Lourdes

Chapter 43

Chapter 433,788 wordsPublic domain

Le wagon roulait, roulait dans la nuit noire. Chacun prenait ses dispositions, s'allongeait pour dormir plus à l'aise. On força madame Vincent à s'étendre sur la banquette, on lui donna un oreiller, où elle pût reposer sa pauvre tête endolorie; et, devenue d'une docilité d'enfant, hébétée, elle sommeillait dans une torpeur de cauchemar, avec de grosses larmes silencieuses qui continuaient à couler de ses yeux clos. Élise Rouquet, elle aussi, ayant toute une banquette à elle, s'apprêtait à s'y coucher; mais, la face toujours dans son miroir, elle faisait auparavant une grande toilette de nuit, se nouait sur la tête le fichu noir qui lui avait servi à cacher sa plaie, regardait si elle était belle ainsi, avec sa lèvre désenflée. Et, de nouveau, Pierre s'étonnait de cette plaie en voie de guérison, sinon guérie, de ce visage de monstre qu'on pouvait maintenant regarder sans horreur. La mer des incertitudes recommençait. N'était-ce même pas un vrai lupus? n'était-ce qu'une sorte inconnue d'ulcère, d'origine hystérique? Ou bien fallait-il admettre que certains lupus mal étudiés, provenant de la mauvaise nutrition de la peau, pouvaient être amendés par une grande secousse morale? C'était un miracle, à moins que, dans trois semaines, dans trois mois ou dans trois ans, il ne reparût, comme la phtisie de la Grivotte.

Il était dix heures, tout le wagon s'ensommeillait, quand on quitta Lamothe. Soeur Hyacinthe, qui avait gardé sur ses genoux la tête de la Grivotte assoupie, ne put se lever; et elle se contenta de dire, pour la forme, d'une voix légère, qui se perdit dans le grondement des roues:

--Le silence, le silence, mes enfants!

Mais quelque chose continua de remuer, au fond d'un compartiment voisin, un bruit qui l'agaçait et qu'elle finit par comprendre.

--Sophie, qu'est-ce que vous avez donc à donner des coups de pied dans la banquette? Il faut dormir, mon enfant.

--Je ne donne pas de coups de pied, ma soeur. C'est une clef qui roulait sous mon soulier.

--Comment, une clef? Passez-la-moi.

Elle l'examina: une très pauvre, une très vieille clef, noirâtre, amincie et polie par l'usage, dont l'anneau, ressoudé, gardait la cicatrice. Tout le monde s'était fouillé, personne n'avait perdu de clef.

--J'ai trouvé ça dans le coin, reprit Sophie. Ça doit être à l'homme.

--Quel homme? demanda la religieuse.

--Mais l'homme qui est mort là.

On l'avait déjà oublié. Soeur Hyacinthe se rappela: oui, oui, c'était sûrement à l'homme, car elle avait entendu tomber quelque chose, pendant qu'elle lui épongeait le front. Et elle retournait la clef, elle continuait à la regarder, dans sa laideur de pauvre clef lamentable, de clef désormais inutile, qui n'ouvrirait jamais plus la serrure inconnue, quelque part, au fond du vaste monde. Un instant, elle voulut la mettre dans sa poche, par une sorte de pitié pour ce petit morceau de fer si humble, si mystérieux, tout ce qui restait de l'homme. Puis, la pensée dévote lui vint qu'il ne fallait s'attacher à rien sur cette terre; et, par la glace baissée à demi, elle lança la clef, qui alla tomber dans la nuit noire.

--Sophie, il ne faut plus jouer, il faut dormir, reprit-elle. Allons, allons, mes enfants, le silence!

Ce fut seulement après le court arrêt à Bordeaux, vers onze heures et demie, que le sommeil reprit et accabla le wagon entier. Madame de Jonquière n'avait pu lutter davantage, la tête contre le bois de la cloison, la face heureuse dans sa fatigue. Les Sabathier dormaient de même, sans un souffle; tandis que pas un bruit non plus ne venait de l'autre compartiment, celui que Sophie Couteau et Élise Rouquet occupaient, allongées face à face sur les banquettes. De temps à autre, une plainte sourde s'élevait, un cri étranglé de douleur ou d'épouvante, qui s'échappait des lèvres de madame Vincent assoupie, torturée de mauvais rêves. Et il ne restait guère que soeur Hyacinthe les yeux grands ouverts, très préoccupée de l'état de la Grivotte, immobile maintenant, comme assommée, respirant avec effort, d'un râle continu. D'un bout à l'autre de ce dortoir mouvant, secoué par la trépidation du train lancé à toute vapeur, les pèlerins et les malades s'abandonnaient, des membres pendaient, des têtes roulaient, sous la pâle lueur dansante des lampes. Au fond, dans le compartiment des dix pèlerines, c'était un pêle-mêle lamentable de pauvres figures laides, les vieilles, les jeunes, que le sommeil semblait avoir foudroyées à la fin d'un cantique, la bouche ouverte. Et une grande pitié montait de ces tristes gens, las, écrasés par cinq journées d'espoirs fous, d'extases infinies, qui allaient, le lendemain, se réveiller à la dure réalité de l'existence.

Alors, Pierre se sentit comme seul avec Marie. Elle n'avait pas voulu s'allonger sur la banquette, disant qu'elle était restée trop longtemps couchée, pendant sept ans; et lui, pour donner de l'aise à M. de Guersaint, qui, depuis Bordeaux, avait repris son profond sommeil d'enfant, était venu s'asseoir près d'elle. La clarté de la lampe la gênait, il tira l'écran, ils se trouvèrent dans l'ombre, une ombre transparente, infiniment douce. À ce moment, le train devait rouler en plaine, il glissait dans la nuit, comme en un vol sans fin, avec un bruit d'ailes énorme et régulier. Par la glace qu'ils avaient baissée, une fraîcheur exquise venait des champs noirs, des champs insondables, où ne luisait même pas la petite lueur perdue d'un village. Un instant, il s'était tourné vers elle, il avait vu qu'elle tenait ses yeux fermés. Mais il devinait qu'elle ne dormait pas, goûtant ce grand calme, dans ce grondement de foudre, dans cette fuite à toute vapeur au fond des ténèbres; et, comme elle, il ferma les paupières, il rêva longuement.

Une fois encore, le passé s'évoquait, la petite maison de Neuilly, le baiser qu'ils avaient échangé près de la haie en fleur, sous les arbres criblés de soleil. Comme cela était loin déjà, et quel parfum en avait gardé sa vie entière! Ensuite, l'amertume lui revenait du jour où il s'était fait prêtre. Jamais elle ne devait être femme, il avait consenti à n'être plus un homme, et ce serait leur éternel malheur, puisque la nature ironique allait refaire d'elle une épouse et une mère. Encore s'il avait conservé la foi, il y aurait trouvé l'éternelle consolation. Mais, vainement, il avait tout tenté pour la reconquérir: son voyage à Lourdes, ses efforts devant la Grotte, son espoir, un instant, qu'il finirait par croire, si Marie était miraculeusement guérie; puis la ruine totale, irrémédiable, lorsque la guérison annoncée s'était scientifiquement produite. Et leur idylle si pure et si douloureuse, la longue histoire de leur tendresse trempée de larmes, se déroulait aussi. Elle-même, ayant pénétré son triste secret, n'était venue à Lourdes que pour demander au ciel le miracle de sa conversion. Pendant la procession aux flambeaux, lorsqu'ils étaient restés seuls sous les arbres, dans le parfum des roses invisibles, ils avaient prié l'un pour l'autre, perdus l'un dans l'autre, avec l'ardent désir de leur mutuel bonheur. Devant la Grotte encore, elle avait supplié la sainte Vierge de l'oublier, elle, et de le sauver, lui, si elle ne pouvait obtenir qu'une grâce de son divin Fils. Puis, guérie, hors d'elle, soulevée d'amour et de reconnaissance, emportée par les rampes avec son chariot, jusqu'à la Basilique, elle s'était crue exaucée, elle lui avait crié sa joie d'être tous les deux sauvés ensemble, ensemble! Ah! ce mensonge, ce mensonge d'affection et de charité, l'erreur où il la laissait depuis ce moment, de quel poids il lui écrasait le coeur! C'était la dalle pesante qui, maintenant, le murait au fond de son sépulcre volontaire. Il se rappelait l'affreuse crise dont il avait faillir mourir, dans l'ombre de la Crypte, ses sanglots, sa brutale révolte d'abord, son besoin de la garder pour lui seul, de la posséder, puisqu'il la savait sienne, toute cette passion grondante de sa virilité réveillée, qui peu à peu, ensuite, s'était rendormie, noyée sous le ruissellement de ses pleurs; et, pour ne pas détruire en elle la divine illusion, cédant à une fraternelle pitié, il avait fait cet héroïque serment de lui mentir, dont il agonisait.

Pierre, dans sa rêverie, frémit alors. Aurait-il la force de le tenir toujours, ce serment? À la gare, lorsqu'il l'attendait, ne venait-il pas de surprendre en son coeur une impatience, un besoin jaloux de quitter ce Lourdes trop aimé, avec le vague espoir qu'elle redeviendrait à lui, au loin? S'il n'avait pas été prêtre pourtant, il l'aurait épousée. Quel ravissement, quelle existence de félicité adorable, se donner tout à elle, la prendre toute, revivre dans le cher enfant qui naîtrait! Il n'y avait sûrement de divin que la possession, la vie qui se complète et qui enfante. Et son rêve dévia, il se vit marié, cela l'emplit d'une joie si vive, qu'il se demanda pourquoi ce rêve était irréalisable. Elle avait l'ignorance d'une fillette de dix ans, il l'instruirait, il lui referait une âme. Cette guérison qu'elle croyait devoir à la sainte Vierge, elle comprendrait qu'elle lui venait de la Mère unique, de l'impassible et sereine nature. Mais, à mesure qu'il arrangeait ainsi les choses, une sorte de terreur sacrée grandissait en lui, remontant de son éducation religieuse. Grand Dieu! ce bonheur humain dont il la voulait combler, savait-il s'il vaudrait jamais la sainte ignorance, l'enfantine naïveté où elle vivait? Quels reproches plus tard, si elle n'était pas heureuse! Puis, quel drame de conscience, jeter la soutane, épouser cette miraculée d'hier, dévaster assez sa foi pour l'amener au consentement de ce sacrilège! Et, cependant, là était la bravoure, là était la raison, la vie, le vrai homme, la vraie femme, l'union nécessaire et grande. Pourquoi donc, mon Dieu! n'osait-il pas? Une horrible tristesse égarait sa songerie, il n'entendait plus que son pauvre coeur souffrir.

Le train roulait avec son énorme battement d'ailes, il n'y avait toujours d'éveillée que soeur Hyacinthe, dans le sommeil accablé du wagon; et, à ce moment, Marie, se penchant vers Pierre, lui dit doucement:

--C'est singulier, mon ami, je tombe de sommeil, et je ne puis dormir.

Puis, avec un léger rire:

--J'ai Paris dans la tête.

--Comment, Paris?

--Oui, oui, je songe qu'il m'attend, que je vais y rentrer... Ah! ce Paris dont je ne connais rien, il va falloir y vivre!

Ce fut pour Pierre une angoisse. Il l'avait bien prévu, elle ne pouvait plus être à lui, elle serait aux autres. Paris allait la lui prendre, si Lourdes la lui rendait. Et il s'imaginait cette ignorante faisant fatalement son éducation de femme. La petite âme toute blanche, restée candide, chez la grande fille de vingt-trois ans, l'âme que la maladie avait mise à l'écart, loin de la vie, loin des romans même, serait bien vite mûre, maintenant qu'elle reprenait son libre vol. Il voyait la jeune fille rieuse, bien portante, courant partout, regardant, apprenant, rencontrant un jour le mari qui achèverait de l'instruire.

--Alors, vous vous promettez de vous amuser, à Paris?

--Moi! mon ami, oh! que dites-vous là?... Est-ce que nous sommes assez riches pour nous amuser!... Non, je songeais à ma pauvre soeur Blanche, je me demandais ce que j'allais pouvoir faire, à Paris, afin de la soulager un peu. Elle est si bonne, elle se donne tant de mal, je ne veux pas qu'elle continue à gagner seule tout l'argent.

Et, après un nouveau silence, comme lui-même se taisait, très ému:

--Autrefois, avant de souffrir trop, je peignais assez bien la miniature. Vous vous souvenez, j'avais fait un portrait de papa très ressemblant, que tout le monde trouvait très joli... Vous m'aiderez, n'est-ce pas? Vous me chercherez des portraits.

Puis, elle parla de cette vie nouvelle qu'elle allait mener. Elle voulait arranger sa chambre, la faire tendre d'une cretonne à petites fleurs bleues, sur ses premières économies. Blanche lui avait parlé des grands magasins, où l'on achetait tout à bon compte. Ce serait si amusant, de sortir avec Blanche, de galoper un peu, elle qui ne connaissait rien, qui n'avait jamais rien vu, clouée dans un lit depuis son enfance. Et Pierre, calmé un instant, souffrait de nouveau, en sentant chez elle cette envie brûlante de vivre, cette ardeur à tout voir, tout connaître, tout goûter. C'était enfin l'éveil de la femme qu'elle devait devenir, qu'il avait autrefois devinée, adorée dans l'enfant, une chère créature de gaieté et de passion, avec sa bouche fleurie, ses yeux d'étoiles, son teint de lait, ses cheveux d'or, toute resplendissante de la joie d'être.

--Oh! je travaillerai, je travaillerai! et puis, vous avez raison, Pierre, je m'amuserai aussi, parce que ce n'est point un mal, n'est-ce pas? que d'être joyeuse.

--Non, non, sûrement, Marie.

--Le dimanche, nous irons à la campagne, oh! très loin, dans les bois, où il y aura de beaux arbres... Nous irons également au théâtre, si papa nous y mène. On m'a dit qu'il y a beaucoup de pièces qu'on peut entendre... Mais ce n'est pas tout ça, d'ailleurs. Pourvu que je sorte, que j'aille dans les rues, que je voie des choses, je serai si heureuse, je rentrerai si gaie!... C'est si bon de vivre, n'est-ce pas, Pierre?

--Oui, oui, Marie, c'est très bon.

Un petit froid de mort l'envahissait, il agonisait du regret de n'être plus un homme. Pourquoi donc, puisqu'elle le tentait ainsi, avec sa candeur irritante, ne lui disait-il pas la vérité qui le ravageait? Il l'aurait prise, il l'aurait conquise. Jamais débat plus affreux ne s'était livré dans son coeur et dans sa volonté. Un moment, il fut sur le point de prononcer les mots irréparables. Mais, déjà, elle reprenait de sa voix d'enfant joueuse:

--Oh! voyez donc ce pauvre papa, est-il content de dormir si fort!

En effet, sur la banquette, en face d'eux, M. de Guersaint dormait d'un air béat, comme dans son lit, sans paraître avoir conscience des continuelles secousses. Ce roulis, ce tangage monotones semblaient du reste n'être plus que le bercement qui alourdissait le sommeil du wagon entier. C'était l'abandon complet, l'anéantissement des corps, au milieu du désordre des bagages, écroulés eux aussi, comme assoupis sous la lueur fumeuse des lampes. Et le grondement rythmé des roues ne cessait pas, dans l'inconnu des ténèbres où le train roulait toujours. Parfois seulement, devant une gare, sous un pont, le vent de la course s'engouffrait, une tempête soufflait brusquement. Puis, le grondement berceur recommençait, uniforme, à l'infini.

Marie prit doucement la main de Pierre. Ils étaient si perdus, si seuls, parmi tout ce monde anéanti, dans cette grande paix grondante du train lancé au travers de la nuit noire. Une tristesse, la tristesse qu'elle avait jusque là cachée, venait de reparaître, noyant d'ombre ses grands yeux bleus.

--Mon bon Pierre, vous viendrez souvent avec nous, n'est-ce pas?

Il avait tressailli, en sentant sa petite main serrer la sienne. Son coeur était sur ses lèvres, il se décidait à parler. Pourtant, il se retint encore, il balbutia:

--Marie, je ne suis pas toujours libre, un prêtre ne peut aller partout.

--Un prêtre, répéta-t-elle, oui, oui, un prêtre, je comprends...

Alors, ce fut elle qui parla, qui confessa le secret mortel dont son coeur étouffait depuis le départ. Elle se pencha encore, reprit à voix plus basse:

--Écoutez, mon bon Pierre, je suis affreusement triste. J'ai l'air d'être contente, mais la mort est dans mon âme... Vous m'avez menti, hier.

Il s'effara, il ne comprit pas d'abord.

--Je vous ai menti, comment?

Une sorte de honte la retenait, elle hésita encore, au moment de descendre dans ce mystère d'une conscience qui n'était pas la sienne. Puis, en amie, en soeur:

--Oui, vous m'avez laissé croire que vous étiez sauvé avec moi, et ce n'était pas vrai, Pierre, vous n'avez pas retrouvé la foi perdue.

Grand Dieu! elle savait. Ce fut pour lui une désolation, une telle catastrophe, qu'il en oublia son tourment. D'abord, il voulut s'entêter dans son mensonge de fraternelle charité.

--Mais je vous assure, Marie! D'où peut vous venir une idée si vilaine?

--Oh! mon ami, taisez-vous, par pitié! Ça me ferait trop de peine, si vous me mentiez davantage... Tenez! c'est là-bas, à la gare, au moment de partir, quand le malheureux homme a été mort. Le bon abbé Judaine s'est agenouillé, a dit des prières pour le repos de cette âme révoltée. Et j'ai tout senti, j'ai tout compris, lorsque j'ai vu que vous ne vous mettiez pas à genoux, que la prière ne montait pas également à vos lèvres.

--En vérité, Marie, je vous assure...

--Non, non, vous n'avez pas prié pour le mort, vous ne croyez plus... Et puis, c'est autre chose aussi, c'est tout ce que je devine, tout ce qui me vient de vous, un désespoir que vous ne pouvez cacher, une mélancolie de vos pauvres yeux, dès qu'ils rencontrent les miens... La sainte Vierge ne m'a pas exaucée, ne vous a pas rendu la foi, et je suis bien malheureuse!

Elle pleurait, une larme chaude tomba sur la main du prêtre, qu'elle tenait toujours. Cela le bouleversa, il cessa de lutter, avouant, laissant à son tour couler ses larmes, tandis qu'il bégayait à voix très basse:

--Oh! Marie, je suis bien malheureux aussi, oh! bien malheureux!

Un instant, ils se turent, dans leur cruel chagrin de sentir entre eux l'abîme de leurs croyances. Ils ne seraient jamais plus étroitement l'un à l'autre, ils se désespéraient surtout de leur impuissance à se rapprocher, définitive désormais, puisque le ciel lui-même avait refusé de renouer le lien. Côte à côte, ils pleuraient sur leur séparation.

--Moi, reprit-elle douloureusement, moi qui avais tant prié pour votre conversion, moi qui étais si heureuse!... Il m'avait semblé que votre âme se fondait dans mon âme, et cela était si délicieux d'avoir été sauvés ensemble, ensemble! Je me sentais des forces pour vivre, oh! des forces à soulever le monde.

Il ne répondait pas, ses pleurs continuaient à couler sans fin.

--Et dire, reprit-elle, que j'ai été guérie seule, que j'ai eu ce grand bonheur sans vous! C'est de vous voir si abandonné, si désolé, qui me déchire le coeur, lorsque, moi, je suis comblée de grâce et de joie... Ah! que la sainte Vierge a été sévère! Pourquoi n'a-t-elle pas guéri votre âme, en même temps qu'elle guérissait mon corps?

L'occasion dernière se présentait, il aurait dû parler, faire enfin chez cette innocente la clarté de la raison, lui expliquer le miracle, pour que la vie, après avoir accompli en elle son oeuvre de santé, achevât son triomphe en les jetant aux bras l'un de l'autre. Lui aussi était guéri, l'intelligence saine désormais, et ce n'était point d'avoir perdu la foi, c'était de la perdre elle-même qu'il pleurait. Mais une invincible pitié l'envahissait, dans son grand chagrin. Non, non! il ne troublerait pas cette âme, il ne lui enlèverait pas sa croyance, qui, peut-être un jour, serait son unique soutien, au milieu des douleurs de ce monde. On ne peut demander encore ni aux enfants ni aux femmes l'héroïsme amer de la raison. Il n'en avait pas la force, il pensait même n'en avoir pas le droit. Cela lui aurait paru un viol, un meurtre abominable. Et il ne parla point, ses larmes coulèrent plus brûlantes, dans cette immolation de son amour, le sacrifice désespéré de son bonheur à lui, pour qu'elle restât candide, ignorante et joyeuse.

--Oh! Marie, que je suis malheureux! Il n'y a pas sur les routes, il n'y a pas dans les bagnes de malheureux qui soient plus malheureux que moi!... Oh! Marie, si vous saviez, si vous saviez comme je suis malheureux!

Elle fut éperdue, elle le saisit entre ses bras tremblants, voulut le consoler d'une fraternelle étreinte. À ce moment, la femme qui s'éveillait en elle devina tout, sanglota elle aussi de toutes les volontés humaines et divines qui les séparaient. Elle n'avait jamais encore songé à ces choses, elle entrevoyait soudain la vie avec ses passions, ses luttes, ses souffrances; et elle cherchait ce qu'elle allait dire pour apaiser un peu ce coeur saignant, et elle balbutiait très bas, navrée de ne rien trouver d'assez doux:

--Je sais, je sais...

Puis, elle trouva; et, comme si ce qu'elle avait à dire ne pouvait être entendu que des anges, elle s'inquiéta, elle regarda autour d'elle, dans le wagon. Mais il semblait que le sommeil s'y fût alourdi encore. Son père dormait toujours, avec son innocence de grand enfant. Pas un des pèlerins, pas un des malades n'avait bougé, dans le rude bercement qui les emportait. Soeur Hyacinthe elle-même, cédant à l'écrasante fatigue, venait de fermer les paupières, après avoir, à son tour, tiré l'écran, sur la lampe de son compartiment. Il n'y avait plus là qu'une ombre vague, des corps indistincts parmi des objets sans nom, à peine des apparences, qu'un souffle de tempête, une fuite furieuse charriait sans fin au fond des ténèbres. Et elle se méfia aussi de cette campagne noire, dont l'inconnu défilait aux deux côtés du train, sans qu'on pût même savoir quelles forêts, quelles rivières, quelles collines on traversait. Tout à l'heure, des étincelles vives avaient paru, peut-être des forges lointaines, des lampes tristes de travailleurs ou de malades; mais, de nouveau, la nuit coulait profonde, la mer obscure, infinie, innomée, où l'on était toujours plus loin, ailleurs et nulle part.

Marie, alors, prise d'une pudique confusion, rougissante au milieu de ses pleurs, mit ses lèvres à l'oreille de Pierre.

--Écoutez, mon ami... Il y a un grand secret entre la sainte Vierge et moi. Je lui avais juré de ne le dire à personne. Mais vous êtes trop malheureux, vous souffrez trop, et elle me pardonnera, je vais vous le confier.

Puis, dans un souffle:

--Pendant la nuit d'amour, vous savez, la nuit d'extase brûlante que j'ai passée devant la Grotte, je me suis engagée par un voeu, j'ai promis à la sainte Vierge de lui faire le don de ma virginité, si elle me guérissait... Elle m'a guérie, et jamais, vous entendez, Pierre! jamais je n'épouserai personne.

Ah! quelle douceur inespérée! il crut qu'une rosée tombait sur son pauvre coeur meurtri. Ce fut un charme divin, un soulagement délicieux. Si elle n'était à aucun autre, elle serait donc un peu à lui toujours. Comme elle avait compris son mal, et ce qu'il fallait dire, pour lui rendre l'existence possible encore!

Il voulut, à son tour, trouver des paroles heureuses, la remercier, promettre que, lui aussi, ne serait jamais qu'à elle, l'aimerait sans fin, ainsi qu'il l'aimait depuis l'enfance, en chère créature dont l'unique baiser, autrefois, avait suffi pour parfumer toute sa vie. Mais elle le fit taire, inquiète déjà, craignant de gâter cette minute si pure.

--Non, non! mon ami, ne disons rien de plus. Ce serait mal peut-être... Je suis très lasse, je vais dormir tranquille maintenant.

Et elle resta la tête contre son épaule, elle s'endormit tout de suite, en soeur confiante. Lui, un instant, se tint éveillé, dans ce douloureux bonheur du renoncement qu'ils venaient de goûter ensemble. Cette fois, c'était bien fini, le sacrifice était consommé. Il vivrait solitaire, en dehors de la vie des autres hommes. Jamais il ne connaîtrait la femme, jamais un être vivant ne naîtrait de lui. Il n'avait plus que l'orgueil consolateur de ce suicide accepté, voulu, dans la grandeur désolée des existences hors nature.