Chapter 19
Pierre feignit de ne pas entendre, car il jugeait son compagnon trop léger pour le mettre dans la confidence d'un secret qui n'était pas le sien. Puis, une gêne lui venait, une sorte de terreur pudique, à l'idée de cette revanche de la chair, qu'il savait là désormais, au milieu de la mystique exaltation dont il se sentait enveloppé.
Ils arrivèrent à l'Hôpital, juste au moment où l'on descendait les malades pour les conduire à la Grotte. Et ils trouvèrent Marie très gaie, ayant bien dormi. Elle embrassa son père, le gronda, quand elle sut qu'il n'avait pas encore décidé son excursion à Gavarnie. S'il n'y allait pas, il lui ferait beaucoup de chagrin. D'ailleurs, elle disait, de son air reposé et souriant, qu'elle ne serait pas guérie ce jour-là. Ensuite, elle supplia Pierre de lui obtenir la permission de passer la nuit suivante devant la Grotte: c'était une faveur, souhaitée ardemment de toutes, qu'on accordait avec quelque peine, aux seules protégées. Après s'être récrié, inquiet pour sa santé d'une nuit entière à la belle étoile, il dut lui promettre de faire la démarche, en la voyant subitement très malheureuse. Sans doute, elle n'espérait se faire entendre de la sainte Vierge que seule à seule, dans la paix souveraine des ténèbres. Et, ce matin-là, à la Grotte, lorsque tous les trois y eurent entendu une messe, elle se trouva si perdue parmi les malades, qu'elle voulut être ramenée à l'Hôpital dès dix heures, en se plaignant d'avoir les yeux fatigués par le grand jour.
Quand son père et le prêtre l'eurent réinstallée dans la salle Sainte-Honorine, elle leur donna congé pour la journée entière.
--Non, ne venez pas me chercher, je ne retournerai pas à la Grotte cette après-midi, c'est inutile... Mais, ce soir, dès neuf heures, vous serez là pour m'emmener, n'est-ce pas, Pierre? C'est convenu, vous m'avez donné votre parole.
Il répéta qu'il tâcherait d'obtenir la permission, qu'il s'adresserait au père Fourcade, s'il le fallait.
--Alors, mignonne, à ce soir, dit à son tour M. de Guersaint en l'embrassant.
Et ils la laissèrent très tranquille dans son lit, l'air absorbé, avec ses grands yeux rêveurs et souriants, perdus au loin.
Lorsqu'ils rentrèrent à l'hôtel des Apparitions, il n'était pas dix heures et demie. M. de Guersaint, que le beau temps ravissait, parla de déjeuner tout de suite, pour se lancer le plus tôt possible au travers de Lourdes. Mais il tint cependant à remonter dans sa chambre; et, comme Pierre l'avait suivi, ils tombèrent au milieu d'un drame. La porte des Vigneron était grande ouverte, on apercevait le petit Gustave allongé sur le canapé, qui lui servait de lit. Il était livide, il venait d'avoir un évanouissement, qui avait fait croire un instant au père et à la mère que c'était la fin. Madame Vigneron, affaissée sur une chaise, restait hébétée de la peur qu'elle avait eue; tandis que, lancé par la chambre, M. Vigneron bousculait tout, en préparant un verre d'eau sucrée, dans lequel il versait des gouttes d'un élixir. Mais comprenait-on cela? Un garçon encore très fort, s'évanouir de la sorte, devenir blanc comme un poulet! Et il regardait madame Chaise, la tante, debout devant le canapé, l'air bien portant, ce matin-là; et ses mains tremblaient davantage, à l'idée sourde que, si cette bête de crise avait emporté son fils, l'héritage de la tante, à cette heure, n'aurait plus été a eux. Il était hors de lui, il desserra les dents de l'enfant, lui fit boire de force tout le verre. Pourtant, lorsqu'il l'entendit soupirer, sa bonhomie paternelle reparut, il pleura, l'appela son petit homme. Alors, madame Chaise s'étant approchée, Gustave la repoussa, d'un geste de haine brusque, comme s'il avait compris la perversion inconsciente où l'argent de cette femme jetait ses parents. Blessée, la vieille dame s'assit à l'écart, pendant que le père et la mère, maintenant rassurés, remerciaient la sainte Vierge de leur avoir conservé ce mignon, qui leur souriait de son sourire fin et si triste, sachant les choses, n'ayant plus, à quinze ans, le goût de vivre.
--Pouvons-nous vous être utiles? demanda Pierre obligeamment.
--Non, non, merci bien, messieurs, répondit M. Vigneron, qui sortit un instant dans le couloir. Oh! nous avons eu une alerte! Songez donc, un fils unique, et qui nous est si cher!
Autour d'eux, l'heure du déjeuner mettait en branle la maison entière. Toutes les portes tapaient, les couloirs et l'escalier résonnaient de continuelles cavalcades. Trois grandes filles passèrent, dans le vent de leurs jupes. Des enfants en bas âge pleuraient, au fond d'une chambre voisine. Puis, c'étaient de vieilles gens affolés, des prêtres éperdus, sortant de leur caractère, soulevant leurs soutanes à pleines mains pour courir plus vite. Du bas en haut, les planchers tremblaient, sous la charge trop lourde des gens entassés. Et une servante, qui portait tout un déjeuner sur un grand plateau, étant venue frapper à la porte du monsieur seul, cette porte mit longtemps à s'ouvrir; enfin, elle s'entre-bâilla, laissa voir la chambre calme, où le monsieur était seul, tournant le dos; et, quand la servante se retira, elle se referma sur elle, discrètement.
--Oh! j'espère bien que c'est fini et que la sainte Vierge va le guérir, répétait M. Vigneron, qui ne lâchait plus ses deux voisins. Nous allons déjeuner, car je vous avoue que ça m'a creusé l'estomac, j'ai une faim terrible.
Lorsque Pierre et M. de Guersaint descendirent, ils eurent le désagrément de ne pas trouver le moindre bout de table libre, dans la salle à manger. La plus extraordinaire des cohues s'entassait là, et les quelques places vides encore étaient retenues. Un garçon leur déclara que, de dix heures à une heure, la salle ne désemplissait pas, sous l'assaut des appétits, aiguisés par l'air vif des montagnes. Ils durent se résigner à attendre, en priant le garçon de les prévenir, dès qu'il y aurait deux couverts vacants. Et, ne sachant que faire, ils allèrent se promener sous le porche de l'hôtel, béant sur la rue, où défilait sans arrêt toute une population endimanchée.
Mais le propriétaire de l'hôtel des Apparitions, le sieur Majesté en personne, apparut, tout vêtu de blanc; et, avec une grande politesse:
--Si ces messieurs voulaient attendre au salon?
C'était un gros homme de quarante-cinq ans, qui s'efforçait de porter royalement son nom. Chauve, glabre, les yeux bleus et ronds dans un visage de cire, aux trois mentons étagés, il montrait une grande dignité. Il était venu de Nevers, avec les soeurs qui desservaient l'Orphelinat, et il avait épousé une femme de Lourdes, petite et noire. À eux deux, en moins de dix ans, ils avaient fait de leur hôtel une des maisons les plus cossues, les mieux fréquentées de la ville. Depuis quelques années, il y avait joint un commerce d'articles religieux, qui occupait, à gauche, tout un vaste magasin, et que tenait une jeune nièce, sous la surveillance de madame Majesté.
--Ces messieurs pourraient s'asseoir au salon? répéta l'hôtelier, que la soutane de Pierre rendait très prévenant.
Mais tous deux préféraient marcher, attendre debout, au grand air. Et, alors, Majesté ne les quitta pas, voulut causer un instant avec eux, comme il le faisait d'habitude avec les clients qu'il désirait honorer. La conversation roula d'abord sur la procession aux flambeaux du soir, qui promettait d'être superbe, par ce temps admirable. Il y avait plus de cinquante mille étrangers dans Lourdes, des promeneurs étaient venus de toutes les stations d'eaux voisines; et cela expliquait l'encombrement des tables d'hôte. Peut-être la ville allait-elle manquer de pain, comme cela était arrivé l'année d'auparavant.
--Vous voyez la bousculade, conclut Majesté, nous ne savons où donner de la tête. Ce n'est vraiment pas de ma faute, si l'on vous fait attendre un peu.
À ce moment, le facteur arriva, avec un courrier considérable, un paquet de journaux et de lettres qu'il posa sur une table, dans le bureau. Puis, comme il avait gardé à la main une dernière lettre, il demanda:
--Vous n'avez pas ici madame Maze?
--Madame Maze, madame Maze, répéta l'hôtelier. Non, non, certainement.
Pierre avait entendu, et il s'approcha, pour dire:
--Madame Maze, il y en a une qui doit être descendue chez les soeurs de l'Immaculée-Conception, les Soeurs bleues, comme on les appelle ici, je crois.
Le facteur remercia et s'en alla. Mais un sourire amer était monté aux lèvres de Majesté.
--Les Soeurs bleues, murmura-t-il, ah! les Soeurs bleues...
Il jeta un coup d'oeil oblique sur la soutane de Pierre, puis s'arrêta net, dans la crainte d'en trop dire. Son coeur pourtant débordait, il aurait voulu se soulager, et ce jeune prêtre de Paris, qui avait l'air d'être d'esprit libre, ne devait pas faire partie de la bande, comme il nommait tous les servants de la Grotte, tous ceux qui battaient monnaie avec Notre-Dame de Lourdes. Peu à peu, il se risqua.
--Monsieur l'abbé, je vous jure que je suis bon catholique. Ici, d'ailleurs, nous le sommes tous. Et je pratique, je fais mes Pâques... Mais, en vérité, je dis que des religieuses ne devraient pas tenir un hôtel. Non, non, ce n'est pas bien!
Et il exhala sa rancune de commerçant atteint par une concurrence déloyale. Est-ce que ces soeurs de l'Immaculée-Conception, ces Soeurs bleues, n'auraient pas dû s'en tenir à leur vrai rôle, la fabrication des hosties, l'entretien et le blanchissage des linges sacrés? Mais non! elles avaient transformé leur couvent en une vaste hôtellerie, où les dames seules trouvaient des chambres séparées, mangeaient en commun, quand elles ne préféraient pas se faire servir à part. Tout cela était très propre, très bien organisé, et pas cher, grâce aux mille avantages dont elles jouissaient. Aucun hôtel de Lourdes ne travaillait autant.
--Enfin, est-ce que c'est convenable? des religieuses se mêler de vendre de la soupe! Ajoutez que la supérieure est une maîtresse femme. Lorsqu'elle a vu la fortune venir, elle l'a voulue pour sa maison seule, elle s'est séparée résolument des pères de la Grotte, qui s'efforçaient de mettre la main sur elle. Oui, monsieur l'abbé, elle est allée jusqu'à Rome, elle a eu gain de cause, elle empoche maintenant tout l'argent des additions. Des religieuses, des religieuses, mon Dieu! louer des chambres garnies et tenir une table d'hôte!
Il levait les bras au ciel, il suffoquait.
--Mais, finit par objecter doucement Pierre, puisque votre maison regorge, puisque vous n'avez plus de libre ni un lit ni une assiette, où mettriez-vous donc les voyageurs, s'il vous en arrivait encore?
Majesté se récria vivement.
--Ah! monsieur l'abbé, on voit bien que vous ne connaissez pas le pays. Pendant le pèlerinage national, c'est vrai, nous travaillons tous, nous n'avons pas à nous plaindre. Mais cela ne dure que quatre ou cinq jours; et, dans les temps ordinaires, le courant est moins fort... Oh! moi, Dieu merci! je suis toujours satisfait. La maison est connue, elle vient sur le même rang que l'hôtel de la Grotte, où il s'est fait déjà deux fortunes... N'importe! c'est vexant de voir ces Soeurs bleues écrémer la clientèle, nous prendre des dames de la bourgeoisie qui passent à Lourdes des quinze jours, des trois semaines; et cela aux époques tranquilles, quand il n'y a pas beaucoup de monde: vous comprenez, n'est-ce pas? des personnes bien élevées qui détestent le bruit, qui vont prier à la Grotte toutes seules, pendant des journées entières, et qui payent largement, sans marchander jamais.
Madame Majesté, que Pierre et M. de Guersaint n'avaient pas aperçue, penchée sur un registre, où elle additionnait des comptes, intervint alors de sa voix aiguë.
--L'année dernière, messieurs, nous avons gardé une voyageuse comme ça pendant deux mois. Elle allait à la Grotte, en revenait, y retournait, mangeait, se couchait. Et jamais un mot, toujours un sourire content. Elle a payé sa note sans même la regarder... Ah! des voyageuses pareilles, ça se regrette.
Elle s'était levée, petite, maigre, très brune, toute vêtue de noir, avec un mince col plat. Et elle fit ses offres.
--Si ces messieurs désirent emporter quelques petits souvenirs de Lourdes, il ne faut pas qu'ils nous oublient. Nous avons à côté un magasin, où ils trouveront un grand choix des objets les plus demandés... Les personnes qui descendent à l'hôtel, veulent bien, d'habitude, ne pas s'adresser autre part que chez nous.
Mais Majesté, de nouveau, hochait la tête, de son air de bon catholique attristé par les scandales du temps.
--Certes, je ne voudrais pas manquer de respect aux révérends pères, et pourtant, il faut bien le dire, ils sont trop gourmands... Vous avez vu la boutique qu'ils ont installée près de la Grotte, cette boutique toujours pleine, où l'on vend des articles de piété et des cierges. Beaucoup de prêtres déclarent que c'est une honte et qu'il faut de nouveau chasser les vendeurs du temple... À ce qu'on raconte aussi, les pères commanditent le grand magasin qui est en face de chez nous, dans la rue, et qui approvisionne les petits détaillants de la ville. Enfin, si l'on écoutait les bruits, ils auraient la main dans tout le commerce des objets religieux, ils prélèveraient un tant pour cent sur les millions de chapelets, de statuettes et de médailles, qui se débitent par an à Lourdes...
Il avait baissé la voix, car ses accusations se précisaient, et il finissait par trembler de se confier ainsi à des étrangers. La douce figure attentive de Pierre le rassurait pourtant; et il continua, dans sa passion de concurrent blessé, décidé à aller jusqu'au bout.
--Je veux bien qu'il y ait de l'exagération en tout ceci. Il n'en est pas moins vrai que c'est un grand dommage pour la religion, de voir les révérends pères tenir boutique, comme le dernier de nous... Moi, n'est-ce pas? je ne vais pas partager l'argent de leurs messes, ni demander mon tant pour cent sur les cadeaux qu'ils reçoivent? Alors, pourquoi se mettent-ils à vendre de ce que je vends? Notre dernière année a été médiocre, à cause d'eux. Nous sommes déjà trop, tout le monde trafique du bon Dieu à Lourdes, si bien qu'on n'y trouve même plus du pain à manger et de l'eau à boire... Ah! monsieur l'abbé, la sainte Vierge a beau être avec nous autres, il y a des instants où les choses vont très mal!
Un voyageur le dérangea, mais il reparut, au moment où une jeune fille venait chercher madame Majesté. C'était une fille de Lourdes, très jolie, petite et grasse, avec de beaux cheveux noirs et une figure un peu large, d'une gaieté claire.
--Notre nièce Appoline, reprit Majesté. Elle tient depuis deux ans notre magasin. Elle est la fille d'un frère pauvre de ma femme, elle gardait les troupeaux à Bartrès, lorsque, frappés de sa gentillesse, nous nous sommes décidés à la prendre ici; et nous ne nous en repentons pas, car elle a beaucoup de mérite, elle est devenue une très bonne vendeuse.
Ce qu'il ne disait pas, c'était que des bruits assez légers couraient sur Appoline. On l'avait vue, avec des jeunes gens, s'égarer le soir, le long du Gave. Mais, en effet, elle était précieuse, elle attirait la clientèle, peut-être à cause de ses grands yeux noirs qui riaient si volontiers. L'année d'auparavant, Gérard de Peyrelongue ne quittait pas la boutique; et, seules, ses idées de mariage l'empêchaient sans doute de revenir. Il semblait remplacé par le galant abbé Des Hermoises, qui amenait beaucoup de dames faire des emplettes.
--Ah! vous parlez d'Appoline, dit madame Majesté, de retour du magasin. Messieurs, vous n'avez pas remarqué une chose, son extraordinaire ressemblance avec Bernadette... Tenez! il y a là, au mur, une photographie de cette dernière, quand elle avait dix-huit ans.
Pierre et M. de Guersaint s'approchèrent, tandis que Majesté s'écriait:
--Bernadette, parfaitement! c'était Appoline, mais en beaucoup moins bien, en triste et en pauvre.
Enfin, le garçon parut et annonça qu'il avait une petite table libre. Deux fois, M. de Guersaint était allé jeter vainement un coup d'oeil dans la salle à manger, car il brûlait du désir de déjeuner et d'être dehors, par ce beau dimanche. Aussi s'empressa-t-il, sans écouter davantage Majesté, qui faisait remarquer, avec un sourire aimable, que ces messieurs n'avaient pas attendu trop longtemps. La petite table se trouvait au fond, ils durent traverser la salle, d'un bout à l'autre.
C'était une longue salle, décorée en chêne clair, d'un jaune huileux, mais dont les peintures s'écaillaient déjà, éclaboussées de taches. On y sentait l'usure et la souillure rapides, sous le galop continu des gros mangeurs qui s'y attablaient. Tout le luxe consistait en une garniture de cheminée, la pendule reluisante d'or, flanquée des deux candélabres maigres. Il y avait aussi des rideaux de guipure aux cinq fenêtres, ouvrant sur la rue, en plein soleil. Des stores baissés laissaient quand même entrer des flèches ardentes. Et, au milieu, quarante personnes étaient tassées à la table d'hôte, longue de huit mètres, et qui pouvait, avec peine, en contenir trente; tandis que, aux petites tables, à droite et à gauche, le long des murs, une quarantaine d'autres convives se serraient, bousculés au passage de chacun des trois garçons. Dès l'entrée, on restait assourdi d'un brouhaha extraordinaire, d'un bruit de voix, de fourchettes et de vaisselle; et il semblait qu'on pénétrât dans un four humide, le visage fouetté d'un buée chaude, chargée d'une odeur suffocante de nourriture.
Pierre, d'abord, n'avait rien distingué. Puis, quand il se trouva installé à leur petite table, une table de jardin, rentrée pour la circonstance, et où les deux couverts se touchaient, il fut troublé, un peu écoeuré même, par le spectacle de la table d'hôte, qu'il enfilait d'un regard. Depuis une heure, on y mangeait, deux fournées de voyageurs s'y étaient succédé, et les couverts s'en allaient à la débandade, des taches de vin et de sauce salissaient la nappe. On ne s'inquiétait déjà plus de la symétrie des compotiers, décorant la table. Mais, surtout, le malaise venait de la cohue des convives, des prêtres énormes, des jeunes filles grêles, des mamans débordantes, des messieurs très rouges et seuls, des familles à la file, alignant des générations d'une laideur aggravée et pitoyable. Tout ce monde suait, avalait gloutonnement, assis de biais, les bras collés au corps, les mains maladroites. Et, dans ces gros appétits décuplés par la fatigue, dans cette hâte à s'emplir pour retourner plus vite à la Grotte, il y avait, au centre de la table, un ecclésiastique corpulent qui ne se pressait pas, qui mangeait de chaque plat avec une sage lenteur, d'un broiement digne de mâchoires, ininterrompu.
--Fichtre! dit M. de Guersaint, il ne fait pas froid ici! Je vais quand même manger volontiers; car, je ne sais pas, depuis que je suis à Lourdes, je me sens toujours l'estomac dans les talons... Et vous, avez-vous faim?
--Oui, oui, je mangerai, répondit Pierre, qui avait le coeur sur les lèvres.
Le menu était copieux: du saumon, une omelette, des côtelettes à la purée de pommes de terre, des rognons sautés, des choux-fleurs, des viandes froides, et des tartes aux abricots; le tout trop cuit, noyé de sauce, d'une fadeur relevée de graillon. Mais il y avait d'assez beaux fruits sur les compotiers, des pêches superbes. Et les convives, d'ailleurs, ne semblaient pas difficiles, sans goût, sans nausée. Une délicate jeune fille, charmante, avec ses yeux tendres et sa peau de soie, serrée entre un vieux prêtre et un monsieur barbu, fort sale, mangeait d'un air ravi les rognons, délavés dans l'eau grise qui leur servait de sauce.
--Ma foi! reprit M. de Guersaint lui-même, il n'est pas mauvais, ce saumon... Ajoutez donc un peu de sel, c'est parfait.
Et Pierre dut manger, car il fallait bien se soutenir. À une petite table, près de la leur, il venait de reconnaître madame Vigneron et madame Chaise. Ces dames attendaient, descendues les premières, assises face à face; et, bientôt, M. Vigneron et son fils Gustave parurent, ce dernier pâle encore, s'appuyant plus lourdement sur sa béquille.
--Assieds-toi près de ta tante, dit-il. Moi, je vais me mettre à côté de ta mère.
Puis, apercevant ses deux voisins, il s'approcha.
--Oh! il est complètement remis. Je viens de le frictionner avec de l'eau de Cologne, et tantôt il pourra prendre son bain à la piscine.
Il s'attabla, dévora. Mais quelle alerte! il en reparlait tout haut, malgré lui, tellement la terreur de voir partir son fils avant la tante l'avait secoué. Celle-ci racontait que, la veille, agenouillée devant la Grotte, elle s'était sentie brusquement soulagée; et elle se flattait d'être guérie de sa maladie de coeur, elle donnait des détails précis, que son beau-frère écoutait, avec des yeux ronds, involontairement inquiets. Certes, il était un bon homme, il n'avait jamais souhaité la mort de personne: seulement, une indignation lui venait, à l'idée que la sainte Vierge pouvait guérir cette femme âgée, en oubliant son fils, si jeune. Il en était déjà aux côtelettes, il engloutissait de la purée de pommes de terre, à fourchette pleine, lorsqu'il crut s'apercevoir que madame Chaise boudait son neveu.
--Gustave, dit-il tout à coup, est-ce que tu as demandé pardon à ta tante?
Le petit, étonné, ouvrit ses grands yeux clairs, dans sa face amincie.
--Oui, tu as été méchant, tu l'as repoussée, là-haut, quand elle s'est approchée de toi.
Madame Chaise, très digne, se taisait, attendait; tandis que Gustave, qui achevait sans faim la noix de sa côtelette coupée en petits morceaux, restait les yeux baissés sur son assiette, s'entêtant cette fois à se refuser au triste métier de tendresse qu'on lui imposait.
--Voyons, Gustave, sois gentil, tu sais combien ta tante est bonne et tout ce qu'elle compte faire pour toi.
Non, non! il ne céderait pas. Il l'exécrait, en ce moment, cette femme qui ne mourait pas assez vite, qui lui gâtait l'affection de ses parents, au point qu'il ne savait plus, quand il les voyait s'empresser autour de lui, si c'était lui qu'ils voulaient sauver ou bien l'héritage que son existence représentait.
Mais madame Vigneron, si digne, se joignit à son mari.
--Vraiment, Gustave, tu me fais beaucoup de peine. Demande pardon à ta tante, si tu ne veux pas me fâcher tout à fait.
Et il céda. Pourquoi lutter? ne valait-il pas mieux que ses parents eussent cet argent? lui-même ne mourrait-il pas à son tour, plus tard, puisque cela arrangeait les affaires de la famille? Il savait cela, il comprenait tout, même les choses qu'on taisait, tellement la maladie lui avait donné des oreilles subtiles, qui entendaient les pensées.
--Ma tante, je vous demande pardon de n'avoir pas été gentil avec vous, tout à l'heure.
Deux grosses larmes roulèrent de ses yeux, tandis qu'il souriait de son air d'homme tendre et désabusé, ayant beaucoup vécu. Tout de suite, madame Chaise l'embrassa, en lui disant qu'elle n'était pas fâchée; et, dès lors, la joie de vivre des Vigneron s'étala, en toute bonhomie.
--Si les rognons ne sont pas fameux, dit M. de Guersaint à Pierre, voici vraiment des choux-fleurs qui ont du goût.