Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier

Part 8

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«--Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais, moi, sous Louis XIV, je n'eusse été qu'un marchand, tout au plus un Samuel Bernard au petit pied.»

Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées; on se jeta dans la discussion de la nécessité d'un canal qui irait prendre les eaux dans le bois de Baccarat. Lucien n'avait d'autre consolation que d'examiner de près le Sanréal; c'était à ses yeux, le vrai type du grand propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois ans, avec des cheveux d'un noir sale et une taille épaisse. Il affectait toutes sortes de choses, et, par-dessus tout, la bonhomie et le sans-façon, mais sans renoncer pour cela, tant s'en faut, à la finesse et à l'esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par une fortune énorme pour la province, et une assurance correspondante, en faisait un sot singulier. Il n'était pas précisément sans idées, mais vain et prétentieux au possible, à se faire jeter parla fenêtre, surtout quand il visait particulièrement à l'esprit. S'il vous prenait la main, une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier; il criait lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n'avait rien à dire. Il outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser aller, et l'on voyait qu'il se répétait cent fois le jour:

«--Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, je dois être autrement qu'un autre.»

Si un portefaix faisait une difficulté à un de ses gens dans la rue, il s'élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût, volontiers, tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province, c'était d'avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d'une des conspirations ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne. Lucien n'apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu'il avait fait, commençait à douter qu'un gentilhomme, grand propriétaire, dût remplir l'office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux paysan au milieu d'une foule, pour le faire fusiller en quelque sorte sans jugement et après une simple comparution devant une commission militaire. Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès midi ou une heure; or, il était deux heures quand il accosta M. de Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le héros de tout conte.

«--Celui-ci ne manque pas d'énergie et ne tendrait pas le cou à la hache de 93, comme les d'Hocquincourt, ces moutons dévots,» se dit Lucien.

Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en parlant politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique énergie. Il avait ses raisons pour cela; il savait par cœur une vingtaine de phrases de M. de Chateaubriand, celle, entre autres, sur le bourreau et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département. Pour se soutenir à ce degré d'éloquence, il avait toujours, sur une petite table d'acajou placée à côté de son fauteuil, une bouteille de cognac, quelques lettres d'outre-Rhin, et un numéro de la _France_, journal qui combat les abdications de Rambouillet, en 1830. Personne n'entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier légitime, Louis XIX.

«--Parbleu, monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers Lucien, peut-être un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les grands légitimistes de Paris ont l'esprit de secouer le joug des avocats.»

Lucien répondit d'une façon qui eut le bonheur de plaire an marquis, plus qu'à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par du vin brûlé, dans le café _ultra_ de la ville, Sanréal s'accoutuma tout à fait à Lucien. Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients: il n'entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d'une voix singulière et glapissante, ce simple mot: _voleur._ C'était là son trait d'esprit qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la plupart des nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée. Lucien fut choqué de l'éternelle répétition et de l'éternelle gaieté.

C'est après avoir observé soixante ou cent fois l'effet électrique de cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit:

«--Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense, à ces comédiens de campagne; tout, chez eux, même le rire, est une affectation; jusque dans les moments les plus gais, ils songent à 93.»

Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques mots trop sincères avaient déjà nui à l'engouement dont il commençait à être l'objet. Dès qu'il mentit à tout venant, comme chantait la cigale, l'engouement reprit de plus belle; mais aussi, avec le naturel, le plaisir s'envola. Par une triste compensation, avec la prudence, l'ennui commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de la comtesse de Commercy, il savait d'avance ce qu'il fallait dire et les réponses qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n'avaient guère que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l'on peut juger de leur agrément par le mot du marquis de Sanréal qui passait pour l'un des plus gais. Au reste, l'ennui est si douloureux, même en province, même aux gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux gentilshommes de Nancy aimaient assez à parler à Lucien et à s'arrêter dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui _pensait_ assez bien malgré les millions de son père, faisait nouveauté.

D'ailleurs, Mme de Puy-Laurens avait déclaré qu'il avait beaucoup d'esprit. Ce fut le premier succès de Lucien dans le fait, il était un peu moins neuf qu'à son départ de Paris.

Parmi les personnes qui s'attachèrent à lui, celle qu'il distinguait le plus était, sans comparaison, le colonel comte de Wassignies. C'était un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l'air sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n'abusait pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le malheur d'inspirer une grande passion à la petite Mme de Villebelle, remplie d'esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où brillait une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait M. de Wassignies, le vexait, l'empêchait d'aller à Paris, pays que sa curiosité brûlait de revoir, el surtout voulait qu'il fît de Lucien son ami intime.

M. de Wassignies venait chercher celui-ci chez lui. Il l'accablait de questions auxquelles Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s'amuser un peu, pendant ces visites si longues; car le temps semble ne pas marcher à ces provinciaux; même aux plus polis, une visite de deux heures est chose commune.

Un jour, Lucien vit Mme d'Hocquincourt excédée de M. d'Antin. Ce bon jeune homme, si Français, si insouciant de l'avenir, si disposé à plaire, si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d'amour et de tendre mélancolie; il avait perdu la tête au point de chercher à être plus aimable qu'à l'ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations polies d'aller se promener quelques instants et de revenir plus tard, que Mme d'Hocquincourt lui adressait, M. d'Antin se bornait à arpenter le salon.

«--J'ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau d'une petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux; je vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le jour où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer tout mon dépit d'une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez vous.

«--C'est que vous êtes un homme d'esprit, vous, lui répondit-elle en riant. Vous n'êtes pas assez bête pour devenir amoureux... Grand Dieu, peut-on voir rien de plus ennuyeux que l'amour?...»

Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien; sa vie redevenait bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons de Nancy; il avait des domestiques avec des livrées charmantes; son tilbury et sa calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient le disputer, par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des plus riches propriétaires du pays; il avait eu l'agrément d'adresser à son père des anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela, il était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu'il passait ses soirées dans les rues de Nancy, sans connaître personne. Souvent, au moment de monter dans une maison, il s'arrêtait dans la rue avant de s'exposer au supplice de ces cris qui allaient lui percer l'oreille. «Monterai-je?» se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le provincial dissertant est terrible dans sa détresse; quand il n'a plus rien à dire, il a recours à la force de ses poumons; il en paraît fier, et avec raison, car, par là, fort souvent, il l'emporte sur son adversaire et le réduit au silence.

«--_L'ultra_ de Paris est apprivoisé, se disait Lucien. Mais ici, je le trouve à l'état de nature: c'est une espèce terrible, bruyante, injuriante, accoutumée à n'être jamais contredite, parlant pendant trois quarts d'heure avec la même phrase. Les ultras les plus insupportables de Paris, ceux qui font déserter les salons du faubourg, feraient ici des gens de bonne compagnie, modérés, parlant d'un ton de voix convenable.»

L'inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien; il ne pouvait s'y faire.

«--Je devrais les étudier comme on étudie l'histoire naturelle. M. Cuvier nous disait, au Jardin des plantes, qu'étudier avec méthode, en notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen sûr de se guérir du dégoût qu'inspirent les vers, les insectes, les crabes hideux de la mer, etc.»

Quand il rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se dispenser de s'arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid; car le provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l'heure de la discussion sur le journal, il ne sait que dire.

«--Vraiment, ici, c'est un malheur que d'avoir de la fortune, pensait Lucien, les riches sont plus inoccupés que les autres, et par là, en apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un microscope les actions de leurs voisins; ils ne connaissent d'autres remèdes à l'ennui que d'être ainsi les espions les uns des autres, et c'est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l'étranger la stérilité de leur esprit. Quand le mari s'apprête à faire à cet étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour narrer eux-mêmes le conte; et souvent, sous prétexte d'ajouter une nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l'histoire.»

Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en descendant de cheval et d'aller dans la noble société, Lucien restait à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonnard.

«--J'irai offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un jour à Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir; j'irai offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer deux mille sacs de blé venant de l'étranger; et cependant son père a vingt mille francs d'appointements!»

Bonnard n'avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour les magistrats.

«--Sans le docteur Dupoirier, ces b...-là ne seraient pas trop méchants. Vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous! Les nobles de ce pays-ci, ajoutait-il, crèvent de peur quand le courrier de Paris retarde de quatre heures; alors ils viennent me vendre d'avance leur récolte de blé; ils sont à mes genoux pour avoir de l'or, et le lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me rendent qu'à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer à la probité en tenant note de chaque impolitesse et en la leur faisant payer un louis. Je m'arrange pour cela avec le valet de chambre qu'ils envoient me livrer leur grain; car, quoique fort avares, croiriez-vous, monsieur, qu'ils n'ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé? Au quatrième ou cinquième décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que la poussière lui fait mal à la poitrine. Drôle de particulier pour rétablir les corvées, les jésuites et l'ancien régime contre nous!»

Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d'armes, après l'ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine contre notre héros.

«--Qu'est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante et avec des galons énormes que vous étalez dans les rues? Cela fait un mauvais effet au régiment.

«--Ma foi, mon colonel, aucun article du règlement ne défend de dépenser son argent, quand on en a.

«--Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel? lui dit tout bas son ami Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti.

«--Et quel mauvais parti voulez-vous qu'il me fasse? Je pense qu'il me hait autant qu'on peut haïr un homme qu'on voit aussi rarement; mais certainement, je ne reculerai pas d'un pouce devant un homme qui me hait sans que je lui en aie donné aucune raison. _Mon idée_ est pour les livrées, dans le _présent quart d'heure_, et j'ai fait venir de Paris, par la même occasion, douze paires de fleurets.

«--Ah! mauvaise tête!

«--Pas le moins du monde, mon colonel je vous donne ma parole d'honneur que vous n'avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je désire que personne ne me cherche et n'avoir personne à chercher. Je serai parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde. Mais, si l'on me taquine, on me trouvera.»

Deux jours après le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit, mais d'un air embarrassé et faux d'avoir plus de deux domestiques en livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois, et avec la dernière élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun. Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d'un tailleur du pays. Cette circonstance, à laquelle il n'avait pas songé, fil le succès de sa plaisanterie; elle lui fit beaucoup d'honneur dans la société, et Mme de Commercy lui en adressa des compliments. Pour Mmes d'Hocquincourt et de Puy-Laurens, elles étaient folles de lui.

Lucien écrivit l'histoire des livrées à sa mère. Le colonel, de son côté, l'avait dénoncé au ministre: Lucien s'y attendait. Il crut remarquer, vers cette époque, que l'on prenait son mérite beaucoup plus au sérieux dans les salons de Nancy; c'est que le docteur Dupoirier montrait les réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il demandait des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de la maison Leuwen, Van Peters et Cie. Ces réponses avaient été on ne peut plus favorables.

«--Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui achètent, à l'occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent de compte à demi avec eux.»

C'était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais genre d'affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations agréables et de l'importance. Il était au mieux avec les bureaux, et fut prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher contre son fils. Cette affaire l'amusa beaucoup; il s'en occupa, et, un mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre ministérielle extrêmement désagréable. Il eut bonne envie d'envoyer Lucien en détachement, à une ville manufacturière dont les ouvriers commençaient à se former en sociétés de secours mutuels. Mais enfin, comme, quand on est chef de corps, il faut savoir se mortifier, le colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d'un homme du commun qui veut faire de la finesse.

«--Jeune homme, on m'a rendu compte de votre obéissance relativement aux livrées. Je suis content de vous; ayez autant d'hommes en livrées qu'il vous plaira, mais gare la bourse de papa!

«--Colonel, j'ai l'honneur de vous remercier, répondit Lucien avec lenteur. _Mon papa_ m'a écrit à ce sujet: je parierais même qu'il a vu le ministre.»

Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le colonel.

«--Ah! si je n'étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal de camp, pensa Malher, quel bon coup d'épée te vaudrait ce dernier mot, fichu insolent!»

Et il salua le sous-lieutenant avec l'air franc et brusque d'un vieux soldat.

Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine qu'on avait pour lui au régiment; mais aucun mauvais propos ne fut entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ces camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus exacte. Par cet aimable plan de vie, il s'ennuyait mortellement et ne contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge. Il avait les défauts de son siècle.

Vers ce temps, l'effet de nouveauté de la société de Nancy sur l'âme de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu'il y avait plus de naturel qu'à Paris, mais, par une conséquence naturelle, les sots étaient plus incommodes à Nancy.

«--Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, se disait-il, c'est l'imprévu.»

Cet imprévu, Lucien l'entrevoyait quelquefois auprès du docteur Dupoirier et de Mme de Puy-Laurens.

Il n'avait jamais rencontré dans la société cette Mme de Chasteller qui, autrefois, l'avait vu tomber de cheval à son arrivée à Nancy. Il l'avait oubliée, mais, par habitude, il passait presque tous les jours dans la rue de la Pompe. Il est vrai qu'il regardait plus souvent l'officier libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que les persiennes vert perroquet. Une après-midi, les persiennes étaient ouvertes; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline brodée, et il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller son cheval. Ce n'était point le cheval anglais du préfet, mais un petit bidet hongrois, qui prit fort mal la chose. Le hongrois se mit tellement en colère et fit des sauts si extraordinaires que, deux ou trois fois, Lucien fut sur le point d'être désarçonné.

«--Quoi! à la même place!» se disait-il en rugissant de colère. Et pour comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le petit rideau s'écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que quelqu'un le regardait. C'était, en effet, Mme de Chasteller, qui se disait:

«--Ah! voilà mon jeune officier qui va encore tomber!»

Elle le remarquait souvent, comme il passait: sa toilette était parfaitement élégante et pourtant il n'avait rien de gourmé.

Enfin, Lucien eut cette mystification extrême que son petit cheval hongrois le jeta par terre, à dix pas peut-être de l'endroit où il était tombé le jour de l'arrivée de son régiment.

«--On dirait que c'est un sort! se dit-il en remontant à cheval, ivre de colère; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune femme!»

Le soir chez Mme de Commercy, il raconta son malheur, qui devint la nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l'entendre raconter à chaque nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer Mme de Chasteller; il demanda à Mme de Serpierre pourquoi on ne la voyait jamais dans le monde.

«--Son père, le marquis de Pointcarré, vient d'avoir un accès de goutte; il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de lui faire compagnie. D'ailleurs, nous n'avons pas le bonheur de lui plaire.»

Une dame, placée à côté de Mme de Serpierre, ajouta des paroles amères, sur lesquelles Mme de Serpierre renchérit encore.

«--Mais se disait Lucien, ceci est de l'envie toute pure. Ou la conduite de Mme de Chasteller leur fournit-elle un heureux prétexte?»

Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste lui avait dit, le jour de son arrivée, an sujet de M. Busant de Sicile, lieutenant-colonel au régiment de hussards.

Le lendemain matin, pendant toute la manœuvre, il ne put penser à autre chose qu'à son malheur de la veille...

«--Pourtant monter à cheval est peut-être la seule chose au monde dont je m'acquitte bien! Je danse fort mal, je ne brille guère dans un salon. C'est clair, la Providence a voulu m'humilier. Parbleu! si je rencontre jamais cette jeune femme, il faut que je la salue; mes chutes nous ont fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le moment présent et l'image de mes chutes ridicules.»

Quatre on cinq jours après, allant à pied à la caserne pour le pansement du soir, il vit à dix pas devant lui, au tournant d'une rue, une femme assez grande, en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces cheveux singuliers par leur quantité et par la beauté de la couleur, comme lustrés, qui l'avaient frappé trois mois auparavant. C'était, en effet, Mme de Chasteller. Il fut surpris de revoir la démarche jeune et légère de Paris.

«--Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s'empêcher de me rire au nez.»

Et il regarda ses yeux; mais la simplicité et le sérieux de leur expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l'idée de se moquer. Il ne se souvint de son projet de saluer Mme de Chasteller que longtemps après qu'elle lut passée; son regard modeste et même timide avait été si noble que, lorsqu'elle contrepassa Lucien, malgré lui, il avait baissé les yeux. Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce matin-là à notre héros, lui semblèrent moins longues qu'à l'ordinaire; il se figurait constamment ce regard si peu provincial qui était tombé en plein dans ses yeux. Le soir, il redoubla de prévenance et d'attention envers Mme de Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies autour d'elle. Il écouta, avec des regards fort animés, une diatribe infinie et remplie d'aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle se termina par une critique amère de Mme de Sauves-d'Hocquincourt. Sa précaution constante lui permit de se rapprocher, au bout d'une heure, de la petite table auprès de laquelle travaillait Mlle Théodelinde. Il donna, à elle et à ses amies, de nouveaux détails sur sa chute.

«--Ce qu'il y a de pis, ajouta-t-il, c'est qu'elle a eu des spectateurs, et pour qui un tel événement n'était point une nouveauté.

«--Et quels sont-ils? dit Mlle Théodelinde.

«--Une jeune femme qui occupe le premier étage de l'hôtel de Pontlevé.

«--Eh! c'est Mme de Chasteller!

«--Cela me console un peu. On en dit beaucoup de mal.

«--Le fait est qu'elle est haute comme les nues; elle n'est pas aimée à Nancy. Nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de société, ou plutôt nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu'elle a de la nonchalance dans le caractère, et qu'elle se déplaît loin de Paris.

«--Souvent, dit une des jeunes amies de Mlle de Serpierre, elle fait mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure ou deux d'attente, on dételle. On la dit bizarre, et sauvage...

«--C'est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate, reprit Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme, sans qu'il forme le projet d'épouser.

«--C'est tout le contraire qui nous arrive, à nous autres pauvres filles sans dot, reprit l'amie. Dame, c'est la veuve la plus riche de la province!»

On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pointcarré. Lucien attendait toujours un mot sur M. de Busant.