Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier

Part 9

Chapter 94,032 wordsPublic domain

«--Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin. Est-ce que des jeunes filles peuvent s'apercevoir de ces choses-là?»

Un jeune homme blond à l'air fade, entra dans le salon.

«--Tenez, dit Mlle Théodelinde, voici probablement l'homme qui ennuie le plus Mme de Chasteller. C'est M. de Blancet, son cousin, qui l'aime depuis quinze ou vingt ans, qui parle souvent et avec attendrissement de cet amour, né dans l'enfance, amour qui a redoublé depuis que Mme de Chasteller est une veuve fort riche. Les prétentions de M. de Blancet sont protégées par M. de Pointcarré, dont il est le très humble serviteur, et qui le fait dîner trois fois la semaine avec la chère cousine.

«--Et pourtant, mon père prétend, dit l'amie de Mlle Théodelinde, que M. de Pointcarré ne redoute qu'une chose au monde: c'est le mariage de sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les autres prétendants; mais M. de Blancet ne se verra jamais possesseur de cette belle fortune dont M. de Pointcarré est l'administrateur. C'est pour cela qu'il ne veut point qu'elle retourne à Paris.

«--M. de Pointcarré a fait une scène terrible l'autre jour, à sa fille, parce qu'elle ne voulait pas renvoyer son cocher. «Je ne sortirai pas de longtemps le soir, «disait M. de Pointcarré, et mon cocher peut fort bien vous servir; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va presque jamais?»

La scène a été presque aussi forte que celle qu'il fit à sa fille lorsqu'il voulut la brouiller avec son amie intime, Mme de Constantin.

«--Cette femme d'esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties si drôles l'autre jour?

«--Précisément. M. de Pointcarré est surtout avare et trembleur, et il redoute l'influence du caractère décidé de Mme de Constantin. Il a des projets d'émigration en cas de chute de Louis-Philippe et de proclamation de la République. Dans la première émigration, il a été réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes terres, mais peu d'argent comptant, dit-on, et, s'il passe le Rhin de nouveau, il compte beaucoup sur l'argent de sa fille.»

La conversation continuait ainsi, agréablement, entre Lucien, Théodelinde et son amie, lorsque Mme de Serpierre crut convenable à son rôle de mère de rompre un peu cet aparté que, d'ailleurs, elle voyait avec beaucoup de plaisir.

«--Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres? dit-elle en s'approchant avec une sorte de gaieté. Vous avez l'air bien animés!

«--Nous parlons de Mme de Chasteller,» dit l'amie.

Aussitôt la physionomie de Mme de Serpierre changea entièrement et prit l'expression de la plus haute sévérité.

«--Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent pas faire l'entretien de jeunes filles; elle nous a apporté de Paris des manières bien dangereuses pour votre bonheur futur, et pour votre considération dans le monde. Malheureusement, sa fortune, et le vain éclat dont elle l'environne, peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes, et vous m'obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Lucien, en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de Mme de Chasteller.

«--L'exécrable femme! pensa Lucien. Nous nous amusions un peu, par hasard, et elle vient tout déranger. Et moi qui ai écouté tous ses contes tristes pendant une heure et avec tant de patience!»

Il s'éloigna avec l'air le plus hautain et le plus sec qu'il put trouver dans sa mémoire. Il rentra chez lui, et fut tout content d'y rencontrer son hôte, le bon M. Bonnard, le marchand de blé.

Peu à peu, par ennui, et sans songer le moins du monde à l'amour, Lucien prit les soins d'un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort plaisant.

Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis la porte de l'hôtel de Pontlevé. Lorsque ce domestique vint lui dire que Mme de Chasteller venait d'entrer à la Propagation, petite église du pays, il y courut. Mais cette église était si exiguë, et les chevaux de Lucien, sans lesquels il s'était fait une loi de ne jamais sortir, menaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en uniforme était si remarquée, qu'il eut honte de ce manque de délicatesse. Il ne put pas bien voir Mme de Chasteller qui s'était placée au fond d'une chapelle assez obscure. Il crut remarquer beaucoup de simplicité chez elle. Le dimanche suivant, il vint à pied à la Propagation; mais, même ainsi, il était mal à son aise; il faisait trop d'effet.

Il eût été difficile d'avoir l'air plus distingué que Mme de Chasteller; seulement, Lucien, qui s'était placé de façon à la bien voir comme elle sortait, remarqua que, lorsqu'elle ne tenait pas les yeux strictement baissés, ils étaient d'une beauté si singulière que, malgré elle, ils trahissaient sa façon de sentir actuelle.

«--Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de l'humeur à leur maîtresse. Quoi qu'elle fasse, elle ne peut pas les rendre insignifiants.»

Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes.

«--Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu'il faut faire l'honneur de ces regards touchés?»

Cette question qu'il se fit gâta tout son plaisir.

«--Je ne croyais pas les amours de garnison sujettes à ces inconvénients.»

Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l'âme de Lucien; et il tomba dans une rêverie profonde.

«--Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il serait charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un pareil être. Je ne puis pas me dissimuler qu'il y a une cruelle distance d'un lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant; et une distance, alarmante encore, du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à ce petit nom bourgeois de Leuwen. D'un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province. Peut-être même, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière... Non, reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne sauraient exister avec une physionomie si noble. Et quand elle les aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont point ridicules chez elle, parce qu'elle les a adoptées en étudiant son catéchisme, à six ans; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments. La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis des voitures. Mais pourquoi ces vaines délicatesses? Il faut avouer que je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m'enquérir de qualités si intimes? Je voudrais passer quelques soirées dans le monde où elle va le soir.... Mon père m'a porté le défi de m'ouvrir les salons de Nancy! J'y suis admis. Cela était assez difficile, mais il est temps d'avoir quelque chose à faire au milieu de ces salons. J'y meurs d'ennui, et l'excès d'ennui pourrait me rendre inattentif, ce que la vanité de ces hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais. Pourquoi ne me proposerais-je pas, afin d'avoir _un but dans la vie_, comme dit Mme Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette jeune femme? J'étais bien bon de penser à l'amour et de me faire des reproches! Ce passe-temps ne m'empêchera pas d'être un homme estimable et de servir la patrie, si l'occasion s'en présentait. D'ailleurs, fit-il en souriant avec mélancolie, _ses propos aimables_ m'auront bien vite guéri du plaisir que je suppose trouver à la voir; avec des façons un peu plus nobles, avec les propos convenus d'une autre position dans le monde, ce sera le second tome de Mlle Sylviane Berchu. Elle sera aigre et dévote comme Mme de Serpierre, ou ivre de gentilhommerie en me parlant des titres de ses aïeux, comme Mme de Commercy qui me racontait hier en brouillant toutes les dates, et, qui plus est, bien longuement, comme quoi un de ses ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier à la guerre contre les Albigeois et fut connétable d'Auvergne... Tout cela sera vrai; mais elle est jolie. Que faut-il de plus pour passer une heure agréable? Il sera même curieux d'observer philosophiquement comment des pensées ridicules ou basses peuvent ne pas gâter une telle physionomie. C'est qu'au fait, rien n'est ridicule comme la science de Lavater.»

Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu'il y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait Mme de Chasteller, ou dans le sien, si elle n'allait nulle part.

«--Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d'assaut des salons de Nancy.»

Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d'amour fut éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s'était moqué si souvent de l'étal piteux où il avait vu Edgar, un de ses cousins! Faire dépendre l'estime qu'on se doit à soi-même de l'opinion d'une femme qui s'estime, elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François Ier, quelle complication de ridicule! Dans ce conflit, l'homme est plus ridicule que la femme. Malgré toute cette belle logique, M. de Busant de Sicile occupait l'âme de notre héros tout autant, pour le moins, que Mme de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire des questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l'accueil dont il avait été l'objet. M. Gauthier, M. Bonnard et leurs amis, et toute la société de second ordre, exagérant tout, comme à l'ordinaire, ne savaient rien de M. de Busant, sinon qu'il était de la plus haute noblesse et qu'il avait été l'amant de Mme de Chasteller. On était loin de dire les choses aussi clairement que dans les salons de Mmes de Commercy et de Puy-Laurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de Busant, on semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et jamais il ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un tel sujet avec son amie Théodelinde, et c'était, en vérité, le seul être qui semblait ne pas désirer le tromper. Lucien n'arriva jamais à savoir la vérité. Le fait est que c'était un fort brave et fort honnête gentilhomme, mais sans aucune sorte d'esprit. À son arrivée à Nancy, se méprenant sur l'accueil dont il était l'objet, et, oubliant sa taille épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s'était porté amoureux de Mme de Chasteller. Il avait constamment ennuyé elle et son père de ses visites, et jamais elle n'avait pu parvenir à rendre ces visites moins fréquentes. Son père, M. de Pointcarré, tenait à être bien avec la force armée de Nancy. Si ses correspondances, bien innocentes, avec Charles X, étaient découvertes, qui serait chargé de l'arrêter? Qui pourrait protéger sa fuite? Et si, tout à coup, l'on apprenait que la république était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le peuple du pays? Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout ceci. Il voyait constamment M. Dupoirier éluder ses questions avec une adresse admirable. Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse: «Cet officier supérieur descend d'un des aides de camp du duc d'Anjou, frère de Saint-Louis, qu'il a aidé à conquérir la Sicile.» Il sut quelque chose de plus par M. d'Antin, qui lui dit un jour:

«--Vous avez fort bien fait d'occuper son logement; c'est un des plus passables de la ville. Ce pauvre M. de Busant était fort brave, pas une idée, d'excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis déjeuners dans les bois de Burviller, au _Chasseur Vert_, à un quart de lieue d'ici; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait gai, parce qu'il était ivre.»

À force de s'occuper des moyens de rencontrer Mme de Chasteller dans un salon, le désir de briller aux yeux des habitants de Nancy, que Lucien commençait à mépriser plus peut-être qu'il ne fallait, fut remplacé, comme mobile d'action, par l'envie d'occuper l'esprit, si ce n'est l'âme, de ce joli joujou.

«--Cela doit avoir de singulières idées, pensait-il, une jeune _ultra_ de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, et chassée de Paris, dans les journées de juillet 1830.»

Telle était, en effet, l'histoire de Mme de Chasteller. En 1814, après la première Restauration, M. le marquis de Pointcarré fut au désespoir de se voir à Nancy et de n'être pas de la cour.

«--Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre la noblesse de cour et nous autres. Mon cousin, de même nom que moi, parce qu'il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante.»

C'était là le principal chagrin de M. de Pointcarré, et il n'en faisait mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en comptant la sienne. Il s'enfuit à Paris, déclarant qu'il quittait à jamais la province après cet affront, et emmenait sa fille, âgée de cinq ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie. M. de Puy-Laurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa fille au couvent du Sacré-Cœur; M. de Pointcarré suivit le conseil et en sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux: M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu'il ne l'était, parce qu'il manquait tout à fait de cheveux, mais il avait une vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu'au genre doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquèrent le vers de Boileau sur les romans de son époque:

Et, jusqu'à _je vous hais_, tout s'y dit tendrement.

Mme de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre des petits moyens qui font tant d'effet à la cour, fut bien reçue des princesses, et jouit d'une position fort agréable: elle avait les loges de la cour aux Bouffes et à l'Opéra, et, l'été, deux appartements, l'un à Meudon, et l'autre à Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s'occuper jamais de politique et de ne pas lire les journaux. Elle ne connaissait de la politique que les séances publiques de l'Académie française, auxquelles son mari exigeait qu'elle assistât parce qu'il avait de grandes prétentions au fauteuil; il était grand admirateur de Millevoye et de la prose de M. de Fontanes.

Les coups de fusil de 1830 vinrent troubler ses innocentes pensées. En voyant le peuple dans la rue,--c'était son mot--il se rappela les meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la Révolution. Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu'il y avait de plus sûr, et vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy. M. de Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et même amusant dans les positions ordinaires de la vie, n'avait jamais eu la tête bien forte: il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite de la famille qu'il adorait.

«--Je vois là le doigt de Dieu!» disait-il en pleurant, dans les salons de Nancy; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq mille livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été faite par le roi, à l'époque des emprunts de 1817, et les salons de Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent mille francs ou deux millions. Lucien eut toutes les peines du monde à réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de Mme de Chasteller, la haine dont on l'honorait dans le salon de Mme de Serpierre et le bon sens de Mlle Théodelinde, rendirent plus facile la tâche de Lucien. Dix-huit mois après la mort de son mari, Mme de Chasteller osa prononcer ces mots: retour à Paris.

«--Quoi, ma fille! lui dit le grand M. de Pointcarré, avec le ton et les gestes d'Alceste indigné dans la comédie; vos princes sont à Prague et l'on vous verrait à Paris? Que diraient les mânes de M. de Chasteller? Ah! si nous quittons nos pénates, ce n'est pas de ce côté qu'il faut tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, ou, si nous pouvons mettre un pied devant l'autre, allons à Prague; etc.»

M. de Pointcarré avait ce parler long et figuré des gens diserts du temps de Louis XVI, qui passait alors pour de l'esprit.

Mme de Chasteller avait dû renoncer à l'idée de Paris. À ce seul mot, son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par compensation, Mme de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Elle allait voir, le plus souvent qu'elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, Mme de Constantin, qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy; mais M. de Pointcarré en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les brouiller. Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait rencontré la calèche de Mme de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy. Le jour d'une de ces rencontres, sur le minuit, il était aller fumer ses petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là, il continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants trouvaient auprès de Mme de Chasteller. Il s'efforçait de bâtir quelque espérance sur l'élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois; mais, en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d'autres. Il ne s'était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu'il l'avait vue à la messe, Mme de Chasteller, qui pour lui cependant n'avait qu'une existence en quelque sorte idéale, avait changé de manière à son égard. D'abord il s'était dit, après s'être fait conter son histoire:

«--Cette jeune femme est vexée par son père; elle doit être blessée de l'attachement que celui-ci affiche pour sa fortune. La province l'ennuie; il est tout simple qu'elle cherche une distraction dans un peu de galanterie honnête.»

Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes, même sur la galanterie.

Enfin, le soir dont nous parlons:

«--Mais, que diable, se dit-il, je suis un vrai nigaud; je devrais me réjouir de ce bon vouloir pour l'uniforme.»

Plus il insistait sur ce motif d'espérer, plus il devenait sombre.

«--Aurais-je la sottise d'être amoureux!» se dit-il enfin à demi-haut; et il s'arrêta, frappé de la foudre, au milieu de la rue. Heureusement, à minuit, il n'y avait là personne pour observer sa mine et se moquer de lui.

Le soupçon d'aimer l'avait pénétré de honte; il se sentit dégradé.

«--Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j'aie l'âme naturellement bien petite et bien faible! Quoi! pendant que toute la jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules de Corneille! Voilà le résultat de cette vie sage et raisonnable que je mène ici.

_Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur._

Il valait bien mieux, comme j'en avais l'idée, aller enlever une petite danseuse à Metz! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse à Mme de Puy-Laurens ou à Mme d'Hocquincourt. Je n'avais pas à craindre, auprès de ces dames, d'être entraîné au delà d'un petit amour de société. Si cela continue, je vais devenir fou et plat. C'est bien autre chose que le _saint-simonisme_ dont m'accusait mon père! Qui est-ce qui s'occupe des femmes aujourd'hui? Quelque homme comme le duc de..., l'ami de ma mère, qui, au déclin d'une vie honorable, après avoir payé sa dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant son vote, s'amuse à faire la fortune d'une petite danseuse. Mais moi! à mon âge! Quel est le jeune homme qui ose seulement parler d'un attachement sérieux pour une femme? Si ceci est un amusement, bien; si c'est un attachement sérieux, je suis sans excuse; et la preuve que je mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n'est pas un simple amusement, c'est ce que je viens de découvrir: le faible de Mme de Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m'attriste. Je me crois des devoirs envers la patrie! Jusqu'ici je me suis principalement estimé parce que je n'étais pas un égoïste uniquement occupé à bien jouir du gros lot qu'il a reçu du hasard; je me suis estimé parce que je sentais avant tout l'existence de ces devoirs envers la patrie, et le besoin de l'estime des grandes âmes. Je suis dans l'âge d'agir; d'un moment à l'autre la voix de la patrie peut se faire entendre: je puis être appelé. Je devrais occuper tout mon esprit à découvrir les intérêts véritables de la France, que des fripons cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme, ne suffisent point pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c'est le moment que je choisis pour me faire l'esclave d'une petite ultra de province! Le diable l'emporte, elle et sa rue!»

Lucien rentra précipitamment chez lui; mais le sentiment d'une honte vive lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne; il attendait avec impatience l'heure de l'appel. L'appel fini, il accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades; pour la première fois, leur société lui était agréable. Rendu enfin à lui-même:

«--J'ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si pénétrants, mais si chastes, le pendant d'une danseuse de l'Opéra, moins les grâces.»

De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur Mme de Chasteller. Quoi qu'il fît, il ne pouvait voir en elle la maîtresse obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient tenir garnison à Nancy.

«--Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit s'ennuyer beaucoup. Son père la force à bouder Paris; il veut la brouiller avec une amie intime; un peu de galanterie est la seule consolation pour cette pauvre âme.»

Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position: il aimait, sans doute avec l'envie de réussir, et cependant il était malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de cette possibilité de réussir. La journée fut cruelle pour lui; tout le monde semblait d'accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de la vie agréable qu'il avait su mener à Nancy. On comparait cette existence avec la vie de café et de cabaret que menaient le lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d'escadron.

La lumière lui arrivait de toutes parts; car le nom de Mme de Chasteller était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant; et cependant son cœur s'obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté. Il ne trouva plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses livrées élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant toutes les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s'être amusé de ces pauvretés; il oubliait l'excès d'ennui dont elle l'avait distrait. Pendant les jours qui suivirent, il fut extrêmement agité. Ce n'était plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y avait des moments où il se méprisait de tout son cœur; mais, malgré ses remords, il ne pouvait s'empêcher de passer plusieurs fois le jour dans la rue de la Pompe.

Huit jours après que Lucien eut fait dans son cœur une découverte si humiliante, comme il entrait chez Mme de Commercy, il y trouva établie, en visite, Mme de Chasteller. Il ne put dire un mot, il devint de toutes les couleurs, et, se trouvant le seul homme dans le salon, il n'eut pas l'esprit d'offrir son bras à Mme de Chasteller pour la reconduire à sa voiture. Il sortit de cette maison se méprisant un peu plus soi-même. Ce républicain, cet homme d'action, qui aimait l'exercice du cheval comme une préparation au combat, n'avait jamais songé à l'amour que comme à un précipice dangereux et méprisé, où il était sûr de ne pas tomber. D'ailleurs, il croyait la passion extrêmement rare, partout ailleurs qu'au théâtre. Il s'était étonné de tout ce qui lui arrivait, comme l'oiseau sauvage qui s'engage dans un filet et que l'on met en cage; ainsi que ce captif effrayé, il ne savait que se heurter la tête avec furie contre les barreaux de sa cage.