Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier

Part 13

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Mme de Chasteller parut après quelques minutes. Son teint était animé, sa contenance agitée; elle alla prendre place sur un canapé, tout près de Mlle Bérard, et engagea Leuwen à s'asseoir. Jamais homme ne trouva moins de facilité à prendre place et à parcourir les formules ordinaires de politesse. Pendant qu'il prononçait peu nettement des paroles assez vulgaires, Mme de Chasteller était devenue excessivement pâle. Sur quoi Mlle Bérard mit ses lunettes pour les considérer. Lucien promenait des yeux incertains de la charmante figure de Mme de Chasteller à ce petit visage jaune et luisant, dont le nez pointu surchargé de lunettes d'or était tourné vers lui. Même dans les moments les plus désagréables, telle qu'était cette première entrevue de deux êtres, de deux amants, le lendemain du jour où ils s'étaient presque avoué qu'ils s'aimaient, il y avait au fond des traits de Mme de Chasteller une expression de bonheur si simple et si noble, qu'elle fit un peu oublier à Lucien Mlle Bérard.

Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle perfection dans la femme qu'il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie à son cœur. Il restait toujours une grande difficulté à vaincre: que dire? Et il fallait parler, le silence en se prolongeant devenait une imprudence en présence de cette dévote si méchante.

«--Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin--la respiration lui manqua après cette terrible phrase... Vous avez là une magnifique gravure de Morghen.

«--Mon père l'aime beaucoup, monsieur. Il l'a rapportée de Paris à son dernier voyage.» Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas voir ceux de Lucien.

Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour l'intime conscience de Lucien, c'est qu'il avait employé une nuit sans sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes, peignant admirablement et avec esprit l'état de son cœur. Il avait surtout songé à donner à l'expression de la simplicité et de la grâce, et à éviter avec soin ce qui aurait pu impliquer le moindre rayon d'espérance.

Il lui vint enfin une pauvre idée.

«--Je serais bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un bon officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m'a pas destiné à être un orateur éloquent dans la Chambre des députés.»

Il vit que Mlle Bérard ouvrait ses petits yeux autant qu'il est possible. «Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique et songe à faire son rapport.»

«--Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais plus profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme, mais en ouvrant la bouche devant ce juge suprême et sévère auquel je tremblerais de déplaire, je ne pourrais que lui dire:

«Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu'il ne lui reste même pas la force de se représenter lui-même à vos yeux.»

Mme de Chasteller avait écouté d'abord avec plaisir, mais, vers la fin de ce discours, elle eut peur de Mlle Bérard; les phrases de Lucien lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta de l'interrompre:

«--Avez-vous, en effet, monsieur, quelque espérance de vous faire élire à la Chambre des députés?»

Lucien cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances, lorsqu'une idée lui vint: «Voilà donc l'entrevue que j'avais considérée comme le bonheur suprême!» Cette idée le glaça. Il ajouta quelques phrases dont la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de sortir.

À peine arrivé dans la rue, il se retrouva bien étonné et comme stupide.

«--Je suis guéri, s'écria-t-il après avoir fait quelques pas. Mon cœur n'est pas fait pour l'amour! Quoi! c'est là la première entrevue, le premier rendez-vous avec une femme que l'on aime? Comme j'avais tort de mépriser les petites danseuses de l'Opéra! Leurs pauvres petits rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur, avec une femme que l'on aimerait d'amour. Quel ridicule!»

Il y avait, fort près de la rue de la Pompe, une petite chapelle gothique, fondée par un René, duc de Lorraine, que les habitants admiraient avec des transports d'artiste, depuis trois ans qu'ils avaient lu dans une revue de Paris que c'était une belle chose. Avant cette époque, un marchand de fer s'en servait pour y appuyer sa marchandise. Le hasard, en ce moment, le plaça en face de ce monument, grand comme l'une des plus petites chapelles de Saint-Germain l'Auxerrois.

Il s'y arrêta longtemps et avec plaisir; son attention pénétra dans les moindres détails. En examinant les petites têtes de saints et d'animaux, il était étonné à la fois et de ce qu'il sentait et de ce qu'il ne sentait plus. Il se souvint tout à coup, avec une vraie joie, que ce soir-là il y avait poule et concours pour une queue d'honneur au café Charpentier. Dans l'aridité de son cœur, il attendit l'heure du billard avec impatience et y arriva le premier. Il joua avec un plaisir vif, n'eut pas de distractions, et par hasard gagna. Mais il n'eut garde de boire. Faire des excès ce soir-là lui parut un fort sot plaisir; seulement, par un reste d'habitude, il cherchait à ne pas se trouver seul avec lui-même. Tout en plaisantant avec ses camarades, il lui vint des idées philosophiques et sombres:

«--Ces pauvres femmes, se disait-il, qui sacrifient toute leur destinée à nos fantaisies! qui comptent sur notre amour! Et comment n'y compteraient-elles pas? ne sommes-nous pas sincères quand nous le leur jurons?

«--Mais sur quelle herbe avez-vous marché, lui dit un de ses camarades; vous êtes gai et bon enfant ce soir!...

«--Point bizarre, point hautain! reprit un autre.

«--Les autres jours, ajouta un troisième, le poète du régiment, vous étiez comme une ombre envieuse qui revient sur la terre pour se moquer des plaisirs des vivants. Aujourd'hui les jeux et les ris semblent voler sur vos traces!...»

Le lendemain, cette aubade de trompettes que l'on appelle la diane dans les régiments, le réveilla à cinq heures. Il était plongé dans un tourment profond. Ne plus penser uniquement à Mme de Chasteller lui laissait un vide immense; son esprit se mit à détailler ses qualités, mais il en était moins sûr que de sa céleste beauté.

«--Quels cheveux magnifiques! avec le brillant de la plus belle soie, longs, abondants! Quelle admirable couleur ils avaient hier, sous l'ombre de ces grands arbres! Quel blond charmant! Ce ne sont point ces cheveux couleur d'or, chantés par Ovide, ni ces cheveux couleur d'acajou que Raphaël et Carlo Dolce ont donnés à leurs plus belles têtes. Le nom que je donnerais à ceux-ci peut n'être pas fort élégant, mais, réellement, sous le brillant de la plus belle soie, ils ont la couleur de la _noisette._ Quant aux yeux, qui en vit jamais de pareils?»

À ce moment, son domestique, arrivant de Darney, lui remit la réponse de Mme de Chasteller. C'était, comme on sait, quatre lignes fort sèches. Il savait bien que son premier mot, au _Chasseur Vert_, avait été un désaveu de cette lettre; cependant elle était si courte et si vive! Il en resta frappé, et frappé au point qu'il oublia la manœuvre.

Son chasseur Nicolas vint le chercher au galop.

«--Ah! lieutenant, vous allez en avoir une fameuse du colonel!»

Lucien, sans mot dire, sauta à cheval et galopa.

Dans le courant de la manœuvre, le colonel vint se placer derrière le septième escadron, où il était en serre-file.

«--À mon tour, maintenant,» pensa-t-il.

Et, à son grand étonnement, aucun mot grossier ne lui fut adressé.

«--Mon père aura fait écrire à cet animal-là.»

Cependant la crainte de mériter quelque blâme le rendit fort attentif ce matin-là, et, peut-être par malice, le colonel fit recommencer plusieurs fois les mouvements où le septième escadron se trouvait toujours en tête.

Une fois chez lui, il demanda sa calèche à quatre heures; il était mal à son aise; il alla voir atteler les chevaux et trouva vingt choses à reprendre dans l'écurie; enfin, ce fut avec un plaisir sensible qu'en sortant, il se trouva au milieu des demoiselles de Serpierre.

Leur conversation rendit le mouvement à son âme; il le leur dit avec grâce.

Mme de Chasteller entra. On ne l'attendait pas ce jour-là.

Jamais il ne l'avait vue si jolie; elle était pâle et un peu timide.

«--Et malgré cette timidité, se dit Lucien, elle se _livre_ à des lieutenants-colonels!»

Ces mots grossiers semblèrent lui rendre toute sa passion.

Les demoiselles de Serpierre étaient fort gaies; un domestique de Lucien venait de leur apporter des bouquets magnifiques qu'il avait fait prendre dans les serres de Darney, pays célèbre pour les fleurs. Il se trouva qu'il n'y avait point de bouquet pour Mme de Chasteller; on fut obligé de diviser en deux le plus beau.

«--C'est d'un triste augure!» pensa-t-elle.

Elle en fut un peu interdite. Ce qu'il y avait de brusque et de peu gracieux dans le regard de Lucien l'étonnait.

Elle se demandait si, pour conserver son estime, et ne pas manquer à cette délicatesse sans laquelle une femme ne saurait être aimée sincèrement d'un homme lui-même un peu délicat, elle ne devait pas quitter cette maison ou du moins paraître offensée.

«--Il n'y a plus rien de vrai pour moi au monde, se dit-elle tout à coup, si M. Leuwen n'est pas un être sincère et bon.»

Un peu avant son arrivée, Lucien, pour excuser l'heure prématurée de sa visite, avait proposé aux dames de Serpierre une promenade au _Chasseur Vert._ Après quelques mots de politesse à Mme de Chasteller et le récit de la proposition faite et acceptée, ces demoiselles quittèrent le jardin en courant pour aller prendre leurs chapeaux. Mme de Serpierre les suivait d'un pas plus sage.

Alors ils restèrent seuls dans une grande allée d'acacias assez large; ils se promenaient silencieusement, mais aux deux bords opposés de l'allée.

«--Convient-il, se dit-elle, de suivre ces demoiselles dans cette partie de campagne, ce qui a l'air d'admettre M. Leuwen dans mon intimité?»

* * *

Il n'y avait qu'un instant pour se décider; l'amour tira parti de ce surcroît de trouble.

Tout à coup, au lieu de continuer à marcher en silence et les yeux baissés, pour éviter les regards de Lucien, Mme de Chasteller se tourna vers lui:

«--Monsieur Leuwen a-t-il eu quelque sujet de chagrin à son régiment? Il semble plongé dans les ombres de la mélancolie!

«--Il est vrai, madame, je suis profondément tourmenté depuis hier. Je ne conçois rien à ce qui m'arrive. Je suis honteux de ce que j'ai à dire, mais enfin mon devoir d'homme d'honneur veut que je parle.»

À ce préambule si sérieux, les yeux de Mme de Chasteller rougirent.

«--La forme même de mon discours, les mots que je dois employer, sont aussi ridicules que le fond même de ce que j'ai à dire est bizarre, et même sot.»

Il y eut un petit silence; enfin, comme dominant péniblement beaucoup de mauvaise honte, il dit en hésitant et d'une voix faible et mal articulée:

«--Le croiriez-vous, madame? Pourrez-vous l'entendre sans vous moquer de moi et sans me croire le dernier des hommes?

«Je ne puis chasser de ma pensée la personne que j'ai rencontrée hier chez vous. La vue de cette figure atroce, de ce nez pointu, avec des lunettes, semble avoir empoisonné mon âme.»

Mme de Chasteller eut envie de sourire.

«--Non, madame, jamais depuis mon arrivée à Nancy, je n'ai éprouvé ce que j'ai senti à la vision de ce monstre; mon cœur en a été glacé. Je vous parle, madame, d'une façon un peu emphatique, mais, en vérité, je ne sais comment expliquer en d'autres mots ce qui m'arrive depuis la vue de votre demoiselle de compagnie. Le signe fatal en est que, pour vous parler un peu le langage de l'amour, il faut que je fasse effort sur moi-même.»

Mme de Chasteller semblait atterrée.

«--C'est clair, ce n'est qu'un fat. Y a-t-il moyen, se disait-elle, de prendre ceci au sérieux? Dois-je croire que c'est l'aveu naïf d'une âme tendre?»

Les façons de parler de Lucien étaient si simples quand il s'adressait à Mme de Chasteller, qu'elle penchait pour ce dernier avis.

D'un autre côté, ses manières, l'accent de ses paroles étaient changés à un tel point, la fin de cette harangue avait l'air si vraie, qu'elle ne voyait pas comment faire pour ne pas y croire.

Mme de Chasteller entendait les demoiselles de Serpierre qui revenaient au jardin en courant.

M. et Mme de Serpierre étaient déjà dans la grande calèche de Lucien.

Elle ne voulut pas se donner le temps d'écouter la raison.

«--Si je ne vais pas au _Chasseur Vert_, deux de ces pauvres petites perdront cette partie de plaisir.»

Et elle monta en voiture avec les plus jeunes.

Quand on descendit à l'entrée du bois de Burviller, Lucien était un autre homme.

Mme de Chasteller le vit du premier coup d'œil. Son front avait repris la sérénité de son âge; ses manières avaient de l'aisance.

Il se trouva qu'au bout de quelques instants il lui donna le bras; deux des demoiselles de Serpierre marchaient à leurs côtés, le reste de la famille suivait à dix pas. Il prit un ton très gai pour ne pas attirer l'attention de ces dames.

«--Depuis que j'ai osé dire la vérité à la personne que j'estime le plus au monde, je suis un autre homme. Avant de me livrer au bonheur inspiré par ces beaux yeux, j'aurais besoin, madame, d'avoir votre opinion sur le ridicule de cette harangue, où il y avait des chaînes, du poison, et autres mots tragiques.

«--Je vous avouerai, monsieur, que je n'ai pas d'opinion bien arrêtée. Mais en général, ajouta-t-elle après un petit silence et d'un air sévère, je crois voir de la sincérité; si on se trompe, du moins l'on ne veut pas tromper. Et la vérité fait tout passer, même les chaînes et le poison.»

Elle trouvait un plaisir extrême à rêver, et ne parlait que juste assez pour ne pas se donner en spectacle à la famille de Serpierre qui s'était réunie. Enfin, heureusement pour Leuwen, les cors allemands arrivèrent et se mirent à jouer des valses de Mozart et des duos tirés de _Don Juan_ et des _Nozze di Figaro._ Lucien était tout à fait transporté dans le roman de la vie; l'espérance du bonheur lui semblait une certitude. Il osa lui dire dans ces courts instants de demi-liberté qu'ils pouvaient avoir:

«--Il ne faut pas tromper le Dieu qu'on adore. J'ai été sincère, c'était la plus grande marque de respect que je puisse donner; m'en punira-t-on?

«--Vous êtes un homme étrange!

«--Il serait plus poli de vous dire oui. Mais, en vérité, je ne sais pas ce que je suis et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le dire. Je n'ai commencé à vivre et à chercher à me connaître, que le jour où mon cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes vertes.»

Ces paroles furent dites comme par quelqu'un qui les trouve à mesure qu'il les prononce.

Mme de Chasteller ne put s'empêcher d'être profondément touchée de cet air à la fois sincère et noble: Lucien avait senti une certaine pudeur à parler de son amour plus ouvertement, et on l'en remercia par un tendre sourire.

«--Oserais-je me présenter demain? ajouta-t-il. Mais je demanderai une autre faveur, presque aussi grande: celle de n'être pas reçu en présence de cette demoiselle.

«--Vous n'y gagnerez rien, lui répondit-elle avec tristesse, j'ai une trop grande répugnance à vous entendre traiter, en tête-à-tête, un sujet qui semble être le seul dont vous puissiez me parler. Venez, si vous êtes assez honnête homme pour me promettre de me parler de toute autre chose.»

Lucien promit.

Leur bonheur de se trouver ensemble était intime et profond; il avait presque les larmes aux yeux. Plusieurs fois, dans le courant de la promenade, Mme de Chasteller avait évité de lui donner le bras, mais sans affectation aux yeux des Serpierre ni dureté pour lui.

Comme il était déjà nuit tombante, on quitta le _Café Haus_ pour revenir aux voitures qu'on avait laissées à l'entrée du bois. Mme de Chasteller lui dit:

«--Donnez-moi le bras, Monsieur Leuwen.

Lucien serra le bras qu'on lui offrait et le mouvement fut presque rendu.

Les cors étaient délicieux à entendre dans le lointain; il s'établit un profond silence.

Par bonheur, lorsqu'on arriva aux voitures, il se trouva qu'une des demoiselles de Serpierre avait oublié son mouchoir dans le jardin du _Chasseur Vert_; on proposa d'envoyer un domestique.

Lucien, revenant de bien loin à la conversation, fit observer à Mme de Serpierre que la soirée était superbe, que Mlles de Serpierre avaient moins couru que l'avant-veille, que les voitures pouvaient suivre, etc... Enfin, par une foule de bonnes raisons, il concluait qu'il serait peut-être plus agréable de retourner à pied.

On renvoya la décision à Mme de Chasteller.

«--À la bonne heure, dit-elle, mais à condition que les voitures ne suivent pas; ce bruit de roues qui s'arrêtent quand vous arrêtez, est désagréable.»

Lucien pensa que les musiciens étant payés, allaient quitter le jardin; il envoya un domestique les engager à recommencer les morceaux de _Don Juan_ et des _Nozze._

Il revint auprès de ces dames, et reprit sans difficulté le bras de Mme de Chasteller.

On marchait tous ensemble; la conversation générale était aimable et gaie. Lucien parlait pour la soutenir et ne pas faire remarquer son silence.

Mme de Chasteller et lui n'avaient garde de rien se dire; ils étaient trop heureux ainsi.

Bientôt on entendit les cors recommencer. En arrivant au jardin, Lucien prétendit que M. de Serpierre et lui avaient grande envie de prendre du punch, et qu'on en ferait un très doux pour les dames. Comme l'on se trouvait bien ensemble, la motion du punch passa malgré l'opposition de Mme de Serpierre prétendant que rien n'était plus nuisible au teint des jeunes filles.

On ne rentra à Nancy qu'à neuf heures et demie du soir.

* * *

Lucien avait manqué à un devoir de caserne: l'appel du soir avait eu lieu sans lui, et il était de semaine. Il courut bien vite chez l'adjudant qui lui conseilla de s'aller dénoncer au colonel.

Ce colonel était ce qu'on appelait, en 1834, un juste-milieu forcené et commun, et fort jaloux de l'accueil que Lucien recevait dans la bonne compagnie.

Le manque de succès dans ce quartier, comme disent les Anglais, pouvait retarder le moment où ce colonel si dévoué serait fait général, aide de camp du roi, etc... Il ne répondit à la démarche du sous-lieutenant que par quelques mots forts secs qui le mettaient aux arrêts pour vingt-quatre heures.

Cette idée l'occupa toute la nuit.

C'était tout ce que celui-ci craignait. Il rentra chez lui pour écrire à Mme de Chasteller.

Après mille incertitudes, il envoya tout simplement un domestique porter à l'hôtel Pointcarré une lettre qui pouvait être lue de tous.

Il n'osait en vérité écrire à Mme de Chasteller. Tout son amour était revenu et, avec lui, l'extrême terreur qu'elle lui inspirait.

Le surlendemain, à quatre heures du matin, il fut réveillé par l'ordre de monter à cheval.

Il trouva tout en émoi à la caserne.

Un sous-officier d'artillerie était fort affairé à distribuer des cartouches aux lanciers.

Les ouvriers d'une ville, à huit ou dix lieues de là, venaient, dit-on, de s'organiser et de se confédérer.

Le colonel Malher parcourait la caserne en disant aux officiers, de façon à être entendu des lanciers:

«--Il s'agit de leur donner une leçon qui compte au piquet. Pas de pitié pour ces b...-là. Il y aura des croix à gagner.»

En passant sous les fenêtres de Mme de Chasteller, Lucien regarda beaucoup; mais il ne put rien apercevoir derrière les rideaux de mousseline brodée, parfaitement fermés. Il ne put pas la blâmer; le moindre signe pouvait être aperçu et commenté par les officiers du régiment.

Le fait est que toutes les dames de la ville occupaient les fenêtres de la rue de la Pompe et de la suivante, que le régiment avait à parcourir pour sortir de la ville. Les roues des pièces et des caissons ébranlaient les maisons de bois de Nancy et causaient à ces dames une terreur pleine de plaisir.

Lucien salua Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Serpierre, de Marcilly.

«--Me voilà allant sabrer les tisserands, comme dit élégamment M. de Wassignies. Si l'affaire est chaude, le colonel sera fait commandeur de la Légion d'honneur, et moi je gagnerai un remords.»

Le 23e de lanciers employa six heures pour faire les huit lieues qui séparent Nancy de N... Le régiment était retardé par la dernière batterie d'artillerie.

Le colonel Malher reçut trois estafettes et, à chaque fois, il fit changer les chevaux des pièces de canon. On mettait à pied les lanciers dont les chevaux paraissaient les plus propres à être attelés.

À moitié chemin, M. Féron, le préfet, rejoignit le régiment au grand trot; il le longea de la queue à la tête pour parler au colonel et eut l'agrément d'être hué par les lanciers.

Il avait un sabre que sa taille exiguë faisait paraître immense. Le murmure sourd se changea en éclats de rire, qu'il chercha à éviter en mettant son cheval au galop, etle rire redoubla avec les cris ordinaires: «Il tombera, il ne tombera pas!!!»

Mais le préfet eut bientôt sa revanche. À peine engagés dans les rues étroites et sales de N..., les lanciers furent hués par les femmes et les enfants des ouvriers placés aux fenêtres des pauvres maisons, et par les ouvriers eux-mêmes qui, de temps en temps, paraissaient aux coins des ruelles les plus étroites.

On entendait les boutiques se fermer rapidement de toutes parts.

On arriva sur une place irrégulière et fort longue, garnie de cinq ou six mûriers rabougris, et traversée dans toute sa longueur par un ruisseau infect, chargé de toutes les immondices de la ville.

L'eau en était bleue, servant aussi d'égout à plusieurs ateliers de teinture.

Le colonel mit son régiment en bataille le long de ce ruisseau; là, les malheureux lanciers, accablés de soif et de fatigue, passèrent sept heures, exposés à un soleil brillant du mois d'août.

Comme nous l'avons dit, à l'arrivée du régiment toutes les boutiques s'étaient fermées, et les cabarets plus vite que le reste.

«--Nous sommes frais, criait un lancier.

«--Nous voici en bonne odeur, répondait une autre voix.

«--Silence, f....e!» glapissait quelque lieutenant juste-milieu.

Lucien remarqua que tous les officiers qui se respectaient, gardaient un silence profond et avaient l'air fort sérieux.

Il s'observait lui-même, et se trouvait de sang-froid, comme à une expérience de chimie à l'École polytechnique. Ce sentiment égoïste diminuait beaucoup de son horreur pour ce genre de service.

Le grand lieutenant grêlé, dont le lieutenant-colonel Filloteau lui avait parlé, vint lui causer des ouvriers en jurant.

Lucien ne répondit pas un mot et le regarda avec un mépris inexplicable.

Comme le lieutenant s'éloignait, quatre ou cinq voix prononcèrent assez haut: «Espion! espion!!»

Lucien eut l'idée d'envoyer ses domestiques à deux heures de là, dans un village qui devait être paisible, pour acheter à tout prix une centaine de pains et du fourrage.

Les domestiques réussirent et, vers les quatre heures, on vit arriver avec plaisir quatre chevaux chargés de pain, et deux autres chargés de foin.

À l'instant il se fit un profond silence. Les paysans vinrent parler à Lucien qui les paya bien. Il en fit faire la distribution aux soldats de sa compagnie.

«--Voilà le républicain qui commence ses menées,» dirent plusieurs officiers qui ne l'aimaient pas.

Le colonel Filloteau vint plus simplement lui demander deux ou trois pains pour lui, et du foin pour ses chevaux.

Un instant plus tard, Lucien entendit le préfet qui disait au colonel:

«--Quoi! nous ne pourrons pas appliquer un coup de sabre à ces gredins-là?»

La distribution faite par lui avait révélé cette idée ingénieuse, qu'il y avait des villages dans les environs de la ville, et vers les cinq heures, on distribua une livre de pain à chaque lancier, et un peu de viande aux officiers.

À la nuit tombante, on tira un coup de pistolet, mais personne ne fut atteint.