vendu votre fonds 100.000 francs?
«--Très vrai, monsieur le maréchal.
«--J'ai connu votre père, et pendant que je suis encore dans cette galère, je veux demander pour vous à Sa Majesté une place de 6 à 8.000 francs. Où la voulez-vous?
«--Loin de Paris.
«--Ah! je vois. Vous voulez être préfet, mais je ne veux rien devoir à ce polisson de M. de Vaize. Ainsi, _pas de ça, Larirette!_
«--Je ne pensais pas à une préfecture. Hors de France, voulais-je dire.
«--Il faut parler net, entre amis. Diable, je ne suis pas ici pour faire de la diplomatie. Donc, secrétaire d'ambassade?
«--Je n'ai pas de titre pour être premier secrétaire. Attaché est trop peu; je n'ai que 1.200 francs de rente.
«--Je ne vous ferai ni premier, ni dernier. Je vous ferai second secrétaire. M. Lucien Leuwen, lieutenant de cavalerie, maître des requêtes, chevalier de la Légion d'honneur, a des titres. Écrivez-moi donc demain si vous acceptez ou non d'être second secrétaire.»
Et le maréchal le congédia de la main en lui disant:
«--Honneur!»
Le lendemain, Lucien qui, pour la forme, avait consulté sa mère, écrivit qu'il acceptait. En rentrant de Versailles, il trouva un mot de l'aide de camp du maréchal qui l'invitait à se rendre au ministère, le soir même, à neuf heures.
«--J'ai demandé pour vous à Sa Majesté la place de second secrétaire d'ambassade à Madrid. Vous aurez, si le roi signe, 4.000 francs d'appointements, et, de plus, une pension de 4.000 autres francs pour les services rendus par votre père, sans lequel ma loi sur les fournitures militaires ne passait pas. Je ne vous dirai pas que cette pension est solide comme du marbre. Mais enfin, cela durera bien quatre ou cinq ans, et dans quatre ou cinq ans, si vous avez servi votre ambassadeur comme vous avez servi M. de Vaize, et si vous cachez vos principes jacobins (c'est le roi qui m'a dit que vous étiez jacobin; c'est un beau métier et qui vous rapportera gros!), enfin, bref, si vous êtes adroit, avant que la pension de 4.000 francs soit supprimée, vous aurez accroché 6 ou 8.000 francs d'appointements. C'est plus que n'a un colonel. Sur quoi, bonne chance. Adieu. J'ai payé ma dette, ne me demandez rien, ne m'écrivez pas.»
Comme Lucien s'en allait.
«--Si vous ne recevez rien, d'ici à huit jours, revenez me voir à neuf heures du soir. Dites au portier, en passant, que vous reviendrez dans huit jours. Bonsoir, adieu.»
Rien ne retenait Lucien à Paris; il ne devait y reparaître que lorsque sa ruine serait oubliée.
«--Quoi, vous qui pouviez espérer tant de millions!» lui disaient les nigauds qu'il rencontrait.
Et plusieurs de ces gens-là le saluaient de façon à lui dire:
«--Ne nous parlons pas.»
Sa mère montra une force de caractère admirable: jamais une plainte. Elle eut pu garder son superbe appartement dix-huit mois encore. Avant le départ de Lucien, elle alla s'établir dans quatre pièces, au troisième étage, sur le boulevard. Elle annonça à un petit nombre d'amis qu'elle leur offrirait le thé tous les vendredis et que, pendant son deuil, sa porte serait fermée tous les autres jours.
Le huitième jour, après son entrevue avec le maréchal, Lucien reçut un gros paquet adressé à M. Leuwen, chevalier de la Légion d'honneur, deuxième secrétaire d'ambassade à Madrid. Il sortit à l'instant pour aller chez le brodeur commander un petit uniforme. Il vit son ministre, reçut un quartier d'avance de ses appointements et prit ses dernières instructions.
Tout le monde lui parla d'acheter une voiture, et trois jours après avoir reçu sa nomination, il partait bravement par la malle-poste.
Il avait résisté héroïquement à l'idée de passer une dernière fois à Nancy.
Il s'arrêta deux jours, avec délices, sur le lac de Genève, et visita les lieux divers que la _Nouvelle Héloïse_ a rendus célèbres; chez un paysan de Clarens, il trouva un lit brodé dans lequel avait couché Mme de Warens.
À la sécheresse d'âme qui le gênait à Paris--pays si peu fait pour y recevoir des compliments de condoléance--avait succédé une mélancolie tendre: il s'éloignait de Nancy peut-être pour toujours.
Cette tristesse ouvrit son âme au sentiment des arts. Il vit avec beaucoup plus de plaisir qu'il n'appartient à un ignorant de le faire, Bologne, Milan. La Chartreuse de Pavie, Florence, le jetèrent dans un état d'attendrissement et de sensibilité qui lui eût causé bien des remords trois ans auparavant.
Enfin, en arrivant à son poste, il eut besoin de se sermonner pour prendre envers les gens qu'il allait fréquenter le degré de sécheresse convenable.
[Footnote 1: Les quelques feuillets, racontant le nouveau séjour de Lucien à Nancy, sont _absolument illisibles_ dans le texte original. On devine avec quelle joie nous eussions voulu pouvoir restituer ce passage, un des plus intéressants, sinon le plus intéressant du livre. Malheureusement il y avait impossibilité matérielle. À mentionner ces mots jetés en marge: _fièvre ardente..... Scolast..._ (Probablement _Suora Scholastica_), titre d'une nouvelle inachevée.]
À Civita-Vecchia, le 22 mars 1835.
Rome
Ici s'arrête Lucien Leuwen.
Le texte de cette édition est conforme à celui de l'édition parue à la _Revue Blanche_, en 1901. Les lignes publiées en tête sont extraites du commentaire de Jean de Mitty précédant l'édition originale parue en 1894, chez E. Dentu, à Paris.