Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier
Part 14
Sur les dix heures, on s'aperçut que les ouvriers avaient disparu. À onze heures il arriva de l'infanterie à laquelle on remit les canons et l'obusier, et, à une heure du matin, le régiment, mourant de faim, hommes et chevaux, repartit pour Nancy.
Pour les détails militaires, stratégiques et politiques de cette grande affaire, voir les journaux du temps:
«Le régiment s'était couvert de gloire, et les ouvriers avaient fait preuve d'une insigne lâcheté.»
Telle fut la première campagne de Lucien. En revenant, il se disait:
«--En supposant que nous arrivions de jour, oserai-je me présenter à l'hôtel de Pointcarré?»
Il osa, mais il mourait de peur en frappant à la porte cochère.
Le cœur lui battait tellement en ouvrant la porte de l'appartement de Mme de Chasteller, qu'il se demanda s'il cesserait encore de l'aimer.
Elle était seule, sans Mlle Bérard.
Avec de l'audace, il aurait pu se jeter dans ses bras et n'en être pas repoussé; il pouvait du moins établir un traité de paix fort avantageux pour les intérêts de sa passion.
Bientôt elle eut peur; elle comprenait la situation et se sentait attendrie.
«--Il faut que je vous renvoie,» lui dit-elle d'un air triste qui voulait être sévère.
Lucien eut peur de la fâcher et céda.
«--Ai-je l'espoir, madame, de vous revoir chez Mme d'Hocquincourt, c'est son jour?
«--Peut-être bien, et vous n'y manquerez pas; je sais que vous ne haïssez point de vous trouver avec cette jeune femme si jolie.»
Une heure après, il était chez Mme d'Hocquincourt, Mme de Chasteller n'y parut que fort tard.
* * *
Nous prendrons la liberté de sauter à pieds joints sur les deux mois qui suivirent. Cela nous sera d'autant plus facile que Lucien, au bout de ces deux mois, n'était pas plus avancé que le premier jour.
Quoique bien traité en général, et se croyant aimé quand il était de sang-froid, il n'abordait cependant Mme de Chasteller qu'avec une sorte de terreur. Il n'avait jamais pu se guérir d'un certain sentiment de trouble en sonnant à sa porte, et il n'était jamais sûr de la façon dont il allait être reçu.
La vieille portière de l'hôtel de Pointcarré était pour lui un être fatal, auquel il ne pouvait parler sans que la respiration lui manquât.
Un soir Mme de Chasteller eut à écrire une lettre pressée.
«--Voilà un journal pour amuser vos loisirs,» dit-elle en riant et en jetant à Lucien un numéro des _Débats_, et elle alla en sautant prendre un pupitre fermé qu'elle vint poser sur la table.
Comme elle ouvrait le pupitre en se penchant, avec une petite clef attachée à la chaîne de sa montre, Lucien se baissa un peu sur la table et lui baisa la main. Mme de Chasteller releva la tête: ce n'était plus la même femme.
«--Je ne pourrai donc jamais avoir la moindre confiance en vous?» et ses yeux exprimaient la plus vive colère.
«Quoi! je veux bien vous recevoir, quand j'aurais dû fermer ma porte pour vous comme pour tout le monde.
«Je vous admets à une intimité dangereuse pour ma réputation,--ici sa physionomie comme sa voix prirent l'air le plus altier,--je vous traite en frère, et vous profitez de mon peu de défiance pour vous permettre un geste aussi humiliant, à le bien prendre, pour vous comme pour moi.
«Allez, monsieur, je me suis trompée en vous admettant à mon intimité.»
Lucien aurait dû se lever, la saluer froidement et lui dire:
«--Vous exagérez, madame. D'une petite imprudence sans conséquence et peut-être sotte chez moi, vous faites un crime in-folio. J'aimais une femme supérieure par l'esprit et par la beauté, et, en vérité, je ne vous trouve que jolie en ce moment.»
En disant ces paroles, il fallait prendre son sabre, l'attacher tranquillement et sortir.
Bien loin de là, sans songer à ce parti, qu'il eût trouvé trop cruel et trop dangereux, Lucien se bornait à se désoler d'être renvoyé. Il s'était bien levé, mais ne partait pas; il cherchait évidemment un prétexte pour rester.
«--Je vous céderai la place, monsieur,» reprit Mme de Chasteller avec une politesse parfaite, au travers de laquelle perçait bien de la hauteur et comme le mépris de ne point le voir partir.
Comme elle repliait son pupitre pour le transporter ailleurs, Lucien, tout à lait en colère, lui dit:
«--Pardon, madame, je m'oubliais.» Et il sortit, outré de dépit contre lui-même et contre elle.
Il n'y avait eu de bon dans toute sa conduite que le ton de ces deux derniers mots.
«--Que je suis un bien petit garçon de me laisser traiter ainsi! Je n'ai absolument que ce que je mérite. Quand je suis auprès d'elle, au lieu de chercher à me faire une position un peu convenable, je ne songe qu'à la regarder comme un enfant.»
Il eut l'idée heureuse de monter chez Mme d'Hocquincourt. De toutes les provinciales qui existèrent jamais, c'était celle qui avait le plus de naturel.
«--Ah! vous me décidez, monsieur! s'écria-t-elle en le voyant paraître. Que je suis heureuse de vous voir! Je n'irai pas chez Mme de Marcilly.»
Et elle rappela le domestique qui sortait pour dire de faire atteler les chevaux.
«--Mais comment faites-vous pour n'être pas aux pieds de la sublime Chasteller? Est-ce qu'il y aurait brouille dans le ménage?»
Mme d'Hocquincourt examinait Lucien d'un air riant et malin.
«--Ah! c'est clair, s'écria-t-elle. Cet air contrit m'a tout dit. Mon malheur est écrit dans ces traits altérés, dans ce sourire forcé; je ne suis qu'un pis aller. Allons, contez-moi vos chagrins. Sous quel prétexte vous a-t-on chassé? Vous chasse-t-on pour recevoir un homme plus aimable, ou vous chasse-t-on parce que vous l'avez mérité? Mais d'abord soyez sincère si vous voulez être consolé.»
Lucien eut beaucoup de peine à se bien tirer des questions de Mme d'Hocquincourt. Elle ne manquait pas d'esprit, et cet esprit, se trouvant tous les jours au service d'une volonté ferme et d'une passion vive, avait acquis toutes les habitudes du bon sens. Dans un moment où, tout en répondant, il pensait malgré lui à ce qui lui arrivait avec Mme de Chasteller, il se surprit adressant des propos galants, presque des choses aimables et personnelles, à la jeune femme qui, dans un négligé élégant et dans une attitude de l'intérêt le plus vif, se trouvait à demi couchée sur un canapé à deux pas devant lui.
Dans la bouche de Lucien, le langage avait pour Mme d'Hocquincourt tout l'attrait de la nouveauté: elle allait sur son compte de découvertes en découvertes et commençait à le trouver l'homme le plus charmant de Nancy.
Cela était d'autant plus dangereux, qu'il y avait déjà plus de dix-huit mois que durait M. d'Antin; c'était un règne bien long et qui étonnait tout le monde.
Le tête-à-tête fut interrompu par l'arrivée de M. Murcé.
C'était un pauvre jeune homme maigre, qui portait avec fierté une petite tête surmontée de cheveux très noirs. Fort taciturne au commencement d'une visite, son mérite consistait en une gaieté parfaitement naturelle et fort drôle, à cause de sa naïveté, mais qui ne le prenait que lorsque depuis une heure ou deux, il se trouvait avec des gens gais. Bientôt après, survint un autre habitué de la maison, M. de Goëllo, un gros homme blond et pâle, de beaucoup d'instruction et d'un peu d'esprit, qui s'écoutait parler et disait une fois au moins par jour qu'il n'avait pas encore quarante ans. Du reste, c'était un être prudent: répondre oui à la question la plus simple, ou avancer à l'occasion une chaise à quelqu'un, était un sujet de délibération qui l'occupait un quart d'heure.
Depuis cinq ou six ans il était amoureux de Mme d'Hocquincourt; il espérait toujours que son tour viendrait, et quelquefois cherchait à faire croire aux nouveaux arrivants que son tour était déjà venu et passé.
M. de Goëllo fut suivi à intervalles pressés par quatre ou cinq jeunes gens.
«--C'est, en vérité, ce qu'il y a de mieux et de plus gai dans la ville, se disait Lucien en les voyant arriver.
«--Je sors de chez Mme de Marcilly, dit l'un d'eux; ils sont tous tristes et affectent encore d'être plus tristes qu'ils ne sont.
«--C'est ce qui est arrivé à X... qui les rend si aimables.
«--Moi, disait un autre, choqué de la façon dont Mme d'Hocquincourt regardait Lucien, quand j'ai vu que nous n'avions ni Mme d'Hocquincourt, ni Mme de Puy-Laurens, ni Mme de Chasteller, j'ai pensé que je n'avais d'autre ressource que d'enterrer ma soirée dans une bouteille de champagne, et c'était le parti que j'allais prendre si j'avais trouvé la porte de Mme d'Hocquincourt fermée au vulgaire.
«--Mais, mon pauvre Téran, reprit Mme d'Hocquincourt à cette allusion à la réputation de Lucien, on ne menace pas de s'enivrer, on s'enivre. Il faut avoir l'esprit de voir cette différence.
«--Rien de plus difficile, en effet, que de savoir boire,» s'écria le pédant Goëllo.
On craignit une anecdote.
«--Qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?» s'écrièrent à la fois Murcé et un des comtes Roller.
C'était la question que tout le monde se faisait, sans que personne trouvât la réponse, quand parut M. d'Antin.
Son air riant éclaircit tous les fronts.
Il n'avait pas le sens commun, mais le meilleur cœur du monde et un fond de gaieté incroyable: il achevait de manger une grande fortune, qu'un père fort avare lui avait laissée depuis trois ou quatre ans. Il avait quitté Paris où on l'avait pourchassé pour des plaisanteries sur un personnage auguste.
C'était un homme unique pour organiser les parties de plaisir; rien ne pouvait languir dans les lieux où il se trouvait.
Mme d'Hocquincourt connaissait toutes ces grâces, et la surprise, élément si essentiel de son bonheur, était impossible.
Goëllo, qui avait appris ce mot, plaisantait lourdement M. d'Antin sur ce qu'il ne faisait plus rien de neuf, lorsque le comte de Wassignies entra.
«--Vous n'avez qu'un moyen de durer, dit-il, devenez raisonnable!
«--Je m'ennuierai moi-même, répondit d'Antin. Je n'ai pas votre courage, moi! J'aurai bien le temps d'être sérieux quand je serai ruiné et, alors, pour m'ennuyer d'une manière utile, je compte me jeter dans la politique et dans les sociétés secrètes en l'honneur de Henri V, qui est mon roi à moi. En attendant, messieurs, comme vous êtes fort sérieux et encore tout endormis de l'amabilité de l'hôtel de Marcilly, jouons à ce jeu italien que je vous ai appris l'autre jour, le pharaon. M. de Wassignies qui ne le sait pas, taillera; Goëllo ne pourra pas dire que j'arrange les règles du jeu pour gagner toujours. Qui sait le pharaon ici?
«--Moi, dit Lucien.
«--Eh bien, soyez assez bon pour surveiller M. de Wassignies et lui faire suivre les règles du jeu. Vous, Roller, vous serez le croupier.
«--Je ne serai rien, dit Roller d'un ton sec, car je file.
«--Après le jeu, à minuit, reprit d'Antin, quand vous serez ruinés comme de braves jeunes gens bien rangés, nous irons souper à la _Grande Chaumière._» C'était le meilleur cabaret de Nancy, établi dans le jardin d'un ancien couvent de Chartreux.
«--J'y consens, dit Mme d'Hocquincourt, si c'est un pique-nique.
«--Sans doute, et comme M. Lafiteau, qui a un excellent vin de Champagne, pourrait se coucher, je vais m'occuper du vin et le faire frapper. En attendant, monsieur Leuwen, voilà cent francs; faites-moi l'honneur de jouer pour moi et tâchez de ne pas séduire Mme d'Hocquincourt, ou je me venge et je passe à l'hôtel de Pointcarré pour vous dénoncer.»
Tout le monde obéit à ce qu'avait décidé d'Antin, même le politique Wassignies.
Après un quart d'heure, le jeu était fort animé.
«--Je jette les cartes par la fenêtre, dit Mme d'Hocquincourt, si quelqu'un porte plus de cinq francs. Est-ce que vous voulez faire de moi une marquise Brelandière!»
D'Antin revint, et à minuit et demi, on partit pour le jardin de la _Grande Chaumière._ Un petit oranger en fleur, l'unique qui fût dans Nancy, se trouvait placé au milieu de la table. Le souper fut fort gai, personne ne s'enivra, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde à trois heures du matin.
C'est ainsi qu'une femme se perd de réputation en province, et c'est ce dont Mme d'Hocquincourt se moquait parfaitement. En se levant, le lendemain matin, elle alla voir son mari qui lui dit en l'embrassant:
«--Tu fais bien de t'amuser, ma pauvre petite, puisque tu en as le courage.»
Lucien sortit avec les derniers de ses compagnons de soirée; il s'attachait à leur petite troupe qui s'en allait diminuant à chaque coin de rue, à mesure que chacun prenait le chemin de sa maison. Enfin il accompagna fidèlement celui de ces messieurs qui demeurait le plus loin. Il avait une peine mortelle à se trouver seul avec lui-même.
Le lendemain, il retourna chez Mme d'Hocquincourt, que ses amis de Nancy appelaient familièrement Mme d'Hocquin.
Il y trouva le bon M. de Serpierre et le comte de Wassignies. On parlait de l'éternelle politique.
M. de Serpierre expliquait longuement, et malheureusement avec preuves, comment les choses allaient mieux avant la révolution, à l'intendance de Metz, sous M. de Calonne, depuis ministre si célèbre.
«--Ce courageux magistrat, disait-il, ce malheureux La Châlotais, le premier des Jacobins... on était alors en 1779...»
Lucien se pencha vers Mme d'Hocquincourt et lui dit gravement:
«--Quel langage, madame, et pour vous et pour moi.»
Elle éclata de rire; M. de Serpierre s'en aperçut:
«--Savez-vous bien, monsieur, reprit-il d'un air piqué, en s'adressant à M. Leuwen...
«--Ah! mon Dieu! me voici en scène, pensa celui-ci... Il était écrit que je tomberais de Dupoirier dans le Serpierre.
«--Savez-vous bien, monsieur, continuait le marquis d'une voix tonnante, que les gentilshommes un peu titrés ou parents de titrés, faisaient modérer les tailles et les capitations de leurs protégés, ainsi que leurs propres vingtièmes? Savez-vous que, quand j'allais à Metz, je n'avais d'autre auberge, moi qui vous parle, ainsi que tout ce qu'il y avait de comme il faut en Lorraine, que l'hôtel de l'Intendance de M. Calonne? Là, table somptueuse, des femmes charmantes, les premiers officiers de la garnison, des tables de jeu, un ton parfait! Ah! c'était le beau temps. Au lieu de cela, vous avez un petit préfet morne et sombre, en habit râpé, qui dîne tout seul et fort mal, en supposant qu'il dîne.»
Lucien se pencha vers Mme d'Hocquincourt et lui dit tout bas:
«--Ce qu'il pense de M. de Calonne qu'il regrette tant, je le pense, moi, de notre joli tête-à-tête de l'autre jour; je fus bien gauche de ne pas profiter de l'attention sérieuse que je lisais dans vos yeux, pour essayer de deviner si vous vouliez de moi pour ami de cœur.
«--Tâchez de me rendre folle, je ne m'y oppose pas,» dit-elle d'un air simple et froid.
Elle le regardait en silence, avec beaucoup d'attention et une petite moue philosophique charmante. Sa beauté en ce moment était relevée par un petit air de grave impartialité, délicieux.
«--Mais, ajouta-t-elle, comme ce que vous me demandez n'est pas un devoir, au contraire, tant que je ne serai pas folle de vos beaux yeux, mais folle à lier, n'attendez rien de moi.»
À la fin, M. de Serpierre vit bien aux sourires de Mme d'Hocquincourt que l'attention que lui prêtait Lucien ne devait être que de la politesse. Le vénérable vieillard prit le parti de se rabattre complètement sur M. de Wassignies.
Ces messieurs se mirent à se promener dans le salon. Lucien était du plus beau sang froid et cherchait à s'enivrer de la peau si blanche et si fraîche et des formes si voluptueuses qui étaient devant ses yeux.
«--Quelle différence entre cet air riant, poli, plein de considération, avec lequel on m'écoute, et celui que je rencontre ailleurs. Et ces bras potelés qui brillent sous cette gorge si transparente! ces jolies épaules dont la molle blancheur flatte l'œil! Rien de tout cela auprès de l'autre. Un air hautain, un regard sévère, et une robe qui monte jusqu'au cou.»
Sa vanité blessée rendait bien vif le plaisir de réussir.
MM. de Serpierre et de Wassignies, dans le feu de leur discussion, s'arrêtaient souvent à l'autre bout du salon.
Lucien sut profiter de ces instants de liberté complète, et on l'écoutait, avec une admiration tendre.
Ces messieurs étaient au fond du salon depuis plusieurs moments, arrêtés apparemment par quelque raisonnement frappant de M. de Wassignies en faveur des vastes terres et de la culture en grand, si favorables à la noblesse, quand arriva tout à coup jusqu'à deux pas de Mme d'Hocquincourt, Mme de Chasteller, suivant de près, avec sa démarche légère et jeune, le laquais qui l'annonçait et que l'on n'avait pas écouté. Il lui fut impossible de ne pas voir dans les yeux de Mme d'Hocquincourt et même dans ceux de Lucien, combien elle arrivait peu à propos. Elle se mit à parler beaucoup, avec gaieté et à voix liante, de ce qu'elle avait remarqué dans ses visites de la soirée.
MM. de Serpierre et de Wassignies avaient quitté leur politique et s'étaient, rapprochés. Lucien parlait assez souvent.
«--Il ne faut pas qu'elle s'imagine que je suis absolument au désespoir parce qu'elle m'a fermé sa porte.»
Mais en parlant et en tâchant d'être aimable, il oublia jusqu'à la présence de Mme d'Hocquincourt; sa grande affaire, au milieu de son air riant et occupé, était d'observer du coin de l'œil si ses beaux propos avaient quelque succès auprès de Mme de Chasteller. L'unique souci de celle-ci était, de son côté, de voir si Lucien s'apercevait de la vive peine qu'elle avait eue, le trouvant ainsi établi d'un air d'intimité auprès de Mme d'Hocquincourt.
«--Il faudrait savoir s'il s'est présenté chez moi avant de venir ici,» pensait-elle.
Peu à peu, il vint beaucoup de monde: MM. Murcé, de Sanréal, Roller, de Lanfort et quelques autres inconnus au lecteur, et dont, en vérité, il ne vaut pas la peine de lui faire faire connaissance; Mmes de Puy-Laurens, de Saint-Cyran, etc., enfin M. d'Antin lui-même. Mme de Chasteller regardait toujours les yeux de sa brillante rivale. Après avoir répondu à tout le monde et fait rapidement le tour du salon, ses yeux qui, ce soir-là, avaient presque le feu de la passion, revenaient toujours à Lucien et semblaient le contempler avec une curiosité vive.
Quand la conversation fut bien animée et que Mme de Chasteller put se taire sans inconvénient, sa physionomie devint sombre.
Lucien se trouva si approché de la table sur laquelle elle était un peu penchée, que ne pas lui parler du tout eut été une chose remarquée.
«--Ce serait du dépit, se dit-il, et c'est ce qu'il ne faut pas.»
Il rougit.
Mme de Chasteller, en éloignant une gravure pour en prendre une autre, leva un peu les yeux et vit bien cette rougeur qui ne fut pas sans influence sur elle.
Mme d'Hocquincourt voyait fort bien aussi, de loin, ce qui se passait près de la table, et M. d'Antin, qui cherchait à l'amuser dans ce moment par une histoire plaisante, lui parut un conteur infini dans ses développements.
Lucien osa lever les yeux sur Mme de Chasteller, mais il tremblait de rencontrer les siens, ce qui l'eût forcé de parler à l'instant. Elle regardait une gravure, mais d'un air hautain et presque en colère. La pauvre femme avait eu la pensée de prendre la main de Lucien qu'il appuyait sur la table et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui avait fait horreur, et l'avait mise dans une véritable colère contre elle-même.
«--Il faut en finir, se dit Leuwen, choqué de cet air hautain, et puis n'y plus songer.»
«--Quoi, madame, serais-je assez malheureux pour vous inspirer encore de la colère? S'il en est ainsi, je m'éloigne à l'instant.»
Elle leva les yeux et ne put s'empêcher de lui sourire avec une extrême tendresse.
«--Non, monsieur, lui dit-elle quand elle put parler, j'avais de l'humeur contre moi-même pour une sotte idée qui m'était venue.»
Elle devint si excessivement rouge que Mme d'Hocquincourt, dont le regard ne les avait pas quittés, se dit:
«--Les voilà réconciliés et mieux que jamais; en vérité, s'ils l'osaient, ils se jetteraient dans les bras l'un de l'autre.»
Lucien allait s'éloigner. Mme de Chasteller le vit.
«--Restez auprès de moi, là, lui dit-elle, mais je ne saurais vous parler en ce moment.»
Et ses yeux se remplirent de larmes; elle se baissa beaucoup et regarda une gravure. Lucien était tout interdit.
«--Est-ce amour, est-ce haine? mais il me semble que ce n'est pas de l'indifférence. Raison de plus pour m'éclairer et en finir.»
«--Vous me faites tellement peur que je n'ose vous répondre, lui dit-il d'un air en effet fort troublé.
«--Et que pourriez-vous me dire? reprit-elle avec hauteur.
«--Que vous m'aimez, mon ange. Dites-le-moi, je n'en abuserai jamais.»
Mme de Chasteller allait dire: «Eh bien, oui! mais ayez pitié de moi,» lorsque Mme d'Hocquincourt, qui s'approchait rapidement, frôla la table avec sa robe de toile anglaise toute raide d'apprêt, et ce fut par ce bruit seulement que Mme de Chasteller s'aperçut de sa présence. Un dixième de seconde de plus et elle répondait à Lucien devant Mme d'Hocquincourt.
«--Dieu! quelle horreur, pensa-t-elle, et à quelle infamie suis-je donc réservée ce soir? Si je lève les yeux, Mme d'Hocquincourt, lui-même, tout le monde, verront que je l'aime. Ah! quelle imprudence j'ai commise en venant ici ce soir. Je n'ai plus qu'un parti à prendre: dussé-je périr en cette place, je vais rester immobile et en silence.»
Mme d'Hocquincourt attendit un instant que Mme de Chasteller relevât les yeux, mais sa méchanceté n'alla pas plus loin. Elle n'eut point l'idée de lui adresser quelque parole piquante qui, tout en augmentant son trouble, l'eût forcée à relever la tête et à se donner en spectacle. Elle oublia Mme de Chasteller et n'eut plus d'yeux que pour Lucien. Elle le trouva ravissant en ce moment, Il avait des yeux tendres et cependant un petit air mutin. Lorsqu'elle ne pouvait pas s'eu moquer chez un homme, cet air mutin décidait de la victoire.
* * *
Mme de Chasteller avait oublié son amour pour être uniquement attentive au soin de sa gloire. Elle prêta l'oreille à la conversation générale: le camp de Lunéville et ses suites probables, qui n'étaient rien moins que la chute immédiate du pouvoir qui avait l'imprudence d'en ordonner la formation, occupaient encore toutes les attentions. Mais on en était à répéter des idées et des faits déjà dits plusieurs fois: on était beaucoup plus sûr de la cavalerie que de l'infanterie, etc., etc.
«--Ce rabâchage, pensa Mme de Chasteller, va bientôt impatienter Mme de Puy-Laurens. Elle va prendre un parti pour ne pas s'ennuyer; placée auprès d'elle et dans les rayons de sa gloire, je pourrai écouter et me taire, et surtout M. Leuwen ne pourra plus me parler.»
Réfugiée dans ce port, Mme de Chasteller qui se sentait presque les larmes aux yeux et qui était hors d'état de regarder Lucien, rit beaucoup des ridicules que Mme de Puy-Laurens donnait à tout ce qui l'entourait.
Comme Lucien ne s'approcha pas une seule fois de Mme de Chasteller, Mme d'Hocquincourt en conclut aisément que tout était fini entre eux. D'ailleurs elle devait à son heureux caractère, à son génie naturel, ce point de dissemblance marqué avec la province: elle s'occupait infiniment peu des affaires des autres, et poursuivait, en revanche, avec une activité incroyable, les projets qui se présentaient à sa tête folle. Les siens sur Lucien furent facilités par une circonstance grave: c'était vendredi le lendemain, et, pour ne pas participer à la profanation de cette journée de pénitence, M. d'Hocquincourt s'était allé coucher longtemps avant minuit. À l'instant de son départ, Mme d'Hocquincourt avait fait servir du vin de Champagne et du punch.
«--On dit, pensait-elle, que mon bel officier aime à s'enivrer; il doit être bien joli dans cet état-là. Voyons-le.»
Mais Lucien ne se départit pas d'une fatuité digne de Paris; pendant toute la fin de cette soirée il ne daigna pas dire trois mots de suite. Ce fut là tout le spectacle qu'il présenta à Mme d'Hocquincourt. Elle en fut étonnée au dernier point et à la fin ravie:
«--Quel être étonnant! Et à vingt-trois ans! Quelle différence avec les autres!»
L'autre partie du _duetto_ pensé par Leuwen était celle-ci: