Chapter 18
À cette heure, la salle Sainte-Honorine elle-même se révoltait. Pierre, de nouveau, dut interrompre un instant sa lecture, devant les exclamations étouffées qui traitaient le commissaire de Satan et d'Hérode. La Grivotte s'était levée sur son matelas, bégayante.
--Ah! les monstres! la bonne sainte Vierge qui m'a guérie!
Et madame Vêtu, elle aussi, reprise d'espérance, dans la sourde certitude qu'elle allait mourir, se fâchait, à cette idée que, si le préfet l'avait emporté, la Grotte n'existerait pas.
--Alors, il n'y aurait pas de pèlerinages, nous ne serions pas là, nous ne guéririons pas par centaines chaque année?
Une suffocation la saisit, et il fallut que soeur Hyacinthe vînt l'asseoir sur son séant. Madame de Jonquière profitait de l'interruption pour passer le bassin à une jeune femme atteinte d'une maladie de la moelle. Deux autres femmes, qui ne pouvaient rester sur leur lit, tant la chaleur était intolérable, rôdaient à petits pas silencieux, toutes blanches dans les ombres fumeuses; et il y avait, au bout de la salle, sortant des ténèbres, un souffle pénible qui n'avait pas cessé, accompagnant la lecture d'un bruit de râle. Seule, étendue sur le dos, Élise Rouquet dormait paisible, étalant sa plaie affreuse en train de se sécher.
Il était minuit un quart, et d'un moment à l'autre l'abbé Judaine pouvait arriver, pour la communion. La grâce rentrait au coeur de Marie, elle était convaincue maintenant que, si la sainte Vierge avait refusé de la guérir, la faute en était sûrement à elle, qui avait eu un doute, en descendant dans la piscine. Et elle se repentait de sa rébellion, comme d'un crime: pourrait-elle jamais être pardonnée? Sa face pâlie s'était affaissée parmi ses beaux cheveux blonds, ses yeux s'emplissaient de larmes, elle regardait Pierre avec une tristesse éperdue.
--Oh! mon ami, que j'ai été mauvaise! Et c'est en écoutant les crimes d'orgueil de ce préfet et de ces magistrats que j'ai compris ma faute... Il faut croire, mon ami, il n'y a pas de bonheur en dehors de la foi et de l'amour.
Puis, comme Pierre voulait s'arrêter là, toutes s'exclamèrent, exigèrent la suite. Et il dut promettre d'aller jusqu'au triomphe de la Grotte.
La palissade la barrait toujours, il fallait venir de nuit, en cachette, lorsqu'on voulait prier et emporter une bouteille de l'eau volée. Cependant, les craintes d'émeute grandissaient, on racontait que les villages de la montagne devaient descendre, pour délivrer Dieu. C'était la levée en masse des humbles, une poussée si irrésistible des affamés du miracle, que le simple bon sens, le simple bon ordre allaient être balayés comme paille. Et ce fut Mgr Laurence, dans son évêché de Tarbes, qui dut se rendre le premier. Toute sa réserve, tous ses doutes, se trouvaient débordés par le mouvement populaire. Il avait pu, pendant cinq grands mois, se tenir à l'écart, empêcher son clergé de suivre les fidèles à la Grotte, défendre l'Église contre ce vent déchaîné de superstition. Mais à quoi bon lutter davantage? Il sentait si grande la misère de son peuple de fidèles, qu'il se résignait à lui donner le culte idolâtre dont il le sentait avide. Pourtant, par un reste de prudence, il rendit simplement une ordonnance qui nommait une commission, chargée de procéder à une enquête: c'était l'acceptation des miracles à une échéance plus ou moins lointaine. Si Mgr Laurence était l'homme de saine culture, de raison froide qu'on s'imagine, ne peut-on se représenter son angoisse, le matin du jour où il signa cette ordonnance? Il dut s'agenouiller dans son oratoire, supplier le Dieu souverain du monde de lui dicter sa conduite. Il ne croyait pas aux apparitions, il avait des manifestations de la divinité une idée plus haute, plus intellectuelle. Seulement, n'était-ce pas pitié et miséricorde que de faire taire les scrupules de son intelligence, les noblesses de son culte, devant la nécessité de ce pain du mensonge, dont la pauvre humanité a besoin pour vivre heureuse? «Ô mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous fais descendre de la puissance éternelle où vous êtes, si je vous rabaisse à ce jeu enfantin des miracles inutiles. C'est vous faire injure que de vous risquer dans cette aventure pitoyable, où il n'y a que maladie et déraison. Mais, ô mon Dieu, ils souffrent tant, ils ont une si grande faim de merveilleux, de contes de fée, pour distraire leur douleur de vivre! Vous-même, s'ils étaient vos ouailles, vous aideriez à les tromper. Que l'idée de votre divinité y perde, et qu'ils soient consolés sur cette terre!» Et l'évêque en larmes avait ainsi fait le sacrifice de son Dieu à sa charité frémissante de pasteur, pour le lamentable troupeau humain.
Puis, l'empereur, le maître, à son tour, se rendit. Il était alors à Biarritz, on le renseignait journellement sur cette affaire des apparitions, dont tous les journaux de Paris s'occupaient; car la persécution n'aurait pas été complète, si l'encre des journalistes voltairiens ne s'y était mêlée. Et l'empereur, pendant que son ministre, son préfet, son commissaire de police, se battaient pour le bon sens et pour le bon ordre, gardait ce grand silence de rêveur éveillé, où personne n'était jamais descendu. Des pétitions arrivaient quotidiennement; et il se taisait. Des évêques venaient l'entretenir, de grands personnages, de grandes dames de son entourage guettaient, l'emmenaient à l'écart; et il se taisait. Tout un combat sans trêve se livrait autour de sa volonté, d'une part les croyants, ou simplement les têtes chimériques que passionnait le mystère, de l'autre les incrédules, les hommes de gouvernement, qui se défient des troubles de l'imagination; et il se taisait. Brusquement, dans sa décision de timide, il parla. Le bruit courut qu'il s'était décidé, devant les supplications de l'impératrice. Elle intervint sans doute, mais il y eut surtout, chez l'empereur, un réveil de son ancien rêve humanitaire, un retour de sa pitié réelle pour les déshérités. Comme l'évêque, il ne voulut pas fermer aux misérables la porte de l'illusion, en maintenant l'arrêté impopulaire du préfet qui défendait d'aller boire la vie à la fontaine sainte. Et il envoya une dépêche, l'ordre bref d'abattre la palissade, pour que la Grotte fût libre.
Alors, ce fut l'hosanna, ce fut le triomphe. On cria le nouvel arrêté, sur les places de Lourdes, aux roulements du tambour, aux fanfares de la trompette. Le commissaire de police, en personne, dut procéder à l'enlèvement de la palissade. Ensuite, on le déplaça, ainsi que le préfet. Les populations arrivaient de toutes parts, on organisait le culte, à la Grotte. Et un cri d'allégresse divine montait: Dieu avait vaincu. Dieu? hélas, non! mais la misère humaine, l'éternel besoin de mensonge, cet espoir du condamné qui s'en remet, pour son salut, aux mains d'une toute-puissance invisible, plus forte que la nature, seule capable d'en briser les lois inexorables. Et ce qui avait vaincu encore, c'était la pitié souveraine des conducteurs du troupeau, l'évêque et l'empereur miséricordieux laissant aux grands enfants malades le fétiche qui consolait les uns et qui parfois même guérissait les autres.
Dès le milieu de novembre, la commission épiscopale vint procéder à l'enquête dont elle était chargée. Elle interrogea Bernadette une fois de plus, elle étudia un grand nombre de miracles. Pourtant, elle ne retint que trente guérisons, pour que l'évidence fût absolue. Et Mgr Laurence se déclara convaincu. Il fit preuve cependant d'une prudence dernière, il attendit trois années encore, avant de déclarer, dans un mandement, que la sainte Vierge était réellement apparue, à la Grotte de Massabielle, et que des miracles nombreux s'y étaient ensuite produits. Il avait acheté de la ville de Lourdes, au nom de l'Évêché, la Grotte, avec le vaste terrain qui l'entourait. Des travaux s'exécutèrent, modestes d'abord, bientôt de plus en plus importants, à mesure que l'argent affluait de toute la chrétienté. On aménageait la Grotte, on la fermait d'une grille. Le Gave était rejeté au loin, dans un lit nouveau, pour établir de larges approches, des gazons, des allées, des promenades. Enfin, l'église que la sainte Vierge avait demandée, la Basilique, commençait à sortir de terre, au sommet de la roche même. Depuis le premier coup de pioche, le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale, dirigeait tout, avec un zèle excessif, car la lutte avait fait de lui le croyant le plus ardent, le plus sincère de l'oeuvre. Avec sa paternité un peu rude, il s'était mis à adorer Bernadette, il se donnait corps et âme à la réalisation des ordres qu'il avait reçus du ciel, par la bouche de cette innocente. Et il s'épuisait en efforts dominateurs, et il voulait que tout fût très beau, très grand, digne de la Reine des Anges, qui avait daigné visiter ce coin de montagnes. La première cérémonie religieuse n'eut lieu que six ans après les apparitions, le jour où l'on installa en grande pompe, dans la Grotte, une statue de la Vierge, à l'endroit où celle-ci était apparue. Ce matin-là, par un temps magnifique, Lourdes s'était pavoisé, toutes les cloches sonnaient. Cinq ans plus tard, en 1869, la première messe fut dite dans la crypte de la Basilique, dont la flèche n'était point terminée. Les dons augmentaient sans cesse, un fleuve d'or coulait, une ville entière allait pousser du sol. C'était la religion nouvelle qui achevait de se fonder. Le désir de guérir guérissait, la soif du miracle faisait le miracle. Un Dieu de pitié et d'espoir sortait de la souffrance de l'homme, de ce besoin d'illusion consolatrice, qui, à tous les âges de l'humanité, a créé les merveilleux paradis de l'au-delà, où une toute-puissance rend la justice et distribue l'éternel bonheur.
Aussi, les malades de la salle Sainte-Honorine ne voyaient-ils, dans la victoire de la Grotte, que leurs espérances de guérison triomphantes. Et il y eut, le long des lits, un frémissement de joie, lorsque Pierre, le coeur remué par tous ces pauvres visages qui se tendaient vers lui, avides de certitude, répéta:
--Dieu avait vaincu, et les miracles n'ont pas cessé depuis ce jour, et ce sont les plus humbles créatures qui sont les plus soulagées.
Il posa le petit livre. L'abbé Judaine entrait, la communion allait commencer. Mais Marie, reprise par la fièvre de la foi, les mains brûlantes, se pencha.
--Mon ami, oh! rendez-moi le grand service d'écouter l'aveu de ma faute et de m'absoudre. J'ai blasphémé, je suis en état de péché mortel. Si vous ne venez à mon aide, je ne pourrai recevoir la communion, et j'ai tant besoin d'être consolée et raffermie!
Le jeune prêtre refusait du geste. Jamais il n'avait voulu confesser cette amie, la seule femme qu'il eût aimée et désirée, aux saines et rieuses années de jeunesse. Mais elle insistait.
--Je vous en conjure, c'est au miracle de ma guérison que vous aiderez.
Et il céda, il reçut l'aveu de sa faute, de la révolte impie de sa souffrance contre la Vierge, restée sourde à ses prières; puis, il lui donna l'absolution, avec les paroles sacramentelles.
Déjà, l'abbé Judaine avait posé le ciboire sur une petite table, entre deux flambeaux allumés, deux étoiles tristes dans la demi-obscurité de la salle. On venait de se décider à ouvrir toutes grandes les fenêtres, tellement l'odeur de ces corps souffrants et de ces loques entassées était devenue insupportable; mais il n'entrait aucun air, la cour étroite, pleine de nuit, ressemblait à un puits embrasé. Pierre s'offrit comme servant, et il récita le _Confiteor_. Puis, l'aumônier, en aube, après avoir dit le _Misereatur_ et l'_Indulgentiam_, éleva le ciboire: «Voici l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde.» Chacune des femmes qui attendaient impatiemment la communion, tordues de maux, comme le moribond attend la vie d'une potion nouvelle, lente à venir, répétait par trois fois cet acte d'humilité, à bouche fermée: «Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez chez moi, mais dites seulement une parole, et mon âme sera guérie.» L'abbé Judaine avait commencé à faire le tour des lits lamentables, suivi de Pierre, tandis que madame de Jonquière et soeur Hyacinthe les accompagnaient, chacune un flambeau à la main. La soeur désignait celles des malades qui devaient communier; et le prêtre se penchait, déposait l'hostie sur la langue, un peu au hasard, en murmurant les paroles latines. Toutes se soulevaient, les yeux grands ouverts et luisants, au milieu du désordre de l'installation trop prompte. Il fallut pourtant en réveiller deux qui s'étaient profondément endormies. Beaucoup geignaient sans en avoir conscience, recommençaient à geindre après avoir reçu Dieu. Au fond de la salle, le râle de celle qu'on ne voyait pas, continuait. Et rien n'était plus mélancolique que le petit cortège dans les demi-ténèbres, étoilées par les deux taches jaunes des cierges.
Mais ce fut une apparition divine que le visage de Marie, rendue à l'extase. On avait refusé la communion à la Grivotte, qui devait communier le matin au Rosaire, affamée du pain de vie; et madame Vêtu, muette, venait de recevoir l'hostie sur sa langue noire, dans un hoquet. Maintenant, Marie était là, sous la lueur pâle des flambeaux, si belle parmi ses cheveux blonds, avec ses yeux élargis, ses traits transfigurés par la foi, que tous l'admirèrent. Elle communia éperdument, le ciel descendait visiblement en elle, dans son pauvre corps de jeunesse, réduit à une telle misère physique. Un instant encore, elle retint Pierre par la main.
--Oh! mon ami, elle me guérira, elle vient de me le dire... Allez vous reposer. Moi je vais dormir d'un si bon sommeil!
Lorsqu'il se retira avec l'abbé Judaine, Pierre aperçut le petite madame Désagneaux, dans le fauteuil où la fatigue l'avait comme foudroyée. Rien n'avait pu la réveiller. Il était une heure et demie du matin. Et madame de Jonquière, aidée de soeur Hyacinthe, allait toujours, retournait les malades, les nettoyait, les pansait. Mais la salle se calmait cependant, tombait à une lourdeur obscure plus douce, depuis que Bernadette y avait passé, avec son charme. La petite ombre de la voyante errait à présent parmi les lits, triomphale, ayant fait son oeuvre, apportant un peu du ciel à chaque déshéritée, à chaque désespérée de cette terre; et, pendant que toutes glissaient au sommeil, elles la voyaient qui se penchait, elle si chétive, si malade aussi, et qui les baisait en souriant.
TROISIÈME JOURNÉE
I
Par ce matin de beau dimanche d'août, chaud et clair, M. de Guersaint, dès sept heures, se trouva levé et tout vêtu, dans l'une des deux petites chambres qu'il avait eu la bonne chance de louer, au troisième étage de l'hôtel des Apparitions, rue de la Grotte. Il s'était couché dès onze heures, il se réveillait très gaillard; et, tout de suite, il passa dans l'autre chambre, celle que Pierre occupait. Mais celui-ci, rentré à deux heures du matin, le sang brûlé par l'insomnie, ne s'était assoupi qu'au jour et dormait encore. Sa soutane, jetée au travers d'une chaise, ses autres vêtements épars, disaient sa fatigue et son trouble.
--Eh bien! quoi donc, paresseux? cria gaiement M. de Guersaint. Vous n'entendez pas les cloches sonner?
Pierre s'éveilla en sursaut, surpris de se voir dans cette étroite chambre d'hôtel, que le soleil inondait. En effet, par la fenêtre laissée ouverte, entrait le branle joyeux des cloches, toute la ville sonnante et heureuse.
--Jamais nous n'aurons le temps d'être avant huit heures à l'Hôpital, pour prendre Marie, car nous allons déjeuner, n'est-ce pas?
--Sans doute, commandez vivement deux tasses de chocolat. Et je me lève, je ne serai pas long.
Quand il fut seul, Pierre, malgré la courbature dont ses membres étaient brisés, sauta du lit, se hâta. Il avait encore la face au fond de la cuvette, se trempant d'eau froide, lorsque M. de Guersaint, qui ne pouvait rester seul, reparut.
--C'est fait, on va nous monter ça... Ah! cet hôtel! Avez-vous vu le propriétaire, le sieur Majesté, tout de blanc vêtu, et si digne, dans son bureau? Il paraît qu'ils sont débordés, jamais ils n'ont eu tant de monde... Aussi quel bruit infernal! Trois fois, ils m'ont réveillé, cette nuit. Je ne sais pas ce qu'on peut bien faire dans la chambre voisine de la mienne: tout à l'heure encore, il y a eu un coup dans le mur, et puis des chuchotements, et puis des soupirs...
Il s'interrompit, pour demander:
--Vous avez bien dormi, vous?
--Mais non, répondit Pierre. J'étais écrasé de lassitude, et il m'a été impossible de fermer les yeux. Sans doute, c'est tout ce vacarme dont vous parlez.
À son tour, il dit les cloisons minces, la maison bondée et craquante de ce monde qu'on y empilait. C'étaient des heurts inexplicables, des courses brusques dans les couloirs, des pas pesants, de grosses voix qui montaient on ne savait d'où; sans compter les gémissements des malades, les toux, les horribles toux qui, de toutes parts, semblaient sortir des murailles. Évidemment, d'un bout de la nuit à l'autre, des gens rentraient et ressortaient, se levaient et se recouchaient; car il n'y avait plus d'heures, on vivait dans le dérèglement des secousses passionnées, allant à la dévotion comme on serait allé au plaisir.
--Et Marie, comment l'avez-vous laissée, hier soir? demanda de nouveau M. de Guersaint.
--Beaucoup mieux, dit le prêtre. Après une terrible crise de désespoir, elle a retrouvé tout son courage et toute sa foi.
Il y eut un silence.
--Oh! je ne suis pas inquiet, reprit le père, avec son optimisme tranquille. Vous verrez que ça marchera très bien... Moi, je suis ravi. J'avais demandé à la sainte Vierge sa protection pour mes affaires, vous savez, ma grande invention des ballons dirigeables. Eh bien, si je vous disais qu'elle m'a déjà témoigné sa faveur! Oui, hier soir, comme je causais avec l'abbé Des Hermoises, est-ce qu'il ne m'a pas offert de me trouver un bailleur de fonds à Toulouse, un de ses amis immensément riche, qui s'intéresse à la mécanique! Tout de suite, j'ai vu là le doigt de Dieu.
Et il riait de son rire d'enfant. Puis, il ajouta:
--Un homme si charmant, cet abbé Des Hermoises! Je vais me renseigner pour savoir si nous ne pourrions pas faire ensemble l'excursion du cirque de Gavarnie, à bon compte.
Pierre, qui voulait tout payer, l'hôtel et le reste, le poussa amicalement.
--Sans doute, ne manquez pas cette occasion de visiter les montagnes, puisque vous le désirez tant. Votre fille sera si heureuse de vous savoir heureux!
Mais ils furent interrompus, une servante leur apportait les deux tasses de chocolat, avec deux petits pains, sur un plateau garni d'une serviette; et, comme elle avait laissé la porte ouverte, on apercevait une partie du couloir, en enfilade.
--Tiens! on fait déjà la chambre de mon voisin, remarqua M. de Guersaint, curieux. Il est marié, n'est-ce pas?
La servante s'étonna.
--Oh! non, il est tout seul.
--Comment, tout seul! mais il n'a pas cessé de remuer, et l'on causait, l'on soupirait chez lui, ce matin!
--Ce n'est pas possible, il est tout seul... Il vient de descendre, après avoir donné l'ordre qu'on fasse sa chambre vivement. Et il n'y a bien qu'une pièce, avec un grand placard, dont il a emporté la clef... Sans doute qu'il a serré là des valeurs...
Elle s'oubliait à bavarder, en disposant les deux tasses de chocolat sur la table.
--Oh! un monsieur si comme il faut!... L'année dernière, il avait retenu un des petits pavillons isolés que monsieur Majesté loue, dans la ruelle voisine. Mais, cette année, il s'y est pris trop tard, il a dû se contenter de cette chambre, ce qui l'a désespéré vraiment... Comme il ne veut pas manger avec tout le monde, il se fait servir chez lui, il boit du bon vin, mange de bons morceaux.
--C'est ça, conclut gaiement M. de Guersaint, il aura trop bien dîné tout seul, hier soir.
Pierre avait écouté.
--Et, de mon côté, à moi, est-ce qu'il n'y a pas deux dames avec un monsieur et un enfant qui a une béquille?
--Oui, monsieur l'abbé, je les connais... La tante, madame Chaise, a pris l'une des deux chambres; tandis que monsieur et madame Vigneron, avec leur fils Gustave, ont dû s'entasser dans l'autre... C'est la seconde année qu'ils viennent. Oh! des gens tout à fait bien aussi!
Pendant la nuit, Pierre avait en effet cru reconnaître la voix de M. Vigneron, que la chaleur devait incommoder. Puis, la bonne étant lancée, elle indiqua les autres locataires du couloir: à gauche, un prêtre, une mère avec ses trois filles, un ménage de vieilles gens; à droite, un autre monsieur seul, une jeune dame seule, toute une famille encore, cinq enfants en bas âge. L'hôtel était plein jusqu'aux mansardes. Les bonnes, qui avaient abandonné leurs chambres aux clients, dormaient toutes en tas dans la buanderie. On avait mis, la nuit dernière, des lits de sangle sur les paliers de chaque étage. Même un honorable ecclésiastique s'était vu forcé de coucher sur un billard.
Quand la servante se fut enfin retirée, et que les deux hommes eurent pris leur chocolat, M. de Guersaint s'en alla dans sa chambre se laver de nouveau les mains, car il était très soigneux de sa personne; et Pierre, resté seul, attiré par le clair soleil du dehors, sortit un instant sur l'étroit balcon. Toutes les chambres du troisième étage, de ce côté de l'hôtel, se trouvaient ainsi pourvues d'un balcon, à balustrade de bois découpé. Mais sa surprise fut extrême. Sur un balcon voisin, celui qui correspondait à la chambre occupée par le monsieur tout seul, il venait de voir une femme allonger la tête, et il avait reconnu madame Volmar: c'était bien elle, son visage long, ses traits fins et tirés, ses yeux larges, magnifiques, des brasiers où, par moments, passait comme un voile, une moire qui semblait les éteindre. Elle avait eu un sursaut de peur en le reconnaissant. Lui-même, très gêné, désolé de la bouleverser ainsi, s'était retiré en hâte. Et il comprenait tout, dans une clarté brusque: le monsieur n'ayant pu louer que cette chambre, y cachant sa maîtresse à tous les yeux, l'enfermant dans le vaste placard pendant qu'on faisait le ménage, la nourrissant des repas qu'on lui montait, buvant avec elle au même verre; et les bruits de la nuit s'expliquaient, et ce seraient ainsi pour elle trois jours d'absolu emprisonnement, d'affolée passion, au fond de cette pièce murée. Sans doute, le ménage fini, elle s'était risquée à rouvrir le placard de l'intérieur, à allonger la tête, afin de regarder dans la rue, si son ami ne revenait pas. C'était donc pour ça qu'on ne l'avait pas vue à l'Hôpital, où la petite madame Désagneaux la demandait sans cesse! Pierre, immobile, le coeur troublé, fut envahi d'une rêverie inquiète, en songeant à cette existence de femme qu'il connaissait, cette torture de la vie conjugale à Paris, entre une belle-mère farouche et un mari indigne, puis ces trois seuls jours d'entière liberté par an, cette brusque flambée d'amour, sous le prétexte sacrilège de venir à Lourdes servir Dieu. Des larmes qu'il ne s'expliquait même pas, des larmes montées du plus profond de son être, de sa chasteté volontaire, lui avaient empli les yeux, dans un sentiment d'immense tristesse.
--Eh bien! y sommes-nous? cria joyeusement M. de Guersaint, en reparaissant, ganté, serré dans son veston de drap gris.
--Oui, oui, nous partons, dit Pierre, qui se détourna, cherchant son chapeau, pour s'essuyer les yeux.
Et, comme ils sortaient, ils entendirent à gauche une voix grasse qu'ils reconnurent, la voix de M. Vigneron, en train de réciter, très haut, les prières du matin. Mais une rencontre les intéressa: ils suivaient le couloir, lorsqu'ils se croisèrent avec un monsieur d'une quarantaine d'années, fort et trapu, la face encadrée de favoris corrects. D'ailleurs, il gonfla le dos, il passa si vite, qu'ils ne purent distinguer ses traits. Il portait un paquet à la main, ficelé soigneusement. Et il glissa la clef, referma la porte, disparut comme une ombre, sans bruit.
M. de Guersaint s'était retourné.
--Tiens! le monsieur seul... Il doit revenir du marché, il se rapporte des gourmandises.