Chapter 44
Mais la fatigue l'accabla lui-même, ses paupières se fermèrent, il s'endormit à son tour. Puis, sa tête glissa, sa joue vint toucher la joue de son amie, qui dormait très douce, le front contre son épaule. Alors, leurs chevelures se mêlèrent. Elle avait ses cheveux d'or, ses cheveux royaux dénoués à demi; et il en eut la face baignée, il rêva dans l'odeur de ses cheveux. Sans doute, le même songe de béatitude les visitait à la fois, car leurs figures tendres avaient pris la même expression de ravissement, ils riaient tous les deux aux anges. C'était l'abandon chaste et passionné, l'innocence de ce sommeil de hasard, qui les mettait ainsi aux bras l'un de l'autre, les membres joints, les lèvres tièdes et rapprochées, confondant les haleines, comme des enfants nus couchés dans le même berceau. Et telle fut la nuit de leurs noces, la consommation du mariage spirituel où ils devaient vivre, un anéantissement délicieux de lassitude, à peine un rêve fuyant de possession mystique, au milieu de ce wagon de misère et de souffrance, qui roulait, roulait toujours dans la nuit noire. Des heures, des heures coulèrent, les roues grondaient, les bagages se balançaient aux patères; tandis que, des corps entassés, écrasés, ne montait que la fatigue énorme, la grande courbature physique du pays des miracles, au retour du surmenage des âmes.
À cinq heures, enfin, comme le soleil se levait, il y eut un réveil brusque, l'entrée retentissante dans une grande gare, des appels d'employés, des portières qui s'ouvraient, du monde qui se bousculait. On était à Poitiers, et tout le wagon se trouva debout, au milieu d'un bruit de voix, d'exclamations et de rires.
C'était la petite Sophie Couteau qui descendait là et qui faisait ses adieux. Elle embrassa toutes ces dames, elle passa même par-dessus la cloison, pour aller prendre congé de soeur Claire des Anges, que personne n'avait revue depuis la veille, disparue dans son coin, menue et silencieuse, avec ses yeux de mystère. Puis, l'enfant revint, prit son petit paquet, se montra gentille surtout pour soeur Hyacinthe et pour madame de Jonquière.
--Au revoir, ma soeur! au revoir, madame!... Je vous remercie de toutes vos bontés.
--Il faudra revenir l'année prochaine, mon enfant.
--Oh! ma soeur, je n'y manquerai pas! C'est mon devoir.
--Et, chère petite, conduisez-vous bien, portez-vous bien, pour que la sainte Vierge soit fière de vous.
--Bien sûr, madame, elle a été si bonne, ça m'amuse tant de retourner la voir!
Quand elle fut sur le quai, tous les pèlerins du wagon se penchèrent, la suivirent avec des visages heureux, des saluts, des cris.
--À l'année prochaine! à l'année prochaine!
--Oui, oui, merci bien! À l'année prochaine!
On ne devait dire la prière du matin qu'à Châtellerault. Après l'arrêt à Poitiers, lorsque, de nouveau, le train roula, dans le petit frisson frais du matin, M. de Guersaint déclara de son air gai qu'il avait supérieurement dormi, malgré la dureté de la banquette. Madame de Jonquière, elle aussi, se félicitait de ce bon repos dont elle avait tant besoin, un peu confuse pourtant d'avoir laissé soeur Hyacinthe veiller seule sur la Grivotte, qui maintenant grelottait d'une fièvre intense, reprise de son horrible toux. Les autres pèlerines faisaient un bout de toilette, les dix femmes du fond rattachaient leurs fichus, renouaient les brides de leurs bonnets, avec une sorte d'inquiétude pudique, dans leur laideur pauvre et triste. Attentive, le visage sur son miroir, Élise Rouquet n'en finissait pas de s'examiner le nez, la bouche, les joues, s'admirant, se buvant, trouvant qu'elle redevenait décidément très bien.
Et ce fut alors que Pierre et Marie eurent encore une grande pitié, en regardant madame Vincent que rien n'avait pu tirer de la torpeur où elle était, ni l'arrêt tumultueux à Poitiers, ni le bruit des voix depuis qu'on roulait de nouveau. Anéantie sur la banquette, elle n'avait pas rouvert les yeux, elle sommeillait toujours, tourmentée de rêves atroces. Et, tandis que de grosses larmes continuaient à couler de ses paupières closes, elle venait de saisir l'oreiller qu'on l'avait forcée de prendre, elle le serrait sur sa poitrine, étroitement, dans quelque cauchemar de sa maternité souffrante. Ses pauvres bras de mère si longtemps chargés de sa fillette moribonde, ses bras inoccupés, vides à jamais, avaient trouvé ce coussin, dans son sommeil, et ils s'y étaient noués comme sur un fantôme, d'une étreinte aveugle.
Mais M. Sabathier avait le réveil joyeux. Pendant que madame Sabathier remontait la couverture, en enveloppait soigneusement ses jambes mortes, il se mit à causer, l'oeil brillant, rendu à la grâce de l'illusion. Il disait qu'il avait rêvé de Lourdes, que la sainte Vierge s'était penchée vers lui, avec un sourire de bienveillante promesse. Et, devant madame Vincent, cette mère dont elle avait laissé mourir la fille, devant la Grivotte, la misérable femme guérie par elle, retombée si rudement à son mal mortel, il se réjouissait, il répétait à M. de Guersaint, d'un air d'absolue certitude:
--Oh! monsieur, je vais rentrer chez moi bien tranquille... L'année prochaine, je serai guéri... Oui, oui! comme le criait tout à l'heure cette chère mignonne: à l'année prochaine! à l'année prochaine!
C'était l'illusion indestructible, victorieuse même de la certitude, l'éternelle espérance qui ne voulait pas mourir, qui repoussait plus vivace, après chaque défaite, sur les ruines de tout.
À Châtellerault, soeur Hyacinthe fit dire la prière du matin, le _Pater_ et l'_Ave_, le _Credo_, un appel à Dieu pour lui demander le bonheur d'une journée glorieuse. Ô mon Dieu! donnez-moi assez de force pour éviter tout le mal pour pratiquer tout le bien, pour souffrir toutes le peines!
V
Et le voyage continua, le train roula, roula toujours. À Sainte-Maure, on dit les prières de la messe, et l'on chanta le Credo, à Saint-Pierre-des-Corps. Mais les exercices de piété n'étaient plus si goûtés, le zèle se ralentissait un peu, dans la fatigue croissante de ce retour, après une si longue exaltation des âmes. Aussi soeur Hyacinthe comprit-elle qu'une lecture serait une récréation heureuse, pour tous ces pauvres gens surmenés; et elle promit qu'elle permettrait à monsieur l'abbé de leur lire la fin de la vie de Bernadette, dont il leur avait déjà, à deux reprises, conté de si merveilleux épisodes. Mais on attendrait les Aubrais, on aurait près de deux heures des Aubrais à Étampes, tout le temps nécessaire d'achever l'histoire sans être dérangé.
Les stations, alors, se succédèrent de nouveau, dans la répétition monotone de ce qu'on avait fait en allant à Lourdes, au travers des mêmes plaines. On recommença le rosaire à Amboise, on dit le premier chapelet, les cinq mystères joyeux; puis, après avoir chanté à Blois le cantique «Bénis, ô tendre Mère», on récita à Beaugency le deuxième chapelet, les cinq mystères douloureux. Le soleil, dès le matin, s'était voilé d'un fin duvet de nuages, la campagne fuyait très douce et un peu triste, dans son continuel mouvement d'éventail. Aux deux bords de la voie, sous la lumière grise, les arbres, les maisons disparaissaient avec une légèreté vague de rêve; tandis que les coteaux, au loin, noyés de brume, s'en allaient plus lents, d'un balancement apaisé de houle. Entre Beaugency et les Aubrais, le train parut diminuer sa vitesse, roulant sans fin, avec le grondement rythmique, entêté des roues, que les pèlerins étourdis n'entendaient même plus.
Enfin, dès qu'on eut quitté les Aubrais, on se mit à déjeuner dans le wagon. Il était midi moins un quart. Et, quand on eut dit l'Angélus, les trois _Ave_ répétés trois fois, Pierre tira, de la valise de Marie, le petit livre dont la couverture bleue était ornée d'une naïve image de Notre-Dame de Lourdes. Soeur Hyacinthe avait tapé dans ses mains, pour obtenir le silence. Le prêtre put alors commencer sa lecture, de sa belle voix pénétrante, au milieu du réveil de tous, de la curiosité de ces grands enfants que ce conte prodigieux passionnait. Maintenant, c'était le séjour à Nevers, et c'était la mort de Bernadette. Mais, comme il avait fait les deux premières fois, il cessa vite de s'en tenir au texte du petit livre, il y mêla des récits charmants, ce qu'il savait, ce qu'il devinait; et, pour lui encore, s'évoquait l'histoire vraie, l'humaine, la pitoyable, celle que personne n'avait contée et qui lui bouleversait le coeur.
Ce fut le 8 juillet 1866 que Bernadette quitta Lourdes. Elle partait pour se cloîtrer, à Nevers, au couvent de Saint-Gildard, la maison mère des Soeurs qui desservaient l'Hospice, où elle avait appris à lire, où elle vivait depuis huit ans. Elle avait alors vingt-deux ans, il y avait huit ans déjà que la sainte Vierge lui était apparue. Et ses adieux à la Grotte, à la Basilique, à toute la ville qu'elle aimait, furent trempés de larmes. Mais elle ne pouvait plus y vivre, dans la persécution continuelle de la curiosité publique, des visites, des hommages, des adorations. Sa santé débile finissait par en souffrir cruellement. Une humilité sincère, un amour timide de l'ombre et du silence avaient fini par lui donner l'ardent désir de disparaître, d'aller cacher au fond de ténèbres ignorées sa gloire retentissante d'élue, que le monde ne voulait pas laisser en paix; et elle ne rêvait que de simplicité d'esprit, que de vie tranquille, commune, donnée à la prière et aux menues occupations quotidiennes. Ce départ fut ainsi un soulagement pour elle et pour la Grotte, qu'elle commençait à gêner, avec sa trop grande innocence et ses maux trop lourds.
À Nevers, Saint-Gildard aurait dû être un paradis. Elle y trouva de l'air, du soleil, de vastes pièces, un grand jardin planté de beaux arbres. Et elle n'y goûta point cependant la paix, l'oubli total du monde au désert lointain. Vingt jours à peine après son arrivée, elle avait pris le saint habit, sous le nom de soeur Marie-Bernard, ne s'engageant encore que par des voeux partiels. Et quand même, le monde l'avait accompagnée, la persécution de la foule autour d'elle recommença. On la poursuivait jusque dans le cloître d'un inextinguible besoin de tirer des grâces de sa personne sainte. Ah! la voir, la toucher, se porter bonheur en la contemplant, en frottant à son insu quelque médaille contre sa robe! C'était la crédule passion pour le fétiche, des fidèles se ruant, traquant ce pauvre être devenu bon Dieu, voulant chacun en emporter sa part d'espoir et de divine illusion. Elle en pleurait de lassitude, de révolte impatiente, répétant: «Qu'ont-ils donc à me tourmenter ainsi? qu'ai-je de plus que les autres?» À la longue, une réelle douleur la prenait à être de la sorte «la bête curieuse», ainsi qu'elle avait fini par se nommer, avec un triste sourire de souffrance. Elle se défendait bien le plus qu'elle pouvait, refusant de voir personne. On la défendait aussi, et très étroitement dans certaines circonstances, ne la montrant qu'aux visiteurs autorisés par l'évêque. Les portes du couvent restaient closes, les ecclésiastiques presque seuls forçaient la consigne. Mais c'était trop encore pour son désir de solitude, elle dut souvent s'entêter, faire renvoyer des prêtres, brisée à l'avance de toujours raconter la même aventure, de subir éternellement les mêmes questions. Elle en était outrée, blessée pour la sainte Vierge elle-même. Mais parfois elle devait céder, monseigneur en personne amenait de grands personnages, des dignitaires, des prélats; et elle se montrait alors de son air grave, elle répondait avec politesse, le plus brièvement possible, elle n'était à l'aise que lorsqu'on la laissait retourner dans son coin d'ombre. Jamais la divinité n'avait pesé davantage à une créature. Un jour, comme on lui demandait si elle n'était pas fière de ces continuelles visites de son évêque, elle répondit doucement: «Monseigneur ne vient pas me voir, il vient me faire voir.» Des princes de l'Église, de grands catholiques de combat voulurent la voir, s'attendrirent, sanglotèrent devant elle; et, dans son horreur d'être en spectacle, dans l'ennui qu'ils causaient à sa simplicité, elle les quittait sans avoir compris, très lasse et très triste.
Cependant, elle s'était fait sa vie à Saint-Gildard, elle y menait une existence monotone, installée maintenant dans des habitudes qui lui devenaient chères. Elle était si chétive, si fréquemment malade, qu'on l'employait à l'infirmerie. En dehors des quelques soins qu'elle y donnait, elle travaillait, elle avait fini par être une assez habile ouvrière, brodant finement des aubes, des devants d'autel. Mais, souvent, toute force venait à lui manquer, elle ne pouvait même se livrer à ses légers travaux. Lorsqu'elle n'était pas au lit, elle passait de longues journées dans un fauteuil, n'ayant plus que la distraction de dire son rosaire ou de faire de pieuses lectures. Depuis qu'elle savait lire, les livres l'intéressaient, les belles histoires de conversion, les belles légendes où passaient les saints et les saintes, les beaux et effroyables drames aussi où l'on voyait le diable bafoué, replongé dans son enfer. Seulement, sa grande tendresse, son émerveillement continuel restait la Bible, ce Nouveau Testament prodigieux, dont le perpétuel miracle ne la lassait jamais. Elle se souvenait de la Bible de Bartrès, de ce vieux livre jauni, depuis cent ans dans la famille; elle revoyait son père nourricier, à chaque veillée, piquer une épingle au hasard, puis commencer la lecture en haut de la page de droite; et, en ce temps-là, elle les connaissait déjà si bien, ces contes admirables, qu'elle aurait pu continuer par coeur, après n'importe quelle phrase. Maintenant qu'elle les lisait elle-même, elle y trouvait une éternelle surprise, un ravissement toujours nouveau. Le récit de la Passion surtout la bouleversait, comme un événement extraordinaire et tragique, arrivé la veille. Elle sanglotait de pitié, tout son pauvre corps de souffrance en gardait un frisson pendant des heures. Peut-être, dans ses larmes, y avait-il l'inconsciente douleur de sa passion à elle, le désolé calvaire qu'elle montait, elle aussi, depuis sa jeunesse.
Quand elle ne souffrait pas, qu'elle pouvait s'occuper à l'infirmerie, Bernadette allait, venait, emplissait la maison de sa vive gaieté d'enfant. Jusqu'à sa mort, elle demeura l'innocente, l'enfantine, qui aimait à rire, à sauter, à jouer. Elle était très petite, la plus petite de la communauté, ce qui la faisait toujours traiter un peu en gamine par ses compagnes. Le visage s'allongeait, se creusait, perdait l'éclat de la jeunesse; mais les yeux gardaient leur pure et divine clarté, les beaux yeux de visionnaire, où, comme dans un ciel limpide, passait le vol des rêves. En vieillissant, en souffrant, elle devenait un peu âpre et violente, son caractère se gâtait, inquiet, rude parfois; et c'étaient de petites imperfections, dont elle avait, après les crises, de mortels remords. Elle s'humiliait, se croyait damnée, demandait pardon à tout le monde. Mais, le plus souvent, quelle bonne fille du bon Dieu! Elle était vive, alerte, trouvait des réparties, des réflexions excitant le rire, avait une grâce à elle, qui la faisait adorer. Malgré sa grande dévotion, bien qu'elle passât des journées en prière, elle n'affichait pas une religion revêche, sans outrance de zèle pour les autres, tolérante et pitoyable. Aucune sainte fille, en somme, n'était plus femme, avec des traits propres, une personnalité bien nette, charmante dans sa puérilité même. Et ce don de l'enfance qu'elle conservait, cette innocence simple de l'enfant qu'elle était restée, faisait encore que les enfants la chérissaient, en reconnaissant toujours en elle une des leurs: tous couraient à elle, sautaient sur ses genoux, lui prenaient le cou entre leurs petits bras; et le jardin retentissait alors de parties folles, de courses, de cris; et ce n'était pas elle qui courait le moins, qui criait le moins, si heureuse de redevenir une fillette pauvre, ignorée, comme aux jours lointains de Bartrès! Plus tard, on raconta qu'une mère avait amené au couvent son enfant paralytique, pour que la sainte le touchât et le guérît. Elle sanglota si fort, que la supérieure finit par consentir à la tentative. Mais, comme Bernadette se révoltait, indignée, quand on lui demandait des miracles, on ne la prévint pas, on l'appela seulement pour porter à l'infirmerie l'enfant malade. Et elle porta l'enfant, et quand elle le posa par terre, l'enfant marcha. Il était guéri.
Ah! que de fois Bartrès, et son enfance libre, derrière ses agneaux, et les années vécues par les collines, par les grandes herbes, par les bois touffus, durent revivre en elle, aux heures où elle rêvait, lasse d'avoir prié pour les pécheurs! Nul ne descendit alors dans son âme, nul ne peut dire si d'involontaires regrets ne firent pas saigner son coeur meurtri. Elle eut, un jour, une parole que ses historiens rapportent, dans le but de rendre sa passion plus touchante. Cloîtrée loin de ses montagnes, clouée sur un lit de douleur, elle s'écriait: «Il me semble que j'étais faite pour vivre, pour agir, pour toujours remuer, et le Seigneur me veut immobile.» Quelle parole révélatrice, d'un témoignage terrible, d'une tristesse immense! Pourquoi donc le Seigneur la voulait-il immobile, cette chère créature de gaieté et de grâce? Ne l'aurait-elle pas honoré autant, en vivant la vie libre, la vie saine, qu'elle était née pour vivre? Et, au lieu de prier pour les pécheurs, sa continuelle et vaine occupation, n'aurait-elle pas travaillé davantage à accroître le bonheur du monde et le sien, si elle avait donné sa part d'amour au mari qui l'attendait, aux enfants qui seraient nés de sa chair? Certains soirs, dit-on, elle si gaie, si agissante, tombait à un grand accablement. Elle devenait sombre, se repliait sur elle-même, comme anéantie par l'excès de la douleur. Sans doute, le calice finissait par être trop amer, elle entrait en agonie, à l'idée du continuel renoncement de son existence.
À Saint-Gildard, Bernadette songeait-elle souvent à Lourdes? Que savait-elle du triomphe de la Grotte, des prodiges qui, journellement, transformaient cette terre du miracle? La question ne fut jamais résolue nettement. On avait défendu à ses compagnes de l'entretenir de ces choses, on l'entourait d'un absolu et continuel silence. Elle-même n'aimait point à en parler, se taisait sur le passé mystérieux, ne semblait aucunement désireuse de connaître le présent, si triomphal qu'il pût être. Mais, pourtant, son coeur n'y volait-il pas, en imagination, à ce pays enchanté de son enfance, où vivaient les siens, où tous les liens de sa vie s'étaient noués, où elle avait laissé le rêve le plus extraordinaire qu'une créature eût jamais fait? Sûrement, elle refit souvent en pensée le beau voyage de ses souvenirs, elle dut connaître, en gros, tous les grands événements de Lourdes. Ce qui la terrifiait, c'était de s'y rendre en personne, et elle s'y refusa toujours, sachant bien qu'elle ne pouvait y passer inaperçue, reculant devant les foules dont l'adoration l'y attendait. Quelle gloire, s'il y avait eu en elle une volontaire, une ambitieuse, une dominatrice! Elle serait retournée au lieu saint de ses visions, elle y aurait fait des miracles, prêtresse, papesse, d'une infaillibilité, d'une souveraineté d'élue et d'amie de la sainte Vierge. Les pères n'en eurent jamais sérieusement la crainte, bien que l'ordre formel fût de la retrancher du monde, pour son salut. Ils étaient tranquilles, ils la connaissaient, si douce, si humble, dans sa terreur d'être divine, dans son ignorance de la colossale machine qu'elle avait mise en branle, et dont l'exploitation l'aurait fait reculer d'épouvante, si elle avait compris. Non, non! ce n'était plus à elle, ce pays de foule, de violence et de négoce. Elle y aurait trop souffert, dépaysée, étourdie, honteuse. Et, lorsque des pèlerins qui s'y rendaient, lui demandaient avec un sourire: «Voulez-vous venir avec nous?» elle avait un léger frisson, puis elle se hâtait de répondre: «Non, non! mais comme je le voudrais, si j'étais petit oiseau!»
Sa rêverie seule fut ce petit oiseau voyageur, au vol rapide, aux ailes muettes, qui, continuellement, faisait son pèlerinage à la Grotte. Elle qui n'était point allée à Lourdes, ni pour la mort de son père, ni pour celle de sa mère, devait y vivre continuellement en songe. Elle aimait les siens cependant, elle se préoccupait d'assurer du travail à sa famille restée pauvre, elle avait voulu recevoir son frère aîné, tombé à Nevers pour se plaindre, et qu'on laissait à la porte du couvent. Mais il la trouva lasse et résignée, elle ne le questionna même pas sur le nouveau Lourdes, comme si cette ville grandissante lui eût fait peur. L'année du Couronnement de la Vierge, un prêtre qu'elle avait chargé de prier à son intention, devant la Grotte, revint lui conter les inoubliables merveilles de la cérémonie, les cent mille pèlerins accourus, les trente-cinq évêques, vêtus d'or, dans la Basilique rayonnante. Elle frémissait, elle avait son léger frisson de désir et d'inquiétude. Et, quand le prêtre s'écria: «Ah! si vous aviez vu cette splendeur!» elle répondit: «Moi! j'étais bien mieux ici, à mon infirmerie, dans mon petit coin.» On lui avait volé sa gloire, son oeuvre resplendissait dans un continuel hosanna, et elle ne goûtait de joie qu'au fond de l'oubli, de cette ombre du cloître, où l'oubliaient les opulents fermiers de la Grotte. Les solennités retentissantes n'étaient point les occasions de ses mystérieux voyages, le petit oiseau de son âme ne volait tout seul, là-bas, que les jours de solitude, aux heures paisibles, lorsque personne n'y pouvait troubler ses dévotions. C'était devant la sauvage Grotte primitive qu'elle retournait s'agenouiller, parmi les buissons d'églantiers, aux temps où le Gave n'était pas encore muré d'un quai monumental. Puis, c'était la vieille ville qu'elle visitait au déclin du jour, dans la fraîcheur odorante des montagnes, la vieille église peinte et dorée, à demi espagnole, où elle avait fait sa première communion, le vieil Hospice, d'une si tiède souffrance, où elle s'était pendant huit ans habituée à la retraite, toute cette vieille cité pauvre et innocente, dont chaque pavé éveillait d'anciennes tendresses au fond de sa mémoire.