Lourdes

Chapter 17

Chapter 173,741 wordsPublic domain

Marie resta muette encore, obstinée. L'une des deux lanternes se trouvait là, contre le mur; et Pierre voyait très nettement sa face mince, immobile. Puis, à droite, dans le lit suivant, il apercevait la tête d'Élise Rouquet, profondément endormie, sans fichu, avec sa face de monstre en l'air, dont l'horrible plaie continuait pourtant à pâlir. Et, à sa gauche, il avait madame Vêtu, épuisée, condamnée, qui ne pouvait s'assoupir, secouée d'un continuel frisson. Il lui dit quelques bonnes paroles. Elle le remercia, elle ajouta, faiblement:

--Il y a eu plusieurs guérisons aujourd'hui, j'en ai été très contente.

La Grivotte, en effet, couchée sur un matelas, au pied même du lit, ne cessait de se relever, dans une fièvre d'activité extraordinaire, pour répéter sa phrase à tout venant:

--Je suis guérie... Je suis guérie...

Et elle racontait qu'elle avait dévoré la moitié d'un poulet, elle qui ne mangeait plus depuis des mois. Puis, pendant près de deux heures, elle avait suivi à pied la procession aux flambeaux. Elle aurait dansé sûrement jusqu'au jour, si la sainte Vierge avait donné un bal.

--Je suis guérie, oh! guérie, tout à fait guérie.

Alors, avec une sérénité enfantine, une souriante et parfaite abnégation, madame Vêtu put dire encore:

--La sainte Vierge a eu raison de la guérir, celle-là, qui est pauvre. Ça me fait plus de plaisir que si c'était moi, parce que j'ai ma petite boutique d'horlogerie, et que je puis attendre... Chacune son tour, chacune son tour.

Presque toutes montraient cette charité, cet incroyable bonheur de la guérison des autres. Elles étaient rarement jalouses, elles cédaient à une sorte d'épidémie heureuse, à l'espoir contagieux d'être guéries, le lendemain, si la sainte Vierge le voulait. Il ne fallait pas la mécontenter, se montrer trop impatiente; car elle avait sûrement son idée, elle savait pourquoi elle commençait par celle-ci plutôt que par celle-là. Aussi les malades les plus gravement atteintes priaient-elles pour leurs voisines, dans cette fraternité de la souffrance et de l'espoir. Chaque miracle nouveau était un gage du miracle prochain. Leur foi renaissait toujours, inébranlable. On racontait l'histoire d'une fille de ferme, paralytique, qui avait marché, à la Grotte, avec une force de volonté extraordinaire; puis, à l'Hôpital, elle s'était fait redescendre, voulant retourner aux pieds de Notre-Dame de Lourdes; mais, dès la moitié du chemin, elle avait chancelé, haletante, livide; et, rapportée sur un brancard, elle était morte, guérie, disaient ses voisines de salle. Chacune son tour, la sainte Vierge n'oubliait aucune de ses filles aimées, à moins que son dessein ne fût d'octroyer le paradis à une élue, tout de suite.

Brusquement, au moment où Pierre se penchait vers elle, pour lui offrir de nouveau une lecture, Marie éclata en furieux sanglots. Elle avait abattu sa tête sur l'épaule de son ami, elle disait sa colère d'une voix basse, terrible, au milieu des ombres vagues de l'effroyable salle. C'était, chez elle, comme il arrivait rarement, une perte de la foi, un manque soudain de courage, toute une révolte de l'être souffrant qui ne pouvait plus attendre. Et elle en arrivait au sacrilège.

--Non, non, elle est méchante, elle est injuste. J'étais si certaine qu'elle m'exaucerait aujourd'hui, et je l'avais tant priée! Jamais je ne guérirai, maintenant que cette première journée va finir. C'était un samedi, j'étais convaincue qu'elle me guérirait un samedi... Oh! Pierre, je ne voulais plus parler, empêchez-moi de parler, parce que mon coeur est trop gros et que j'en dirais trop long!

Vivement, il lui avait saisi la tête d'une étreinte fraternelle, il tâchait d'étouffer le cri de sa rébellion.

--Marie, taisez-vous! Il ne faut pas qu'on vous entende... Vous, si pieuse! Voulez-vous donc scandaliser toutes les âmes?

Mais elle ne pouvait se taire, malgré son effort.

--J'étoufferais, il faut que je parle... Je ne l'aime plus, je ne crois plus en elle. Ce sont des mensonges, tout ce qu'on raconte ici: il n'y a rien, elle n'existe même pas, puisqu'elle n'entend pas, quand on l'appelle et qu'on pleure. Si vous saviez tout ce que je lui ai dit!... C'est fini, Pierre, je veux m'en aller à l'instant. Emmenez-moi, emportez-moi, pour que j'achève de mourir dans la rue, où du moins les passants auront pitié de ma souffrance.

Elle s'affaiblissait, elle était retombée sur le dos, bégayante, puérile.

--Et puis, personne ne m'aime. Mon père lui-même n'était pas là. Vous, mon pauvre ami, vous m'aviez abandonnée. Quand j'ai vu que c'était un autre qui me menait à la piscine, je me suis senti au coeur un grand froid. Oui! ce froid du doute, que j'ai souvent éprouvé à Paris... Et, la chose est certaine, c'est que j'ai douté, si elle ne m'a pas guérie. J'aurai mal prié, je ne suis pas assez sainte...

Déjà, elle ne blasphémait plus, elle trouvait des excuses au ciel. Mais son visage restait violent, dans cette lutte contre la puissance supérieure, tant aimée et tant suppliée, qui ne lui avait pas obéi. Lorsque, parfois, un coup de rage passait, et qu'il y avait de la sorte des révoltes dans les lits, des désespoirs et des sanglots, des jurons même, les dames hospitalières et les soeurs, un peu effarouchées, se contentaient de tirer les rideaux. La grâce s'était retirée, il fallait attendre qu'elle revînt. Et tout s'apaisait, se mourait après des heures, au milieu du grand silence lamentable.

--Calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure, répétait Pierre très doucement à Marie, en voyant qu'une autre crise la prenait, celle du doute de soi-même, de la crainte de n'être pas digne.

Soeur Hyacinthe s'était approchée de nouveau.

--Vous ne pourrez pas communier tout à l'heure, ma chère enfant, si vous vous entretenez dans un état pareil... Voyons, puisque nous autorisons monsieur l'abbé à vous faire une lecture, pourquoi n'acceptez-vous pas?

Elle eut un geste fatigué, disant qu'elle acceptait, et Pierre s'empressa de prendre, dans la valise, au pied du lit, le petit livre à couverture bleue, où était contée naïvement l'histoire de Bernadette. Mais, comme la nuit précédente, pendant que le train roulait, il ne s'en tint pas au texte écourté de la brochure, il improvisa; tandis que le raisonneur, l'analyste, au fond de lui, ne pouvait se défendre de rétablir la vérité, refaisait humaine cette légende dont le continuel prodige aidait à la guérison des malades. Bientôt, de tous les matelas voisins, des femmes se soulevèrent, voulant connaître la suite de l'histoire; car l'attente passionnée de la communion les empêchait presque toutes de dormir.

Alors, sous la lueur pâle de la lanterne pendue au mur, au-dessus de lui, Pierre haussa peu à peu la voix, afin d'être entendu de toute la salle.

--«Dès les premiers miracles, les persécutions commencèrent. Bernadette, traitée de menteuse et de folle, fut menacée d'être conduite en prison. L'abbé Peyramale, curé de Lourdes, et monseigneur Laurence, évêque de Tarbes, ainsi que son clergé, restaient à l'écart, attendaient avec la plus grande prudence; tandis que les autorités civiles, le préfet, le procureur impérial, le maire, le commissaire de police, se livraient contre la religion à des excès de zèle déplorables...»

Tout en continuant de la sorte, Pierre voyait se lever pour lui seul l'histoire vraie, avec une force invincible. Il revenait un peu en arrière, il retrouvait Bernadette au moment des premières apparitions, si candide, si adorable d'ignorance et de bonne foi, dans sa souffrance. Et elle était la voyante, la sainte, dont le visage, durant la crise d'extase, prenait une expression de surhumaine beauté: le front rayonnait, les traits semblaient remonter, les yeux se baignaient de lumière, pendant que la bouche, entr'ouverte, brûlait d'amour. Puis, c'était une majesté de sa personne entière, des signes de croix très nobles, très lents, qui avaient l'air d'emplir l'horizon. Les vallées voisines, les villages, les villes, ne causaient que de Bernadette. Bien que la Vierge ne se fût pas nommée encore, on la reconnaissait, on disait: «C'est elle, c'est la sainte Vierge.» Le premier jour de marché, il y eut tant de monde, que Lourdes déborda. Tous voulaient voir l'enfant bénie, l'élue de la Reine des Anges, qui devenait si belle, lorsque les cieux s'ouvraient à ses yeux ravis. Chaque matin, la foule augmentait, au bord du Gave; et des milliers de personnes finissaient par s'installer là, en se bousculant pour ne rien perdre du spectacle. Dès que Bernadette paraissait, un murmure de ferveur courait: «Voici la sainte, la sainte, la sainte!» On se précipitait, on baisait ses vêtements. C'était le Messie, l'éternel Messie que les peuples attendent, dont le besoin renaît sans cesse, au travers des générations. Toujours la même aventure recommençait: une apparition de la Vierge à une bergère, une voix qui exhortait le monde à la pénitence, une source qui jaillissait, des miracles qui étonnaient et ravissaient les foules accourues, de plus en plus énormes.

Ah! ces premiers miracles de Lourdes, quelle floraison printanière de consolation, au coeur des misérables que dévoraient la pauvreté et la maladie! L'oeil guéri du vieux Bouriette, l'enfant Bouhohorts ressuscité dans l'eau glacée, des sourds qui entendaient, des boiteux qui marchaient, et tant d'autres, Blaise Maumus, Bernade Soubies, Auguste Bordes, Blaisette Soupenne, Benoite Cazeaux, sauvés des pires souffrances, devenaient les sujets de conversations sans fin, exaltaient l'espoir de tous ceux qui souffraient dans leur âme ou dans leur chair. Le jeudi, 4 mars, dernier jour des quinze visites demandées par la Vierge, il y avait plus de vingt mille personnes devant la Grotte, la montagne entière était descendue. Et cette foule immense trouvait là ce dont elle était affamée, l'aliment du divin, le festin du merveilleux, assez d'impossible pour contenter sa croyance à une puissance supérieure daignant s'occuper des pauvres hommes, intervenant d'une façon retentissante dans les lamentables affaires d'ici-bas, afin d'y rétablir un peu de justice et de bonté. Le cri de charité céleste éclatait, la main invisible et secourable s'étendait, pansait l'éternelle plaie humaine. Ah! ce rêve que chaque génération refaisait à son tour, avec quelle énergie indestructible il repoussait chez les déshérités, dès qu'il avait trouvé un terrain favorable, préparé par les circonstances! Et, depuis des siècles peut-être, tous les faits ne s'étaient pas réunis de la sorte, pour embraser, comme à Lourdes, le foyer mystique de la foi.

Une religion nouvelle allait se fonder, et tout de suite les persécutions se déclarèrent, car les religions ne poussent qu'au milieu des tourments et des révoltes. Comme autrefois, à Jérusalem, lorsque le bruit se répandit que des miracles fleurissaient sous les pas du Sauveur attendu, les autorités civiles s'émurent, le procureur impérial, le juge de paix, le maire, surtout le préfet de Tarbes. Celui-ci était justement un catholique sincère, pratiquant, d'honorabilité absolue, mais une tête solide d'administrateur, passionné défenseur du bon ordre, adversaire déclaré du fanatisme, d'où naissent les émeutes et les perversions religieuses. Il y avait à Lourdes, sous ses ordres, un commissaire de police ayant le légitime désir de prouver ses dons de sagacité adroite. La lutte commença, ce fut ce commissaire qui, le premier dimanche de carême, dès les premières visions, fit amener Bernadette devant lui, pour l'interroger. Vainement, il se montra affectueux, puis emporté, menaçant: il ne tira toujours de la fillette que les mêmes réponses. L'histoire qu'elle contait, avec des détails lentement accrus, s'était peu à peu fixée dans son cerveau d'enfantine, irrévocable. Et, chez cette irrégulière de l'hystérie, ce n'était pas un mensonge, c'était la hantise inconsciente, une volonté morte qui ne pouvait se dégager de l'hallucination première. Ah! la triste enfant, la chère enfant, si douce, dès lors perdue à la vie, crucifiée par l'idée fixe, dont on n'aurait pu la tirer qu'en la changeant de milieu, en la rendant au grand air libre, dans quelque pays de plein jour et d'humaine tendresse! Mais elle était l'élue, elle avait vu la Vierge, elle allait en souffrir toute l'existence, et en mourir.

Pierre, qui connaissait bien Bernadette, et qui gardait à sa mémoire une pitié fraternelle, la ferveur qu'on a pour une sainte humaine, une créature simple, droite et charmante dans le supplice de sa foi, laissa voir son émotion, les yeux humides, la voix tremblante. Et il y eut une interruption, Marie qui était restée raidie jusque-là, avec sa face dure de révoltée, dénoua ses mains, eut un vague geste pitoyable.

--La pauvre petite, murmura-t-elle, toute seule contre ces magistrats, et si innocente, si fière, si convaincue!

De tous les lits, la même sympathie souffrante montait. L'enfer de cette salle, dans sa détresse nocturne, avec son air empesté, son entassement de grabats douloureux, son fantômal va-et-vient d'hospitalières et de religieuses brisées de fatigue, semblait s'éclairer d'un éclat de divine charité. Pauvre, pauvre Bernadette! Toutes s'indignaient des persécutions qu'elle avait endurées, pour défendre la réalité de sa vision.

Alors, Pierre, reprenant, dit ce que Bernadette eut à souffrir. Après l'interrogatoire du commissaire de police, elle dut encore comparaître en la chambre du Tribunal. La magistrature entière s'acharnait, voulait lui arracher une rétractation. Mais l'entêtement de son rêve était plus fort que la raison de toutes les autorités civiles réunies. Deux docteurs, envoyés par le préfet, pour l'examiner, conclurent honnêtement, comme n'importe quel médecin l'aurait fait, à des troubles nerveux, dont l'asthme était une indication certaine, et qui pouvaient avoir déterminé des hallucinations, en de certaines circonstances; ce qui faillit la faire interner dans un hôpital de Tarbes. Pourtant, on n'osa l'enlever, on craignit l'exaspération populaire. Un évêque était venu s'agenouiller devant elle. Des dames voulaient lui acheter des grâces au poids de l'or. Des foules croissantes de fidèles l'accablaient de visites. Elle s'était réfugiée chez les soeurs de Nevers, qui desservaient l'Hospice de la ville; et elle y avait fait sa première communion, elle y apprenait difficilement à lire et à écrire. Comme la sainte Vierge semblait ne l'avoir choisie que pour le bonheur des autres, et qu'elle ne la guérissait point elle-même de son étouffement chronique, on s'était décidé sagement à la conduire aux eaux de Cauterets, si voisines, qui ne lui firent du reste aucun bien. Et, dès son retour à Lourdes, le tourment des interrogatoires, des adorations de tout un peuple, recommença, s'aggrava, lui donna de plus en plus l'horreur du monde. C'était bien fini, d'être la gamine joueuse, la jeune fille rêvant d'un mari, la jeune femme baisant sur les joues de gros enfants. Elle avait vu la Vierge, elle était l'élue et la martyre. La Vierge, disaient les croyants, ne lui avait confié trois secrets, l'armant de cette triple armure, que pour la soutenir au milieu des épreuves.

Longtemps, le clergé s'était abstenu, plein de doute lui-même et d'inquiétude. Le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale, était un homme rude, d'une infinie bonté, d'une droiture et d'une énergie admirables, quand il croyait être dans le bon chemin. La première fois qu'il reçut la visite de Bernadette, il accueillit, presque aussi durement que le commissaire de police, cette enfant élevée à Bartrès, qu'on n'avait pas vue encore au catéchisme; il refusa de croire à son histoire, lui commanda avec quelque ironie de prier la Dame de faire avant tout fleurir l'églantier qui était à ses pieds, ce que la Dame ne fit pas d'ailleurs; et, si, plus tard, il finit par prendre l'enfant sous sa garde, en bon pasteur qui défend son troupeau, ce fut lorsque les persécutions commencèrent et qu'on parla d'emprisonner cette chétive, aux clairs yeux si francs, au récit entêté dans sa douceur modeste. Puis, pourquoi donc aurait-il continué à nier le miracle, après en avoir simplement douté, en curé prudent, peu désireux de mêler la religion à une aventure louche? Les livres saints sont pleins de prodiges, tout le dogme est basé sur le mystère. Dès lors, aux yeux d'un prêtre, rien ne s'opposait à ce que la Vierge eût chargé cette enfant pieuse d'un message pour lui, en lui faisant dire de bâtir une église, où les fidèles se rendraient en procession. Et ce fut ainsi qu'il se mit à aimer et à défendre Bernadette, pour son charme, tout en se tenant correctement à l'écart, dans l'attente de la décision de son évêque.

Cet évêque, Mgr Laurence, semblait s'être enfermé au fond de son évêché de Tarbes, sous de triples verrous, gardant le plus absolu silence, comme s'il ne se passait à Lourdes aucun fait de nature à l'intéresser. Il avait donné à son clergé des ordres sévères, et pas un prêtre ne s'était montré encore parmi les grandes foules qui passaient les journées devant la Grotte. Il attendait, il laissait dire au préfet, dans les circulaires administratives, que l'autorité civile marchait d'accord avec l'autorité religieuse. Au fond, il ne devait pas croire aux apparitions, il ne voyait là sans doute, comme les médecins, que l'hallucination d'une fillette malade. L'aventure, qui révolutionnait le pays, était d'assez grosse importance, pour qu'il la fît étudier soigneusement, au jour le jour; et la façon dont il s'en désintéressa si longtemps, prouve combien peu il admettait le prétendu miracle, n'ayant que l'unique souci de ne pas compromettre l'Église, avec une histoire destinée à mal finir. Mgr Laurence, très pieux, était une intelligence froide et pratique, qui apportait un grand bon sens, dans le gouvernement de son diocèse. À l'époque, les impatients, les ardents, le surnommèrent Saint-Thomas, pour la persistance de son doute, jusqu'au jour où il eut la main forcée par les faits. Il refusait d'entendre et de voir, bien résolu à ne céder que si la religion n'avait rien à y perdre.

Mais les persécutions allaient s'accentuer. Le ministre des cultes, à Paris, prévenu, exigeait que tout désordre cessât; et le préfet venait de faire occuper militairement les abords de la Grotte. Déjà, le zèle des fidèles, la reconnaissance des personnes guéries, l'avaient ornée de vases de fleurs. On y jetait des pièces de monnaie, les cadeaux affluaient pour la sainte Vierge. C'étaient aussi des aménagements rudimentaires, qui s'organisaient d'eux-mêmes: des carriers avaient taillé une sorte de réservoir, afin de recevoir l'eau miraculeuse; d'autres enlevaient les grosses pierres, traçaient un chemin au flanc du coteau. Et ce fut devant le flot grossissant de la foule, que le préfet, après avoir renoncé à l'arrestation de Bernadette, prit la grave détermination de défendre l'approche de la Grotte, en la bouchant à l'aide d'une forte palissade. Des faits fâcheux s'étaient produits, des enfants prétendaient avoir vu le diable, les uns coupables de simulation, les autres cédant à de véritables attaques, dans la contagion de folie qui soufflait. Mais quelle affaire que le déménagement de la Grotte! Le commissaire trouva seulement vers le soir une fille qui consentit à lui louer une charrette; et, deux heures plus tard, cette fille étant tombée, se brisa net une côte. De même, un homme qui avait prêté une hache, eut, le lendemain, le pied écrasé par la chute d'une pierre. Au crépuscule enfin, le commissaire emporta sous les huées les pots de fleurs, les quelques cierges qui brûlaient, les sous et les coeurs d'argent jetés sur le sable. On serrait les poings, on le traitait sourdement de voleur et d'assassin. Puis, il y eut les pieux de la palissade plantés, les planches clouées, tout un travail qui fermait le mystère, barrait l'inconnu, mettait en prison le miracle. Et les autorités civiles eurent la naïveté de croire que c'était fini, que ces quelques planches allaient arrêter les pauvres gens, affamés d'illusion et d'espoir.

Dès qu'elle fut proscrite, traquée par la loi comme un délit, la religion nouvelle brûla d'une flamme inextinguible, au fond de toutes les âmes. Les croyants venaient quand même, en plus grand nombre, s'agenouillaient à distance, sanglotaient en face du ciel défendu. Et les malades, les pauvres malades surtout, auxquels un arrêté barbare interdisait la guérison, se ruaient malgré les défenses, se glissaient par les trous, franchissaient les obstacles, dans l'unique et ardent désir de voler de l'eau. Comment! il y avait là une eau prodigieuse qui rendait la vue aux aveugles, qui redressait les estropiés, qui soulageait instantanément toutes les maladies, et il s'était trouvé des hommes en place assez cruels pour mettre cette eau sous clef, afin qu'elle cessât de guérir le pauvre monde! Mais c'était monstrueux! un cri d'exécration montait du petit peuple, de tous les déshérités qui avaient besoin de merveilleux autant que de pain, pour vivre. D'après l'arrêté, des procès-verbaux devaient être dressés aux délinquants, et ce fut ainsi qu'on put voir, devant le tribunal, un lamentable défilé de vieilles femmes, d'hommes éclopés, coupables d'avoir puisé à la fontaine de vie. Ils bégayaient, suppliaient, ne comprenaient pas, quand on les frappait d'une amende. Et, dehors, la foule grondait, une furieuse impopularité grandissait contre ces magistrats si durs à la misère d'ici-bas, ces maîtres sans pitié qui, après avoir pris toute la richesse, ne voulaient pas même permettre aux pauvres le rêve de l'au-delà, la croyance qu'une puissance supérieure et bonne s'occupait d'eux maternellement. Par un triste matin, une bande de miséreux et de malades s'en alla trouver le maire; ils s'agenouillèrent dans la cour, ils le conjurèrent avec des sanglots de faire rouvrir la Grotte; et ce qu'ils disaient était si pitoyable, que tout le monde pleurait. Une mère présentait son enfant à demi mort: est-ce qu'on le laisserait s'éteindre ainsi à son cou, lorsqu'une source était là qui avait sauvé les enfants des autres mères? Un aveugle montrait ses yeux troubles, un pâle garçon scrofuleux étalait les plaies de ses jambes, une femme paralytique tâchait de joindre ses mains tordues: voulait-on leur mort, leur refuserait-on la chance divine de vivre, puisque la science des hommes les abandonnait? Et la détresse des croyants était aussi grande, de ceux qui étaient convaincus qu'un coin du ciel venait de s'ouvrir, dans la nuit de leur morne existence, et qui s'indignaient qu'on leur enlevât cette joie de la chimère, ce suprême soulagement à leur souffrance humaine et sociale, de croire que la sainte Vierge était descendue leur apporter l'infinie douceur de son intervention. Le maire n'avait pu rien promettre, et la foule s'était retirée pleurante, prête à la rébellion, comme sous le coup d'une grande injustice, d'une cruauté imbécile envers les petits et les simples, dont le ciel tirerait vengeance.

Pendant plusieurs mois, la lutte continua. Et ce fut un spectacle extraordinaire que ces hommes de bon sens, le ministre, le préfet, le commissaire de police, animés certainement des meilleures intentions, se battant contre la foule toujours croissante des désespérés, qui ne voulaient pas qu'on leur fermât la porte du rêve. Les autorités exigeaient l'ordre, le respect d'une religion sage, le triomphe de la raison; tandis que le besoin d'être heureux emportait le peuple au désir exalté du salut, dans ce monde et dans l'autre. Oh! ne plus souffrir, conquérir l'égalité du bonheur, ne plus marcher que sous la protection d'une Mère juste et bonne, ne mourir que pour se réveiller au ciel! Et c'était forcément ce désir brûlant des multitudes, cette folie sainte de l'universelle joie, qui devait balayer la rigide et morose conception d'une société bien réglée, où les crises épidémiques des hallucinations religieuses sont condamnées, comme attentatoires au repos des esprits sains.