Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier

Part 16

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Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l'avait rassurée, et lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre envoyée, à l'insu du marquis et par un exprès, à Mme de Constantin, son amie intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse favorable, et approuvé le voyage de Paris en ce cas extrême. Ses remords une fois adoucis, Mme de Chasteller était heureuse.

Tout à coup, le lendemain du concert de Mme Malibran, aux plaisanteries grossières, quoique exprimées en bons termes, de M. de Blancet sur ce qui s'était passé la veille, elle fut surprise d'une douleur atroce dont elle était victime. Le second jour, la fièvre fut terrible et les chimères qui déchiraient son cœur encore plus sombres. Le docteur Dupoirier la soignait avec l'activité et la suite qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait; il venait trois fois le jour à l'hôtel de Pointcarré. Ce qui frappa surtout Mme de Chasteller dans les soins qu'il lui donnait, c'est qu'il lui défendit absolument de se lever. Dès lors, elle ne put plus espérer de voir Lucien; elle n'osait prononcer son nom et demander à sa femme de chambre s'il venait prendre de ses nouvelles. Sa fièvre était augmentée par l'attention continue et impatiente avec laquelle elle prêtait l'oreille pour chercher à entendre le bruit de son tilbury qu'elle connaissait si bien.

Lucien se permettait de venir tous les matins; le troisième jour de la maladie, il quittait l'hôtel de Pointcarré fort inquiet des réponses ambiguës de M. Dupoirier. En montant en tilbury il lança son cheval avec trop de rapidité et, sur la place, garnie de tilleuls taillés en parasol, qu'on appelait «promenade publique,» passa fort près de M. de Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner s'appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté dans les rues de Nancy.

Ce couple formait un contraste burlesque.

Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n'avait pas cinq pieds de haut et portait d'énormes favoris d'un blond hasardé: Ludwig Roller long, blême, malheureux.

Au haut d'un grand corps, une petite tête recouverte de cheveux noirs retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d'un moine; des traits maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant. Un habit noir serré et râpé achevait le contraste entre l'ex-lieutenant de cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l'heureux Sanréal dont, depuis de longues années, l'habit ne pouvait plus se boutonner et qui jouissait de 40.000 livres de rente, au moins.

Comme il n'était que midi quand le tilbury de Lucien fit trembler le pavé sous les pas de l'énorme Sanréal, il n'était encore entré dans aucun café et ne se trouvait pas tout à fait gris.

Soutenu par Roller, il s'amusait à prendre sous le menton les jeunes paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces tentes; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade publique qui pendaient trop bas.

Le passage du tilbury le tirade ces aimables passe-temps.

«--Crois-tu qu'il ait voulu nous braver? dit-il à Ludwig Roller, en le regardant avec un sérieux de matamore.

«--Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est assez poli et je ne crois pas qu'il ait voulu nous offenser avec son tilbury; mais je ne l'en déteste que plus à cause de sa politesse. Il sort de l'hôtel de Pointcarré; il prétend nous enlever en toute douceur, et sans nous lâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche héritière, du moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une héritière. Et cela, ajouta Roller d'un ton ferme, je ne le souffrirai pas!

«--Dis-tu vrai? répondit Sanréal enchanté.

«--Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d'un ton sec et piqué, tu dois savoir que je ne dis jamais faux.

«--Est-ce que tu vas me faire des phrases à moi? répondit Sanréal d'un air de spadassin; nous nous connaissons. L'essentiel est qu'il ne nous échappe pas; l'animal est futé et s'est bien tiré des deux duels qu'il a eus à son régiment.

«--Des duels à l'épée! C'est une belle affaire! On a appliqué deux sangsues à la blessure qu'il a faite au capitaine Robé. Mais avec moi, morbleu, ce sera un bon duel au pistolet et à dix pas, et s'il ne me tue pas, je te réponds qu'il lui faudra plus de deux sangsues.

«--Allons, cher ami, il ne faut pas parler de ces choses devant les espions du juste-milieu qui remplissent notre promenade. J'ai reçu hier une cassette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons prévenir les frères et Lanfort.

«--Ai-je besoin de tant de monde, moi? Une demi-feuille de papier va faire l'affaire!--et le comte Ludwig marchait vivement vers un café.

«--Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là... Il s'agit d'empêcher, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien de nous mettre dans notre tort, et par suite de se moquer de nous. Qui l'empêche de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous, jeune noblesse lorraine, une société d'assurance pour ne pas nous laisser enlever les veuves qui ont de bonnes dots?»

Les trois Roller, Murcé et Goëllo que le garçon de café trouva à dix pas de là faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans le bel hôtel de M. de Sanréal, enchantés d'avoir à parler de quelque chose; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour d'une superbe table d'acajou massif. Il n'y avait pas de nappe, mais sur l'acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de l'eau de roche, une eau-de-vie d'un jaune ardent comme du madère, brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois frères Roller voulait se battre avec Lucien. De Goëllo, fat de trente-six ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, même à la main de Mme de Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure et voulait se battre le premier, car enfin il se trouvait lésé plus qu'aucun.

«--Est-ce qu'avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des romans anglais de Baudry?

«--Baudry toi-même, dit M. de Lanfort qui était survenu. Ce beau monsieur nous a tous offensés et personne plus que le pauvre d'Antin, mon ami, qui est allé se dépiquer à Paris; s'il était ici, il se battrait avec vous tous, plutôt que de n'avoir pas affaire le premier à cet aimable vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre.»

Le courage de Sanréal se trouvait depuis dix minutes dans une situation pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui seul n'avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux, aimable, élégant par excellence, le poussa à bout.

«--Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d'une voix contrainte et criarde, je me trouve le second sur la liste: c'est Roller et moi qui avons fait le projet dans la promenade sous les tilleuls.

«--Il a raison, dit M. de Goëllo, tirons au sort à qui défera le pays de cette pute publique,--et il se rengorgea, fier de la beauté de sa phrase.

«--À la bonne heure, dit M. de Lanfort; mais, messieurs, qu'on ne se batte qu'une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq d'entre nous, l'_Aurore_ s'emparera de cette histoire, je vous en avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris.

«--Et s'il tue un de nos amis? répondit Sanréal; faudra-t-il donc laisser le mort sans vengeance?»

La discussion se prolongea jusqu'au dîner, que Sanréal avait fait préparer abondant et excellent. On se donna parole d'honneur en se quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit, et, avant huit heures, M. Dupoirier savait tout.

Or, il y avait ordre précis de Prague d'éviter toute querelle entre la noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines.

Le soir, M. Dupoirier s'approcha de Sanréal avec la grâce d'un bouledogue en colère; ses petits yeux avaient le brillant d'un chat en colère.

«--Demain vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM. Roller, de Lanfort, Goëllo et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu'ils m'entendent.»

Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignait un mot piquant de Dupoirier qui serait répété par tout Nancy, et accepta d'un signe de tête presque aussi gracieux que la figure du docteur.

Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine, quand ils apprirent à qui ils avaient affaire. Il arriva d'un air affairé.

«--Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion et la noblesse ont bien des ennemis, les journaux entre autres, qui racontent tout à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S'il ne s'agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais d'admirer et je me garderais d'ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien, fils d'un petit marchand, et qui ai l'honneur de m'adresser aux représentants de ce qu'il y a de plus illustre parmi la noblesse lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère; la colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu'un petit officier vous enlève Mme de Chasteller? Eh bien, quelle force au monde peut empêcher Mme de Chasteller de quitter Nancy et de s'établir à Paris? Là, environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle adressera les lettres les plus touchantes du monde à M. de Pointcarré. «Je ne puis être heureuse «qu'avec M. Leuwen,» dira-t-elle, et elle le dira bien, parce que, d'après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de Pointcarré refusera-t-il? C'est douteux, car sa fille parle sérieusement, et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400.000 francs dans les fonds publics. Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide? En ce cas je n'ai rien à dire; Mme de Chasteller ne l'épouse pas. Mais, croyez-moi, elle n'épousera pour cela aucun de vous. C'est, selon moi, une femme d'un caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de M. Leuwen, elle fera mettre ses chevaux, s'en ira en prendre d'autres à la poste prochaine, et Dieu sait où elle s'arrêtera. À Bruxelles, à Vienne peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi qu'il en soit, tenez-vous-en à ceci: Si Leuwen est mort, vous la perdrez pour toujours; s'il est blessé, tout le département saura la cause du duel. Avec sa timidité, elle se croira déshonorée et, le jour où Leuwen sera hors de danger, elle s'enfuira à Paris où, un mois après, il la rejoindra.

«En tuant Leuwen, vous satisferez un bel accès de colère et, à vous sept, vous le tuerez sans doute. Mais les beaux yeux et la dot de Mme de Chasteller s'éloigneront de vous à jamais.»

Ici l'on murmura, mais l'audace de Dupoirier en fut doublée.

«--Deux ou trois d'entre vous, reprit-il avec énergie et en élevant la voix, se battront successivement contre Leuwen; vous passerez pour des assassins, et le régiment tout entier prendra parti contre vous.

«--C'est justement ce que nous demandons, s'écria Ludwig Roller, avec toute la fureur d'une colère longtemps contenue.

«--C'est cela, dirent ses frères...

«--Et c'est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom de M. le commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine.»

Tout le monde se leva à la fois; on s'insurgea contre l'audace de ce petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays. C'était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de Dupoirier; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles.

Il n'était pas sans sentir vivement les marques de mépris et avait besoin, dans l'occasion, d'écraser l'orgueil de ces gentilshommes. Après tant de torrents de phrases insensées, dictées par la vanité puérile qu'on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout à fait à l'avantage du tacticien Dupoirier.

«--Voulez-vous désobéir, non à moi, qui suis un ver de terre, mais à notre roi légitime Charles X?» leur dit-il quand il vit que chacun à son tour s'était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa bravoure, et de la place qu'il avait occupée dans l'armée avant les fatales journées de 1830.

«--... Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien de plus impolitique qu'une querelle entre son corps de noblesse et ses régiments.»

Dupoirier répéta cette vérité si souvent et avec tant de termes différents, qu'elle finit par pénétrer dans ces têtes peu habituées à comprendre le nouveau. Les amours propres capitulèrent au moyen d'un bavardage dont il calcula la durée à trois quarts d'heure ou une heure. Pour tâcher de perdre moins de temps, Dupoirier, dont l'âpre vanité commençait à être calmée par l'ennui, prit sur soi d'adresser un mot agréable à tout le monde.

«--Voulez-vous réellement, messieurs, éloigner M. Leuwen de Nancy, et ne pas perdre Mme de Chasteller?

«--Sans doute, répondit-on avec humeur.

«--Eh bien, je sais un moyen assuré... vous le devinerez probablement en y songeant...»

Et son œil malin jouissait de leur air attentif.

«--Demain, à pareille heure, je vous dirai quel est ce moyen. Il n'y a rien de plus simple, mais il a un défaut: il exige un secret profond pendant un mois. Je demande à ne m'ouvrir qu'à deux commissaires, désignés par vous, messieurs.»

En disant ces mots, il sortit brusquement, et, à peine parti, Ludwig Roller le chargea d'injures atroces. Tous suivirent cet exemple, à l'exception de Lanfort, qui dit:

«--Il a un fichu physique, il est laid, malpropre, son chapeau a bien dix-huit mois de date, il est familier jusqu'à la grossièreté. La plupart de ses défauts tiennent à sa naissance; son père était marchand comme il nous l'a dit, mais les plus grands rois se sont servis d'ignobles conseillers. Dupoirier est plus fin que moi, car du diable si je devine son moyen infaillible. Et toi, Ludwig, qui parle tant, le devineras-tu?»

Tout le monde rit, excepté Ludwig, et Sanréal, enchanté de la tournure que prenaient les affaires, les engagea à déjeuner pour le lendemain.

Mais avant de se séparer, quelque piqué que l'on fût contre Dupoirier, on désigna les deux commissaires qui devaient s'aboucher avec lui, et naturellement, le choix tomba sur les deux personnes qui auraient le plus crié de n'être pas nommées, MM. de Sanréal et Ludwig Roller.

En quittant ces fougueux gentilshommes, Dupoirier alla d'un pas pressé chercher, au fond d'une rue étroite, un petit prêtre que le préfet croyait son espion dans la bonne compagnie, et qui, comme tel, accrochait un assez bon lot de _fonds secrets._

«--Vous allez dire à M. Féron, mon cher Olive, que nous avons reçu une dépêche de Prague, sur laquelle nous avons délibéré cinq heures, en séance, chez M. de Sanréal; mais cette dépêche est d'une telle importance que demain, à dix heures et demie, nous nous réunissons de nouveau au même lieu.»

L'abbé Olive avait la permission de Mgr l'évêque de porter un habit bleu extrêmement râpé et des bas gris de fer. Ce fut dans ce costume qu'il alla trahir M. Dupoirier et annoncer à M. l'abbé Rey, grand vicaire, la commission qu'il venait de recevoir du docteur. Ensuite il se glissa chez le préfet qui, sur cette grande nouvelle, ne dormit pas de la nuit.

Le lendemain, celui-ci fit dire de grand matin à l'abbé Olive qu'il paierait cinquante écus une copie fidèle de la dépêche de Prague, et, en même temps, écrivit directement au ministre de l'Intérieur.

* * *

«--Quoi! se dit Dupoirier, en apprenant le choix des deux commissaires qu'on lui avait donnés, ces animaux-là ne sauront pas même nommer deux commissaires! Du diable si je leur raconte mon projet.»

À la réunion du lendemain, Dupoirier, plus grave et plus rogue que jamais, prit par le bras MM. Ludwig Roller et de Sanréal, et les conduisit dans le cabinet du dernier qu'il ferma à clef. Il fut avant tout fidèle aux formes; il savait que c'était la seule chose que Sanréal comprendrait dans cette affaire.

Une fois placés dans trois fauteuils, Dupoirier dit après un petit silence:

«--Messieurs, nous sommes ici réunis pour le service de S. M. Charles X, notre roi légitime. Vous me jurez un secret absolu, meme sur le peu qu'il m'est permis de vous révéler aujourd'hui?

«--Parole d'honneur! dit Sanréal ahuri de respect et de curiosité.

«--Hé! f...! dit Roller impatienté.

«--Messieurs, vos domestiques sont payés par les républicains; cette secte se glisse partout, et, sans un secret absolu, même envers nos meilleurs amis, le bon parti ne pourrait parvenir à rien, et vous, messieurs, ainsi que moi, pauvre plébéien, nous nous verrions vilipendés dans l'_Aurore._»

En faveur du lecteur, j'abrège infiniment le discours que Dupoirier se vit dans la nécessité de débiter. Comme il ne voulait leur rien dire, il l'allongea encore plus qu'il n'était nécessaire.

«--Le secret que j'espérais pouvoir vous confier, dit-il enfin, n'est plus à moi. Pour le moment, je ne suis chargé que de demander à votre bravoure, ajouta-t-il en s'adressant surtout à Sanréal, une trêve qui lui coûtera beaucoup.

«--Certes, dit Sanréal, mais quand on est membre d'un grand parti, il faut savoir faire des sacrifices à la volonté générale, eût-elle tort. Autrement, _on n'est rien_, on ne parvient à rien.

«--Il faut, messieurs, que personne d'entre vous ne provoque M. Leuwen avant quinze grands jours.

«--Il faut! il faut! répéta Roller avec amertume.

«--Vers cette époque M. Leuwen quittera Nancy ou du moins il n'ira plus chez Mme de Chasteller. C'est, ce me semble, ce que vous désiriez, et, ce que je vous ai montré que vous n'obtiendriez pas par le duel.»

Il fallut répéter cela en termes différents pendant une heure. Les deux commissaires prétendaient que leur droit, comme leur devoir, étaient de savoir ce secret.

«--Quel rôle jouerons-nous, disait Sanréal, si ces messieurs qui nous attendent dans mon salon, apprennent que nous sommes restés ici une heure entière pour ne rien savoir?

«--Eh bien, laissez croire que vous savez, dit froidement Dupoirier; je vous seconderai.»

Il fallut encore une bonne heure pour faire accepter ce _mezzo termine_ à la vanité de ces messieurs.

Le docteur Dupoirier se tira bien de cette épreuve de patience, au milieu de laquelle son orgueil jouissait.

Il aimait surtout à parler et à convaincre des personnes ennemies.

C'était un homme d'un extérieur repoussant, mais d'un esprit ferme, vif, entreprenant. Depuis qu'il se mêlait d'intrigues politiques, l'art de guérir, où il avait obtenu l'une des premières places, l'ennuyait. Le service de Charles X,--ou ce qu'il appelait _la politique_,--donnait un aliment à son envie de faire, de travailler, d'être compté.

Ses flatteurs lui disaient:

«--Si des bataillons prussiens ou russes ramènent Charles X, vous serez député, ministre, etc.; vous serez le Villèle de cette nouvelle position.

«--Alors comme alors!» répondait Dupoirier.

En attendant, il avait tous les plaisirs de l'ambition conquérante.

Voici comment:

MM. de Puy-Laurens et de Pointcarré avaient reçu des pouvoirs, de «qui de droit», pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont Nancy était le chef-lieu; Dupoirier ne devait être que l'humble secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel n'avait qu'une chose de raisonnable: il ne se divisait pas. Il était confié à M. de Puy-Laurens, en son absence à M. de Pointcarré, et, en l'absence de ce dernier, à M. Dupoirier, et cependant depuis un mois Dupoirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux titulaires de l'emploi, et ceux-ci ne se lâchaient pas trop. C'est qu'il avait l'art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs qui n'avaient ni zèle, ni fanatisme, ni dévouement, étaient bien aises de laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l'échelle, s'il y avait succès quelconque ou troisième restauration.

Dupoirier n'avait nulle haine contre Leuwen, mais dans son ardeur d'agir, puisqu'il s'était chargé de le faire déguerpir, il voulait fermement en venir à bout.

Lorsqu'il se débarrassa de la curiosité inquiète des deux commissaires, il n'avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu'il suivit ne se présenta en lui que par parties successives et à mesure qu'il se persuada que laisser avoir lieu un duel qu'il avait défendu au nom du roi serait une défaite marquée, un _fiasco_ pour sa réputation et son influence en Lorraine, dans la moitié jeune du parti.

Il commença par confier sous le sceau du secret à Mmes de Serpierre, de Marcilly et de Puy-Laurens que Mme de Chasteller était plus malade qu'on ne le pensait, ou que sa maladie serait longue tout au moins. Il engagea Mme de Chasteller à souffrir un vésicatoire à la jambe, et l'empêcha ainsi de marcher pendant un mois.

Peu de jours après, il arriva chez elle d'un air sérieux qui devint sombre en lui tâtant le pouls, et il l'engagea à toutes les cérémonies religieuses qui en province sont comprises dans ce seul mot: se faire administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement et l'on peut juger de l'impression qu'il fit sur Leuwen: Mme de Chasteller était donc en danger de mort?

«--Mourir n'est-ce donc que cela? se disait Mme de Chasteller, qui était loin de se douter qu'elle n'avait qu'une fièvre fort ordinaire. La mort ne serait rien absolument si j'avais M. Leuwen, là, auprès de moi! Il me donnerait du courage, si je venais à en manquer. Au fait, la vie sans lui aurait eu peu de charme pour moi; on me fait bouder au fond de cette province ou avant lui j'étais si triste... Mais il n'est pas noble, mais il est soldat du juste-milieu, et, ce qui est encore pis, de la République!...»

Lucien, dans son désespoir, était allé mettre trois lettres à la poste de Darney, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été interceptées par Mlle Bérard, maintenant parfaitement d'accord avec le docteur Dupoirier. Leuwen ne quittait plus celui-ci.

Ce fut une fausse démarche; il était loin d'être assez savant en hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d'un intrigant sans moralité.

Sans s'en douter, il l'offensa mortellement.

Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Lucien pour les fripons et les hypocrisies, parvint à le haïr.

Étonné de la chaleur de son bon sens, lorsqu'il était question entre eux du peu d'apparence de retour des Bourbons:

«--Mais à ce compte, moi, lui dit un jour Dupoirier, poussé à bout, je ne suis donc qu'un imbécile!»

Il continua tout bas:

«--Moi, homme de mauvaise manière à tes yeux, je vais t'infliger la douleur la plus cruelle, à toi, beau, jeune, riche, doué par la nature de manières nobles, et en tout si différent de moi, Dupoirier! J'ai usé les trente premières années de ma vie à mourir de froid dans un cinquième étage, en tête-à-tête avec un squelette; toi, tu t'es donné la peine de naître, et tu prétends en secret que, quand ton _gouvernement raisonnable_ sera établi, on ne punira que par le mépris les hommes forts, tels que moi. Cela serait bête à ton parti; en attendant c'est bête à toi de ne pas deviner que je vais te faire du mal, et beaucoup. Souffre! jeune bambin!»

Et le docteur se mit à parler à Lucien de la maladie de Mme de Chasteller dans les termes les plus inquiétants.

S'il voyait le sourire effleurer ses lèvres, il lui disait:

«--Tenez! c'est dans cette église qu'est le caveau de la famille de Pointcarré. Je crains bien, ajoutait-il, que bientôt il ne soit rouvert.»

Il attendait depuis plusieurs jours que Lucien, fou comme le sont tous les amants, entreprît de voir en secret Mme de Chasteller.

Depuis la conférence avec les jeunes gens du parti, chez M. de Sanréal, Dupoirier, qui méprisait assez la méchanceté plate et sans but de Mlle Bérard, s'était rapprochée d'elle.