Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier

Part 7

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Dès le lendemain, Lucien, en tilbury, suivi de deux laquais à cheval, alla faire ses visites aux dames auxquelles il avait eu l'honneur d'être présenté la veille. Il fut parfaitement convenable, aussi arriva-t-il excédé d'ennui chez Mme de Serpierre. Il se consolait un peu en songeant qu'il allait trouver Mlle Théodelinde, la grande jeune fille.

Un laquais, vêtu d'une livrée verte trop longue de six pouces, l'introduisit dans un salon immense, assez bien meublé, mais mal éclairé.

Toute la famille se leva à son arrivée, et quoique d'une taille assez honnête, il se trouva, à la lettre, le plus petit.

Le père, vieillard en cheveux blancs, étonna Lucien. C'était absolument un père noble d'une troupe de comédie de province.

Il portait la croix de Saint-Louis, avec le liséré blanc de l'ordre du Lys.

Il parlait fort bien et avec une sorte de grâce, celle qui convient à un gentilhomme de soixante ans.

Tout alla fort bien jusqu'au moment où il dit à Lucien qu'il avait été lieutenant du roi, à Colmar.

À ce mot, notre héros éprouva un sentiment d'horreur que sa physionomie simple et bonne dut trahir à son insu, car le vieil officier se hâta de faire entendre d'un ton honnête, qu'il était resté tout à fait étranger à l'affaire du colonel Caron.

Cette émotion vive fit oublier à Lucien tous ses projets; il était venu fort disposé à se moquer de ces sœurs aux cheveux rouges et à la taille de cinq pieds quatre pouces. Le mot honnête du vieillard sur Colmar sanctifia toute la maison et, dès ce moment, il n'y eut plus là de ridicule à ses yeux.

Le lecteur bénévole est prié de considérer que notre héros est fort jeune, fort neuf et dénué de toute expérience; tout cela ne l'empêchera pas d'éprouver un sentiment pénible en nous voyant forcé d'avouer qu'il avait encore la faiblesse de s'indigner pour des choses politiques. C'était, à cette époque, une âme naïve et s'imposant elle-même; ce n'était pas du tout une tête forte, ou un homme d'esprit se hâtant de tout juger d'une façon très tranchante. Le salon de sa mère, où l'on se moquait de tout, lui avait appris à persifler l'hypocrisie et à la deviner assez bien. Du reste, il ne savait pas ce qu'il serait un jour. Lorsque, à quinze ans, il commença à lire les journaux, la mystification qui finit par la mort du colonel Caron, était la dernière grande action du gouvernement d'alors; elle servait de texte à tous les journaux de l'opposition. Cette coquinerie célèbre était, de plus, fort intelligible pour un enfant, et il en possédait tous les détails comme s'il se fut agi d'une démonstration géométrique. Revenu du saisissement causé par le mot _Colmar_, Lucien observa avec intérêt M. de Serpierre. C'était un beau vieillard de cinq pieds huit pouces, et se tenant fort droit: de beaux cheveux blancs lui donnaient une mine tout à fait patriarcale. Il portait, en intimité, dans sa famille, un ancien habit bleu-de-roi, à collet droit et de coupe toute militaire.

«--C'est apparemment pour l'user,» se dit Lucien, et cette réflexion le toucha profondément. Il était accoutumé aux vieillards coquets de Paris.

L'absence d'affectation et la conversation sage et nourrie de faits de M. de Serpierre achevèrent sa conquête; cette absence d'affectation surtout lui sembla chose incroyable en province.

Pendant une grande partie de la visite, notre héros avait prêté beaucoup plus d'attention à ce brave militaire qui lui contait longuement ses campagnes de l'émigration et les injustices des généraux autrichiens cherchant à faire écraser les corps d'émigrés, qu'aux six grandes filles qui l'entouraient.

«--Il faut cependant s'occuper d'elles,» se dit-il enfin.

Ces demoiselles travaillaient autour d'une lampe unique, car cette année-là l'huile était chère.

Leur manière de parler était simple. Elles ne penchaient point la tête sur l'épaule aux moments intéressants de leurs discours; on ne les voyait point constamment occupées de l'effet produit sur les assistants: elles ne donnaient pas de détails étendus sur la rareté ou le lieu de fabrique de l'étoffe dont leur robe était faite; elles n'appelaient point un tableau _une grande page historique_, etc. En un mot, sans la figure sèche et méchante de Mme de Serpierre, la mère, Lucien eût été complètement heureux ce soir-là, et encore il oublia vite ses remarques; ce fut avec un vrai plaisir qu'il en parlait avec Mlle Théodelinde.

Pendant cette visite qui devait être de vingt minutes et qui dura deux heures, Lucien n'entendit d'autres propos désagréables que quelques mots haineux de Mme de Serpierre. Ses grands yeux ternes et impassibles suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient.

«--Dieu! quel être!» se disait-il.

Par politesse, il abandonnait de temps à autre le cercle formé par les demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l'ancien lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu'il n'y avait de repos et de tranquillité pour la France, qu'à la condition de remettre précisément toutes choses au point où elles se trouvaient en 1789.

«--Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs fois le bon vieillard: _inde mali labes._»

Rien n'était plus plaisant, aux yeux de Lucien, qui croyait précisément que c'était à compter de 1789 que la France avait commencé à sortir un peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée.

Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement dans le salon. Lucien remarqua qu'ils prenaient des poses et s'appuyaient élégamment d'un bras à la cheminée de marbre noir ou à une console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s'ils eussent obéi à un commandement militaire.

«--Ces mouvements sont peut-être nécessaires pour plaire aux demoiselles de province», se dit-il, lorsqu'il fût arraché aux considérations philosophiques par la nécessité de s'apercevoir que ces beaux messieurs à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup d'éloignement, ce qu'il essaya de leur rendre au centuple.

«--Est-ce que vous seriez fâché?» lui dit Mlle Théodelinde en passant près de lui.

Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question, qu'il répondit avec la même candeur:

«--Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de ces beaux messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire. Ainsi, c'est peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques d'éloignement dont ils m'honorent en ce moment.

«--Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort.

«--Il est fort bien et a l'air civilisé; mais ce monsieur qui s'appuie à la cheminée d'un air si terrible?

«--C'est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après la révolution de 1830. Ces messieurs n'ont pas de fortune; leurs appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval pour eux trois, et, d'ailleurs, leur conversation est singulièrement appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et chaussure, et autres choses amusantes. Ils n'ont plus l'espoir de devenir maréchaux de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le trisaïeul d'une de leurs grand'mères.

«--Votre description les rend aimables à mes yeux. Et ce gros garçon, court et épais, qui me regarde de temps en temps d'un air si supérieur, et en soufflant dans ses joues comme un sanglier?

«--Comment? Vous ne le connaissez pas? C'est M. le marquis de Sanréal, le gentilhomme le plus riche de la province.»

La conversation de Lucien avec Mlle Théodelinde était fort animée; c'est pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal, qui, contrarié de l'air heureux de Lucien, s'approcha de Mlle Théodelinde et lui parla à demi-voix, sans faire la moindre attention à lui. En province, tout est permis à un homme riche et non marié. Notre héros fut rappelé aux convenances par cet acte d'hostilité. L'antique pendule attachée au mur, à huit pieds de hauteur, avait un cadran d'étain tellement découpé, qu'on ne pouvait voir ni l'heure, ni les aiguilles; elle sonna, et Lucien vit qu'il était depuis deux grandes heures chez les Serpierre. Il sortit.

«--Voyons, se dit-il, si j'ai ces préjugés aristocratiques dont mon père se moque tant tous les jours.»

Et il alla chez Mme Berchu, où il trouva le préfet qui achevait sa partie de boston.

En le voyant entrer, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de cinquante à soixante ans:

«--Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.»

Comme Mme Berchu n'écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois sa phrase avec _ma petite._

La tasse de thé prise, Lucien alla admirer une robe vraiment jolie que Mlle Sylviane portait ce soir-là. C'était une étoffe d'Alger, qui avait des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle; à la lumière ces couleurs faisaient fort bien.

La belle Sylviane répondit à l'admiration de Lucien par une histoire fort détaillée de cette robe singulière: elle venait d'Alger, il y avait longtemps qu'elle l'avait dans son armoire, etc., etc. Et, ne se souvenant plus de sa taille un peu colossale, elle penchait la tête aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante.

«--Les belles formes! se dit Lucien pour prendre patience. Sans doute elle aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de 1793, dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. Mlle Sylviane aurait été toute fière de se voir ainsi promener sur un brancard, portée par huit ou dix hommes, dans les rues de la ville.»

L'histoire de la robe rayée terminée, Lucien ne se sentit plus le courage de parler. Il écouta M. le préfet qui répétait avec une fatuité bien lourde un article des _Débats_ de la veille.

«--Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, pensait Lucien. Si je m'assieds, je m'endors; il faut fuir pendant que j'en ai encore la force.»

Il regarda à sa montre dans l'antichambre: il n'était resté que vingt minutes chez Mme Berchu.

Afin de n'oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des amours-propres de province, il prit le parti de faire une liste de ses amis de fraîche date. Il la divisa d'après les rangs, comme celle que les journaux anglais donnent au public, pour les bals d'Almack.

Voici cette liste:

«Mme la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.

«M. le marquis et Mme la marquise de Puy-Laurens.

«M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de Dupoirier sur le code civil et les partages.

«M. le marquis et Mme la marquise de Sauves d'Hocquincourt; M. d'Antin, ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourant habituellement de peur.

«Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent mille livres de rente.

«Le marquis de Pointcarré et sa fille, Mme de Chasteller, le meilleur parti de la province, des millions et l'objet des vœux de MM. de Blancet, de Goëllo, etc., etc. On m'avertit que Mme de Chasteller ne voudra jamais me recevoir à cause de ma cocarde: il faudrait pouvoir y aller en habit bourgeois.

«La comtesse de Marcilly, veuve d'un cordon rouge; un bisaïeul maréchal de France.

«Les trois comtes Roller: Ludwig, Sigismond et André, braves officiers, chasseurs déterminés et mécontents. Les trois frères disent exactement les mêmes choses; Ludwig a l'air terrible, et me regarde de travers.

«Comte de Wassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et d'esprit; tacher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets bien tenus.

«Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré dans un habit trop étroit; moustaches noires, répétant tous les soirs deux fois que, sans _légitimité_, il n'y a pas de bonheur pour la France; bon diable au fond; beaux chevaux.

«Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute conversation particulière, car une première oblige à vingt autres et ils parlent comme le journal de la veille:

«M. et Mme de Louvalle; Mme de Saint-Cyran; M. de Bernheim; MM. de Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de Saint-Vincent, de Pelletier, Luzy, de Vincent, de Charlemont, etc.»

C'est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare qu'il passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce terrible homme lui adressait souvent ses improvisations passionnées. Lucien était si neuf, qu'il ne s'étonnait ni de l'excellente réception que lui faisait la bonne compagnie de Nancy, à l'exception des jeunes gens, ni de la constance de Dupoirier à le cultiver et à le protéger. Au milieu de son éloquence si insolente, celui-ci était un homme d'une timidité singulière; il ne connaissait pas Paris et se faisait un monstre de la vie qu'on y menait, et cependant il brûlait d'y aller. Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses sur M. Leuwen père.

«--Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent dîner gratis, des hommes considérables à qui je pourrai parler et qui me protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses parents; ils savent sans doute déjà que je le protège ici.»

Mmes de Marcilly et de Commercy, âgées l'une et l'autre de plus de soixante ans et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se laisser souvent inviter à dîner, l'avaient présenté à toute la ville. Lucien suivait à la lettre les conseils que lui donnait Mlle Théodelinde. Il n'eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu'il s'aperçut qu'elle était déchirée par un schisme violent.

D'abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un étranger; mais l'animosité et la passion remportèrent, car c'est là un des bonheurs de la province: on y a encore de la passion.

M. de Wassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne de Henri V; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents, n'admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.--Lucien allait souvent dans ce qu'on appelait l'hôtel de Puy-Laurens; c'était une grande maison, située à l'extrémité d'un faubourg occupé par des tanneurs, et dans le voisinage d'une rivière de douze pieds de large et fort odoriférante. Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des remises et des écuries, on voyait régner une longue file de grandes croisées avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d'elles; ces petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi de la pluie depuis vingt ans, ils n'avaient peut-être pas été lavés et donnaient à l'intérieur une lumière jaune.

Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant, par principe politique, de la poudre et une queue; car il avouait souvent, et avec plaisir, que les cheveux courts et sans poudre étaient bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé et s'appelait le marquis de Puy-Laurens. Durant l'émigration, il avait été le compagnon fidèle d'un illustre personnage; quand ce personnage fut tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses courtisans appelaient _un ami de trente ans._ Enfin, après bien des sollicitations, que M. de Puy-Laurens trouva souvent fort humiliantes, il fut nommé receveur général des finances à...

Depuis l'époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un emploi de _finances_, M. de Puy-Laurens, outré contre la famille à laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses principes étaient restés purs, et il eût, comme devant, sacrifié sa vie pour eux.

«--Ce n'est pas parce qu'il est homme aimable, répétait-il souvent, que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du Dauphin, qui était fils de Louis XV; il suffit.»

Il ajoutait, en petit comité:

«--Est-ce la faute de la _légitimité_ si le légitime est un imbécile? Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer le prix de sa ferme, par la raison que je suis un sot ou un ingrat?»

M. de Puy-Laurens abhorrait Louis XVIII.

«--Cet égoïste énorme a donné une sorte de légitimité à la révolution. Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour nous, ajoutait-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur, disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci lui avait été présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même le serment! car ce serment, quand il le prêta, _il était sujet et ne pouvait rien refusera son roi._»

Lucien écoutait toutes ces choses et d'autres encore, d'un air fort attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme; mais il avait grand soin que son air poli n'allât point jusqu'à l'approbation.

«--Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au milieu de toutes ces variétés, que par la résistance.»

Quand Dupoirier était présent, il enlevait, sans façon, la parole au marquis.

«--La suite de toutes ces belles choses, disait-il, c'est que l'on en viendra à partager toutes les propriétés d'une commune également entre tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux, le code civil se charge de faire des petits bourgeois de tous nos enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage continu à la mort de chaque père de famille? Ce n'est pas tout; l'armée nous restait pour nos cadets; mais, comme ce code civil, que j'appellerai, moi, infernal, prêche l'égalité dans les fortunes, la conscription porte le principe de l'égalité dans l'armée. L'avancement est platement donné par une loi; rien ne dépend plus de la faveur du monarque. Donc, à quoi bon plaire au roi? Or, monsieur, du moment où l'on fait cette question, il n'y a plus de monarchie. Il ne nous reste plus que la religion chez le paysan; car point de religion, point de respect pour l'homme riche et noble; un esprit d'examen infernal; et, au lieu du respect, de l'envie, et, à la moindre prétendue injustice, de la révolte.»

Le marquis de Puy-Laurens reprenait alors:

«--Donc, il n'y a plus de ressource que dans l'appel des Jésuites, auxquels, pendant quarante ans, l'on donnera, par une loi, la dictature de l'éducation.»

Le plaisant, c'est qu'en soutenant ces opinions, le marquis se disait et se croyait patriote, en cela bien supérieur au vieux coquin de Dupoirier qui, en sortant un jour de chez M. de Puy-Laurens, dit à Lucien:

«--Un homme naît duc, millionnaire, pair de France; ce n'est pas à lui à examiner si sa condition est conforme ou non à la vertu, au bonheur général, et autres belles choses. Elle est bonne, cette condition, donc, il faut tout faire pour la soutenir et l'améliorer, autrement l'opinion le méprise comme un lâche ou un sot.»

«--Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes fort égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains, fous généreux et ennuyeux, adorant l'avenir? Maintenant, je comprends mon père, quand il s'écrie: «Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres de rente!»

Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le lecteur n'a endurés qu'une fois, étaient la profession de foi de tout ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s'élevait un peu au-dessus des innocentes répétitions des articles de la _Quotidienne_, de la _Gazette de France_, etc. Après un mois de patience, Lucien arriva à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles propriétaires, parlant comme si eux seuls étaient au monde, et ne parlant jamais que de haute politique, des avoines.

Cet ennui n'avait qu'une seule exception: il était tout joyeux quand, arrivant à l'hôtel de Puy-Laurens, il était reçu par la marquise. C'était une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus, l'air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction de parti. Elle frappait juste en général, et l'on riait toujours dans le groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux; mais la place était prise, et la grande occupation de Mme de Puy-Laurens était de se moquer d'un fort aimable jeune homme, M. de Lanfort.

Les plaisanteries étaient sur le ton de l'intimité la plus tendre, mais personne ne s'en scandalisait.

«--Voici encore un des avantages de la province,» se disait Lucien.

Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort; c'était presque le seul de tous les _natifs_ qui ne parlât point trop haut. Lucien s'attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des sensations de la province et de l'urbanité de Paris. C'était, en effet, à la cour de Charles X qu'elle avait achevé son éducation, pendant que son mari était receveur général dans un département assez éloigné. Pour plaire à son mari et à son parti, Mme de Puy-Laurens allait à l'église deux ou trois fois le jour; mais, dès qu'elle y était entrée, le temple du Seigneur devenait un salon. Lucien plaçait sa chaise le plus près possible de Mme de Puy-Laurens, et trouvait ainsi le secret de faire la cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins d'ennui possible.

Un jour que la marquise riait trop haut, depuis dix minutes, avec ses voisins, un prêtre s'approcha et voulut hasarder des représentations:

«--Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de Dieu...

«--Est-ce à moi, par hasard, que s'adresse ce _madame?_ Je vous trouve plaisant, mon petit abbé! Votre office est de sauver nos âmes, et vous êtes tous si éloquents que, si nous ne venions chez vous par principes, vous n'auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu'il vous plaira dans votre chaire; mais souvenez-vous que votre devoir est de répondre quand je vous interroge. Monsieur votre père, qui était laquais de ma belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.»

Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Ce fut plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène. Mais, par compensation, il l'entendit au moins raconter cent fois.

Il en arriva une grande brouille entre Mme de Puy-Laurens et M. de Lanfort; Lucien redoubla d'assiduité. Rien n'était plus amusant que les sorties des deux parties belligérantes. Elles continuaient à se voir chaque jour; leur manière d'être faisait la nouvelle de Nancy. Lucien sortait souvent de l'hôtel de Puy-Laurens avec M. de Lanfort; il s'établit entre eux une sorte d'intimité. M. de Lanfort était heureusement né, et, d'ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait capitaine de cavalerie à la révolution de 1830, et avait été ravi de quitter un métier qui l'ennuyait. Un matin qu'il sortait, avec Lucien, de chez Mme de Puy-Laurens, où il venait d'être fort maltraité et publiquement:

«--Pour rien au monde, disait-il, je ne m'exposerais à égorger des tisserands ou des tanneurs, comme c'est votre affaire, par le temps qui court.

«--Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, répondait Lucien. Sous Charles X vous étiez obligés de faire les agents provocateurs, comme à Colmar, dans l'affaire Caron, ou d'aller en Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère à des gens tels que vous et moi.

«--Il fallait vivre sous Louis XIV; on passait son temps à la cour dans la meilleure compagnie du monde, avec Mme de Sévigné, M. le duc de Villeroy, M. le duc de Saint-Simon et l'on n'était avec les soldats que pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s'il y en avait.