Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier

Part 15

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«--Grand Dieu! que ces gens sont bêtes! Dans quelle plate compagnie le hasard m'a-t-il jeté? Comment faire pour être plus sot et plus mesquinement bourgeois? Quel attachement farouche au plus petit intérêt d'orgueil! Et ce sont là les descendants des vainqueurs de Charles le Téméraire!»

Telles étaient ses pensées en buvant avec gravité les verres de vin de Champagne que Mme d'Hocquincourt lui versait avec ravissement. Et il ajoutait:

«--Les domestiques de ces gens-là, après deux ans de guerre dans un régiment commandé par un colonel juste, vaudraient cent fois mieux que leurs maîtres. On trouverait chez ces domestiques un dévouement sincère à quelque chose. Et, pour comble de ridicule, ces gens-là parlent sans cesse de _dévouement_, c'est-à-dire justement de la chose au monde dont ils sont le plus incapables.»

Ces pensées égoïstes, philosophiques, politiques, très fausses peut-être, étaient la seule ressource de Lucien quand Mme de Chasteller le rendait malheureux. Ce qui faisait de lui un sous-lieutenant philosophique, c'est-à-dire triste et assez plat sous l'effet d'un vin de Champagne admirablement frappé, c'était une idée fatale qui commençait à poindre dans son esprit.

«--Après ce que j'ai osé dire à Mme de Chasteller, après ce mot de _mon ange_, d'une familiarité si crue (en vérité, quand je lui parle, je n'ai pas le sens commun, je devrais écrire ce que je veux lui dire) où est la femme, quelque indulgente qu'elle soit, qui ne s'offenserait pas d'être appelée mon ange? Après ce mot si cruellement imprudent, le premier qu'elle m'adressera à notre prochaine entrevue va décider de mon sort. Elle me chassera... je ne la verrai plus si ce mot est: «Je ne serai pas chez moi avant le 15 du mois prochain!» Cette idée fit tressaillir Lucien.

«--Sauvons du moins la gloire. Il faut redoubler de fatuité atroce envers ces noblaillons; leur haine pour moi ne peut pas être augmentée, ces âmes basses me respecteront en raison directe de mon insolence!»

À ce moment, un des comtes Roller disait à M. de Sanréal, déjà fort animé par le punch:

«--Suis-moi. Il faut que je m'approche de ce fat-là, et lui dire deux mots fermes sur son roi.»

Mais alors précisément l'horloge allemande sonnait avec tous ses carillons, une heure du matin. Mme la marquise de Puy-Laurens elle-même, malgré son amour pour les heures avancées, se leva et tout le monde la suivit. Ainsi notre héros n'eut point à montrer sa bravoure ce soir-là.

«--Si j'offre mon bras à Mme de Chasteller, elle peut me dire un mot décisif,» et il se tint immobile à la porte; il la vit passer devant lui, les yeux baissés et fort pâle, donnant le bras à M. de Blancet.

«--Et c'est là le premier peuple de l'univers! pensait Lucien en traversant les rues solitaires et puantes de Nancy, pour revenir à son logement. Grand Dieu! que doit-il se passer dans les soirées des petites villes de Russie, d'Allemagne, d'Angleterre? Que de bassesses, que de cruautés froidement atroces! Là, règne ouvertement cette classe privilégiée que je trouve ici, à demi engourdie et _matée_ par son exil du budget. Mon père a raison, il faut vivre à Paris et uniquement avec les gens qui mènent joyeuse vie. Ils sont heureux et par là moins méchants. L'âme de l'homme est comme un marais infect, si l'on ne passe pas vite, on enfonce.»

Le lendemain, le régiment eut beaucoup d'affaires: il fallait préparer le livret de chaque lancier pour l'inspection qui devait avoir lieu avant le départ pour le camp de Lunéville; on devait inspecter leur habillement pièce par pièce.

«--Ne dirait-on pas, se disaient les vieilles moustaches, que nous allons passer la revue de Napoléon!»

«--C'est plus qu'il n'en faut, disaient les jeunes sous-officiers, pour la guerre dégradante à laquelle nous sommes appelés... Quel dégoût! Mais si jamais il y a la _guerre..._ il faut se trouver ici, et savoir le _métier._»

Après le travail d'inspection dans les chambres de la caserne, le colonel donna une heure pour la soupe, fit sonner à cheval, et tint le régiment quatre heures à la manœuvre. Lucien apporta clans ces diverses occupations un sentiment de bienveillance pour les soldats; il se sentit une tendre pitié des faibles et, au bout de quelques heures, n'était plus qu'un amant passionné. Il avait oublié Mme d'Hocquincourt, ou, s'il s'en souvenait, ce n'était que comme d'un pis aller qui sauverait sa gloire, mais en l'accablant d'ennuis. Son affaire sérieuse, à laquelle il revenait dès que la manœuvre ne s'emparait pas de force de toute son attention, c'était le problème: «comment Mme de Chasteller le recevra-t-elle ce soir?»

Dès qu'il fut seul, l'incertitude à cet égard alla jusqu'à l'anxiété. Après la pension, il tira sa montre et monta à cheval:

«--Il est cinq heures, je serai de retour à sept heures et demie et, à huit, mon sort sera décidé. Cette façon de parler: _mon ange_, est peut-être de mauvais goût avec tout le monde. Envers une femme légère, comme Mme d'Hocquincourt, elle pourrait passer; mais avec Mme de Chasteller! Pour quelle imprudence ce mot si cru a-t-il été mérité par cette femme sérieuse, raisonnable et sage!... oui, _sage_, car enfin je n'ai pas vu son intrigue avec le lieutenant-colonel de chasseurs. Et ces gens-ci sont si menteurs, si calomniateurs! Quelle foi peut-on ajouter à ce qu'ils disent? Enfin, je ne l'ai pas vu et désormais je ne veux croire ce que _j'aurai vu._»

À Darney, cette petite ville où autrefois il était allé chercher ses lettres, il tira sa montre, il était huit heures.

«--Impossible de voir ce soir Mme de Chasteller,» se dit-il en respirant plus librement.

C'était un malheureux condamné qui vient d'obtenir un sursis.

Le lendemain soir, après la journée la plus occupée de sa vie, et pendant laquelle il changea deux ou trois fois de projets, il fut cependant forcé de se présenter chez Mme de Chasteller. Elle le reçut avec ce qui lui sembla une froideur extrême: c'était de la colère contre elle-même et de la gêne avec Lucien. S'il se fût présenté la veille, elle avait pris son parti, s'était décidée; elle l'eût prié de ne venir chez elle à l'avenir qu'une fois la semaine. Elle était encore sous l'empire de la terreur causée par le mot que, la veille, Mme d'Hocquincourt avait été sur le point d'entendre, et elle de prononcer. Mais à peine ce parti pris, elle en sentit toute l'amertume. Jusqu'à l'apparition de Lucien à Nancy, elle avait été en proie à l'ennui, mais cet ennui eût été maintenant pour elle un état délicieux, comparé au malheur de voir rarement cet être qui était l'objet unique de sa pensée. La veille, elle l'avait attendu avec impatience. Mais l'absence de Lucien dérangea tous ses plans; son courage avait été mis aux plus rudes épreuves. Vingt fois pendant trois mortelles heures, elle avait été sur le point de changer de résolution. Quand enfin dix heures sonnèrent, ce qui est, à Nancy, le moment après lequel il n'est plus permis de se présenter dans une maison non ouverte:

«--C'en est fait, se dit-elle, il est chez Mme d'Hocquincourt. Puisqu'il ne vient plus, ajouta-t-elle avec un soupir, en perdant toute occasion de le voir, il est inutile de tant m'interroger moi-même pour savoir si j'aurai le courage de lui parler sur la fréquence de ses visites. Peut-être ce sera lui qui, sans effort de ma part, et tout naturellement, cessera de venir ici tous les jours.»

Lorsque Lucien parut enfin le lendemain, elle aussi, deux ou trois fois depuis la veille, avait entièrement changé dépensée à son égard. Après les salutations d'usage, une fois assis l'un vis-à-vis de l'autre, ils étaient pâles, ils se regardaient, ils ne trouvaient rien à se dire.

«--Vous étiez hier, monsieur, chez Mme d'Hocquincourt?

«--Non, madame, dit Lucien, honteux de son embarras et reprenant la résolution héroïque d'en finir et faire décider son sort une fois pour toutes. Je me trouvais à Darney lorsque a sonné l'heure à laquelle j'aurais pu avoir l'honneur de me présenter chez vous. Au lieu de revenir, j'ai poussé mon cheval comme un fou pour me mettre dans l'impossibilité de vous voir. Je manquais de courage..., il était au-dessus de mes forces de m'exposer à votre sévérité habituelle pour moi.»

Il se tut, puis ajouta d'une voix mal articulée et qui feignait la timidité la plus complète:

«--La dernière fois que je vous ai vue... auprès de la petite table verte, je l'avouerai... j'ai osé me servir d'un mot qui, depuis, m'a causé bien des remords. Je crains d'être puni par vous d'une façon sévère, car vous n'avez pas d'indulgence pour moi.

«--Oh! monsieur, puisque vous avez le repentir, je vous pardonne ce mot, dit Mme de Chasteller en essayant de prendre une manière d'être gaie et sans conséquence. Mais j'ai à vous parler, monsieur, d'objets bien plus importants pour moi;» et son œil, incapable de soutenir plus longtemps l'apparence de la gaieté, prit un sérieux profond.

Lucien frémit; il n'avait point assez de vanité pour que le dépit d'avoir peur lui donnât le courage de vivre séparé de Mme de Chasteller. Que deviendrait-il les jours où il ne lui serait pas permis de la voir?

«--Monsieur, reprit-elle avec gravité, je n'ai point de mère pour me donner de sages avis. Une femme qui vit seule ou à peu près, dans une ville de province, doit être attentive aux moindres apparences. Vous venez souvent chez moi!...

«--Eh bien?» dit Leuwen, respirant à peine.

Ce simple mot changea tout. Il y avait tant de malheur, tant d'assurance d'obéir ponctuellement, que Mme de Chasteller en fut comme désarmée. Elle avait rassemblé tout son courage pour combattre un être fort, et elle trouvait l'extrême faiblesse.

D'une voix éteinte et avec des lèvres pâles et comprimées avec effort, pour tâcher d'avoir l'air de la fermeté, elle expliqua à notre héros les raisons qui la faisaient désirer de le voir moins souvent et moins longtemps, tous les deux jours, par exemple. Il s'agissait d'éviter de faire naître des idées bien peu fondées, sans doute, au public qui commençait à s'occuper de ces visites, et à Mlle Bérard surtout, qui était un témoin bien dangereux.

Mme de Chasteller eut à peine la force d'achever ces deux ou trois phrases. La moindre objection, le moindre mot de Lucien, renversaient tous ces projets. Elle avait une vive pitié du malheur où elle le voyait; elle ne voyait plus que lui dans tout l'univers. Si Lucien eût eu moins d'amour ou plus d'esprit, il eût agi tout autrement. Figurez-vous un lâche qui adore la vie et qui entend son arrêt de mort! Mme de Chasteller voyait clairement l'état de Lucien, de son cœur; elle était elle-même sur le point de fondre en larmes.

«--Mais, se dit-elle tout à coup, s'il voit une larme, me voici plus engagée que jamais. Il faut à tout prix mettre fin à cette visite pleine de dangers.

«--D'après le vœu que je vous ai exprimé... monsieur... il y a déjà longtemps que je puis supposer Mlle Bérard comptant les minutes que vous passez avec moi... Il serait plus prudent d'abréger.»

Lucien se leva; il ne pouvait parler, à peine si sa voix put articuler:

«--Je serais au désespoir... madame.»

Il ouvrit une porte de la bibliothèque, qui donnait sur un petit escalier intérieur qu'il prenait souvent, pour éviter de passer dans le salon et sous les yeux de Mlle Bérard.

Mme de Chasteller l'accompagna, comme pour adoucir, par cette politesse, ce qu'il pouvait y avoir de blessant dans la prière qu'elle venait de lui adresser; sur le palier de ce petit escalier, elle lui dit:

«--Adieu, monsieur... à après-demain...»

Il appuyait la main droite sur la rampe d'acajou; il chancelait évidemment.

Mme de Chasteller eut pitié de lui; elle eut l'idée de lui prendre la main à l'anglaise, en signe de bonne amitié. Lucien, voyant la main de Mme de Chasteller s'approcher de la sienne, la prit et la porta lentement à ses lèvres. En faisant ce mouvement, sa figure se trouva tout près de celle de Mme de Chasteller; il quitta sa main et la serra dans ses bras, en collant ses lèvres sur sa joue. Elle n'eut pas la force de s'éloigner et resta immobile et presque abandonnée dans les bras de Lucien. Il la serrait avec extase et redoublait ses baisers. À la fin, elle s'éloigna doucement, mais ses yeux baignés de larmes exprimaient franchement la plus vive tendresse. Elle parvint à lui dire pourtant:

«--Adieu, monsieur!»

Et, comme il la regardait éperdu, elle se reprit:

«--Adieu, mon ami, à demain... mais laissez-moi.»

Et il la laissa, et il descendit l'escalier, en se retournant, il est vrai pour la regarder.

Il fut ivre de bonheur, ce qui l'empêcha de voir qu'il était bien jeune, bien sot.

Quinze jours ou trois semaines se passèrent; ce fut peut-être le plus beau moment de la vie de Lucien, mais jamais il ne retrouva un tel instant d'abandon et de faiblesse. Il va sans dire qu'il était incapable de le faire naître.

Il voyait Mme de Chasteller tous les jours; ses visites duraient quelquefois deux ou trois heures, au grand scandale de Mlle Bérard. Elle exigeait qu'il ne lui parlât pas ouvertement de son amour, mais, en revanche, souvent elle plaçait la main sur son épaulette et jouait avec sa frange d'argent. Quand elle était tranquille sur ses entreprises, elle était avec lui d'une gaieté douce et intime qui, pour cette pauvre femme, était le bonheur parfait.

Ils se parlaient de tout avec une sincérité parfaite qui quelquefois eût semblé bien impolie à un indifférent, et toujours trop naïve. Il fallait l'intérêt de cette franchise sans bornes, pour faire oublier un peu le sacrifice qu'on faisait en ne parlant pas d'amour. Souvent un petit mot indiscret amené par la conversation les faisait rougir,--alors il y avait un petit silence. C'était lorsqu'il se prolongeait trop que Mme de Chasteller avait recours aux échecs. Elle aimait surtout que Lucien lui confiât ses idées sur elle-même, à diverses époques: dans le premier mois de leur connaissance, à cette heure... Cette confidence tendait à affaiblir une des suggestions de ce grand ennemi de notre bonheur, nommé la prudence. Elle disait, cette prudence:

«--Ceci est un jeune homme d'infiniment d'esprit et fort adroit, qui joue la comédie avec vous.»

Jamais Lucien n'osa lui confier les propos de Bouchard sur le lieutenant-colonel de chasseurs, et l'absence de toute feinte était si complète entre eux que, deux fois, ce sujet approché par hasard, fut sur le point de les brouiller.

Mme de Chasteller vit dans ses yeux qu'il lui cachait quelque chose.

«--Et c'est ce que je ne pardonnerai jamais,» lui dit-elle avec fermeté.

Elle lui cachait, elle, que presque tous les jours son père lui faisait une scène à ce sujet.

«--Quoi? ma fille passer deux heures tous les jours avec un homme de ce parti! et dont la naissance ne permet pas d'aspirer à sa main!»

Venaient ensuite les paroles attendrissantes sur un vieux père presque octogénaire, abandonné par sa fille, par son unique appui...

Le fait est que M. de Pointcarré avait peur du père de Lucien. Le docteur Dupoirier lui avait dit que c'était un homme de plaisir et d'esprit, dominé par ce penchant infernal, le plus grand ennemi du trône et de l'autel: _l'ironie._

Ce banquier pouvait être assez méchant pour deviner quel était le motif de son attachement passionné pour l'argent comptant de sa fille et, qui plus est, le dire.

Pendant que la pauvre Mme de Chasteller oubliait le monde et croyait en être oubliée, tout Nancy s'occupait d'elle. Grâce aux plaintes de son père, elle était devenue, pour les habitants de cette ville, le remède qui les _guérissait de l'ennui._ À qui peut comprendre l'ennui profond d'une ville de second ordre, c'est tout dire.

* * *

Mme de Chasteller était aussi maladroite que Lucien: lui, ne savait pas s'en faire aimer tout à fait; elle, comme la société de Nancy était tous les jours moins amusante pour une femme occupée avec passion d'une seule idée, on ne la voyait presque plus chez Mmes de Commercy, de Marcilly, de Puy-Laurens, de Serpierre, etc., etc. Cet oubli passa pour du mépris et donna des ailes à la calomnie.

On s'était flatté, je ne sais à propos de quoi, dans la famille de Serpierre, que Lucien épouserait Mlle Théodelinde; car, en province, une mère ne rencontre jamais un homme jeune ou noble sans voir en lui un mari pour sa fille.

Quand toute la société retentit des plaintes que M. de Pointcarré faisait à tout venant de l'assiduité de Lucien chez sa fille, Mme de Serpierre en fut choquée infiniment plus que ne le comportait même sa vertu si sérieuse.

Lucien fut reçu dans cette maison avec cette rigueur de l'espoir de mariage trompé qui sait se présenter avec tant de variété et sous des formes si aimables, dans une famille composée de six demoiselles peu jolies.

Mme de Commercy, fidèle à la politesse de la cour de Louis XVI, traita toujours Lucien élégamment bien. Il n'en était pas de même du salon de Mme de Marcilly. Depuis la réponse indiscrète, faite à propos de l'enterrement d'un cordonnier, à M. le grand vicaire Rey, ce digne et prudent ecclésiastique avait entrepris de miner la position que le sous-lieutenant avait obtenue à Nancy. En moins de quinze jours, M. Rey eut l'art de faire pénétrer de toutes parts et d'établir dans le salon de Mme de Marcilly, que le ministre avait une peur particulière de l'opinion publique de Nancy, ville voisine de la frontière, ville considérable, centre de la noblesse de Lorraine, et surtout, en particulier, de l'opinion telle qu'elle se manifestait dans le salon de Mme de Marcilly. Cela passé, le ministre avait expédié à Nancy un jeune homme, évidemment d'un autre bois que ses camarades, pour bien voir la manière d'être de cette société et en pénétrer les secrets: y avait-il du mécontentement simple, ou était-il question d'agir? La preuve de tout ceci, c'est que Leuwen entend sans sourciller des choses sur le dos de Louis-Philippe qui compromettraient tout autre qu'un observateur. Il avait été précédé à son régiment d'une réputation de légitimisme que rien ne justifiait et dont il semblait faire bon marché devant le portrait de Henri V.

Lucien était donc un espion du juste-milieu.

M. Rey avait trop de sens pour croire à une telle sottise, et comme il se pouvait faire qu'il eût besoin de quelque histoire mieux bâtie pour détruire la position de Lucien dans les salons de Mmes de Puy-Laurens ou d'Hocquincourt, il avait écrit à M., chanoine de..., à Paris. Cette lettre avait été renvoyée à un vicaire de la paroisse sur laquelle résidait la famille de Lucien, et M. Rey attendait chaque jour une réponse détaillée.

Par les soins du même M. Rey, Lucien vit tomber son crédit dans la plupart des salons où il se présentait. Il y fut peu sensible, et ne s'arrêta même pas trop à cette idée, car le salon de Mme d'Hocquincourt faisait exception, et une brillante exception. Depuis le départ de M. d'Antin, Mme d'Hocquincourt avait si bien fait, que son tranquille mari avait pris Lucien en amitié particulière.

À dix heures ou dix heures et demie au plus tard, la décence et la peur de Mlle Bérard forçaient Lucien à quitter Mme de Chasteller.

Il était peu accoutumé à se coucher à cette heure, et allait chez Mme d'Hocquincourt.

Sur quoi il arriva deux choses: M. d'Antin, homme d'esprit, qui ne tenait pas infiniment à une femme plutôt qu'à une autre, voyant le rôle que Mme d'Hocquincourt lui préparait, reçut une lettre de Paris qui le forçait à un petit voyage. Le jour du départ, Mme d'Hocquincourt le trouva bien aimable; mais, à partir du même moment, Lucien le devint beaucoup moins. En vain le souvenir des conseils d'Ernest Déverloy lui disait: «Puisque Mme de Chasteller est une vertu, pourquoi ne pas avoir une maîtresse en deux volumes? Mme de Chasteller pour les plaisirs du cœur, et Mme d'Hocquincourt pour les instants moins métaphysiques.»

Il lui semblait qu'il mériterait d'être trompé par Mme de Chasteller s'il la trompait lui-même. La vraie raison de la vertu héroïque de notre héros, c'est que Mme de Chasteller, elle seule au monde, semblait une femme à ses yeux. Mme d'Hocquincourt n'était qu'importune pour lui, et il redoutait mortellement les tête-à-tête avec cette jeune femme, la plus jolie de la province. La froideur subite de ses discours après le départ de d'Antin, porta presque jusqu'à la passion le caprice de Mme d'Hocquincourt. Elle lui disait, même devant sa société, les choses les plus tendres.

Lucien avait l'air de les recevoir avec un sérieux glacial que rien ne pouvait dérider.

Cette folie de Mme d'Hocquincourt fut peut-être ce qui le fit le plus haïr parmi les hommes prétendus raisonnables de Nancy. M. de Wassignies, lui-même, homme de mérite, M. de Puy-Laurens, personnages d'une tout autre force de tête que de MM. de Pointcarré, de Sanréal, Roller, et parfaitement inaccessibles aux idées adroitement semées par M. Rey, commencèrent à trouver fort incommode ce petit étranger.

Telle commençait à être sa position, même dans le salon de Mme d'Hocquincourt, et il n'avait plus pour lui que l'amitié de M. de Lanfort et le cas que Mme de Puy-Laurens, inexorable sur l'esprit, faisait de son esprit.

Lorsqu'on sut que Mme Malibran, allant ramasser des thalers en Allemagne, allait passer à deux lieues de Nancy, M. de Sanréal eut l'idée d'organiser un concert. Ce fut une grande affaire qui lui coûta cher.

Mme de Chasteller n'y vint pas; Mme d'Hocquincourt y parut environnée de tous ses amis.

On arriva à parler d'amis de cœur, et on fit sur ce thème de la morale de concert.

«--Vivre sans un ami de cœur, disait Mme de Sanréal, plus qu'à demi ivre de gloire et de punch, serait la plus grande des sottises si ce n'était pas une impossibilité.

«--Il faut se hâter de choisir,» dit M. de Wassignies.

Mme d'Hocquincourt se pencha vers Lucien qui était devant elle.

«--Et si celui qu'on a choisi, lui dit-elle à voix basse, porte un cœur de marbre, que faut-il faire?»

Lucien se retourna en riant et fut bien surpris de voir qu'il y avait des larmes dans les yeux qui étaient fixés sur les siens.

Ce miracle lui ôta l'esprit, et il songea au miracle, au lieu de songer à la réponse.

Elle se borna de sa part à un sourire banal.

En quittant le concert, on revint à pied, et Mme d'Hocquincourt prit son bras. Elle ne parlait guère.

Au moment où tout le monde la saluait dans la cour de son hôtel, elle serra le bras de Lucien; il la quitta avec les autres.

Elle monta chez elle et fondit en larmes, mais ne le haït point, et, le lendemain, à une visite, comme Mme de Serpierre blâmait avec la dernière aigreur la conduite de Mme de Chasteller, elle se tut et ne dit pas un mot contre sa rivale.

Le lendemain du concert, Mme de Chasteller sut, par les plaisanteries fort claires de son cousin de Blancet, que, la veille, Mme d'Hocquincourt s'était _donnée en spectacle_; le goût qu'elle commençait à prendre pour Lucien était _une vraie fureur_, disait le cousin. Le soir, Lucien la trouva fort sombre; elle le traita mal. Cette humeur sombre ne fit que s'accroître les jours suivants, et il régna entre eux des moments de silence d'un quart d'heure ou vingt minutes.

Mais ce n'était plus ce silence délicieux d'autrefois, qui forçait Mme de Chasteller à avoir recours à une partie d'échecs. Étaient-ce là les memes êtres qui, huit jours auparavant, n'avaient pas assez de toutes les minutes de deux longues heures pour s'apprendre tout ce qu'ils avaient à se dire?

Le surlendemain, Mme de Chasteller fut saisie d'une fièvre violente. Elle avait des remords affreux, elle voyait sa situation perdue; mais tout cela n'était rien: elle doutait du cœur de Lucien.

Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment qu'elle éprouvait et surtout par la violence de ses transports.

Dans un cas d'extrême danger, un voyage à Paris, où Lucien ne pourrait la suivre, la mettrait à l'abri de tous les périls tout en la séparant violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible.