Lourdes

Chapter 45

Chapter 453,675 wordsPublic domain

Et Bernadette ne poussait-elle jamais jusqu'à Bartrès le pèlerinage de ses rêves? Il faut croire que, parfois, dans son fauteuil de malade, lorsqu'elle laissait glisser quelque livre pieux de ses mains lasses, et qu'elle fermait les paupières, Bartrès apparaissait, éclairait la nuit de ses yeux. L'antique petite église romane, avec sa nef couleur du ciel, avec ses retables saignants, était là, au milieu des tombes de l'étroit cimetière. Ensuite, elle se retrouvait dans la maison des Lagües, dans la vaste pièce de gauche, où il y avait du feu, où l'on contait l'hiver de si belles histoires, pendant que la grosse horloge battait gravement l'heure. Ensuite, toute la campagne s'étendait, des prairies sans fin, des châtaigniers géants sous lesquels on était perdu, des plateaux déserts d'où l'on découvrait les montagnes lointaines, le pic du Midi, le pic de Viscos, légers et roses comme des songes, envolés en plein paradis des légendes. Ensuite, ensuite, c'était sa jeunesse libre, galopant où il lui plaisait, au grand air, c'étaient ses treize ans solitaires et rêveurs, promenant par la vaste nature leur joie de vivre. Et, à cette heure, peut-être, ne se revoyait-elle pas, le long des ruisseaux, au travers des buissons d'aubépine, lâchée dans les hautes herbes, par un chaud soleil de juin? ne s'y revoyait-elle pas grandie, avec un amoureux de son âge qu'elle aurait aimé, dans toute la simplicité et la tendresse de son coeur? Ah! redevenir jeune, être libre encore, inconnue, heureuse, et aimer de nouveau, aimer autrement! La vision passait confuse, un mari qui l'adorait, des enfants qui poussaient gaiement autour d'elle, l'existence de tout le monde, les joies et les tristesses que ses parents avaient connues, que ses enfants auraient dû connaître à leur tour. Et tout s'effaçait peu à peu, et elle se retrouvait dans son fauteuil de douleur, emprisonnée entre quatre murs froids, n'ayant plus que le violent désir d'une mort prompte, puisqu'il n'y avait pas eu, pour elle, de place au pauvre bonheur commun de cette terre.

Les maux de Bernadette augmentaient chaque année. C'était enfin la passion qui commençait, la passion de ce nouveau Messie enfant, venu pour le soulagement des misérables, chargé d'annoncer aux hommes la religion de divine justice, l'égalité devant les miracles, bafouant les lois de l'impassible nature. Elle ne se levait plus que pour se traîner de chaise en chaise, pendant quelques jours; et elle retombait, elle était forcée de reprendre le lit. Ses souffrances devenaient épouvantables. Son hérédité nerveuse, son asthme, aggravé par le cloître, avait dû dégénérer en phtisie. Elle toussait affreusement, des quintes qui déchiraient sa poitrine en feu, qui la laissaient à demi morte. Pour comble de misère, une carie des os du genou droit s'était déclarée, un mal rongeur dont les élancements lui arrachaient des cris. Son pauvre corps, sous les continuels pansements, n'offrait plus qu'une plaie vive, sans cesse irritée par la chaleur du lit, ce continuel séjour entre les draps dont le frottement finissait par lui user la peau. Tous la prenaient en pitié, les témoins de son martyre disaient qu'on ne pouvait souffrir ni plus ni mieux. Elle essayait de l'eau de Lourdes, qui ne lui apportait aucun soulagement. Seigneur, roi tout-puissant, pourquoi donc la guérison des autres et pas la sienne? Pour sauver son âme? mais alors vous ne sauvez donc pas les âmes des autres? Quel choix inexplicable, quelle nécessité absurde des tortures de ce pauvre être, dans l'évolution éternelle des mondes! Elle sanglotait, elle répétait, pour s'encourager: «Le ciel est au bout, mais que le bout est long à venir!» C'était toujours l'idée que la souffrance est le creuset, qu'il faut souffrir sur la terre pour triompher ailleurs, que souffrir est indispensable, enviable et béni. N'est-ce pas un blasphème, ô Seigneur? n'avez-vous fait ni la jeunesse ni la joie? voulez-vous donc que vos créatures ne jouissent ni de votre soleil, ni de votre nature en fête, ni des tendresses humaines dont vous avez fleuri leur chair? Elle craignait la révolte qui l'enrageait parfois, elle voulait aussi se raidir contre le mal dont criait son corps, et elle se crucifiait en pensée, elle étendait ses bras en croix pour s'unir à Jésus, les membres contre ses membres, la bouche contre sa bouche, ruisselante de sang comme lui, abreuvée comme lui d'amertume. Jésus était mort en trois heures, son agonie était encore plus longue, à elle qui renouvelait la rédemption par la souffrance, qui mourait aussi pour apporter la vie aux autres. Lorsque ses os craquaient d'angoisse, elle poussait des plaintes souvent, puis elle se les reprochait aussitôt. «Oh! que je souffre, oh! que je souffre! mais je suis si heureuse de souffrir!» Il n'est pas de parole plus effroyable, d'un pessimisme plus noir. Heureuse de souffrir, ô Seigneur! et pourquoi, et dans quel but ignoré et imbécile? À quoi bon cette inutile cruauté, cette révoltante glorification de la souffrance, lorsqu'il ne monte de l'humanité entière qu'un désir éperdu de santé et de bonheur?

Au milieu de son affreux supplice, soeur Marie-Bernard prononça ses voeux perpétuels, le 22 septembre 1878. Il y avait vingt ans que la sainte Vierge lui était apparue, la visitant comme l'Ange l'avait visitée elle-même, la choisissant comme elle-même avait été choisie, parmi les plus humbles et les plus candides, pour cacher en elle le secret du roi Jésus. C'était l'explication mystique de l'élection de la souffrance, la raison d'être de cette créature séparée si durement des autres, accablée de maux, devenue le pitoyable champ de toutes les afflictions humaines. Elle était le jardin fermé qui plaît tant aux regards de l'Époux, il l'avait choisie, puis ensevelie dans la mort de sa vie cachée. Aussi, lorsque la misérable chancelait sous le poids de sa croix, ses compagnes lui disaient-elles: «L'oubliez-vous donc? la sainte Vierge vous a promis que vous seriez heureuse, non pas dans ce monde, mais dans l'autre.» Elle répondait, ranimée, en se frappant le front: «L'oublier, non, non! c'est là!» Elle ne retrouvait des forces que dans cette illusion d'un paradis de gloire, où elle entrerait, escortée par les séraphins, bienheureuse éternellement. Les trois secrets personnels que la sainte Vierge lui avait confiés, pour l'armer contre le mal, devaient être des promesses de beauté, de félicité, d'immortalité au ciel. Quelle monstrueuse duperie, s'il n'y avait eu que la nuit de la terre au delà du tombeau, si la sainte Vierge de son rêve ne s'était pas trouvée au rendez-vous, parmi les prodigieuses récompenses promises! Mais Bernadette n'avait pas un doute, elle acceptait volontiers toutes les petites commissions que ses compagnes, naïvement, lui donnaient pour le ciel: «Soeur Marie-Bernard, vous direz ceci, vous direz cela au bon Dieu... Soeur Marie-Bernard, vous embrasserez mon frère, si vous le rencontrez au paradis... Soeur Marie-Bernard, vous me garderez une petite place près de vous, pour quand je mourrai.» Et elle répondait à chacune, complaisante: «N'ayez aucune crainte, votre commission sera faite.» Ah! toute-puissante illusion, repos délicieux, force toujours rajeunie et consolatrice!

Et ce fut l'agonie, ce fut la mort. Le vendredi 28 mars 1879, on crut qu'elle ne passerait pas la nuit. Elle avait un appétit désespéré de la tombe, pour ne plus souffrir, pour ressusciter au ciel. Aussi se refusait-elle obstinément à recevoir l'extrême-onction, disant que, deux fois déjà, l'extrême-onction l'avait guérie. Elle voulait que Dieu, enfin, la laissât mourir, car c'était trop, Dieu n'aurait pas été sage en exigeant d'elle de la douleur encore. Pourtant, elle finit par consentir à être administrée, et son agonie en fut prolongée près de trois semaines. Le prêtre qui l'assistait lui répétait souvent: «Ma fille, il faut faire le sacrifice de sa vie.» Un jour, impatientée, elle lui répondit vivement: «Mais, mon père, ce n'est pas un sacrifice.» Parole terrible aussi, celle-là, dégoût de l'être, mépris furieux de l'existence, fin immédiate de l'humanité, si elle avait le pouvoir de se supprimer d'un geste. Il est vrai que la pauvre fille n'avait rien à regretter: on lui avait fait tout mettre en dehors de la vie, sa santé, sa joie, son amour, pour qu'elle la quittât comme on quitte un linge en lambeaux, usé et sali. Et elle avait raison, elle condamnait sa vie inutile, sa vie cruelle, lorsqu'elle disait: «Ma passion ne finira qu'à ma mort et durera pour moi jusqu'à mon entrée dans l'éternité.» Et cette idée de sa passion la poursuivait, l'attachait plus étroitement sur la croix avec son divin Maître. Elle s'était fait donner un grand crucifix, elle le pressait violemment sur sa triste poitrine de vierge, en criant qu'elle aurait voulu l'enfoncer dans sa gorge, et qu'il y restât. Vers la fin, ses forces l'abandonnèrent, elle ne pouvait plus le tenir de ses mains tremblantes. «Qu'on l'attache à moi, qu'on le serre bien fort, pour que je le sente jusqu'à mon dernier souffle!» C'était le seul homme que sa virginité devait connaître, le seul baiser sanglant donné à sa maternité inutile, déviée et pervertie. Les religieuses prirent des cordes, les passèrent sous ses reins douloureux, en entourèrent ses misérables flancs inféconds, attachèrent le crucifix sur sa gorge, si rudement, qu'il y entra.

Enfin, la mort eut pitié. Le lundi de Pâques, elle fut prise d'un grand frisson. Des hallucinations la troublaient, elle grelottait de peur, elle voyait le démon ricaner, rôder autour d'elle. «Va-t'en, va-t'en, Satan! ne me touche pas, ne m'emporte pas!» Elle racontait ensuite, dans son délire, que le diable avait voulu se jeter sur elle, qu'elle avait senti sa bouche lui souffler toutes les flammes de l'enfer. Le diable dans cette vie si pure, dans cette âme sans péché, pourquoi donc, ô Seigneur! et encore un coup, pourquoi cette souffrance sans pardon, exaspérée jusqu'au bout, pourquoi cette fin de cauchemar, cette mort troublée d'imaginations affreuses, après une si belle vie de candeur, de pureté et d'innocence? Ne pouvait-elle s'endormir sereine, dans la paix de son âme chaste? Sans doute, tant qu'elle avait un souffle, il fallait lui laisser la haine et la peur de la vie, qui est le diable. C'était la vie qui la menaçait, c'était la vie qu'elle chassait, de même qu'elle avait nié la vie en réservant à l'Époux céleste sa virginité torturée, clouée sur la croix. Ce dogme de l'Immaculée Conception, que son rêve de fillette souffrante était venu consolider, souffletait la femme, épouse et mère. Décréter que la femme n'est digne d'un culte qu'à la condition d'être vierge, en imaginer une qui reste vierge en devenant mère, qui elle-même est née sans tache, n'est-ce pas la nature bafouée, la vie condamnée, la femme niée, jetée à la perversion, elle qui n'est grande que fécondée, perpétuant la vie? «Va-t'en, va-t'en, Satan! laisse-moi mourir stérile.» Et elle chassait le soleil de la salle, et elle chassait l'air libre entrant par la fenêtre, l'air embaumé d'une odeur de fleurs, chargé des germes errants qui charrient l'amour à travers le vaste monde.

Le mercredi de Pâques, le 16 avril, l'agonie dernière commença. On raconte que, le matin de ce jour, une compagne de Bernadette, une religieuse atteinte d'une maladie mortelle, couchée à l'infirmerie, dans un lit voisin, fut subitement guérie, après avoir bu un verre d'eau de Lourdes. Mais elle, privilégiée, en avait bu inutilement. Dieu lui faisait enfin l'insigne faveur de combler ses voeux, en l'endormant du bon sommeil de la terre, où l'on ne souffre plus. Elle demanda pardon à tout le monde. Sa passion était consommée, elle avait, comme le Sauveur, les clous et la couronne d'épines, les membres flagellés, le flanc ouvert. Comme lui, elle leva les yeux au ciel, elle étendit les bras en croix, en jetant un grand cri: «Mon Dieu!» Et, comme lui, vers trois heures, elle dit: «J'ai soif.» Elle trempa les lèvres dans le verre, elle pencha la tête, et mourut.

Ainsi mourut, très glorieuse et très sainte, la voyante de Lourdes, Bernadette Soubirous, soeur Marie-Bernard, des Soeurs de la charité de Nevers. Son corps resta exposé pendant trois jours, et des foules énormes défilèrent, tout un peuple accouru, l'interminable queue des dévots affamés d'espoir qui frottaient à la robe de la morte des médailles, des chapelets, des images, des livres de messe, pour tirer d'elle encore une grâce, un fétiche portant bonheur. Même dans la mort on ne pouvait la laisser à son rêve de solitude, la cohue des misérables de ce monde se ruait, buvait l'illusion autour de son cercueil. Et l'on remarqua que son oeil gauche était resté obstinément ouvert, l'oeil qui, pendant les apparitions, se trouvait du côté de la sainte Vierge. Un dernier miracle émerveilla le couvent, le corps ne changea pas, on l'ensevelit au troisième jour, souple, tiède, les lèvres roses, la peau très blanche, comme rajeuni et sentant bon. Aujourd'hui, Bernadette Soubirous, la grande exilée de Lourdes, pendant que la Grotte resplendit en son triomphe, dort obscurément son dernier sommeil à Saint-Gildard, sous la dalle d'une petite chapelle, dans l'ombre et dans le silence des vieux arbres du jardin.

Pierre cessa de parler, le beau conte merveilleux était fini. Et tout le wagon l'écoutait encore, dans le saisissement passionné de cette fin si tragique et si touchante. Des larmes tendres coulaient des yeux de Marie, tandis que les autres, Élise Rouquet, la Grivotte elle-même, un peu calmée, joignaient les mains, priaient celle qui était chez le bon Dieu, d'intercéder pour l'achèvement de leur guérison. M. Sabathier fit un grand signe de croix, puis mangea le gâteau que sa femme lui avait acheté à Poitiers. Au milieu de l'histoire, M. de Guersaint, que les choses tristes incommodaient, s'était rendormi. Et il n'y avait que madame Vincent, la face enfoncée dans l'oreiller, qui n'eût pas bougé, comme sourde et aveugle, ne voulant plus rien voir ni rien entendre.

Mais le train roulait, roulait toujours. Madame de Jonquière, la tête au dehors, annonça qu'on approchait d'Étampes. Et, quand on eut quitté cette station, soeur Hyacinthe donna le signal, on récita le troisième chapelet, les cinq mystères glorieux, la Résurrection de Notre-Seigneur, l'Ascension de Notre-Seigneur, la Mission du Saint-Esprit, l'Assomption de la Très Sainte Vierge, le Couronnement de la Très Sainte Vierge. Ensuite, on chanta le cantique: «Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours...»

Pierre, alors, tomba dans une profonde rêverie. Ses regards s'étaient portés sur la campagne, ensoleillée maintenant, dont la continuelle fuite semblait bercer ses pensées. Le grondement des roues l'étourdissait, il finissait par ne plus distinguer nettement les horizons familiers de cette grande banlieue, qu'il avait connue autrefois. Encore Brétigny, encore Juvisy, et ce serait Paris enfin, dans une heure et demie à peine. C'était donc fini, ce grand voyage! elles étaient donc faites, cette enquête tant désirée, cette expérience tentée si passionnément! Il avait voulu se donner une certitude, étudier sur place le cas de Bernadette, voir si la grâce ne lui reviendrait pas dans un coup de foudre, en lui rendant la foi. Et, maintenant, il était fixé, Bernadette avait rêvé dans le continuel tourment de sa chair, et lui-même ne croirait jamais plus. Cela s'imposait avec la brutalité d'un fait: la foi naïve de l'enfant qui s'agenouille et qui prie, la primitive foi des peuples jeunes, courbé sous la terreur sacrée de leur ignorance, était morte. Des milliers de pèlerins avaient beau se rendre chaque année à Lourdes, les peuples n'étaient plus avec eux, la tentative de cette résurrection de la foi totale, de la foi des siècles morts, sans révolte ni examen, devait échouer fatalement. L'histoire ne retourne pas en arrière, l'humanité ne peut revenir à l'enfance, les temps sont trop changés, trop de souffles nouveaux ont semé de nouvelles moissons, pour que les hommes d'aujourd'hui repoussent tels que les hommes d'autrefois. C'était décisif, Lourdes n'était qu'un accident explicable, dont la violence de réaction apportait même une preuve de l'agonie suprême où se débattait la croyance, sous l'antique forme du catholicisme. Jamais plus la nation entière ne se prosternerait, comme l'ancienne nation croyante, dans les cathédrales du douzième siècle, pareille à un troupeau docile sous les mains du Maître. S'entêter en aveugle à vouloir cela, ce serait se briser contre l'impossible et courir peut-être aux grandes catastrophes morales.

Et, de son voyage, il ne restait déjà plus à Pierre qu'une immense pitié. Ah! son coeur en débordait, son pauvre coeur en revenait meurtri. Il se rappelait les paroles du bon abbé Judaine; et il avait vu ces milliers de misérables prier, sangloter, supplier Dieu de prendre leur torture en miséricorde; et il avait sangloté avec eux, il gardait en lui, comme une plaie vive, la fraternité lamentable de tous leurs maux. Aussi ne pouvait-il songer à ces pauvres gens sans brûler du désir de les soulager. Si la foi des simples ne suffisait plus, si l'on courait le risque de s'égarer en voulant retourner en arrière, allait-il donc falloir fermer la Grotte, prêcher un autre effort, une autre patience? Mais sa pitié se révoltait. Non, non! ce serait un crime que de fermer le rêve de leur ciel à ces souffrants du corps et de l'âme, dont l'unique apaisement était de s'agenouiller, là-bas, dans la splendeur des cierges, dans l'entêtement berceur des cantiques. Lui-même n'avait pas commis le meurtre de détromper Marie, il s'était immolé pour lui laisser la joie de sa chimère, le divin soutien d'avoir été guérie par la Vierge. Où était donc l'homme dur qui aurait eu la cruauté d'empêcher les humbles de croire, de tuer en eux la consolation du surnaturel, l'espoir que Dieu s'occupait d'eux, qu'il leur réservait une vie meilleure dans son paradis? L'humanité entière pleurait, éperdue d'angoisse, pareille à une malade désespérée, condamnée, que seul pouvait sauver le miracle. Il la sentait si malheureuse, il frémissait d'une fraternelle tendresse devant ce christianisme pitoyable, l'humilité, l'ignorance, la pauvreté avec ses haillons, la maladie avec ses plaies et son odeur fétide, tout ce bas petit peuple des souffrants, à l'hôpital, au couvent, dans les bouges, et la vermine, et la saleté, et la laideur, et l'imbécillité des faces, une immense protestation contre la santé, contre la vie, contre la nature, au nom triomphal de la justice, de l'égalité et de la bonté. Non, non! il ne fallait désespérer personne, il fallait tolérer Lourdes, ainsi qu'on tolère le mensonge qui aide à vivre. Et, comme il l'avait dit dans la chambre de Bernadette, elle restait la martyre, elle lui révélait la seule religion dont son coeur fût encore plein, la religion de la souffrance humaine. Ah! être bon, panser tous les maux, endormir la douleur dans un rêve, mentir même pour que personne ne souffre plus!

À toute vapeur on traversa un village, et Pierre aperçut confusément une église, au milieu de grands pommiers. Tous les pèlerins du wagon se signèrent. Mais lui, maintenant, était envahi d'une inquiétude, des scrupules rendaient sa rêverie anxieuse. Cette religion de la souffrance humaine, ce rachat par la souffrance, n'était-ce pas encore un leurre, une aggravation continue de la douleur et de la misère? Il est lâche et dangereux de laisser vivre la superstition. La tolérer, l'accepter, c'est recommencer éternellement les siècles mauvais. Elle affaiblit, elle abêtit, les tares dévotes que l'hérédité lègue font des générations humiliées et craintives, des peuples dégénérés et dociles, toute une proie aisée aux puissants de ce monde. On exploite les peuples, on les vole, on les mange, quand ils ont mis l'effort de leur volonté dans la seule conquête de l'autre vie. Dès lors ne vaudrait-il pas mieux avoir tout de suite l'audace d'opérer l'humanité brutalement, en fermant les Grottes miraculeuses où elle va sangloter, et de lui rendre ainsi le courage de vivre la vie réelle, même dans les larmes? Et c'était comme la prière, ce flot de prières incessantes qui montait de Lourdes, dont la supplication sans fin l'avait baigné et attendri: n'était-ce autre chose qu'un bercement puéril, un abâtardissement de toutes les énergies? La volonté s'y endormait, l'être s'y dissolvait, y prenait la vie, l'action en dégoût. À quoi bon vouloir, à quoi bon agir, lorsqu'on s'en remet totalement au caprice d'une toute-puissance inconnue? D'autre part, quelle étrange chose que ce désir fou de prodiges, ce besoin de pousser Dieu à transgresser les lois de la nature qu'il a établies lui-même, dans son infinie sagesse! Il y avait évidemment là péril et déraison, il n'aurait fallu développer, chez l'homme et surtout chez l'enfant, que l'habitude de l'effort personnel et le courage de la vérité, au risque d'y perdre l'illusion, la divine consolatrice.

Alors, toute une grande clarté monta, éblouit Pierre. Il était la raison, il protestait contre la glorification de l'absurde et la déchéance du sens commun. Ah! la raison, il souffrait par elle, il n'était heureux que par elle. Comme il l'avait dit au docteur Chassaigne, il ne brûlait que de l'envie de la contenter toujours davantage, quitte à y laisser le bonheur. C'était elle, il le comprenait bien maintenant, c'était elle dont la continuelle révolte, à la Grotte, à la Basilique, dans Lourdes entier, l'avait empêché de croire. Il n'avait pu la tuer, s'humilier et s'anéantir, ainsi que son vieil ami, le grand vieillard foudroyé, à la sénilité douloureuse, redevenu enfant dans le désastre de son coeur. Elle était sa maîtresse souveraine, elle le tenait debout, même au milieu des obscurités et des avortements de la science. Quand il ne s'expliquait pas une chose, elle lui soufflait: «Il y a certainement une explication naturelle qui m'échappe.» Il répétait qu'on ne saurait avoir sainement un idéal, en dehors de la marche à l'inconnu pour le connaître, de la victoire lente de la raison, au travers des misères du corps et de l'intelligence. Lui, prêtre, était capable de ravager sa vie pour tenir son serment, dans le combat de sa double hérédité, son père tout cerveau, sa mère toute foi. Il avait eu la force de mater la chair, de renoncer à la femme, mais il sentait bien que son père l'emportait définitivement, car le sacrifice de sa raison lui était désormais impossible: il n'y renoncerait pas, il ne la materait pas. Non, non! la souffrance humaine elle-même, la souffrance sacrée des pauvres ne devait pas être un obstacle, une nécessité d'ignorance et de folie. La raison avant tout, il n'y avait de salut que dans la raison. Si, baigné de larmes, amolli par tant de maux, il avait dit à Lourdes qu'il suffisait de pleurer et d'aimer, il s'était trompé dangereusement. La pitié n'était qu'un expédient commode. Il fallait vivre, il fallait agir, il fallait que la raison combattît la souffrance, à moins qu'on ne voulût l'éterniser.